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Claire North · Chapitre 81 sur 83

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Chapitre 82

 

 

Au nord il y avait une maison où le charbon et le bois brûlent dans les âtres.

C’était une maison douillette, le genre d’endroit où il y a toujours une couverture douce de rechange, et où il n’y a pas de moisissure dans la salle de bains.

Elle était tapie derrière un mur de briques rouges couronné de pierre blanche.

Il y a du gravier neuf sur l’allée, deux voitures garées devant. À Noël ils accrochaient une couronne sur la porte, baies rouges à la luisance dodue, une carte argentée disant HOME accrochée à du fil argenté entrelacé dans les arceaux. Les fenêtres ont huit carreaux de verre entre des montants de bois blanc, et elles glissent de bas en haut pour laisser entrer la brise estivale. Rejointoyer la cheminée a coûté une petite fortune, mais pas autant que l’installation du chauffage central. Il y a un cellier à l’arrière où ils mettent les œufs en provenance directe des poulaillers au fond du jardin. Quand Simon et ses frères et sœurs étaient jeunes, ils adoraient ramasser les œufs, c’était le truc le plus chouette du monde, parfois ils sortaient deux ou trois fois par jour juste pour voir si une autre poule avait pondu, mais en vieillissant ils avaient perdu tout intérêt pour ce genre de choses, et Heidi n’eut jamais d’enfants.

Une cuisinière et un homme de ménage dorment à l’étage, dans les chambres mansardées, sous des couvertures chauffantes. On ne les appelle pas une cuisinière et un homme de ménage ; elle est traiteur privée, il est intendant général, et tout en dormant, ils rêvent, et le monde dans l’obscurité de leur esprit est rempli d’étoiles, tournoyant autour d’un noyau de ténèbres.

Theo escalade le mur près d’un chêne noueux.

Marche dans les feuilles mortes gluantes.

S’arrête devant la maison, dans le noir, attend un peu que les lumières s’éteignent à l’intérieur.

Seule brille une lanterne au-dessus de la porte d’entrée.

Il fait le tour par l’arrière.

La porte de la cuisine est fermée à clé.

La fenêtre ne l’est pas.

Grimpe, la tête la première, rampe sur une table où des fleurs bleues fraîchement coupées rayonnent dans un vase en porcelaine blanche. L’alarme anticambriolage ne se déclenche pas. Les lignes reliées aux gardes de sécurité, qui sommeillent dans les anciennes étables, ont été coupées il y a des jours, et personne n’a pris la peine de vérifier parce qu’Heidi a dit que c’était bon.

Theo marche pieds nus sur un sol de pierre noire et froide, ses chaussures abandonnées près du poêle encore chaud, les chaussettes sales et mouillées.

Il fait glisser ses doigts sur le mur en marchant.

Touche le papier, les cadres photo, portraits et clichés de famille.

S’arrête un moment dans le salon, il y a des aiguilles sur le sol là où l’homme de ménage a raté les derniers vestiges du sapin de Noël, des braises orange dans la cheminée, la télé en veille, une toile d’éclaboussures ocre et rouges sur un mur, plus longue que le corps d’un homme endormi, couleur au bord du monde, attirant l’œil, faisant tournoyer l’univers.

Monte l’escalier.

Dépasse la chambre parentale, entend ronfler, voit le léger mouvement des ombres dans la lumière tamisée qui passe sous la porte quand une femme se glisse dans le lit près de son mari déjà inconscient.

Passe au bureau.

S’assoit un moment à la table de travail de Simon Fardell.

Ouvre un tiroir.

Fouille.

Trouve l’arme dans le deuxième tiroir à partir du haut, côté droit. Elle fait partie d’une paire, conservée dans une vieille boîte en bois tapissée de violet.

C’est un pistolet familier. Il le soupèse un moment, puis examine la visée. Il n’est pas certain que ce soit l’arme qu’a utilisée le vrai Theo Miller le jour où Philip Arnslade l’a tué. Peut-être que c’est l’arme de Philip. Cette pensée lui donne le sentiment d’être sale, et il remet l’arme dans sa boîte, la boîte dans le bureau. Il sort son propre pistolet, rumine un moment, puis le range.

Trouve un stylo et du papier dans le bureau.

Commence à écrire.

Il lui faut huit pages pour dire ce qu’il veut dire.

Quand il a terminé, il plie la lettre, la met dans une enveloppe, écrit le nom de sa fille dessus. La pièce se refroidit. Il y a une cheminée contre le mur est. Il y jette quelques bûches, les plaque contre les braises avec un tisonnier en fer noir, se rassoit au bureau, allume la télé. La télé tombe automatiquement sur une chaîne d’informations financières. Il y a une caméra au sommet de l’écran pour les visioconférences et tellement de boutons sur la télécommande qu’il peine à trouver « mute  ». Tandis qu’il le cherche, des voix beuglent, annonçant la dernière turbulence, chutes des cours, spéculation, spéculation, spéculation il faut croire en l’avenir, sinon tout s’effondre et en ce moment l’avenir est…

Le bruit réveille quelqu’un dans la maison.

Une lumière s’allume.

Des pas approchent.

Theo parvient à se faire obéir de la télé et s’assoit derrière le bureau, les pieds dessus, attendant.

La porte s’ouvre.

Simon Fardell se tient sur le seuil.

Il regarde Theo, et aussitôt il a peur, et il parvient à le dissimuler une seconde plus tard.

Parcourt la pièce du regard, désarçonné.

Voit la boîte ouverte sur le bureau, deux pistolets dans le velours, et ne bouge pas.

Theo dit :

— Je suis là pour ma fille.

Simon s’humecte les lèvres. Il semble un instant à cet homme riche que ce moment l’a attendu toute sa vie, que de la brume envahit les rives de la Tamise que Theo Miller – le vrai Theo Miller – agonise à ses pieds que bientôt la brume reviendra et le son du feu dans l’âtre et que pour un instant seulement il y a quelque chose dans le temps et dans cette seconde qui

Mais l’impression passe parce qu’il a autre chose à foutre, et qu’il y a des gens qui dépendent de lui, et qu’il n’a pas le temps pour ce genre de conneries.

Simon entra dans la pièce, ferma la porte derrière lui afin de ne pas déranger la maisonnée. Il jeta un coup d’œil vers la télé muette, reporta son regard sur Theo, la boîte, les armes.

— Je me souviens de toi, finit-il par dire. J’y ai réfléchi depuis. Je me souviens de toi.

Fit un pas vers Theo, s’arrêtant, testant le mouvement, découvrit que bouger ne provoquait pas de réaction, fit un autre pas, s’arrêta encore, à un peu plus d’un mètre du bureau.

— Il y a des alarmes, ajouta-t-il. La sécurité va arriver.

— Non, soupira Theo. Markse vous a trahi. Il a attaqué le convoi. Votre femme a coupé les alarmes. Elle n’apprécie pas que vous vouliez vendre ma fille en esclavage. Elle n’aime pas ma fille non plus, mais je crois… (Un sourire naquit à la commissure de ses lèvres.) Je crois que c’est une question de principe. Personne ne va venir. La Compagnie est morte, et il ne reste plus que cette nuit.

Simon tourna légèrement la tête sur le côté, les lèvres minces et les yeux plissés. Il portait un pyjama rayé en coton, boutonné jusqu’au dernier bouton qui rentrait dans la peau pâle de sa gorge, les manchettes plaquées aux poignets, comme si la chair était toxique au toucher. Il fit un autre pas vers le bureau, et comme Theo ne bougea pas, il s’assit devant lui.

Ils se regardèrent un moment tandis que la lumière de la télé dansait en silence derrière eux. Puis :

— La Compagnie va bien. Beaucoup de postes ont été sacrifiés, beaucoup d’investissements sont partis à la poubelle, mais nous allons rebondir. Nous vivons dans une ère globale. Nous vivons dans une époque innovante. Je me souviens de toi. Le petit trouillard, le second de Theo Miller. Tu étais inutile, je me souviens d’avoir pensé, je dois vraiment perdre mon temps avec ce gamin ? mais bien sûr, la réponse était oui. Il faut composer avec ce genre de choses, pendant un certain temps.

Theo sourit à nouveau, acquiesça lentement.

— C’était moi. J’ai suggéré que nous mettions des balles à blanc dans les pistolets. J’ai cru que vous étiez d’accord pour dire que c’était une bonne idée. Je me trompais. Si je n’avais pas eu aussi peur, j’aurais sans doute eu l’intelligence de comprendre que je me trompais. Étonnant la capacité qu’a le cerveau à se convaincre de certaines choses, sous la pression.

— Et maintenant tu es venu me tuer ?

Pas de peur ; une question polie.

— Je suis là pour ma fille.

— Ta fille dort à l’étage. Je l’ai déjà vendue à une société de Marseille, spécialisée dans les filles dans son genre. J’ai cru que je pourrais peut-être faire une bonne affaire, mais en fait elle ne vaut rien. Elle vaut à peine le coût du trajet en avion. (Il l’observe, le visage encadré par la lueur du feu d’un côté, par l’éclat numérique de l’autre, chaud et froid se fondant en ombres étranges sous ses yeux, autour de ses lèvres.) Tu crois que tu vas t’y opposer ? Je ne t’en crois pas capable. Le garçon d’Oxford dont je garde le souvenir n’était qu’un bon à rien.

— Lequel ? demanda Theo. Le garçon qui a survécu, ou le garçon qui est mort ?

Silence un moment. Les yeux de Simon effleurent les pistolets sur la table entre eux, la boîte ouverte, le métal dévorant la lumière.

Theo fit tourner l’enveloppe entre ses doigts, puis la posa sur le bureau. Les yeux de Simon se posèrent brièvement dessus, puis se détournèrent. Theo posa les pieds par terre, s’assit bien droit, entrelaça ses doigts sur le bureau devant lui, le menton baissé, les yeux levés.

Puis Theo dit :

— Vous ne devriez pas laisser ce genre de choses devenir personnelles.

Simon leva un sourcil, attendit.

— Tuer Philip… détruire Newton Bridge… vous me faites l’effet d’un homme profondément infantile, si je puis me permettre, alors ce que je vais vous dire ne signifiera sans doute pas grand-chose pour vous. Les gens du hachoir chuchotent des prières à leur déesse, une déesse sans nom ; une puissance supérieure – bénie soit l’eau béni soit le clair de lune entre les barreaux bénis soient ceux qui crient dans le noir et n’entendent pas de réponse béni soit…

Au cœur de tout cela nous trouvons de la beauté dans les ténèbres et le clair de lune, du sens dans les ombres, parce que sans cela nous ne sommes que les esclaves des fortunes des autres, rampant du berceau à la tombe et ainsi…

» Suis-je là pour vous tuer ?

» J’imagine que oui, d’une certaine manière. Lucy n’est peut-être même pas ma fille, mais j’imagine… et j’ai honte de l’admettre… que je ne vois aucun autre moyen de…

Simon plongea vers l’avant, attrapa le pistolet le plus proche dans la boîte, le braqua sur Theo, tira.

Il tira quatre fois.

Theo broncha, figé sur place, et attendit.

Simon baissa son arme.

La leva à nouveau.

La baissa à nouveau.

— Balles à blanc, bien sûr, fit Theo d’une voix songeuse. Soyons bien clairs, ça allait toujours être des balles à blanc – c’est comme ça que ces choses…

Simon baissa les yeux à nouveau, leva l’arme, tira les trois derniers coups vers la tête de Theo, cliqua dans le vide, hocha la tête, reposa l’arme sur le bureau.

Theo sortit son pistolet de sa poche. Il le posa au bord du bureau, une main sur le métal.

Simon s’humecta les lèvres. Murmura :

— Me tuer serait… j’ai de l’argent, nous pouvons nous entendre il y a…

Theo secoua la tête.

— Vous n’auriez pas dû prendre ma fille.

— Ta fille ! (Un gros rire, à moitié hystérique, ravalé par l’indignation.) Tu viens de dire que ce n’est sans doute pas ta fille, ça, pour elle, tout ça pour elle c’est le truc le plus stupide que j’aie jamais entendu c’est le truc le plus bouché égoïste de merde et si la tuer sauvait ce pays des gens comme toi alors…

Les yeux de Theo se posèrent sur la porte, et Simon se tut. Écouta. Feu et vapeur, le bourdonnement de la télé, deux personnes qui respirent, et deux autres près de la porte.

Simon se retourna sur son siège.

Lucy, vêtue d’un pyjama rose avec des nounours, puéril et absurde, elle le détestait, mais Heidi ne savait pas quoi acheter d’autre, ne savait pas ce qu’aimaient les adolescentes. Derrière elle, les mains posées sur les épaules de la fille, protectrice, Heidi, appuyée contre l’encadrement de la porte, chemise de nuit vert pâle brodée de petites marguerites jaunes, les yeux un peu plissés sans ses lentilles de contact.

Le temps est

qui sait ce qu’est le temps ce moment est le moment où l’univers tourne et c’est

tic tic tic

le compte à rebours de l’infini

tic tic tic

et Theo trouve cela brièvement étrange, puis brièvement risible, et puis finalement correct, que les adultes dans la pièce restent paralysés tandis qu’une enfant les juge, et les méprise tous, et tienne en son pouvoir le dernier mot de la vérité et

l’univers tourne

et l’enfant juge

et son visage les condamne tous.

Jusqu’à ce qu’enfin une lueur passe dans ses yeux, et qu’elle choisisse une voie, et Theo voit un choix.

— Vous avez du liquide ? demanda-t-elle à Theo, d’une voix claire et capable.

Il secoua la tête.

Elle acquiesça et disparut à nouveau dans l’obscurité du couloir. Heidi pencha la tête sur le côté, puis la suivit sans un bruit.

Les deux hommes restèrent assis, attendant, tandis que l’univers tournoyait vers sa destruction.

Quand Lucy revint, elle portait un jean, un gros pull en polaire, un manteau, une écharpe et des gants. Elle avait un sac sur le dos, et tenait un sac en plastique orange dans sa main droite.

— C’est les bijoux de sa mère, expliqua-t-elle alors que Theo haussait un sourcil. Et il a, genre, mille balles en liquide planqués dans une boîte dans le garage.

Theo rumina cette information, puis opina, se leva.

Il marcha jusqu’à la porte, lança un regard en arrière vers Simon.

— Les choses ne changent pas, laissa échapper ce dernier. Le monde est comme ça, c’est tout. Le monde est comme ça. La Compagnie est remplie de gens. Ils ne changeront pas. Le changement leur ferait du mal. C’est ça qui leur donne raison. C’est ça qui…

Theo se détourna et descendit l’escalier.

Après un moment, sa fille le suivit.

Le portail vers le monde extérieur était fermé à clé.

Il y avait des sirènes au loin.

Des murs hauts et pas de point d’escalade évident, le chêne était de l’autre côté. Theo jeta un coup d’œil à Lucy, qui haussa les épaules, blasée.

Puis un crissement de pas sur le gravier. Heidi Fardell derrière eux, des bottes aux pieds, un manteau passé sur sa chemise de nuit, un sac à main en bandoulière sur le tout, et un sac en plastique contenant de l’eau et les restes du curry de la veille dans un Tupperware, agite la clé, le souffle court, et lâche :

— Il vous reste une petite place ?

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