Au cœur du désir - La reconquête d’un amour
Chapitre 2
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Médusée, Charlotte regarda s’approcher l’homme qui, douze ans plus tôt, avait déserté l’église où elle l’attendait dans sa belle robe de mariée.
Elle devait rêver. Ou alors, son imagination lui jouait des tours. Elle cligna des yeux plusieurs fois, pour faire disparaître cette vision cauchemardesque. Malheureusement, c’était bien Rick qui se tenait face à elle, en chair et en os.
Elle ressentit avec acuité la même émotion que celle qu’elle avait éprouvée lorsqu’elle avait compris que l’homme qu’elle s’apprêtait à épouser devant tout ce que Sweet Briar comptait d’habitants ne viendrait pas.
Son cœur se mit à battre la chamade et elle sentit ses jambes flageoler. Pourtant, dans un sursaut de dignité, elle se redressa de toute sa hauteur et releva fièrement le menton. Ce n’était tout de même pas douze ans après cet affront qu’elle allait s’effondrer.
— Rick.
Elle avait instillé dans ce mot tout le mépris et la répulsion qu’il lui inspirait.
Le traître esquissa un sourire prudent, ne sachant trop à quoi s’attendre.
— Charlotte.
Elle le fixa d’un air mauvais, espérant que la colère qui la ravageait le ferait décamper sans demander son reste.
— Tu as l’air en forme, dit-il en posant un pied sur la première marche de son escalier.
Elle recula aussitôt d’un pas. Que croyait-il ? Qu’ils étaient restés bons amis et qu’elle allait se jeter dans ses bras ? Il avait déjà oublié ce qu’il lui avait fait ? N’avait-il pas compris qu’elle le détesterait toute sa vie ?
— Papa, tu as dit qu’il fallait qu’on décharge la remorque et qu’on mange. Je meurs de faim, moi.
Le regard de Charlotte quitta Rick pour aller se poser sur le jeune garçon qui la scrutait attentivement en fronçant les sourcils. Il devait avoir dans les dix ans. Une pointe douloureuse lui transperça le cœur. Le calcul était vite fait. Rick n’avait pas attendu bien longtemps avant de rencontrer quelqu’un et de fonder une famille. Son père avait-il choisi pour lui une fois de plus ? Lorsqu’il était venu la trouver pour tenter de la dissuader de se marier, il lui avait pourtant soutenu qu’il ne se sentait pas prêt. Il avait des projets, avait-il avancé. Des rêves de carrière qu’une telle union l’empêcherait de réaliser. La présence de cet enfant était la preuve vivante que c’était juste elle qu’il ne voulait pas épouser.
— Bobby, dis bonjour.
L’enfant se renfrogna un peu plus et marmonna un vague bonjour à son attention.
— C’est ça, bonjour aussi, répondit-elle de manière tout aussi déplaisante.
L’enfant écarquilla les yeux de surprise. Il esquissa un rictus qui lui laissa penser qu’il allait lui sourire mais, très vite, son visage se ferma de nouveau et, serrant son carton contre lui, il s’éloigna en écrasant quelques fleurs au passage.
— Nous allons être voisins, reprit gauchement Rick.
— J’avais cru comprendre, en effet. Pourquoi ?
— Nous cherchons à prendre un nouveau départ.
— Et, pour cela, tu as choisi de t’installer dans la ville où je vis, juste à côté de chez moi ?
— J’ai toujours aimé cet endroit. Les gens y sont chaleureux et bienveillants. Tout ce dont Bobby a besoin en ce moment.
— Il y a des milliers, voire des millions de petites villes en Amérique où les gens sont chaleureux et bienveillants, contra-t-elle d’un ton glacial.
— Sans doute mais, ici, j’ai quelques amis.
— J’espère que tu ne me comptes pas parmi eux.
Il lui fit la grâce de paraître embarrassé.
— Charlotte… Je… Je voudrais m’excuser de nouveau.
— De nouveau ? pointa-t-elle d’un ton plus aigu. J’ai sans doute raté la première fois, alors. J’espère que tu ne fais pas référence à ce petit mot minable que m’a donné ton témoin à l’église et qui disait quelque chose comme : « Charlotte, je déplore que tu ne sois pas d’accord avec moi et que tu persistes à vouloir te marier. »
Il baissa la tête quelques secondes avant de la relever et de la regarder droit dans les yeux. Elle vit avec satisfaction de la honte passer dans ce regard. Bien. C’était déjà ça.
— Tu as raison de m’en vouloir encore. Je comprends. Cependant, à ma décharge, je ne souhaitais pas me marier uniquement pour faire plaisir à nos pères. Tout d’un coup, j’ai paniqué. Ce n’est pas une excuse, j’en conviens, mais c’est la vérité. Ce n’était pas contre toi, Charlotte. Je sais quelle humiliation je t’ai infligée et je te demande de me pardonner.
— Plutôt mourir.
— Charlotte…
Mais elle ne le laissa pas terminer. Tout ce qu’il pourrait dire arrivait de toute façon trop tard.
— Ne t’inquiète pas, Rick. Je ne dirai pas à ta femme quel salaud tu es. Si, toutefois, elle ne l’a pas déjà découvert par elle-même.
— Je n’ai plus de femme. Je suis divorcé.
— Ah, elle l’a découvert, alors. À croire qu’elle a été plus intelligente que moi. Tant mieux pour elle.
Il pinça les lèvres mais ne fit aucun commentaire. À la place, il tourna les talons, traversa la pelouse et rentra chez lui.
Le cœur de Charlotte battait à se rompre, mais c’était à cause du choc qu’elle venait d’éprouver. Certainement pas parce qu’elle avait encore des sentiments pour Rick.
Poussée par une force invisible, elle entra dans sa maison et se dirigea tout droit vers la chambre d’ami dont elle gardait la porte toujours fermée, comme si, en faisant cela, elle restait à distance de ses souvenirs. La plupart du temps, sa tactique fonctionnait. Mais pas aujourd’hui. Pas après qu’elle avait revu Rick.
Elle tourna la poignée et se dirigea directement vers la penderie, où était suspendue sa robe de mariée, soigneusement emballée dans une housse en plastique transparent. Elle avait choisi la plus belle robe du magasin, tout en dentelles et perles fines ; celle qui, à ses yeux, la ferait ressembler à une princesse. Malheureusement, son beau rêve avait viré au cauchemar lorsqu’elle avait compris que Rick ne l’épouserait pas.
Il ne mentait pas en disant qu’il avait argumenté pendant des heures, revenant régulièrement à la charge dans l’espoir de la voir se ranger à son avis. Il lui avait même proposé d’aller trouver leurs parents pour leur expliquer qu’ils ne voulaient pas se marier mais elle avait refusé.
Certes, c’étaient leurs parents qui, heureux de la perspective de voir leurs deux familles fusionner, avaient été les instigateurs de ce mariage. Mais, en femme amoureuse, elle s’en fichait. Elle aimait Rick et pensait qu’elle était aimée en retour. Il semblait heureux avec elle et, plus d’une fois, ils avaient été sur le point de faire l’amour.
Naïvement, elle avait cru qu’elle saurait le rendre heureux. Qu’avec un peu de recul, il se rendrait compte qu’elle avait bien fait de ne pas céder et qu’ils vivraient heureux jusqu’à ce que la mort les sépare.
Quelle blague !
Elle effleura la housse du bout des doigts puis, d’un geste sec, referma la porte de la penderie sur la robe.
Voilà ce qui se produisait lorsqu’elle suivait ce que lui dictait son instinct plutôt que sa raison.
Cette erreur, elle ne la commettrait pas une deuxième fois.
* * *
Rick appuya sur le bouton de la sonnette puis inspira profondément en attendant que Charlotte vienne lui ouvrir. Il savait qu’elle était chez elle puisque sa voiture était garée dans l’allée, et la musique qui filtrait par la porte lui confirma sa présence.
Il n’arrivait pas à croire qu’ils étaient voisins.
Il avait prévu de revenir la voir dans un jour ou deux, pour tenter de se faire entendre de nouveau mais avait décidé que, finalement, le plus tôt serait le mieux. Il avait vu passer dans son regard une tristesse qu’elle avait cherché à dissimuler sous une froideur extrême. Depuis, il était hanté par un terrible sentiment de culpabilité.
Soucieux de ne pas être pour elle un rappel permanent du passé, il avait appelé l’agent immobilier qui lui avait répondu que le bail ne pouvait être rompu. En fin de compte, il avait été soulagé. Changer de nouveau de logement n’aurait fait que perturber un peu plus Bobby.
La seule chose à faire était de tenter d’aider Charlotte à panser ses blessures, de sorte que la proximité ne soit intenable ni pour elle ni pour lui.
Avec le recul, il avait compris que les excuses qu’il lui avait présentées étaient vaines. Il n’avait pas su trouver les mots. Mais comment faire quand il s’agissait d’obtenir son pardon, alors qu’il l’avait quittée le jour où il devait l’épouser ?
Évidemment, le mot qu’il avait griffonné à la hâte sans avoir le courage de le lui remettre lui-même ne pouvait pas tenir lieu d’excuse. Il en avait eu conscience, si bien qu’il lui avait téléphoné dès le lendemain. Mais elle n’avait ni répondu, ni rappelé. De même, ses lettres qui lui avaient été retournées intactes étaient la preuve que Charlotte ne voulait plus entendre parler de lui.
Aujourd’hui, il savait qu’il n’avait aucune autre excuse que sa jeunesse. Il avait cherché la solution la plus facile — et la plus lâche — de se tirer d’une situation délicate.
Douze ans plus tard, il ne jetterait pas l’éponge aussi facilement. C’est pourquoi une heure après leur première entrevue, il se retrouvait devant sa porte.
— Que veux-tu ? demanda-t-elle sans y mettre les formes.
— Te parler.
— Et moi, ce que je veux, c’est ne plus jamais te revoir.
— Charlotte, nous avons été amis. Je sais que je suis fautif sur toute la ligne et que tu ne me dois rien. Mais pourrions-nous parler quelques minutes ? S’il te plaît.
Elle resta silencieuse pendant si longtemps qu’il crut qu’elle ne lui répondrait jamais.
— Cinq minutes, dit-elle finalement. Et je n’accepte que pour que tu me fiches enfin la paix.
Il s’effaça pour la laisser sortir, notant qu’elle ne l’invitait pas à s’asseoir sur l’un des deux fauteuils qui meublaient la galerie couverte. Elle s’adossa contre le mur et croisa les bras, attendant qu’il prenne la parole.
— Je n’aurais jamais dû t’abandonner à l’église, commença-t-il. J’aurais dû être là, à tes côtés.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
Elle avait parlé dans un filet de voix chargé de tristesse et de regret.
— J’étais terrorisé à l’idée de céder à la pression. Pourtant, Dieu sait que j’avais besoin de la reconnaissance de mon père, tout comme tu avais besoin de la reconnaissance du tien, mais sacrifier mes rêves aux leurs, c’était trop cher payé.
Il se tut pendant quelques secondes avant de reprendre :
— Ce mariage aurait été voué à l’échec, Charlotte. Nous n’aurions pas été heureux. Je croyais qu’en présentant à nos parents un front uni, nous aurions réussi à les faire changer d’avis. Mais je n’ai pas réussi à te convaincre.
— Tu penses donc que c’est ma faute.
— Non. Pas du tout. Je suis seul responsable. J’ai été lâche en te laissant affronter seule cette situation affreuse. Personne ne peut t’accuser de quoi que ce soit.
— C’est pourtant ce qu’a fait mon père. Il affirme que j’ai tout fait pour que tu en arrives là.
— Non ? C’est fou. Tu n’as rien à te reprocher, tu m’entends ? Nos parents n’auraient jamais dû nous pousser à nous marier simplement pour satisfaire leurs ambitions. Ils n’avaient qu’à s’associer sans nous.
— La fusion ne s’est pas faite.
— Nous n’y sommes pour rien.
Elle haussa les épaules.
— Tu as terminé ?
— Acceptes-tu mes excuses ?
— Quelle différence cela ferait-il de toute façon ?
Il fixa ses yeux magnifiques, cherchant dans son regard une trace d’émotion qu’il ne trouva pas.
— N’as-tu jamais fait quelque chose que tu as regretté par la suite ? insista-t-il. Fait du mal à quelqu’un que tu aimais ? Dans ce cas, ne souhaiterais-tu pas qu’on te pardonne, malgré le temps écoulé ?
Elle ferma les yeux pour les rouvrir très vite.
— Très bien. Je te pardonne. Maintenant, s’il n’y a rien d’autre…
C’était évident, elle faisait tout pour se débarrasser de lui au plus vite. Se faire pardonner prendrait plus de temps que ces cinq minutes qu’elle venait de lui accorder à contrecœur, songea Rick.
— Je voulais ajouter que j’ai contacté mon agent immobilier pour lui demander de rompre le bail, mais c’est impossible. Alors, même si je regrette de te faire un coup pareil, nous allons devoir rester voisins.
Elle poussa un soupir exaspéré.
— C’est tout ou tu as une autre mauvaise nouvelle à m’annoncer ?
— C’est tout. Bonne nuit.
Elle ne répondit rien mais ce n’était guère étonnant. Après ce qu’il lui avait fait, il pouvait considérer cette entrevue comme un premier pas. Et s’en contenter.
* * *
— Ça va prendre combien de temps ? s’enquit Bobby tandis que Rick se garait devant ce qui allait désormais être son cabinet médical.
Bobby râlait depuis que, le matin, il lui avait annoncé qu’il n’était pas question qu’il reste seul à la maison. Même si la ville était sûre, il n’était pas prêt à laisser son fils livré à lui-même, ne serait-ce que pour quelques minutes. D’ailleurs, il allait devoir trouver quelqu’un pour s’occuper de lui jusqu’à l’heure d’ouverture des classes.
— Pas longtemps. Je veux simplement jeter un coup d’œil pour vérifier s’il y a des travaux à faire.
Accepter de prendre les lieux en l’état avait été risqué mais Rick n’avait pas voulu laisser passer une telle opportunité. Il s’était fié aux photos que l’agent immobilier lui avait envoyées ainsi qu’aux discussions téléphoniques qu’il avait eues avec le maire.
— Qu’est-ce que je vais faire pendant ce temps ?
— Je t’avais dit de te trouver une occupation. Tu aurais pu prendre un livre. Si tu ne prévois pas toi-même…
— Oui, je sais. Tu prévoiras pour moi.
— Bobby…
— C’est pas grave. Je vais t’attendre dans la voiture en écoutant de la musique.
— Il n’en est pas question.
Rick sortit la clé du contact et descendit du pick-up sous l’œil noir de son fils qui l’imita en soupirant. Il claqua la portière derrière lui, au cas où Rick n’aurait pas compris qu’il était en colère.
À peine avaient-ils fait quelques pas qu’un homme souriant vint à leur rencontre.
— Docteur Tyler ?
— Lui-même.
— Je suis Lex Devlin, se présenta l’homme en lui tendant la main.
— Monsieur le maire. Ravi de vous rencontrer.
— Appelez-moi Lex, je vous en prie. Tu dois être Bobby, j’imagine, ajouta-t-il à l’adresse de Bobby.
— Bonjour, monsieur, répondit poliment Bobby, à la grande surprise de Rick qui s’attendait au pire.
— Je suis venu répondre à toute question que vous pourriez vous poser.
— Merci beaucoup. Nous sommes venus jeter un coup d’œil au cabinet. Si vous voulez vous joindre à nous, j’en serais ravi.
L’intérieur était aussi bien tenu que l’extérieur. L’endroit avait beau avoir été inoccupé un bon moment, Rick ne trouva aucune trace de poussière.
— Vous verrez, Sweet Briar est une petite ville très agréable, même si vos prédécesseurs n’ont pas eu l’air de s’y plaire. Le premier a dû repartir à Boston car son épouse se languissait de sa famille et la seconde n’est restée que trois mois car elle préférait vivre et travailler dans une ville plus grande. Tout le monde ici est tellement content à l’idée d’avoir de nouveau un médecin sur place que certains sont venus nettoyer les locaux la semaine dernière.
— C’est trop gentil. Merci.
— Ne me remerciez pas. Moi, je n’ai rien fait mais je passerai le mot.
Rick passa devant le comptoir et balaya la pièce du regard. Il y avait assez de place pour deux postes de travail et des meubles de rangement. Il longea ensuite le couloir et ouvrit la première des six portes qui ouvrait sur une salle vaste et ensoleillée. Il imagina tout de suite deux tables d’examen, un bureau et deux fauteuils. Trois autres pièces avaient à peu près la même surface ; les deux restantes, plus petites, seraient utilisées comme bureaux.
Un second couloir desservait une salle de bains ainsi qu’une pièce qui pourrait servir de salle de repos.
Mis à part les quelques travaux de peinture à prévoir, Rick était plutôt satisfait par ce qu’il venait de voir.
— Quand pensez-vous pouvoir commencer, docteur ?
— D’ici à trois semaines, j’espère. Il va me falloir trouver une infirmière et une assistante mais je devrais pouvoir me débrouiller seul dans les premiers temps. Quant à mon équipement médical, il me sera livré dans quelques jours.
— Je vais faire passer le message pour les employés dont vous avez besoin. Je pense que vous devriez trouver facilement.
— Merci beaucoup. Je vous suis très reconnaissant.
Une fois le maire reparti, Rick refit un rapide tour des pièces. Il éprouva l’envie subite de partager son enthousiasme avec quelqu’un. Mais qui ? Bobby était trop en colère contre lui. Quant à Charlotte, elle avait été très claire : elle ne voulait plus le voir.
Il poussa un profond soupir, toute excitation soudain envolée.
— On peut partir, maintenant ? s’enquit Bobby sans pouvoir cacher son impatience. Il n’y a rien à voir ici. Autant être à la maison.
Rick enroula un bras protecteur autour des épaules du petit garçon.
— Oui, nous pouvons partir.
Il ferma la porte à clé, heureux que son fils n’ait pas cherché à se dégager de son étreinte.
Petit à petit, les choses finiraient bien par rentrer dans l’ordre.
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