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Claire North · Chapitre 58 sur 83

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Chapitre 59

 

 

— Helen ?

La voix de Theo était lointaine, uniquement portée par la lueur des étoiles.

— Theo ?

Il leva les yeux vers le ciel, et ne parvint pas à se souvenir de la dernière fois qu’il avait vu autant d’étoiles. Pas à Shawford, pas au bord de la Manche, où l’éclairage des deux côtés de la mer mélangeait tout dans une bouillasse orangeâtre de saloperies industrielles. Pas à Londres, où le ciel était une bande entre des maisons grises. Il ferma à demi les yeux et essaya de se souvenir, et ne trouva rien qui n’était pas le fruit de son imagination.

— Je voudrais vous demander quelque chose, murmura-t-il, et il fut surpris de s’entendre parler aussi calmement. Je pense que je peux les détruire. Je pense que je peux détruire votre fils. Mais il se pourrait que je doive mettre votre vie en danger pour cela.

— Oui. Et ?

— Vous pourriez en souffrir.

— Je me faisais empoisonner par mon propre fils, très cher.

— Ça pourrait être sérieux.

Un léger mouvement dans le noir alors qu’Helen remuait, mal à l’aise sur le sol froid.

— Ma foi, fit-elle enfin, avant d’y réfléchir encore un peu plus. Ma foi. Je suis une femme adulte qui connaît les choses qu’il faut dire, et les choses qu’il vaut mieux taire. Je fais mes propres choix, et on ne peut rien demander d’autre. Que vous a dit Dani ?

— Quoi ?

— Quand elle est morte. Votre amie Dani, vous avez dit qu’elle vous avait dit…

— Elle a dit que Lucy était ma fille.

— Et ?

Theo remonta le fil de ses souvenirs, peinant à retrouver un point aussi éloigné.

— Elle a dit « Ne merde pas ».

Helen hocha la tête dans le noir, et l’espace d’un instant Theo crut pouvoir entendre son expression, entendre le frémissement de ses lèvres.

— Bon conseil, ça. Plein de bon sens.

Theo plongea son regard dans un ciel infini, et ni l’un ni l’autre n’eut quoi que ce soit à ajouter sur le sujet.

Dans la nuit dans le silence de mort de la nuit dans le lieu mort où les morts bougeaient dans la forêt dans le

Un jaillissement de lampes torches une explosion d’hommes et de femmes ils sortaient de nulle part et ils remplirent le monde derrière la lueur des torches ils sortirent du noir ils

attrapèrent Helen par les cheveux saisirent Theo à la gorge ils

il y avait des chiens et des torches et quelqu’un avait sans doute un flingue mais même s’ils n’en avaient pas ils étaient

et ils crièrent et poussèrent et tirèrent la peau et les visages et il n’y eut pas vraiment de questions juste beaucoup de bruit et c’était difficile de répondre et

on les traîna dans la nuit les chiens mordillant leurs talons les hommes courant à moitié sur les chemins de gravier il y avait

une ferme où nulle lumière ne brillait et le crâne d’un mouton était cloué à la boîte aux lettres et il y avait

deux camions, phares allumés, moteur allumé, et

Theo fut jeté dans le premier Helen dans l’autre il s’époumona et essaya de lui prendre la main, sut que s’il n’y arrivait pas ce serait vraiment un échec le plus grand échec dans toute l’histoire de l’humanité

mais on les sépara et il se retrouva dans l’un et elle se retrouva dans l’autre et quand il essaya de voir où ils allaient, quelqu’un lui donna un coup de pied dans les côtes et ça faisait vraiment un mal de chien

alors il fit ce qu’on lui disait, et resta au sol, une jambe repliée sous le menton l’autre étirée derrière lui et se demanda si ces gens savaient ce que cela voulait dire de faire le héron et s’ils

L’aube, grise à travers le carré de toile ouvert à l’arrière du camion.

Quelqu’un alluma la radio et c’était de la pop vraiment très mauvaise, la pop qu’on passait dans une boîte de nuit pour les vieux qui étaient sexy à l’époque où les pantalons pattes d’eph étaient à la mode et avant que le moonwalk fasse hurler toutes les jeunes têtes.

Theo s’aperçut qu’il dormait, et cette pensée était si stupéfiante qu’il se réveilla en sursaut.

Un homme dans le camion

non – un garçon

– non ! Une femme. Ses cheveux coupés court, grande et maigre mais avec un visage qui aurait pu être celui d’un garçon si elle l’avait voulu, elle aurait pu être un beau jeune homme mais un coup d’œil vers ses mains, longs doigts autour de son fusil elle

Prie.

Ses mots à demi audibles, un chuchotement dans le tressautement de la suspension alors qu’ils rebondissent sur des routes ravagées par les nids-de-poule.

— Pour ceux qui ont vécu pour ceux qui sont morts, chuchote-t-elle. Pour les enfants nés au soleil pour ceux qui respirent sous la lune pour ceux qui…

Theo prie.

Il prie les morts, qu’il croyait aider et qu’il a presque certainement laissés tomber.

Il prie sa fille, pour qu’un jour elle ouvre les yeux et voie le soleil et qu’il n’y ait que luminosité sur son visage.

Il sait qu’il se moque royalement de mourir, tant que c’est pour elle.

Neila prie.

Pour ceux à qui elle a fait du tort pour ceux qu’elle a aidés pour le monde qu’elle pense avoir aidé à construire, pas de façon spectaculaire pas par la guerre la pierre le sang le fer ou

mais par ses actes.

Par ses choix.

Par la gentillesse offerte aux autres il y a un monde quelque part où les enfants seront différents des enfants de son époque.

Dani renonça à la prière longtemps avant de mourir, mais là, juste avant la fin, il y eut un moment où elle se mit à genoux pour une déité inconnue, pour une idée qui devait être réelle et…

Si Helen prie, elle garde ses prières pour elle-même.

Ils parvinrent à un endroit nommé Newton Bridge.

Tout avait commencé par un pont au-dessus d’une rivière. Le pont était en pierres et en mortier, et les chevaux et les charrettes le traversaient, transportant du coton, principalement, qu’ils tissaient au moulin à eau, avant que les entrepreneurs découvrent que c’était moins cher de payer le charbon et de construire des usines là où la main-d’œuvre était abondante et moins susceptible de se mettre en grève.

Puis pendant un moment le pont resta inutilisé, mis à part par les bergers qui arpentaient les collines et les fermiers qui construisaient les murs morcelant les champs.

Puis un jour il s’était écroulé et était resté en ruine.

Et puis un jour il fut reconstruit, restauré même, avec juste quelques bouts de fer en dessous pour rappeler le labeur industriel qui avait œuvré à sa réparation.

Et puis un jour la ville prit un sponsor, une compagnie spécialisée dans le glamping pour cadres, et des cabanes en bois furent érigées au bord du village sous les arbres qui déployaient leur ombre matinale et les gens vinrent et burent du vin rouge et tout était terriblement charmant jusqu’à ce que la société de chemin de fer cesse d’exploiter la ligne.

Et puis la compagnie s’en alla.

Tout comme le docteur, l’instituteur, le vétérinaire, l’éboueur, le coiffeur, le plombier, l’électricien – à peu près tout le monde, en fait, tous ceux qui pouvaient partir, et seuls les bâtiments demeurèrent.

Pendant un certain temps.

Ils tirèrent Theo du camion avec leurs mains affairées et leurs visages rugissants, ce qui semblait inutile étant donné qu’il n’avait nulle part où aller.

Tirèrent Helen aussi, pendant un moment il cria son nom mais elle fut emportée, dans une rue vers un bâtiment en béton gris qui avait peut-être été un jour une bibliothèque, ou peut-être une sorte de bureau du conseil municipal où ils établissaient les impôts et où à présent…

Il ne put voir ce qui s’y passait à présent. Traîné vers la rivière, vers le vieux moulin à eau, poussé à travers une porte sur un parquet, un bar abandonné où autrefois on préparait des cream teas ou de la fudge maison et où maintenant la poussière était marquée de différentes formes de mains et de gribouillis tracés du bout du doigt.

Fermèrent la porte à clé.

Le laissèrent là un moment.

Theo attendit, les genoux calés sous le menton.

Des ombres bougeaient et bien qu’il n’arrive pas à les voir bouger, chaque fois qu’il vérifiait elles avaient progressé un peu plus et il attendit.

Theo attend.

La porte s’ouvre.

Helen entre. Peut-être que c’est son visage, ou quelque chose dans sa dignité, mais ils hésitent un peu plus à la bousculer.

Peut-être que c’est son visage à lui, et son manque de dignité, peut-être que c’est le cours normal des choses.

— Dites-leur seulement la vérité, murmura-t-elle rapidement tandis qu’un homme en veste de tweed trop grande et bottes de caoutchouc prenait Theo par le bras. Dites-leur la vérité.

Ils firent sortir Theo, fermèrent la porte à clé derrière lui, laissant Helen observer les ombres. Il se demanda si elle les verrait bouger, même si lui en était incapable.

Tiré dans des rues étroites et courbes jusqu’en haut d’une colline, devant des fenêtres brisées réparées avec du carton, des enfants nu-pieds accroupis sur le trottoir le regard mauvais, devant un lopin de terre où des géraniums poussaient parmi les patates, une caserne de pompiers abandonnée où désormais des hommes assis nettoyaient des fusils, une mairie à la beauté passée où les marchands se rassemblaient autrefois pour discuter du prix de la laine et où désormais les vieux s’asseyaient, une dent par rangée de gencives roses, et mâchonnaient l’air et fusillaient du regard la course des nuages.

En haut, tout en haut de la ville et puis un peu plus loin, pieds trébuchants sur les sentiers boueux, jusqu’à un cottage entre les arbres.

Le cottage était entouré par un muret en pierre. Dans le jardin poussaient des tomates, du raisin ramassé depuis longtemps, et des patates, et des carottes, et du chou. Sur les rebords de fenêtres fleurissaient des capucines, des bleuets et les guirlandes striées de rouge du lierre. Au-dessus de la porte d’entrée basse était suspendu un écriteau en poterie qui disait HOME SWEET HOME. Des panneaux solaires reposaient sur le toit de la maison, la vrille d’un câble courant jusqu’au village. De la fumée charriant une odeur de bois brûlé s’élevait d’une cheminée de guingois. Une femme s’occupait des fleurs. Des gants en latex jaunes aux mains, elle écrasait l’invasion de pucerons noirs qui s’accrochaient aux tiges vertes des capucines, pinçant et grattant dans un génocide huileux. Ses cheveux étaient d’un blond délavé, parsemés de blanc en progression. Son menton cascadait vers une collerette de chair secondaire qui se gonflait et disparaissait suivant les mouvements de son cou. Ses épaules étaient larges, ses jambes courtes, elle portait un gilet matelassé rouge foncé par-dessus un pull en laine grise déchiré, une jupe marron qui s’arrêtait juste au-dessus des genoux et des bottes vertes qui commençaient juste en dessous, dévoilant un soupçon d’articulation gonflée et blafarde. Elle n’accorda pas beaucoup d’attention aux hommes tandis qu’ils déposaient Theo sur l’allée de son jardin, mais continua de s’occuper de ses fleurs, jetant un coup d’œil sous les feuilles et les pétales jaunes délavés dans sa quête pour exterminer ses ennemis au corps minuscule.

— La dame m’a dit que tu cherchais ta fille, finit-elle par marmonner, sans accorder ne serait-ce qu’un signe de tête à Theo.

— Oui.

— Ça donne quoi ?

— Chercher est plus facile qu’agir.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je sais où elle est. Je sais dans quelle prison. Mais la faire sortir est dénué de sens, impossible, tant que je ne peux pas la protéger.

— Est-ce qu’elle veut être trouvée ? Est-ce qu’elle veut que tu la protèges – que tu assures quoi que ce soit ?

— Je ne sais pas. Peut-être que non. Elle peut faire ce choix, si elle le veut, le moment venu. Au moins elle aura un choix.

La femme hocha la tête dans le vide, gratta le dernier puceron sur une fleur, se redressa, essuya ses doigts barbouillés d’insecte sur sa jupe, retira les gants, les drapa sur le bord d’une jardinière, et se retourna pour examiner Theo.

— Pas très impressionnant, songea-t-elle à voix haute. Viens prendre le thé.

Theo hésita, et fut dûment poussé dans le dos pour la suivre à l’intérieur.

Il y avait un poêle à bois surmonté d’une bouilloire en fonte, une odeur de lavande et de la dentelle. La femme monta sur un tabouret en plastique orange pour farfouiller dans l’étagère supérieure d’un placard, avant d’en descendre un sachet de thé.

— Ce n’est pas du vrai thé, évidemment, marmonna-t-elle tandis que la bouilloire chauffait et que son escorte se répartissait dans la cuisine basse de plafond, bleu ciel. Je crois qu’il y a du pissenlit là-dedans. Du pissenlit, c’est vraiment…

Un ricanement, un demi-rire, vous savez à quel point c’est ridicule c’est vraiment…

— Mais c’est ce que nous avons et le thé est un rituel de lien social important, alors assieds-toi.

Une main plaquée sur l’épaule de Theo le fit asseoir sur une chaise en bois devant la petite table carrée au centre de la pièce. Des sets de table tricotés entouraient un bol contenant des bulbes d’hiver sur le point d’éclore. Une tasse tachée par les tanins, ornée d’un pingouin procédant à un acte sexuel sans doute impossible à accomplir, fut placée entre ses mains. Il renifla le thé et fit la grimace. Son hôtesse l’observa tout en sirotant le sien. Il but prudemment, puis rapidement, absorbant autant de chaleur et de fluide que possible sans devoir passer trop de temps avec le goût.

La femme s’illumina, assise face à lui, laissa la chaleur de la tasse imprégner sa peau.

— Je suis la reine, dit-elle finalement. Toi c’est Theo, c’est ça ?

Il hocha la tête.

— Tu peux m’appeler madame, ou Votre Majesté, ou Bess. Si tu m’appelles Votre Majesté sans avoir le ton approprié, mes gars vont t’emmener à l’arrière et te tabasser jusqu’à ce que le sang te sorte des oreilles.

— Approprié comment ? marmonna-t-il par-dessus le bord de sa tasse.

— Correct ! Respectueux. Un respect approprié.

— Mais je peux vous appeler Bess ?

— Respectueusement, oui.

— Très bien.

— Et je t’appellerai Theo.

— D’accord.

— Bon ! (Elle frappa gaiement la table du plat de la main droite.) Helen m’a dit que vous avez besoin d’aide. Elle dit que vous avez des informations qui vont renverser le gouvernement, mettre la Compagnie en morceaux et plus généralement mettre le feu aux poudres, c’est ça en gros ?

— Oui, madame.

— Est-ce approprié ? (Theo hésita, aspira un peu plus de liquide, tenta de deviner à nouveau ce qui était approprié, la signification mystique de ce mot. Bess agita la main impatiemment.) Approprié, approprié, c’est bien, c’est décent, ou est-ce que tu es en train de me raconter des salades et on va devoir passer au tabassage ?

— Je peux prouver que la Compagnie assassine des milliers de gens, emprisonne des gens sans procès, tout cela au nom du profit.

Elle haussa la tête.

— Et ? Les trucs dans ce genre ne vont jamais au procès.

— Je sais.

— Alors tu es en train de me faire perdre mon temps, c’est ça ?

— J’ai des états financiers de la Compagnie. Des documents, des dossiers sur…

— Ça m’a l’air un peu merdique tout ça – vous trouvez que c’est un peu merdique tout ça moi je trouve que c’est…

— J’ai la mère de Philip Arnslade. Elle est prête à témoigner contre son propre fils. Je peux pousser la Compagnie à s’autodétruire, en emportant au passage le gouvernement et tous ceux qui baignent là-dedans.

Bess leva une main, arrêtant les hommes qui avaient déjà commencé à se rapprocher du dos voûté de Theo.

— OK. Ne sois pas chiant.

Theo parla, et à en juger par la façon dont elle écoutait, ce n’était pas chiant.

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