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Claire North · Chapitre 73 sur 83

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Chapitre 74

 

 

Theo quitta discrètement Newton Bridge au beau milieu de la nuit, et personne ne l’arrêta.

Il rampa dans les fougères, et comme personne ne lui tombait dessus en criant, il marcha le long de la route, et comme aucun véhicule ne passait, il marcha au milieu, suivant les lignes blanches pointillées. Une fois, un drone passa dans le ciel, ratissant la campagne en quête de fuyards, de hurleurs, de rageurs, prêt à tirer, ou peut-être volait-il simplement parce qu’il lui restait de la batterie et que son propriétaire prenait plaisir à le faire voler, et Theo continua de marcher, se disant qu’il était vain de chercher à se cacher de cet œil dans le ciel, alors pourquoi s’embêter. Et s’ils le virent, il n’était pas assez intéressant, pas un fuyard, pas un hurleur, alors il fila en vrombissant.

Au matin il parvint devant une autoroute clôturée de chaque côté pour se protéger du monde. Deux ou trois voitures passèrent en dix minutes, et il la suivit jusqu’à tomber sur une plus petite route qui faisait un coude vers l’ouest, vers une ville avec une place de marché déserte et un hôtel qui proposait des massages thaïlandais et du rôti de bœuf le dimanche. Deux voitures étaient garées à l’extérieur, ciment nu entre la porte et la place déserte où autrefois des étals vendaient des bananes talées et des écrans de portable de rechange. Theo chercha un signe de vie, et n’en trouva aucun, mis à part une femme, les cheveux enroulés dans une serviette blanche, le corps enveloppé d’un peignoir et les pieds dans des chaussons fourrés, qui se tenait sur le balcon de l’hôtel et regardait dehors et parut stupéfaite de le voir.

Il erra en direction de la gare.

Il y avait un train par jour. À 16 h 17, quand le train arriva, la ville déserte avait produit quarante ou cinquante voyageurs, qui attendaient en silence sur le quai. Theo n’avait pas de quoi acheter un ticket, mais il n’y avait pas de barrière, et personne au guichet pour lui vendre quoi que ce soit ou pour relever son crime.

Le train sentait les toilettes défectueuses et le diesel. Il resta debout, le visage plaqué contre le verre, oscillant tandis que le wagon bringuebalait vers le sud et vers York. Aucun contrôleur ne monta à bord, et à York il fit un changement pour prendre un train plus grand, moteur rugissant et moins de pisse, en direction de Londres, et il attendit qu’on l’arrête. Les gens se pressaient aisselle contre aisselle, sans pouvoir se raccrocher à autre chose qu’à eux-mêmes. Une vieille femme avait un canard dans son sac. Un jeune homme tenait un bébé, sans porte-bébé ni kangourou pour le soutenir, emmitouflé dans sa veste, plaqué contre son torse. Nul ne parlait, nul ne croisait le regard de son voisin, nul contrôleur ne se présenta.

À Peterborough il n’y avait pas assez de place pour que les gens puissent monter, et une bagarre éclata. Le train commença à repartir avant qu’elle soit résolue, avec une porte ouverte, laissant une femme en train de beugler sur le quai. Un homme fut repoussé à l’extérieur quand les personnes entassées dans le wagon parvinrent à une décision collective, et il atterrit dans un craquement d’os sur le quai en contrebas.

Personne n’attendait Theo à Londres pour l’arrêter, et il franchit la barrière ouverte derrière une femme et son enfant et il ne prit même pas la peine de se sentir coupable.

Il marcha.

S’assit un moment près de la rivière.

Dormit même, peut-être, jusqu’à ce que le froid le réveille en sursaut.

Marcha à nouveau, vers le péage de Kensington. Il était occupé non pas par des gens en uniforme de la Compagnie, mais par des hommes en costume, des habitants du coin qui, quand ce service s’était interrompu, avaient décidé de reprendre eux-mêmes le flambeau. Theo faillit rire face à l’absurdité de la chose, et il s’approcha de l’entrée piétons.

— Je m’appelle Theo Miller. Je viens me faire arrêter.

L’homme à qui il s’adressait haussa les sourcils, suçota ses lèvres.

— Euuuuh…

Theo sourit.

— Voulez-vous appeler la police, ou dois-je seulement me rendre directement au poste ?

— Je euh… je ne sais pas si la police a repris un service normal…

— Dans ce cas je vais y aller et me livrer, n’est-ce pas ?

L’homme réfléchit un moment, puis haussa les épaules, acquiesça, et s’écarta pour laisser Theo passer.

Vingt-cinq minutes plus tard, Theo frappa à la porte de la maison de Simon Fardell à Kensington. Un homme avec un renflement sous le bras gauche et l’air de quelqu’un capable d’assommer un ours lui ouvrit.

— Ouais ?

Derrière lui, une voix de femme lança :

— Qui est-ce ?

Avant que l’homme puisse répondre, elle apparut à la porte, passant la tête dans l’encadrement de la porte pour inspecter Theo, le nez plissé, les sourcils froncés.

— Bonjour, madame. Je m’appelle Theo Miller. Je crois savoir que vos employeurs ont kidnappé ma fille. Puis-je entrer ?

La femme était au début de la quarantaine, et ses efforts – maquillage, rouge à lèvres, chirurgie – pour paraître la vingtaine ne faisaient que la vieillir. Son visage lui était vaguement familier, vu à la télé, peut-être. Ses cheveux étaient teints en blond, coupés en un ballon qui rebondissait juste au-dessus de ses épaules. Elle laissa échapper un :

— Oh mon Dieu oh là là ! et l’espace d’un instant parut sur le point de pleurer. (Puis, se ressaisissant hâtivement, elle ajouta :) Voulez-vous bien attendre dans la cuisine ?

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