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Claire North · Chapitre 65 sur 83

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Chapitre 66

 

Entrer dans Ascot fut plus facile que Theo ne l’avait cru, et tout aussi déplaisant.

Le premier défi consistait à franchir le périmètre d’Ascot. Aucun d’entre eux ne possédait la cote de crédit nécessaire pour passer les cabines de péage, ou même une pièce d’identité pour le parking. Les trains publics avaient cessé de rouler depuis plusieurs années, et il n’existait qu’un service privé avec réservation à l’avance pour les jours de course ; 76 £ le ticket et un chariot servant du champagne et des chips de légumes rôties coupées à la main provenant d’une boutique dans le Devon.

Ils finirent par entrer en douce à la faveur de l’obscurité, suivant la voie ferrée et se cachant parmi les arbres jusqu’au départ des patrouilles, campant sans faire de feu dans la neige glaciale, regroupés les uns contre les autres en un tas frissonnant en attendant le lever du soleil.

Theo se colla contre Helen, et Bea semblait partager son inquiétude, enroulée autour de son aînée comme si elle pouvait forcer la chaleur à pénétrer dans les os tremblants d’Helen. Cette dernière avait trop froid pour refuser, elle ferma les yeux et hocha la tête en signe de gratitude, ses lèvres bleues recourbées vers l’intérieur comme si elle pouvait aspirer de la chaleur.

Aucun d’entre eux ne dormit cette nuit-là, et de temps en temps un hélicoptère passait au loin, et Corn maugréait qu’ils auraient dû prendre des feuilles d’aluminium ou se tartiner de boue, et Theo ne voyait pas bien quelle différence cela aurait pu faire, mais cela semblait important pour Corn, alors il ne discuta pas.

Au matin ils descendirent d’un pas lourd la colline vers la voie ferrée, les rayons de lumière arrachant des étincelles dorées au givre accroché à l’herbe raide et verte. Quelques pigeons voletaient dans les arbres ; quelque chose de plus gros s’éloigna en faisant bruire le sous-bois. Pendant un moment le paysage sous leurs pieds scintilla d’une neige ivoire, gris des branches et vert des herbes là où le soleil commençait à chasser le gel. La gare se composait d’un auvent en bois, l’endroit parfait pour accueillir des plantes en pot et un chef de gare qui connaissait les gens du coin par leur nom ; le café de la gare vendait des feuilletés à la saucisse, des tourtes au porc et de la clotted cream, et de la fumée s’élevait des maisons de maître enfouies sous les chênes. Le souvenir d’une grande forêt façonnait le paysage, et s’attardait encore dans les vieux hêtres et les balafres de lierre traversés par des routes et des ronds-points.

Ils retrouvèrent une camionnette blanche en périphérie d’Ascot, garée près d’un portail ouvrant sur un champ en jachère où poussaient de longues herbes épineuses. L’homme à l’arrière de la camionnette se tenait les bras croisés, une minuscule cigarette marron à la bouche, et il les examina tandis qu’ils se rapprochaient, hochant la tête à l’intention de Corn quand ils ralentirent.

— Ouais, marmonna-t-il et, en le regardant à nouveau des pieds à la tête, il opina encore une fois et ajouta : Ouais. D’accord.

Il ouvrit la porte arrière de la camionnette. Une odeur de naphtaline et de moisissure se déploya dans un nuage de fines particules, et quand les yeux de Theo se furent habitués à la pénombre il vit des vêtements, empilés sur le sol et débordant de cartons tachés entassés sur le côté. Pendant dix minutes ils farfouillèrent dans la camionnette, leur souffle formant des panaches, leurs doigts bleu-blanc tripotant fourrures et velours, Helen marmonnant :

— Bien sûr le code vestimentaire est moins strict pendant la saison du saut…

Theo finit par trouver un costume noir qui n’était pas trop ridicule. Corn se revêtit de velours côtelé, et il ressemblait trait pour trait à un homme né pour chasser, il ne lui manquait plus qu’un fusil sous le bras. Bea trouva de la soie bleue et une étole en fourrure ; Helen était aux anges et s’exclama qu’elle était splendide, et Bea rougit, et Corn prit un soin infini à ne pas la regarder, et il grommela quelque chose du style ouais, c’est sûr, c’était genre, pas mal ouais.

Helen leva les yeux au ciel et choisit un ensemble à carreaux noirs et gris.

Ils se changèrent tour à tour dans l’obscurité du véhicule, porte fermée, Corn et Theo, Bea et Helen, pliés en deux, glissant et tombant dans une mer de chemises et de chaussettes, de pantalons et de jupes, les yeux plissés dans le noir. Quand ils eurent terminé, Corn tendit de l’argent à l’homme, qui claqua de la langue et secoua la tête.

— Bénies soient ses mains, grogna-t-il, lançant les mots aux billets dans le poing de Corn, condamnation autant que salut. Bénis soient ceux qui crient, car ils ont entendu la vérité et le tonnerre.

Corn hésita, hocha la tête, remit l’argent dans sa poche.

La camionnette s’éloigna, et ils dissimulèrent leurs sacs dans une haie d’ifs près d’un champ où les corbeaux sautillaient sur la terre retournée, picorant la paille, et, sur leur trente et un, ils se dirigèrent vers le champ de courses.

Corn marmotta :

— Nous sommes partout bien sûr. Nous sommes partout, nous nettoyons les chiottes et nous réparons les égouts et nous conduisons les bus et…

— Bénies soient ses mains, chuchota Bea alors qu’ils descendaient la colline, manteaux et jupes relevés bien haut, le nez bleu, les lèvres blanches. Bénis soient ceux qui brisent le silence.

— La moitié des gens à qui on en parle ne savent même pas si la reine existe vraiment, ils arrivent pas à l’imaginer, que quelque chose change. Mais cette idée les réconforte. Que peut-être ils peuvent faire cette toute petite chose, comme ce « dans ton cul » jeté au monde et peut-être que ça fera une différence, peut-être qu’ils comptent. La reine, ce n’est que ça, en réalité. Elle pousse les gens à penser que les trucs qu’ils font comptent. Si vous leur enlevez ça, on est tous complètement foutus. Complètement foutus.

À chaque pas qui les rapprochait de la grande pelouse du champ de courses, des immenses gradins du centre, des barrières blanches qui circonscrivaient les humains comme on parque des moutons, Helen semblait devenir un peu plus radieuse, fiévreuse, bavarde. À mesure qu’elle se redressait, Corn rapetissait, ses paroles se ratatinaient, ses épaules se voûtaient. Bea semblait s’abreuver de la confiance de son aînée, se rapprochant peu à peu jusqu’à passer son bras sous celui d’Helen alors qu’ils se rapprochaient de l’entrée, famille heureuse en excursion hivernale.

— Ces choses-là fonctionnent par saisons, expliqua Helen avec enthousiasme. Ils font les courses de plat en été, le saut d’obstacles en hiver, et il y a aussi les événements – le dernier auquel je suis allée avec mon mari était spectaculaire. Nous sommes repartis avec plus de babioles que de bon sens, impossible de tout faire rentrer dans la voiture, mais l’atmosphère, les gens ! Ils viennent de Dubaï, vous savez, des Émirats arabes unis, ils ont vraiment une passion pour les courses là-bas, ils s’y connaissent en chevaux, les chevaux qu’ils élèvent dans cette partie du monde sont absolument magnifiques, une lignée incroyable. D’un autre côté, peut-être que j’en garde ce souvenir parce que c’était notre dernière sortie ensemble. Peut-être que nous rendons ces choses-là plus importantes qu’elles ne l’étaient.

Bea ne dit rien et se rapprocha un peu plus d’Helen, la tenant serrée contre elle. Theo fixait ses chaussures, cuir brun serré, celles d’un autre, volées. Ce n’était qu’après avoir choisi ses vêtements et que la camionnette se fut éloignée qu’il avait découvert la tache sous son aisselle gauche, là où quelqu’un avait trempé le coton de son sang, que l’eau de Javel et les produits chimiques avaient réussi à délaver en un arc violet pâle sur le tissu.

Alors qu’ils se rapprochaient de l’hippodrome, la foule commença à se densifier, se déversant des parkings et du train privé, des hélicoptères et des pistes d’atterrissage. Une musique flottait dans l’air par-dessus les klaxonnements des voitures qui faisaient la queue pour se garer, festivités hivernales, promesses de vin chaud et d’étals en bois vendant de l’ambre, de l’argent, des bougies artisanales et des produits en laine.

La file d’attente à l’entrée se traînait comme un escargot, s’insinuant tant bien que mal sous un portique étroit surveillé par la sécurité de la Compagnie, en jaune fluo et bleu marine. Bea récupéra quatre tickets auprès d’une femme tout en gris tandis qu’ils attendaient, blottis à la frontière du froid et du chaud. Un rire et un cri indigné par une plaisanterie scandaleuse attirèrent l’attention de Theo. Alors que son regard balayait la foule, il crut voir, l’espace d’un instant, une femme, grande avec de courts cheveux châtains, familière dans ses moindres gestes, et il se demanda s’il devait faire le héron, et il regarda à nouveau et il douta de l’avoir vue.

Ils entrèrent dans l’enceinte de l’hippodrome, Helen bavardant gaiement tout le long du chemin comme si elle était parfaitement insouciante.

Theo n’avait jamais assisté à une foire champêtre, et encore moins à une course de chevaux.

Les corps tanguaient et tournoyaient les uns autour des autres entre les rangées d’étals en bois au toit incliné, ampoules jaunes clignotant joyeusement derrière les comptoirs, murs de pain d’épice, de bougies, de sachets de lavande parfumée, de théières kitsch en forme de pingouins, de chatons et de chiots. Viande crépitante directement sortie du grill, vestes en toile cirée, chapeaux ornés de plumes de canard, bâtons de marche, cannes de chasse, une zone clôturée où vous pouviez acheter des voitures de luxe, des vacances de luxe, des chevaux de luxe et des balades à dos d’âne pour les enfants. Le vacarme sautillant d’une musique d’hiver, un manège où des poneys peints en blanc s’élevaient et retombaient, leurs crinières roses et bleues en plastique claquant au vent ; du vin chaud fumant et du champagne glacé, huit types différents de chocolat chaud et un étal qui vendait de l’ambre de la Baltique et du verre de Murano.

Une ville miniature temporaire remplie de plaisirs d’antan, d’argent déboursé sur un coup de tête, d’achats qui n’étaient pas de la camelote, pas du tout, rien qu’un caprice innocent pour des choses nécessaires. Un monument à la gloire d’un autre monde où vous pouviez encore traverser les ondulations des collines anglaises pour vous rendre à l’église, les chiens léchant vos chevilles et les voisins vous appelant par votre nom. Une bulle temporelle branchée sur 240 volts avait surgi au bord des clôtures et des chemins d’Ascot, vendant un rêve que seul l’argent pouvait acheter.

En parallèle, le rappel de quelques plaisirs au charme suranné pour le consommateur averti. La compétition de chiens de berger, qui avaient pour tâche de conduire une troupe de canards, était plus passionnante que Theo ne l’aurait cru. La course de moutons était trop bizarre pour être prise au sérieux, surtout pour les participants qui avaient des jockeys en peluche cousus à leur dossard.

Corn misa une livre sur une course, et perdit quand son mouton refusa de bouger, et il resta de mauvaise humeur pendant une heure.

Helen papota avec Bea tandis qu’ils entraient dans les gradins et s’asseyaient à distance de la section plus glamour et scintillante de la foule, les gens qui connaissaient tout le monde et pensaient qu’ils étaient merveilleux, absolument merveilleux, au cas où certains d’entre eux la reconnaîtraient, et Theo observa et attendit tandis que les acheteurs voulant montrer qu’ils s’intéressaient se détachaient des étals en bois et gravissaient les marches jusqu’au mur de sièges tournés vers le circuit. Les chevaux, leurs robes lustrées au point de devenir des miroirs d’ébène ou des bruns automnaux immaculés, hochaient la tête et agitaient la queue, impatients, prêts à courir, gigantesques par rapport à leurs jockeys tandis qu’ils avançaient vers la ligne de départ, indifférents aux acclamations lancées par la foule quand un favori entrait en lice, ou aux barres et haies placées devant eux. Theo se demanda comment ils entraînaient les chevaux à ignorer les regards de milliers de personnes braqués sur eux. Peut-être qu’ils leur passaient des rugissements de foule dans les écuries, la nuit, une cascade d’acclamations en guise de berceuse ?

Quand Philip Arnslade arriva, ce ne fut pas subtil.

Tout d’abord, son hélicoptère survola bruyamment le site à basse altitude, s’attirant son lot de regards parmi ceux qui prétendaient être absorbés par le cercle d’hommes tout de blanc vêtus des cloches sonnantes et des bâtons claquants de la danse Morris.

Puis sa sécurité arriva, les visages comme des planches à pain, les pieds écartés comme s’ils peinaient à contenir leurs corps ou leurs âmes dans le carcan de leurs costumes. Puis Philip, bavardant avec quelqu’un qui était assurément quelque chose, dans le pétrole peut-être, lui chuchotant des confidences qui ne manqueraient pas de provoquer les gloussements de la foule.

— Ma foi, déclara Helen d’une voix songeuse tandis que son fils progressait vers sa place en agitant la main. Il est prévisible. Il vient ici pour les sultans, bien entendu, les émirs et les cheikhs. Irrésistiblement attiré par tout ce qui brille. Il a toujours confondu le fait d’être riche et le fait d’être cultivé. Pas la même chose du tout. La richesse achète une certaine culture, elle achète une certaine… (Elle s’aperçut que Bea la regardait fixement, en silence, les sourcils froncés, et elle sourit et lui pressa le bras et marmonna :) J’imagine que ces choses-là sont plutôt arbitraires, en fin de compte.

Sur l’herbe, les chevaux s’élancèrent, la foule hurla, et le ciel menaça de libérer un supplément de neige, qui ne vint pas.

Theo était assis de l’autre côté d’Helen, et il l’observait observer Philip.

Elle ne bougeait pas, son bras si étroitement crocheté à celui de Bea que celle-ci penchait visiblement sur la gauche, attirée vers le cou et le visage d’Helen. Le sourire d’Helen ne s’effaça pas mais resta fermement plaqué sur ses traits, gravure sur un crâne, tandis que Philip hochait la tête et souriait, avant de s’installer sur un siège au centre.

Theo regarda, et regarda encore, et il vit Seph Atkins se déplacer au sein de la foule.

Seph était habillée en blanc. Un manteau blanc aux manches flottantes ourlées de fourrure, qui s’arrêtait au niveau de ses cuisses. Legging blanc moulant, bottes blanches montant jusqu’aux genoux, gants blancs. Helen ne l’avait pas vue. Helen ne savait pas qui chercher.

Lentement, avec tout le naturel d’une femme qui va chercher un autre verre, Seph sinua dans la foule, et ses yeux passèrent brièvement sur Helen, et s’attardèrent.

Theo enfonça un peu plus son menton dans son écharpe volée poussiéreuse et chuchota :

— Elle est là.

Les sourcils d’Helen tressaillirent, une fois, le plus infime des mouvements, et rien d’autre ne changea sur son visage.

— Bien.

— Vous n’êtes pas obligée de…

— Mon cher garçon, ne soyez pas absurde. C’est moi qui l’ai engagée, non ?

— Ce n’est pas…

— Que ferait votre Dani Cumali ? (Theo détourna les yeux.) Voilà. (Elle claqua de la langue.) C’est réglé.

Helen se leva, et commença à se diriger vers Philip. Bea la suivait à quelques mètres, et Theo resta assis, surveillant Seph, jusqu’à ce qu’elles soient dans l’allée centrale entre les rangées de sièges.

Corn se tenait à l’avant des gradins, attendant le départ de la course, et il se retourna pour regarder vers la foule. Theo capta son regard et inclina légèrement la tête vers la silhouette de Seph qui remontait les marches vers Helen, Helen descendant vers Philip. Corn hocha la tête, commença à se faufiler dans la foule.

L’espace d’un instant Theo crut que tout allait rater. Que Seph Atkins faisait du trop bon travail, qu’elle était trop impatiente de régler cette affaire, que tout avait été en vain. Puis Helen tourna, s’engagea dans une large rangée de sièges couverts de coussins et drapés de couvertures rouges pour emmitoufler les spectateurs, bouscula des genoux grommelants et enjamba des sacs à main en cuir, marcha d’un pas déterminé vers l’homme de la sécurité le plus proche, qui se retourna pour lui bloquer la route, et elle dit :

— J’aimerais parler à mon fils, s’il vous plaît.

Seph continua de monter, sourde et aveugle au reste du monde, vers le bar. Corn la suivit.

— Excusez-moi ! s’exclama Helen en voyant que l’homme de la sécurité ne bougeait pas, d’une voix assez forte pour parvenir aux oreilles des étrangers qui l’entouraient. J’aimerais voir mon fils !

Son indignation, claire et forte, attira l’attention de Philip et de son invité. Il regarda autour de lui, et son visage s’épanouit aussitôt comme une primevère du soir, avant de se refermer sur une grimace qui cherchait peut-être à se faire passer pour un sourire.

— Mère… c’est tellement… Mère.

Helen braqua son doigt vers lui, obligée de se pencher par-dessus la masse du garde pour y parvenir.

— Tu as essayé de m’empoisonner, s’exclama-t-elle, non pas avec rancœur mais avec une autorité retentissante qui claironna parmi les étals. Tu as dissimulé les preuves de meurtres de masse et de kidnappings pour le compte de la Compagnie et de cette petite merde que tu appelles ton ami, Simon Fardell à la con. En résumé, tu as déshonoré ton nom, et sache que je ne suis pas contente du tout.

Theo, qui descendait peu à peu, plaqua une main sur sa bouche pour réprimer un rire, un rire terrible et parfaitement inapproprié, et il comprit au même instant qu’il aimait vraiment Helen Arnslade, qu’il l’admirait, qu’il aurait voulu avoir plus de temps pour la connaître, qu’il chérissait son amitié, et qu’il aurait sa mort sur la conscience.

— Tu devrais avoir honte de toi, Philip Arnslade ! ajouta Helen, sa voix rendue aiguë par l’indignation. Tu devrais avoir honte de ce que tu as fait.

— Mère, murmura Philip en se glissant de l’autre côté du garde pour la saisir gentiment par le coude. C’est un tel soulagement de vous voir. Laissez-moi vous emmener à l’intérieur, laissez-moi vous…

Il l’entraîna à sa suite, tandis que sa femme coinçait ses invités avec un rire et une anecdote sur le gommage. Sa sécurité lui emboîta le pas, ainsi que Theo et Bea, sans qu’Helen cesse de proclamer :

— Il autorise l’enlèvement de personnes innocentes ! Les gens du hachoir sont incarcérés sans motif ! On les envoie à la mort parce qu’ils sont des fardeaux économiques ! Voici les noms des morts – Kam Akhoon, Robert Ebutt, Ned Hayhurst, Dani Cumali…

Philip escamota sa mère à travers une porte à double battant, isolant sa voix du monde extérieur, lequel essayait d’envoyer des textos à ses amis au sujet d’Helen, et pensait que le texto avait été envoyé, et ne comprenait pas bien pourquoi il ne recevait jamais de réponse.

Ils emmenèrent Helen dans une de ces salles de réunion privées (l’hippodrome en avait à revendre), où les grands de ce monde pouvaient organiser des rencontres discrètes sous des plafonds gris, tandis que les projecteurs bourdonnaient et que la machine à café mettait une éternité à produire un liquide trop chaud pour être buvable qui vous brûlait le palais.

Theo attendit avec la foule à la limite du couloir fermé par un cordon qui menait à la salle, et essaya sans succès de boire son verre de vin blanc hors de prix.

Attendit.

Bea attendit en bas des escaliers, surveillant l’entrée principale.

Corn attendit dans le parking à l’arrière.

Seph Atkins également, blottie dans une Audi de location, fumant une cigarette électronique avec la vitre ouverte de quelques centimètres, libérant des nuages denses de vapeur bleu-gris qui se déroulèrent vers le haut comme une cascade inversée, goût menthe poivrée, piquant les yeux des étrangers et chassant toute personne dans un rayon de trois mètres.

Dans la salle de conférences, plusieurs voix s’élevaient, assourdies.

— Mère c’est un tel…

— Essayé de m’empoisonner !

— Vous n’êtes pas stable – elle n’est pas stable – les médicaments que vous – kidnappée je ne peux qu’imaginer le traumatisme…

— Ne te fous pas de ma gueule, jeune homme.

— Vous voyez vous n’êtes pas – elle n’est pas – ce n’est pas que…

— Comment as-tu pu faire ça ? Comment as-tu pu faire ça à tous ces gens ? Comment as-tu pu faire ça à…

À un stade de la conversation, Helen se mit à pleurer. Elle n’avait pas cru qu’elle pleurerait. Elle n’avait pas pleuré quand son mari était mort. Il y avait eu tant de choses à faire. L’enterrement à organiser, les testaments à lire, les gens à prévenir. Elle avait des devoirs à accomplir et elle les avait accomplis et pleurer aurait été une absurde source de distraction.

À présent elle pleurait, ridicule vieille femme que personne n’écoutait, et elle était furieuse de s’être laissée pleurer, encore plus en colère contre elle-même que contre son fils, et cela ne fit que la pousser à pleurer encore plus jusqu’à ce qu’elle puisse à peine faire sortir le moindre mot entre ses reniflements pathétiques et inutiles.

Philip lâcha :

— Vous voyez, enfin franchement ! Vraiment, Mère, tout cela est terriblement – et vous êtes malade – alors nous allons vous ramener à la maison maintenant. Nous allons vous ramener à la maison et vous pourrez prendre votre médicament et puis…

Au bout du couloir, seul avec son vin blanc et un téléphone portable qu’il faisait parfois semblant d’utiliser, Theo attendait et surveillait la porte.

Une fois, un type de la sécurité s’éloigna, en parlant d’une voix pressée et urgente dans son portable.

Puis il revint.

Puis un homme en blouse blanche, portant un sac en cuir marron, arriva.

Puis il partit.

Theo crut qu’il allait vomir, et il attendit, et il ne vomit pas, mais le sentiment ne disparut pas.

À l’extérieur, la foule hurlait et les chevaux tonnaient et la danse Morris bondissait et les canards caquetaient et l’argent changeait de mains et les hélicoptères allaient et venaient et les moutons faisaient bêêêêh et les gens du hachoir nettoyaient les toilettes où quelqu’un avait pissé jusqu’en haut du mur et dans les salles derrière le champ de courses un homme chuchotait : « Il y a un marché pour tout. Je peux vous obtenir des sujets très séduisants en contrat prolongé pour seulement… »

Et le temps était…

Theo ne savait pas vraiment ce qu’était le temps, mais il savait qu’il coulait, cascadait, cavalait trop vite pour qu’on le perçoive, et qu’il était plus lent que tout ce qu’il avait pu endurer jusqu’ici et il allait fermer les yeux et se réveiller six mois dans le passé et rien ne serait différent et rien n’aurait compté.

Et il savait qu’il avait probablement condamné Helen, et c’était sa merde et sa faute et tout cela n’aura servi à rien, tout comme tout ce qu’il avait pu faire dans sa vie n’avait jamais servi à rien et…

Après une heure et dix minutes les portes de la salle de conférences s’ouvrirent. Deux hommes de la sécurité en sortirent, regardèrent à gauche, regardèrent à droite, ne perçurent aucune menace immédiate. Puis Helen, légèrement appuyée sur le bras d’un troisième, le visage relâché, les yeux dans le vague. Puis deux autres hommes de la sécurité, escortant Philip, tenant tour à tour la porte afin que l’un d’eux marche toujours devant et l’autre derrière.

Ils se dirigèrent, en silence, loin de la foule, vers la sortie de secours.

Theo cessa de tripoter son téléphone et composa l’unique numéro qui y était enregistré.

— Ils arrivent, dit-il.

— D’ac, marmotta Corn avant de raccrocher.

Theo attendit que le groupe ait presque terminé de franchir la sortie de secours avant de passer sous le cordon qui séparait leur trajet de la foule principale, les suivit. La porte au bout du couloir menait à un escalier gris en béton, d’une praticité brute contrastant avec les chapeaux élaborés, les seaux à glace et le velours moelleux de l’attraction principale. Il pouvait entendre des pas descendre, des voix marmonner dans des radios. Il suivit, sans avancer plus rapidement qu’Helen n’en était capable, gardant ses distances.

L’escalier laissa place au parking des employés, camionnettes de traiteurs et bus de transport du hachoir. L’éclat du soleil d’hiver était éblouissant après la semi-pénombre des néons. Des nuages filant devant le soleil promettaient de la neige, mais ils ne semblaient que fracturer la lumière, pas l’atténuer. Theo regarda au bout du parking et vit l’essaim de la sécurité, Helen et Philip qui se dirigeaient déjà vers une sortie où deux voitures noires étaient en train de se garer, prêtes à récupérer leurs passagers.

Il examina les véhicules sur le parking et vit Seph Atkins parce qu’il savait qu’elle devait être là, une forme plus qu’un visage perdu dans un nuage gris, de la fumée dérivant par la vitre entrouverte de sa voiture. Il regarda plus loin, crut voir Corn se déplacer derrière une camionnette de fleuriste chargée de couronnes de houx et d’if.

Il crut voir quelqu’un d’autre se déplacer à la limite de son champ de vision, et il sut que c’était sans doute Dani, ou peut-être Theo – le vrai Theo, celui qui était mort par la main de Philip Arnslade – et il comprit qu’il allait encore tout foirer, tout comme il avait foiré tout ce qu’il avait fait au cours de sa vie.

Helen était à quelques mètres des voitures noires, elle essayait de dire quelque chose, à moitié retournée pour regarder dans la direction d’où elle était venue. Le garde de sécurité qui lui tenait le bras tenta de la guider vers l’avant, mais sa démarche était chancelante, sa volonté absolue. Elle articula quelque chose de vague, des mots pâteux, se tordit le cou, et vit Theo.

Leurs regards se croisèrent, et elle leva la tête un peu plus haut, sourit.

Corn fit exploser la bombe.

La bombe était logée sous une voiture six places qui avait servi à amener des plongeurs de la prison locale à l’hippodrome.

Le plongeur qui avait fabriqué la bombe avait été emprisonné pour incendie criminel, mais seulement parce que les explosifs avaient provoqué un incendie. Au vu de ses compétences particulières, il avait été envoyé dans une usine de produits chimiques. Quand il avait perdu un œil et le bout de son nez à cause de l’acide, les détenus avaient organisé leur fête traditionnelle, un festin de nourriture en conserve et de martèlement de poings contre les murs. Il était l’un d’entre eux, maintenant, pour toujours défiguré et bienvenu dans leur tribu, et il fut étonné de découvrir qu’il avait envie de vivre.

Il avait envie de vivre, et il en conclut qu’il devait donc lui rester une raison de vivre.

La nuit, il chuchotait des prières à la dame dans le Nord, à ses mains bénies, à la destruction de la cage.

Cela lui avait vraiment plu de mettre la bombe sous la voiture. Cela lui avait tellement plu qu’il avait gravé DTC dans le logement en boîte de conserve, qui sentait toujours vaguement la tomate malgré l’ammoniaque, un petit geste qu’il serait seul à apprécier. Il aimait bien faire sauter des trucs, en règle générale. Faire sauter des trucs pour une cause était…

… quelque chose de nouveau.

En matière de bombe, celle-ci n’était pas aussi spectaculaire que Theo l’aurait cru. Les produits de nettoyage n’étaient pas aussi efficaces que le vrai matos, aurait pu dire son concepteur. Le bruit qu’elle produisit lui fit mal aux oreilles, et l’onde de choc lui lança un souffle brûlant au visage, comme la bouche d’évacuation de la climatisation d’un gros immeuble de bureaux. Mais il n’y eut pas de feu. Pas de flammes jaunes léchant les alentours, et même si les hommes de la sécurité se jetèrent au sol, ils entraînèrent leurs protégés avec eux au lieu d’être projetés dans les airs, couvrant la tête de Philip avec leurs mains, le poussant sous les fragments de métal crachés par la carcasse de la voiture.

L’espace d’un instant Theo crut que c’était fini, et il espéra que c’était suffisant.

Puis la bombe de Seph, la bombe beaucoup plus grosse, beaucoup plus professionnelle qu’elle avait posée dans le coffre de sa Volvo cible, réveillée par l’onde de choc du dispositif bien moins sophistiqué, détona à son tour. Philip et son escorte étaient déjà à mi-chemin du sol, raison pour laquelle les roulements à billes qui volèrent dans les airs ne déchiquetèrent que l’un des gardes, le plus lent, celui qui avait mis le plus de temps à analyser la situation. L’explosion plaqua Theo contre la sortie de secours, chassant tout l’air de ses poumons, et les trois voitures les plus proches de la bombe n’eurent pas le temps de ululer avant que vitres, châssis et durites ne soient mis en pièces, les carcasses criblées de trous, soulevées et renversées sur le côté, roulant jusqu’à heurter leurs voisines, qui hurlèrent et braillèrent, leurs phares clignotant, de la fumée noire jaillissant de soupapes graisseuses tandis que des débris et des lambeaux de métal commençaient à dériver autour d’elles, dans un bruit mélodieux comparé au tintement qui résonnait dans les oreilles de Theo.

Pendant quelques instants il n’y eut que les hurlements, la pluie de métal, la fumée noire.

Theo se redressa en rampant, appuyé contre le mur, cherchant des signes de vie au sein de la fumée âcre. L’une des voitures noires qui attendaient à l’entrée du parking avait été renversée sur le flanc. Sous ses yeux, une portière s’ouvrit et un homme, sonné, tâtonna pour trouver une prise et se hissa à travers ce qui était désormais le toit du véhicule, faisant basculer ses jambes dans le vide et se laissant tomber comme un poisson en surpoids sur le sol.

Parmi les hommes de la sécurité par terre, l’un traînait le corps fracassé de son collègue vers les véhicules qui attendaient à l’entrée. Deux autres, à quatre pattes, en sang, les vêtements calcinés, traînaient Philip Arnslade, qui titubait et cillait et semblait incapable de voir ou de comprendre. Un troisième était accroupi au-dessus d’Helen et ne savait pas quoi faire.

Le grognement d’un moteur, hors du temps, surnaturel pour les sens embrouillés de Theo. La voiture de Seph le dépassa en trombe, ses doigts agrippés au volant aussi blancs que son manteau. Il y avait quelque chose sur son visage qui aurait pu être de la panique, et si elle vit Theo quand elle le dépassa comme une flèche, il ne sembla pas s’en rendre compte.

Corn, s’éclipsant en douce.

Bea, à l’étage, observant la scène depuis une fenêtre, détourna la tête.

Theo, sur le seuil, regarda et regarda et attendit qu’Helen bouge, et elle ne bougea pas, et la fumée commença à se disperser et les bruits du monde commencèrent à revenir, les sirènes et les cris et les moteurs et maintenant une alarme dans le bâtiment, évacuation, évacuation de l’hippodrome, et Theo était incapable de bouger, incapable de voir, et Helen ne se levait pas.

Ne se redressait pas.

Ne bougeait pas.

Le téléphone sonnait dans sa poche, et il ne répondit pas, et Helen ne bougea pas.

La porte coupe-feu s’ouvrit dans son dos, et un homme en costume noir avec des gants blancs fut là, un gilet jaune hâtivement enfilé par-dessus sa veste. Il regarda Theo, et ne parut pas comprendre, et il grogna au sein d’un monde devenu fou :

— Monsieur nous évacuons le bâtiment veuillez vous diriger vers…

Et il regarda là où son point de rassemblement aurait dû se trouver, et il ne vit que des ruines, et pendant un instant il ne sut plus quoi faire.

— Monsieur s’il vous plaît… veuillez vous diriger calmement vers le parking à l’avant, où il y aura… il y aura… avez-vous besoin d’assistance médicale avez-vous… ?

On ne lui avait appris qu’une seule procédure d’évacuation, et le cas d’une bombe à l’arrière du site n’y figurait pas. Sa bouche s’engourdit, ses lèvres cessèrent de remuer. Theo le dévisagea, et se dit qu’il avait l’air très bête, et il eut beaucoup de peine pour lui, et il reporta son regard sur l’endroit où Helen ne bougeait pas, et il dit oui, oui. Je vais y aller. J’y vais. Je vais bien. Oui.

Et il rentra à l’intérieur.

Et il suivit toutes les instructions l’invitant à se rendre calmement et rapidement vers la sortie désignée.

Et il ne répondit pas à son téléphone.

Et il sut qu’il n’avait pas échoué, et songea que Dani marchait à son côté, et que sa fille aurait honte de la personne qu’il avait été, et de la personne qu’il était devenu.

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