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Claire North · Chapitre 47 sur 83

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Chapitre 48

 

Il marchait dans les terres.

Il n’eut pas envie de reprendre le sentier de la falaise il n’était pas certain de pouvoir affronter les collines, il y avait des marches taillées dans la craie mais quand même…

Il tomba près d’un moulin à vent qui avait cessé de tourner depuis bien longtemps.

Il resta allongé par terre tandis que le soleil virait vers l’après-midi.

Il marcha encroûté de sel chaussures et chaussettes et pieds rabougris. Une clé USB dans sa poche. Elle n’était pas mouillée. C’était un miracle, une intervention divine, il crut voir quelque chose dans le vol des goélands, se dit qu’il y avait une signification dans leur façon de tournoyer dans le ciel.

Il arriva devant une ferme et les chiens aboyèrent et un enfant cria et un homme déboula avec un fusil qui ne marchait sans doute pas, mais Theo courut quand même et tomba dans un fossé et y resta caché un moment pendant que le soleil glissait vers la nuit.

Au couchant il arriva à un village avec une petite église où tous les habitants priaient et un petit square à côté de l’église où il y avait des étals qui vendaient des ours en peluche pour récolter de l’argent pour la lutte contre le cancer et un pub où le propriétaire connaissait le nom de tout le monde.

Mais il suffit d’un seul coup d’œil à Theo pour que le propriétaire du pub n’ait absolument plus une seule chambre de libre pour la nuit, alors il continua de marcher jusqu’à arriver devant une maison en bord de ville qui faisait aussi office de cabinet de dentiste, et la dentiste sortit et dit :

— Vous avez des ennuis ?

et elle le fit entrer et elle le fit asseoir devant le feu électrique dans le salon à côté de la télé réglée beaucoup trop fort, et elle lui donna du thé et du pain et dit :

— Vous pouvez dormir dans la chambre de mon fils. Il est parti, maintenant. Ça ne l’embêterait pas que vous dormiez ici. Je vais l’appeler pour être sûre.

Et la dentiste alla dans la cuisine et essaya d’appeler son fils, et il ne répondit pas, parce qu’il ne répondait jamais, et il ne répondait pas à ses textos, mais ce n’était pas grave, s’il voyait un problème à ce que quelqu’un dorme dans son ancien lit elle était sûre qu’il répondrait, il répondrait sûrement.

Theo s’assit par terre devant le feu pendant que la dentiste regardait une chaîne météo, qui ne diffusait rien d’autre que les températures et la vitesse du vent, les courants océaniques et les tempêtes qui couvaient dans les deux Carolines, aucune mention du Kent, et il s’endormit accidentellement sur place, et à son réveil le matin il découvrit que la dentiste avait placé un oreiller sous sa tête et une couverture sur ses épaules, et avait lavé et séché ses chaussettes et les avait disposées près de ses chaussures, avec un sandwich au fromage et aux cornichons et les perles d’un chapelet.

Le chapelet appartenait également à son fils, mais il avait oublié de le prendre avec lui quand il avait quitté la maison. Un jour, elle savait qu’il viendrait le chercher.

— J’offre de la bienveillance aux étrangers. Le Seigneur nous enseigne de donner avec bienveillance, c’est ainsi que l’on trouve la grâce.

Le pasteur passa voir Theo, et lui dit que Jésus était son sauveur, et qu’il devait le remercier. La dentiste prépara le thé et chuchota :

— Je ne suis pas croyante, mais mon fils est croyant, et je trouve que depuis qu’il a quitté la maison la foi me rapproche de lui. La foi me rend…

— Vous êtes très gentille, marmonna Theo. Vous êtes très…

Le temps, quand vous avez le visage éclaté, est un peu…

la glace sur le canal

Elle craque elle craque devant la proue du bateau il n’avait pas remarqué à quelle profondeur le froid pénétrait dans la moelle ses doigts sont bleus la glace

Même la glace fine peut percer la coque, peut faire couler une péniche. Ils se noient en dormant ils se réveillèrent l’eau s’engouffrait dans leur nez c’est

Même Neila meurt, parfois, dans les rêves de Theo et le temps est…

Depuis la pièce voisine, des mots mystiques :

— P2, P3, M1, M2… M2… P2 M2…

La dentiste rabattit la lèvre supérieure de son patient et claqua de la langue devant ce qu’elle découvrit.

— Madame Trott, je vous ai dit que ce jour viendrait.

Le gémissement aigu de la perceuse électrique, un geignement de douleur.

Neila retourne les cartes.

Quatre de denier, Tempérance, as de bâton, la Mort (inversée), roi d’épée, l’Empereur, dix de bâton, huit de coupe, le Pendu (inversé).

Le Pendu est une carte compliquée. Restriction, lâcher-prise, sacrifice. Piégé entre paradis et enfer, peut-être en route vers le paradis, peut-être en plein plongeon vers l’enfer. Seule la Maison Dieu est une carte plus complexe à interpréter quand elle est tirée.

Indécision. Martyre. Stagnation de toutes choses, impuissance, le besoin de voir les choses sous un nouvel angle, une victime consentante une…

Neila n’aime pas le mot « victime ».

Si vous êtes « consentant » alors comment pouvez-vous être une « victime » ? La victime représente la négation du choix, c’est…

Depuis les rives du canal, des crissements de rire percent la nuit. Elle lève la tête de ses cartes, Theo de la cuisinière, et ils écoutent.

Le rire est la sauvagerie grisante du champignon empoisonné, la baie cramoisie, les choses sauvages qui courent nues dans le noir.

Neila éteint les lumières, et pendant un moment ils restent assis en silence, postés derrière le hublot.

Le convoi passe, camions de lumière flamboyante, une centaine, un millier d’ampoules éclatantes et clignotantes, bringuebalant sur la route toute proche, transformant les doux flocons de neige en une bulle de blanc. Les fêtards dansent, se tortillent, s’embrassent, tombent, dorment, crient, rient, ils rampent sur le toit des véhicules surchargés et s’étalent les uns sur les autres, marchant sur des yeux et des ventres, bouteilles de verre en miettes sur l’asphalte, ils rient et rient

et rient et continuent de rouler, nul ne sait vraiment où, chasse sauvage traversant la nuit.

Parfois, en secret, Neila entend les gens crier au bord du canal et se sent l’envie de projeter sa voix à l’unisson, de se joindre au chant, le chant de ceux qui ont perdu. Mais elle sait que si elle fait cela, elle sera un animal. Seuls les animaux hurlent à la lune.

Dans la maison d’une dentiste dans un village dépourvu de nom, de murs, avec une église dans un petit square, Theo s’assit devant l’ordinateur et glissa la clé USB de Dani dans le port.

Là, proprement classé dans de petits classeurs, se trouvait le filon.

Il parcourt les fichiers.

Une vidéo, prise selon un angle étrange : deux hommes dans une pièce haute de plafond, ou peut-être n’est-ce qu’une impression à cause de la plante en pot où est cachée la caméra. Ils boivent du porto dans de minuscules verres en cristal avec derrière eux le portrait d’un homme une main posée sur le globe en rotation, et il s’agit de Philip Arnslade et de Simon Fardell, et Simon dit :

— Le problème avec l’excédent c’est que…

— Je comprends parfaitement.

— Au vu des circonstances, pour le bien du commerce.

— C’est un soulagement, pour tout dire.

— S’ils n’y mettent pas du leur.

— J’ai toujours dit…

— Nous ne pouvons pas toujours garantir…

— Le site de Wootton…

— Tout cela de la main à la main. Tu fais le bon choix, Phil. Tu fais le bon choix.

Une porte s’ouvrit, quelqu’un entra, les deux hommes changèrent aussitôt de sujet, golf et météo, la caméra cessa de filmer.

Depuis le cabinet de la dentiste :

— Tu ne peux pas te gargariser qu’est-ce que c’est que cette histoire tu ne peux pas te gargariser écoute ce n’est NON LÀ TU T’ÉTOUFFES TU NE TE GARGARISES PAS C’EST COMME ÇA TU…

Photos sur un écran.

Une usine en arrière-plan, une fosse devant.

Le bulldozer a presque terminé de la remplir. La puissance brute de la machine transforme les corps en poupées de chiffon, facilement pliés, facilement poussés, plus aucune notion que c’était autrefois de la chair humaine.

Sur le canal :

— Neila ? Est-ce que je t’ai dit merci ? Est-ce que je t’ai dit… est-ce que j’ai déjà dit quelque chose qui était… est-ce qu’il y a quelque chose que je peux dire qui serait…

Neila retourna la dernière carte et soupira, et leva les yeux vers le visage de l’homme appelé Theo et sourit.

— Non, répondit-elle. Non.

Sur l’écran de l’ordinateur :

Finances. Données, chiffres qui défilent sur l’écran bénéfice prévisionnel marges d’opportunité le nombre de…

Une liste de noms.

Wootton.

King’s Badby.

New Roade.

St Cecile-on-the-Neve.

Lower Ayot.

Little Fife.

Twinmarsh.

Il fait une recherche sur l’ordinateur, et ne voit que les bâtiments d’usine et les hauts murs des hachoirs.

Il regarde à nouveau et il voit les longs champs retournés derrière les usines, où l’herbe recommence à pousser.

Les morts n’avaient pas de noms, mais les quatre derniers chiffres de leur numéro de sécurité sociale étaient là, ainsi que les crimes dont ils étaient accusés et la valeur de l’indemnité qu’ils avaient échoué à payer.

Theo se lava le visage dans le lavabo de la salle de bains, mit la carte USB dans sa poche, et sortit par la porte de derrière pendant que la dentiste tançait un enfant en pleurs.

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