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Claire North · Chapitre 50 sur 83

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Chapitre 51

 

Theo Miller conduit.

Il dort à l’arrière de la voiture.

Mange des sandwichs aux œufs et au cresson.

Lit sur le vieil ordinateur portable du fils benjamin de Jacob Pritchard, qui est passé à une version supérieure depuis bien longtemps et s’est envolé vers l’Espagne, où la situation était différemment facile.

Registres d’accords passés, de vies vendues.

Il se demande où est Lucy.

Un instant il envisage de prier, et il s’aperçoit qu’il adresse ses prières à sa fille. Elle ne devrait pas être Dieu, elle n’est pas Dieu, et pourtant il ressent ce besoin impérieux de s’agenouiller et de prier, de prier pour…

C’est un instinct stupide, alors il se réinstalle derrière le volant et poursuit sa route vers l’ouest.

— Bonjour, Edward Witt, Bureau d’audit des crimes, je suis… oui c’est – non je peux…

Assis dans une station-service sur la M40, il prend plaisir à être son chef, l’espace d’un court instant.

— Non, toujours là merci – oui c’est au sujet de Lucy Cumali c’est ça Cumali vous l’avez peut-être aussi sous le nom de Princesse Arc-en-ciel c’est – voilà c’est celle-là merci. Bureau d’audit des crimes, oui donc j’examine la demande d’un avocat pour le compte d’une société de divertissement corporatif qui voudrait connaître le montant de son indemnité est-ce… je vois. Je vois. Oui. Non c’est supérieur à ce qu’ils attendaient je crois c’est… pouvez-vous m’envoyer ce dossier ? Merci oui mon adresse mail est…

Il lut le dossier de Lucy tout en mangeant un kebab sur le siège passager de sa voiture, garé dans une rue principale qui vendait des cartes d’anniversaire, des hamburgers, des scones, des matelas d’occasion et pas grand-chose d’autre.

Une société de divertissement corporatif cherchait à acheter sa conditionnelle.

Le directeur les avertit qu’elle avait un problème de comportement.

Pas de souci, répondit la société. Nos filles deviennent très dociles, très rapidement. Tout cela fait partie de la formation.

Une route, s’écoulant dans un V creusé entre deux falaises de craie, débouchant dans une forêt de feuilles cramoisies, coussins d’obscurité, bassins artificiels et ruisseaux courant parmi les collines où le soleil ne parvenait que ponctuellement à se glisser entre les feuilles.

Il mangea dans un pub et utilisa leur connexion WiFi et il y avait du chou rouge et des épinards sautés et des carottes à la Chantilly et de l’agneau au four et des Yorkshire puddings géants au menu et après vingt minutes l’agent de communauté de la Compagnie vint lui demander sa carte d’identité et s’il travaillait près d’ici parce que vous voyez les gens ici ont payé leurs taxes à la Compagnie et il y avait un supplément pour les visiteurs.

La nuit il s’assit en haut d’une colline surplombant le village, et il vit l’éclat d’un faisceau lumineux, puis la première torche s’embrasa, suivie par une autre, et une autre, et une autre.

Le service d’assistance de la Compagnie se tenait prêt avec des seaux de sable, santé et sécurité vous voyez, mais sinon il n’intervint pas tandis que les habitants de la ville déambulaient, vêtus de robes noires, torches enflammées brandies au-dessus de leur tête, se rassemblaient à l’extérieur de la ville et en faisaient trois fois le tour, deux fois dans le sens d’une montre, une fois dans le sens inverse, et entonnaient leurs prières.

Protège-nous, Seigneur, du mal qui rôde dans le noir protège-nous du monde qui tape à notre porte protège-nous du changement et de la douleur et du mal et de…

Après quoi ils rentrèrent chez eux jouer à la Xbox.

Theo ne possédait pas les papiers nécessaires pour entrer dans les Cotswolds.

Il dissimula la voiture à la frontière de l’Oxfordshire, après avoir suivi le chemin menant à une zone industrielle abandonnée et l’avoir camouflée dans les replis de ténèbres les plus profonds. Puis il attendit l’heure grise d’avant l’aube, et il emprunta en douce les sentiers de randonnée en compagnie de deux gamins, se cachant dans les creux d’arbres replets pour échapper aux patrouilles qui ratissaient la zone à coups de rayons blancs, en quête d’intrus.

Ses guides, quatorze et seize ans, frère et sœur, gagnaient leur vie en faisant passer des étrangers de l’autre côté de la frontière. Ils connaissaient l’emplacement des détecteurs de mouvements, et les trajectoires de vol des drones. Pour 200 livres seulement ils pouvaient vous obtenir un passage mensuel vers les Cotswolds, avec cinq pour cent de réduction pour ce grand manoir où un président avait habité un jour, ou peut-être un dictateur militaire, ils n’étaient pas sûrs. Ils étaient tous pareils, de toute façon.

Il paya leur expertise 50 livres, et ne demanda pas s’ils avaient de la famille ou s’ils rentreraient chez eux sans encombre. Tôt le matin il atteignit un village de vieilles pierres et d’eau vive, un moulin muet au bord du ruisseau, des ponts étroits en pierre quadrillant le village, un manoir proposant des prestations de Spa et des dîners d’entreprise.

Il se lava le visage dans le ruisseau, attendit que le soleil monte dans le ciel, descendit jusqu’au salon de thé pour prendre un scone et une théière d’earl grey.

— Vous êtes ici pour la randonnée n’est-ce pas ?

— Oui, la randonnée. Ma famille possède un cottage à Chipping Campden.

— C’est beau par là-bas, très beau. Depuis combien de temps êtes-vous… ?

— Je suis entré il y a quelques jours. J’aime bien venir ici à cette époque de l’année – moins de gens. On peut marcher pendant des heures sans voir…

— Bien sûr ! Ce n’est pas le Lake District ici !

Un pass d’entrée pour le Lake District était parfois abordable même pour les gens qui n’étaient pas employés par la Compagnie, et il y avait des entreprises qui continuaient d’insister pour sponsoriser des excursions de boy-scouts dans les montagnes. Non pas que quiconque ait un problème avec les boy-scouts, pas vraiment, c’était seulement que les gens comme ça… encombraient. Ils donnaient l’impression que tout était terriblement…

… encombré.

— Je songeais à visiter Danesmoor. J’ai entendu dire que les tableaux sont…

— Remarquables, oui, remarquables, vous connaissez le… ?

— Arnslade ; bien sûr. Je travaille au ministère – c’est vraiment un patron génial, je veux dire vous vous en doutez bien sûr, mais c’est un tel plaisir et…

Son hôtesse, tablier à rayures bleues et blanches, perles vertes au cou et aux poignets, s’illumina, et elle resservit Theo en thé fumant, le lait en premier.

Un thé et quelques gâteaux plus tard, une famille de trois débarqua, vestes high-tech bleu éclatant assorties, bâtons de marche rouges assortis, bottes immaculées, vierges de boue, assorties. Theo les observa du coin de l’œil, attendit que l’enfant, un garçon de sept ans, se montre particulièrement odieux et détestable, puis se leva, les croisa brièvement, et vola le sac de voyage du père. L’ensemble de la manœuvre se déroula avec une facilité risible.

Assis en périphérie de la ville, il fourragea dans son contenu, volant des vêtements, une bouteille d’eau, de l’argent, une carte de crédit, des papiers.

Jeta le reste dans une rigole, poursuivit sa marche.

Une volée de grouses s’éparpillait sur le flanc de la colline ; un cheval aux grands yeux marron trottait le long du champ, appelant les caresses, les morceaux de sucre, la compagnie.

Une ville où une église solitaire claironnait un joyeux carillon de cloches pour saluer le lever du jour.

Un village où une kermesse d’automne battait son plein, les enfants riaient et jouaient et tournoyaient autour de l’arbre de mai, il y avait du maquillage à l’eau, des bulles géantes flottaient dans l’air, des produits faits maison pour 50 pence pour une collecte d’argent destinée à une association caritative locale, un rassemblement de voitures anciennes, lustrées à la perfection, quelques deux-places des années 1930, la capote rabattue, des hommes assis sur les banquettes en cuir noir luisant s’exclamaient, sans avoir la permission de conduire : « Pon pon pon ! » en gloussant avec un ravissement enfantin.

Alors qu’il poursuivait son chemin, il croisa une cabine de téléphone rouge convertie en station de défibrillateurs.

Une boutique pour touristes vendait de la porcelaine peinte à la main, un millier de têtes de chat moustachues.

Un poste de sécurité occupé par un membre de la Corporation pour la Promotion des Cotswolds, qui se hâta de sortir alors que Theo passait devant et lâcha précipitamment :

— Puis-je voir votre pass, s’il vous plaît ?

— Bien sûr, laissez-moi juste…

— Où êtes-vous entré ?

— J’ai prépayé à Blenheim. Cela faisait partie de la visite, j’ai le ticket quelque part attendez je vais…

— Si vous n’avez pas les bons papiers alors vous ne pouvez pas – nous sommes obligés de protéger les Cotswolds pour les résidents, pour les visiteurs payants, le but de la…

— Voilà.

Il lui tendit les papiers volés, sourit et attendit.

— Je vois ici que vous êtes en famille, finit par marmonner l’homme, prudent.

— Oui, ils sont restés en ville, ils profitent du festival.

— Où allez-vous ?

— Nous avons garé la voiture sur la colline. Je vais la chercher. Ma femme et mon fils n’ont pas envie de marcher, c’est…

Il trébucha sur les mots, se rattrapa, sourit.

L’homme lui rendit les papiers.

— Passez un bon séjour, monsieur. Les Cotswolds sont l’endroit rêvé pour profiter de la campagne anglaise sans le moindre stress ou tracas !

Theo hocha la tête, et poursuivit sa marche.

Après un certain temps il commença à neiger.

Il baissa les yeux sur un paysage qui passait du vert au blanc, et c’était magnifique. C’était l’une des plus belles choses qu’il pensait avoir vues, et tout en contemplant les pentes douces il dit à voix haute :

— Alors, Lucy, tu n’aimes peut-être pas les vacances de randonnée mais je suis sûr que même toi tu trouves ça…

Et il s’interrompit.

Mit les mains dans ses poches, de crainte qu’elles ne refroidissent dans l’air vide et mordant.

Poursuivit sa marche.

— Bonjour, oui c’est à nouveau Edward Witt. Oui, l’affaire Cumali – je me demandais si oui je me disais serait-il possible de lui parler, c’est juste

non.

non je comprends bien sûr.

Bien sûr.

Vous devez…

Eh bien merci. Navré pour le dérangement je vais juste…

Theo reste un moment assis, et ne regarde rien, et ne bouge que quand le froid devient intenable. Dans la vallée en contrebas, les cloches chantent un chant joyeux, et quelque part résonne le rire des enfants, derrière les murs.

Theo parvient à Danesmoor en début d’après-midi, pendant sa deuxième journée de marche.

Il longea le grand mur de pierre qui le coupait du reste du pays.

Paya 19,50 £ pour l’entrée, montra ses papiers des Cotswolds, espéra que personne ne vérifierait, car le vol avait sûrement été déclaré à présent.

Une vieille femme dans un lourd manteau en laine d’agneau était assise derrière le comptoir dans la loge du gardien, et elle ne vérifia pas ses papiers.

— Il y a un salon de thé près de l’étable, aboya-t-elle en lui tendant son ticket. Nous fermons à 16 heures.

Theo la remercia et remonta l’allée gravillonnée impeccable, encadrée par des ifs taillés en sphères clownesques, qui menait à la porte d’entrée.

Une maison splendide.

Trois niveaux de pierre brun clair, toit gris pointu, fenêtres plus petites au dernier étage, quartiers des domestiques. Une série d’arches et de piliers en pierre avait été érigée au bout du jardin, imitant quelque chose de romain. Au-delà, la forêt commençait à empiéter sur les labyrinthes d’ifs entretenus à hauteur du genou et sur les fontaines surmontées de chérubins.

En se rapprochant de la maison sur son allée de graviers, il découvrit des portes blanches restées entrouvertes malgré le froid, un jet de chaleur craché par des radiateurs relégués derrière des façades en bois sculpté le frappant au visage alors qu’il entrait. Un panneau en bois en forme de main tendue dirigeait les VISITEURS vers un escalier, et une affichette l’invitait à ne pas oublier que Danesmoor était une demeure ancestrale habitée, et que les invités n’étaient les bienvenus que pour apprécier un héritage historique et culturel fascinant.

Sol de marbre noir et blanc, carrés et triangles imbriqués pour créer l’échiquier d’un dément. Plafonds en plâtre, ornés de sculptures de dieux et de héros gréco-romains : Hercule combattant un lion, Perséphone tendue vers un été mourant tandis qu’Hadès l’entraîne vers une nuit perpétuelle, Vénus et Mars prisonniers de leur étreinte, la déesse de l’Amour jetant un petit coup d’œil par-dessus l’épaule de son mari comme pour mieux voir un autre enchevêtrement plus intéressant que celui des membres du dieu de la Guerre.

Tableaux. Lords, ladies, leurs épagneuls et leurs bébés, les dynasties passées. La statue d’une femme, voilée, en pleurs ; la sculpture en marbre d’un garçon projetant un javelot, muscles crispés et fesses à l’air, la tête tournée sur le côté comme si, au moment crucial, il avait entendu une voix s’élever dans la foule, mais il était trop tard désormais pour retenir la course de la lance.

Un parcours délimité par des cordes pour orienter les visiteurs, de petits supports expliquant la signification de cette pièce ou de ce pot de fleurs, l’histoire d’une cheminée, le savoir-faire traduit par une chaise. Theo se promena, et il était le seul promeneur, tandis que dehors la neige se faisait plus épaisse, jusqu’à ce qu’il parvienne enfin devant un panneau « ENTRÉE INTERDITE ». Il essaya la poignée de la porte, la trouva ouverte.

Les pièces familiales privées de Danesmoor avaient toute la grandeur peinte des zones publiques. Des portraits étaient encore accrochés aux murs, mais sur les manteaux de cheminées veinés de rose reposaient les photos de jeunes hommes et femmes, ivres, tirant la langue à l’objectif ou affublés de cuir et peinturlurés pour un enterrement de vie de garçon. Sur les canapés, plus élimés, plus doux que les meubles sculptés du reste de la maison, des journaux périmés, des magazines cerclés de taches de café, le bruit d’une télé quelque part en dessous diffusant une émission de télé-réalité dans laquelle les participants devaient manger des insectes, ou un cœur de serpent, ou leur propre vomi ou ce genre de choses, pour remporter des prix ainsi que l’adoration de la foule textotante.

Des télés dans la plupart des pièces, allumées dans le vide. Une fois, Theo entendit un bruit, et s’esquiva prestement derrière une porte en bois blanc qui se faisait passer pour un pan de lambris ordinaire mais qui, s’avéra-t-il, dissimulait des toilettes entièrement équipées, jusqu’à la bouteille de Javel perchée sur le réservoir et à la poubelle contenant une collection de vieux tampons enveloppés dans des mouchoirs.

Des pas traversèrent la pièce, et il attendit, et quand ils s’éloignèrent, il sortit et poursuivit son exploration.

Une pièce

plante en pot un portrait au-dessus d’une longue table il

s’agenouilla près de la plante et leva les yeux et vit à cet instant l’image qu’il avait vue dans une vidéo sur une clé USB, où Simon Fardell et Philip Arnslade avaient dit :

— Le problème avec l’excédent c’est que…

Une autre pièce.

Verres en cristal, la carafe de porto avait été remplie, épais liquide pourpre derrière le scintillement du verre. Un chat blanc avec du noir au bout de la queue, curieux, se frotta contre ses chevilles. Il lui caressa la tête, le gratta sous le menton, lui chatouilla le ventre, jusqu’à ce que, trop excité par ce jeu, le chat donne une chiquenaude enjouée à son poignet et manque de le griffer ; après quoi il s’écarta, se lassa et s’éclipsa, roi déçu par un courtisan.

Une volée de marches. Une poubelle remplie de gants en latex bleus, une coupe dorée sur une table près d’une bouteille à moitié bue de Pepsi light. La lumière faiblissant à travers les fenêtres, la fin de la journée ; un homme sonne la cloche dans la cour pour convoquer le départ des touristes.

Un bruit dans le couloir. Il se cacha derrière une porte fermée parce qu’elle était juste là, la ferma doucement, plaqua son oreille contre le bois, écouta, entendit des pas s’éloigner, laissa échapper un soupir.

Il regarda dans la pièce.

Un lit une place, une longue coiffeuse, un miroir, le tableau d’un chat, roux, hérissé, peint à l’huile, feulant depuis le mur. Une télé, réglée au minimum, diffusant une émission sur l’organisation de garden-parties. Sur la coiffeuse – des pilules. Plus de deux douzaines de flacons, plastique orange, contenant des dodues des fines des carrées des rondes, de grosses pilules rouges difficiles à avaler et de petites pastilles jaunes qui disparaissaient sous la langue, et des boîtes dans lesquelles ces pilules pouvaient être classées dans l’ordre – lundi matin, déjeuner, dîner, coucher ; mardi matin déjeuner dîner coucher mercredi matin déjeuner

Quelqu’un s’était interrompu en plein remplissage d’une boîte, appelé ailleurs par autre chose. Theo prit une pilule entre son pouce et son index, la fit rouler, la reposa, se retourna pour partir.

Vit la porte, grosse clé noire dans la serrure, le bruit d’une radio jouant un air de classique russe crépitant de parasites, quelque chose de triomphal et de cuivré.

Hésita.

Se rapprocha de la porte.

Essaya la poignée, lentement.

La porte était fermée.

Tourna la lourde clé en fer, sentit un loquet huilé coulisser.

Réessaya la poignée.

Poussa la porte.

La puanteur frappa en premier la puanteur c’était comme…

Il eut un haut-le-cœur, se détourna, ferma la porte, inspira de l’air plus frais.

Plaqua sa manche contre sa bouche, rouvrit la porte, regarda.

Le bruit de la radio, fier et puissant, un chœur d’enfants proclamant un chant triomphal. Un lit double, montants en bois sculpté à chaque angle, aucun rideau suspendu au baldaquin. Au bout du lit se trouvait un banc long et bas pour s’asseoir et retirer ses chaussures, ou laisser des livres ou pour qu’un chat s’y installe, il n’était pas vraiment sûr. Sur un mur était accroché le portrait d’un homme, une main posée sur un globe en rotation, un épagneul sautant à ses pieds dans une surprise éternelle, les yeux fous, comme s’il se demandait par quel cruel coup du sort il se retrouvait piégé dans ce bond perpétuel, sans jamais pouvoir attraper sa récompense. Une lampe était allumée près du lit. Dans les ombres à sa gauche, un fauteuil, tapissé d’une toile épaisse et irritante brodée de roses pâles. Une femme était installée dans le fauteuil, les yeux fermés, la tête sur le côté, le menton maculé d’une bave mouchetée de jaune qui avait coulé depuis la commissure de sa bouche, des chaussons duveteux aux pieds et une robe de chambre bleu foncé épaisse autour de son corps. Un bonnet bleu avait été enfoncé sur sa tête, emprisonnant le duvet blanc de ses cheveux ; ses ongles étaient coupés jusqu’à n’être plus que des virgules translucides, et là où ses jambes émergeaient sous la robe et la chemise de nuit, des veines luisantes bleu-noir palpitaient et se ramifiaient sur sa chair crayeuse.

Malgré le bras et le tissu plaqués contre sa bouche, l’odeur s’infiltrait, inutile de le nier, inutile de prétendre qu’il n’y avait pas du vomi dans une bassine à peine visible sous le lit. Personne n’avait pris la peine de la retirer ou de la nettoyer, ce n’était que du vomi, une bassine pleine de vomi.

il referma la porte, crut qu’il allait vomir, ne vomit pas, prit une grande inspiration, rouvrit la porte, réessaya

une tache jaune au milieu du lit, vieille urine, urine récente, tache brunâtre d’excréments aussi mais la femme assise près de la radio ne semblait pas s’en soucier elle était juste

assise.

Endormie peut-être ou alors

Il regarda à nouveau, et ses yeux étaient ouverts, glissaient sur le plafond, sa tête roulait en arrière. Elle émit un petit bruit.

Euh euh euh.

Peut-être un langage, en quelque sorte.

Theo referma la porte, ne ferma pas à clé.

Resta un moment le dos plaqué contre le bois, la clé forant dans ses reins, et il lui sembla qu’il y avait une histoire à raconter ici. Il y avait une preuve qui serait très facile à nier il y avait…

Theo ouvrit la porte, une nouvelle fois, sur la pièce où était assise la vieille femme.

Traversa la chambre.

Il s’accroupit devant elle, en essayant d’ignorer le fait que s’il basculait un peu trop vite en arrière il atterrirait les fesses dans le vomi.

Il prit ses mains dans les siennes, les serra doucement, attendit que ses yeux vagabonds vagabondent vers lui, pupilles bien trop dilatées, langue pâteuse dans sa bouche, la lueur de son regard dirigée quelque part dans le voisinage de Theo mais incapable de rester immobile.

— Lady Mantell ? chuchota-t-il. Madame ? Je m’appelle Theo.

— T’es qui, toi ?

Une soudaine cascade de bruit venant de la pièce voisine, un homme sur le seuil poursuivi par le beuglement de la télé, un chœur enjoué de « Donc maintenant que notre guirlande sur mesure est en place c’est l’heure des touches finales tandis que… »

L’homme debout sur le seuil de la chambre fétide était vêtu d’un tee-shirt noir, d’un jean bleu, portait un plateau avec des haricots en sauce sur des toasts et une bouteille de mixture orange sucrée.

L’espace d’un instant les deux hommes se fixèrent du regard, en se demandant comment allaient se dérouler les vingt prochaines secondes de leurs vies. Un instant, peut-être, où aurait pu s’insérer un peu de bluff, un peu de fanfaronnades, mais Theo avait à peine commencé à formuler le mensonge qu’il était trop tard, l’occasion de tromper était passée.

L’homme laissa tomber le plateau et s’élança vers un fin cordon près de la porte, au bout duquel pendait un bouton gris.

Theo se propulsa de l’autre côté de la chambre, attrapa le poignet de l’homme avant qu’il puisse appuyer dessus, lui enfonça brutalement son genou dans le ventre, sans vraiment savoir pourquoi ou si ça fonctionnerait, il n’avait jamais enfoncé son genou dans le ventre de quiconque auparavant, mais il avait un genou et l’homme était sur son trajet alors il

enfonça son genou dans son ventre et cela ne se passa pas aussi bien qu’il l’avait espéré parce que l’homme laissa échapper un petit grognement et puis attrapa Theo par l’oreille gauche et tira. Il visait sans doute les cheveux, mais dans l’empoignade l’oreille fit l’affaire, et cela fit moins mal que Theo ne l’aurait pensé alors il résista et essaya plutôt avec sa main libre d’enfoncer son pouce dans l’orbite de l’homme, il ignorait complètement d’où sortait cette idée ça lui semblait juste

l’homme lâcha l’oreille de Theo, attrapa son poignet alors qu’il visait le visage, et l’espace d’un instant il y eut un étrange bras de fer car ni l’un ni l’autre ne savait vraiment quoi faire ensuite, vacillants, les bras entremêlés et les doigts griffant le vide, corps oscillant jusqu’à ce que leur équilibre se rompe et que le duo s’écroule par terre, Theo coincé sous son corpulent adversaire. La chute chassa tout l’air de son corps, réduisit en miettes un bol de haricots en sauce sous ses côtes, mixture orange et éclats de céramique blanche projetés à travers la pièce. Il perdit sa prise sur la main droite de l’homme, et tout à coup celui-ci trouva un truc malin à faire avec ses coudes, il cala le gauche sous son corps et pesa dessus de tout son poids pour écraser le ventre de Theo.

Theo sentit un goût de sandwich à moitié digéré dans sa bouche, eut un haut-le-cœur, se recroquevilla et gigota et ne parvint pas à faire entrer le moindre brin d’air, et l’homme percevant ses efforts eut un sourire de triomphe anticipé et frappa Theo au visage. Il ne frappa pas très bien ; il n’avait pas beaucoup d’espace pour ramener son poing en arrière et l’abattre, mais cela sembla lui faire du bien alors il recommença, une bague sur son majeur entaillant la joue de Theo, une chaleur se répandit dans sa bouche alors que la douleur cognait à l’arrière de sa tête, et encore, et encore et

puis la femme en robe de chambre frappa l’homme à la tête avec les restes du plateau du dîner, et ses yeux s’écarquillèrent et son poids bascula sur un côté, et elle le frappa à nouveau, puis laissa tomber le plateau et se laissa immédiatement tomber elle, assise les jambes repliées sous elle comme un enfant cueillant des marguerites, et ses yeux roulèrent à nouveau vers le plafond et sa bouche se mit à béer, mais Theo

repoussa l’homme, se saisit du plateau et le frappa encore et encore et encore et

à un moment donné il s’aperçut que l’homme ne bougeait plus, et il y avait du sang par terre, et ce n’était pas celui de Theo et

et il se demanda s’il venait de tuer un homme et

et si cet homme avait une fille et

Theo laissa tomber le plateau, rampa sur le sol, tâtonna dans le sang sur le visage de l’homme, trouva un pouls.

Tâtonna son crâne, ne sentit pas d’excroissance ou de creux.

Il plongea son regard dans le sien, vit que ses yeux étaient ouverts et lui rendaient son regard, mais l’homme ne bougeait pas, ne parlait pas, respirait par petites inspirations étranglées, il se demanda s’il avait cassé quelque chose s’il y avait

voulut s’excuser, se dit que c’était stupide

se leva

tomba

quelque chose à l’intérieur de son corps était, sinon brisé, alors certainement tordu dans le mauvais sens et il n’avait pas vraiment eu le temps de récupérer depuis Shawford, il n’avait pas vraiment su ce qu’il faisait il ne s’était pas vraiment arrêté pour penser à

Il rampa vers la femme assise par terre.

Lui tendit une main.

— Lady Mantell ? souffla-t-il.

Les yeux de l’intéressée dérivèrent à nouveau vers son visage, dansèrent de-ci de-là, s’en détachèrent, s’élevèrent, s’en détachèrent à nouveau.

— Helen, murmura-t-il doucement. Je m’appelle Theo. Puis-je vous emmener loin de tout cela ?

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