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Chapitre 42
L’homme appelé Theo acheta un ticket pour Douvres.
Il paya en liquide, une casquette sur les yeux, la tête tournée à l’opposé des caméras de vidéosurveillance au-dessus du comptoir.
La vendeuse de tickets s’exclama :
— Si vous payez par carte et si vous vous inscrivez à notre programme de récompenses voyageur vous pouvez économiser quinze pour cent sur chaque voyage effectué d’une valeur supérieure à…
— Non, merci.
— Voulez-vous recevoir nos offres spéciales pour…
— Non.
— Nous vous proposons aussi une offre « un acheté un gratuit » sur notre toute dernière gamme de…
— Non.
Son visage se rembrunit, et elle tira d’un geste boudeur sur la manette qui faisait pivoter le petit disque métallique où se trouvaient les tickets.
Il prit le train le plus lent.
Il passait une fois toutes les deux heures, et les places assises étaient réservées aux membres du club gold. S’asseoir sur son sac n’était pas autorisé ; cela constituait une violation des règles de sécurité. Une musique jouait en sourdine, un affront au reggae qui anesthésiait l’âme. Il se tint la tête basse, les yeux levés, évitant les caméras de surveillance dans le wagon grinçant et puant qui cliquetait vers le sud. Les grilles métalliques aux fenêtres offraient une protection limitée contre les rageurs, les enfants et les femmes sauvages qui hantaient les abords des rails tandis qu’ils ahanaient à la sortie de Blackheath. La condensation formée par le souffle des passagers, coude à coude, dégoulinait en cascades sur l’intérieur des vitres. À l’entrée de Sevenoaks trois enfants se dressèrent sur les rails, les yeux braqués, fixés sur le conducteur, le mettant au défi de les réduire en bouillie.
La plus jeune tenait une roue de vélo dans sa main droite ; le plus vieux portait un bébé. Le conducteur accéléra en les voyant, comme il avait été formé à le faire, et ils ne bougèrent pas, et ne bougèrent pas, et ne bougèrent pas, jusqu’à ce que, à la dernière seconde et en violation de toutes les préconisations, le conducteur freine brutalement, projetant au sol les passagers des wagons, cris indignés et hurlements perçants ; une femme s’était tordu la cheville, un homme s’était déboîté l’épaule en voulant attraper, et en ratant, une rampe.
Le conducteur avait freiné trop tard, mais cela n’avait aucune importance pour les enfants – ils en avaient fait assez, ils avaient remporté leur victoire, et pendant que le train reprenait de la vitesse ils détalèrent, ravis, et firent signe aux passagers à l’intérieur des wagons sécurisés. Quelques-uns leur rendirent leur salut.
À Sevenoaks deux hommes en chemise blanche descendirent, et la police des transports monta, commença à vérifier les pièces d’identité. Theo se déplaça lentement de wagon en wagon, un homme en quête des toilettes, et cela lui permit de gagner du temps jusqu’à Tonbridge, où il descendit du train et prit la police à revers, remontant à bord entre deux adolescents portant des étuis à guitare couverts de stickers.
À Bethersden une femme se tenait sur le quai, les mains tendues vers les portes ouvertes du train.
— Jésus ! cria-t-elle, avant de rejeter la tête en arrière et de rugir : Jésus ! Jésus Jésus Jésus ! (Puis elle baissa la tête et murmura.) Jésus. Jésus le Jésus le Jésus le Sauveur Jésus le Jésus le tout-puissant Jésus le…
Les portes se refermèrent, la coupant en pleine phrase, mais l’absence de public ne sembla pas la décourager.
Il y avait un bus de substitution à partir d’Ashford.
Theo joua des coudes pour avancer, poussant enfants et vieillards de côté. Les gens lui lancèrent des regards noirs, l’injurièrent dans leur barbe, mais ils s’en tinrent à cela étant donné qu’ils faisaient exactement la même chose que lui.
Campagne familière de l’autre côté des fenêtres.
Herbe rude agrippée aux pentes crayeuses des Downs ; lopins de forêt, hêtre et chêne, frêne et sycomore, les feuilles rouges et brunes tourbillonnant dans le vent salé venu de la mer. Séchoirs à houblon en bordure de petits villages noirs et blancs aux murs de silex ; zones commerciales qui se pressaient contre des rivières envahies de roseaux qui avaient débordé au-delà de leurs berges peu profondes. Une silhouette de craie gravée dans le flanc de la colline au-dessus de l’autoroute, un cavalier galopant les cheveux au vent. Ces dernières années n’avaient pas été faciles pour les collines du Kent. Le seul travail disponible était proposé par les compagnies qui appartenaient à une compagnie qui appartenait à…
… et personne d’autre n’offrait grand-chose en matière d’emploi, les compagnies avaient déposé certaines demandes auprès des dirigeants politiques et civils du secteur – pas vraiment des demandes – des requêtes – des suggestions, voilà, des suggestions. Et quand les travailleurs s’étaient soulevés on fit appel à la police et à cette époque la police appartenait elle aussi à la Compagnie. Quand c’est votre boulot, c’est votre boulot ouais, quand c’est votre femme et vos enfants et écoutez, les flics aussi ont un loyer à payer…
Bien entendu, des crânes avaient été fendus.
Bien entendu.
Et les hôpitaux, gérés par la Compagnie, n’avaient pas accepté de soigner les hommes et les femmes qui s’étaient soulevés parce qu’ils n’étaient bons qu’à provoquer des troubles, la prise en charge des personnes violentes ne figurait pas dans la charte.
Il fallait bien penser au financement.
À présent, il ne restait plus que les rageurs et les zéros. Les hurleurs, ceux qui déchiraient la chair, ceux qui étaient restés en arrière quand les sirènes s’étaient tues. Parfois ils arrivaient à joindre les deux bouts en ramassant des fruits l’été ou en remplissant des rayons dans les magasins des villes qui avaient eu la présence d’esprit d’obéir à la Compagnie, mais la nuit ils retournaient dans les lieux vides d’où ils étaient venus et hurlaient à la lune, et les braves gens apprenaient à fermer les yeux.
De hautes clôtures coupaient l’autoroute des collines environnantes, tandis que le bus se traînait dans les bouchons avant les stations essence, embouteillages sur la route de Douvres. Villes côtières-commerciales sponsorisées, maisons mitoyennes à deux étages et à la peinture grignotée par la mer, jardins bétonnés et drapeaux britanniques claquant fièrement au vent, fish & chips à chaque coin de rue, le poisson le plus frais que vous ayez jamais mangé, goélands volant en cercles autour des poubelles, bureaux d’entreprise rouge brique et une bibliothèque aux volets fermés. Un château sur la colline, des strates d’impératifs distincts serties dans son architecture. Autrefois un donjon peuplé de soldats qui chevauchaient à l’intérieur des terres pour gouverner des indigènes indisciplinés. Puis un rempart encerclant le donjon, avec des tours donnant sur la mer. Puis des remblais conçus pour les canons, attendant une invasion qui ne viendrait jamais ; puis des bunkers découpés dans la falaise en prévision du bombardement, puis des abris nucléaires construits tout en bas, froids et sombres, plongés dans le silence si l’on excepte l’interminable plic-plic-plicotement de l’eau traversant la craie, certaines personnes s’évanouissaient en descendant à l’intérieur, conscientes que si la torche s’éteignait, on ne les retrouverait jamais.
Un port.
Des grues, d’immenses parkings de béton aux lignes peintes afin de guider les conducteurs.
Des ferries dépassant progressivement la digue, l’odeur du diesel dans l’air, les files d’attente qui remontent jusqu’au parking débordé en ville, près des vieilles ruines romaines où autrefois se dressait un temple où les hommes faisaient des sacrifices de sang pour un esprit ancien, à moitié Zeus, à moitié être païen que nul n’osait offenser, même sans y croire.
À Douvres il n’y avait aucun bus pour Shawford.
Il se rendit à la station de taxis, mais les chauffeurs refusèrent de l’emmener là-bas.
— Budgetfood s’est retiré. Plus personne ne va là-bas, expliqua l’un d’eux. Pas bon, pas bon du tout.
Il songea à louer une voiture, mais il leur fallait son nom, sa carte d’identité, sa carte de crédit.
Il tenta de louer un vélo, mais il leur fallait la même chose.
Finalement il marcha.
Ce n’était pas si loin que ça, en fait.
Une quinzaine de kilomètres, un peu moins si on coupait par les terres, mais c’était la route de la falaise qu’il connaissait le mieux, la route de la falaise était réservée aux piétons, moins de risques de susciter des interrogations si vous restiez près de la mer.
Theo marcha.
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