Au cœur du désir - La reconquête d’un amour

Jules Bennett · Chapitre 27 sur 38

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Au cœur du désir - La reconquête d’un amour

Chapitre 8

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Elle allait devoir parler à Rick, songea Charlotte quelques jours plus tard. Une fois de plus.

Visiblement, elle n’avait pas été assez claire, car il ne semblait pas avoir compris ce qu’elle lui avait dit.

Cette fois, elle serait plus ferme, pour bien s’assurer qu’il capterait le message.

Elle ne voulait pas le fréquenter. Le fait qu’ils soient voisins n’impliquait pas qu’ils soient amis.

Mener chacun sa vie de son côté, c’était bien ce qu’il avait voulu, non ? Elle, elle rêvait de devenir sa femme mais il avait changé d’avis. Il l’avait rayée de son existence, de ses projets d’avenir. Aujourd’hui, c’était elle qui ne voulait plus qu’il fasse partie de sa vie. Mais — à croire qu’il le faisait exprès — il était toujours dans les parages, à lui tourner autour.

Comme deux jours plus tôt, lorsqu’elle avait ouvert sa porte, pensant trouver Bobby seul sur le palier. Malheureusement, elle n’avait pas anticipé le fait qu’il serait accompagné de son père.

Elle avait bien essayé de focaliser son intérêt sur le petit garçon mais, invariablement, son regard coulait vers la chemise de Rick, qui épousait chacun des muscles de son torse. Elle avait du mal également à ignorer les effluves de son eau de toilette qui l’enveloppaient tout entière à chacun de ses mouvements.

Alors, oui. Il fallait qu’elle lui parle. Une bonne fois pour toutes.

— Ah, tu es là.

Voilà qu’elle avait des dons divinatoires maintenant, pensa-t-elle avec ironie en le voyant traverser son patio. Même affublé comme il l’était d’un short et d’un T-shirt de basket, il était plus élégant que la plupart des hommes en costume.

— Quelle sagacité.

— J’ai besoin d’une faveur.

— Et, curieusement, tu t’adresses à la seule personne qui va refuser. Je te pensais plus intelligent.

— Ce ne sera pas long, poursuivit-il comme s’il n’avait pas entendu. Maximum une heure. En acceptant, tu me sauverais la vie.

Il accompagna sa prière d’un regard ardent qui fit battre le cœur de Charlotte plus vite, ce qui la contraria profondément. Son corps ne pouvait-il donc pas obéir à sa tête ?

— En fait, comme tu es la dernière personne à qui je souhaiterais rendre service, cela va prendre moins d’une minute. Quant à te sauver la vie… Tu vois ce que je veux dire ?

Il poussa un soupir de dépit tandis que ses épaules s’affaissaient.

— Tu ne me pardonneras jamais, n’est-ce pas ? J’ai cru que tu finirais par t’adoucir, que tu verrais en moi l’homme que je suis devenu mais je vois bien que cela t’est impossible. J’ai compris, cette fois. Je ne t’importunerai plus. Désormais, Bobby viendra te voir seul.

Curieusement, elle sentit une vive déception la gagner. Pourquoi ? N’était-ce pas ce qu’elle voulait ? N’avait-elle pas prévu de demander à Rick de la laisser en paix une bonne fois pour toutes ?

La laisser en paix.

Ça, pour être en paix, elle l’était, plus personne ne se risquant à lui témoigner le moindre signe d’amitié. Sauf Rick, qu’elle venait de tancer durement. Combien de temps encore allait-elle tout sacrifier sur l’autel de la fierté ?

Rick s’était excusé une bonne dizaine de fois. Qu’attendait-elle au juste ? De devenir une vieille femme aigrie ressassant sa colère et son amertume jusqu’à la fin de ses jours ? Une vieille femme seule et sans amis.

— Attends.

Il s’arrêta, sans toutefois se retourner. Allait-il poursuivre son chemin ou revenir vers elle pour écouter ce qu’elle avait à dire ?

Il finit par se retourner.

— Oui ?

Le moment de vérité était arrivé. Pouvait-elle vraiment lui pardonner ? Une fois que les mots seraient sortis de sa bouche, elle ne pourrait plus faire machine arrière. Mais la perspective d’évacuer la colère qu’elle avait en elle depuis de si longues années la soulagea.

— J’accepte tes excuses, dit-elle. Je te l’ai déjà dit mais, cette fois, c’est vrai. Je te pardonne.

Elle se sentit soudain libérée d’un poids énorme.

— Je te pardonne, répéta-t-elle tant elle se réjouissait de pouvoir enfin prononcer ces mots.

Rick la scruta un long moment d’un air sceptique.

— Tu en es sûre ? finit-il par demander.

— Certaine, répondit-elle en lui souriant. La preuve, qu’attends-tu de moi ?

— Je dois aller au supermarché et je voudrais que tu m’y accompagnes.

— Pourquoi ? Tu as peur de te faire enlever par une pauvre femme mourant de solitude ?

Cette image le fit rire de bon cœur.

— Non, répondit-il en secouant la tête. Mais je déteste faire les courses. Remplir un caddie, penser à ne rien oublier…

— Je te comprends. Je repousse ce moment autant que je peux mais tu tombes bien, mes placards sont vides.

— À vrai dire, poursuivit-il d’un ton hésitant, je voudrais organiser une journée portes ouvertes afin de permettre aux gens de me rencontrer et de visiter le cabinet médical. Je me disais que tu pourrais m’aider à choisir de quoi dresser un petit buffet. En échange, je me charge de porter tes courses. C’est donnant-donnant.

En guise de réponse, elle abaissa les yeux sur le short qu’elle avait enfilé pour jardiner.

— D’accord mais il faut que j’aille me changer.

Il balaya sa silhouette du regard puis, son inspection terminée, lui décocha un sourire approbateur.

— Tu es parfaite. Et puis, qui s’habille aujourd’hui pour aller au supermarché ?

Elle. Tous les membres de la famille Shields. Mais elle n’était plus sous la coupe de son père, désormais. Elle était libre de sortir habillée comme elle le voulait.

Elle retira ses gants de jardinage et s’essuya les mains sur son short.

— Je vais chercher mon sac. Je reviens tout de suite.

* * *

Rick jeta un dernier coup d’œil à sa montre puis alla ouvrir la porte. Il était temps de faire entrer les gens qui attendaient sur le trottoir, curieux de voir à quoi ressemblait leur nouveau médecin.

Les choses se mettaient peu à peu en place. Il n’avait pas encore trouvé d’infirmière mais il avait déjà recruté une assistante qui lui avait paru compétente.

— Bienvenue, dit-il en serrant la main des gens qui commençaient à entrer. Je suis Rick Tyler.

— Bonjour, je suis Joni Danielson, se présenta une jolie femme au sourire éclatant. Vous ne me connaissez pas encore mais je suis la directrice du foyer de la jeunesse.

— Mon fils, Bobby, m’a beaucoup parlé de vous, répondit-il en lui retournant son sourire. Après Nathaniel, son nouveau meilleur ami, vous êtes la deuxième dans son cœur.

— Votre fils est un jeune garçon très sympathique. Il est partant pour toutes les activités et fait toujours montre de beaucoup d’enthousiasme.

— Merci. Si vous voulez bien, je viendrai vous parler un peu plus tard. Bobby a mentionné quelques sorties dont je voudrais m’entretenir avec vous. En attendant, je vous en prie, allez vous servir au buffet.

— Merci. À plus tard.

Il continua à serrer des mains, reconnaissant certaines personnes. Puis le flot commença à se tarir et il se surprit à attendre l’arrivée de Charlotte. Viendrait-elle ? Rien n’était moins sûr car, lorsqu’il l’avait déposée chez elle en rentrant du supermarché, elle ne lui avait fait aucune promesse.

Une fois la dernière personne entrée, il referma la porte derrière lui, dépité. Si tout Sweet Briar semblait s’être déplacé, Charlotte, elle, n’avait pas jugé bon de passer le voir. Pourtant, juste au moment où il s’apprêtait à rejoindre ses invités, quelqu’un frappa à la porte et tourna la poignée.

— Je ne suis pas trop en retard ? s’enquit Charlotte en passant la tête par la porte entrouverte.

Le cœur de Rick fit un bond dans sa poitrine.

— Non. Entre.

— J’ai failli ne pas venir.

— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

— Je me suis rappelé que je t’avais pardonné et que, par conséquent, j’étais libre de venir voir comment tu étais installé.

Elle lui adressa un sourire espiègle qui le fit fondre de tendresse. Sans plus attendre, il la prit par le bras et la guida à l’intérieur. Les effluves grisants de son parfum lui parvenaient par vagues successives, le faisant brûler de l’attirer tout contre lui et de l’envelopper de ses bras. Mais ce droit, il l’avait perdu il y avait bien longtemps.

Sans doute bien loin d’imaginer les pensées qui lui traversaient l’esprit, Charlotte regarda autour d’elle, visiblement enchantée.

— J’aime beaucoup les couleurs que tu as choisies. Surtout celle de la salle d’attente. Les sièges ont l’air très confortables. Pourquoi y a-t-il une télévision ? Tu prévois de faire attendre longtemps chacun de tes patients ?

— Non. Mais c’est un bon moyen de les occuper. Surtout les enfants. Étant père moi-même, je sais de quoi je parle.

— Tu as raison.

— Laisse-moi te faire visiter les lieux, dit-il en plaçant une main au creux de son dos.

Il la sentit frémir mais elle ne chercha pas à se dégager de son étreinte. Heureux de cette petite victoire qu’il venait de remporter, il la guida jusqu’à la salle d’examen principale. Là encore, elle le félicita.

— Très joli. J’adore également ces couleurs. Elles sont très douces, très apaisantes.

— Merci.

Elle sortit de la pièce la première, se dirigeant seule vers la deuxième salle. La visite s’acheva par son bureau, si exigu que les meubles prenaient tout l’espace, mais il s’en réjouit. Cela lui donnait l’occasion inespérée de se tenir tout près de Charlotte ; si près que, lorsqu’il plongea les yeux dans les siens, il vit nettement la petite lueur ardente qui s’était allumée au fond de ses prunelles claires.

Il brûlait de l’embrasser. Alors qu’il faisait un pas pour combler l’infime espace qui les séparait encore, elle recula et se heurta au bureau. La petite lueur s’éteignit aussitôt et Charlotte n’eut plus à lui offrir que le sourire forcé qu’elle venait de plaquer sur ses lèvres.

Il crut un instant qu’elle allait lui parler de ce qui avait failli se produire mais elle resta silencieuse. Visiblement, elle préférait lui laisser croire que l’attirance qu’il éprouvait pour elle n’était pas réciproque. D’accord. Mais cela collait mal avec l’image de la femme franche et directe qu’elle voulait donner d’elle.

Devait-il en déduire que cette Charlotte-là, celle qu’il redécouvrait un peu plus chaque jour, était créée de toutes pièces ? Que la véritable Charlotte se barricadait derrière des barrières défensives pour ne plus avoir à souffrir ?

Son cœur se serra à l’idée qu’il était la cause de ses tourments. L’égoïsme dont il avait fait preuve lui fit soudain horreur. Il avait mené la vie qu’il avait voulu sans se soucier des dégâts que son inconséquence pouvait provoquer.

— Bien, finit-elle par dire en se frottant nerveusement les mains l’une contre l’autre, le regard rivé par-dessus son épaule. Merci pour la visite. Je suis certaine que tu vas très vite avoir plein de patients.

Elle se précipita vers la porte mais il lui bloqua le passage. Il n’était plus question qu’il laisse la nouvelle Charlotte prendre le dessus. Ils avaient eu trop de mal à progresser dans cette relation pour qu’il lui permette de prendre à nouveau ses distances.

— Tu ne vas tout de même pas me laisser ranger ce bazar tout seul, dit-il.

— Eh bien… Si.

— Allons, allons. Ce ne sont pas des rapports de bon voisinage. Que va penser Bobby de toi quand je lui aurai raconté que tu as refusé de m’aider ?

Elle éclata de rire.

— Je suis prête à parier qu’il prendra mon parti.

— Je crains bien que tu aies raison. Tout ce que tu fais trouve grâce à ses yeux.

— Cependant — et seulement parce que je veux lui montrer comment doit se comporter un véritable ami — j’accepte de te donner un coup de main.

— Merci.

— Ne te réjouis pas trop vite. Je m’occupe de débarrasser tout ce qui se trouve sur la table. Tu t’occupes de tout le reste.

— Marché conclu.

Rick prit un plaisir fou à partager ce moment d’intimité avec Charlotte, qui se révéla d’une aide très efficace. À plusieurs reprises, elle laissa tomber le masque, dévoilant la douceur qu’elle s’appliquait à cacher derrière une apparence dure et distante.

— J’ai terminé, annonça-t-elle soudain.

— Moi aussi. Il me reste à sortir les poubelles. Si tu n’es pas trop pressée, attends-moi, nous pourrions faire quelques pas ensemble.

Il se précipita dehors avec les poubelles, lui enlevant toute chance de protester.

— Et si nous déjeunions ensemble ? proposa-t-il d’un air faussement dégagé lorsqu’il revint.

— Tu as faim ? Avec toute la nourriture que tu avais prévue ?

— En fait, j’ai été tellement occupé à discuter avec les uns et les autres que je n’ai rien avalé. Alors ? Que penses-tu de ma proposition ?

— Que fais-tu de Bobby ?

— Il est au foyer. Tu avais parfaitement raison : il adore aller là-bas. Il s’est déjà fait un super copain. Donc, pour en revenir à nous, nous serons seuls. Je pensais aller au Heaven on the Earth. Il paraît que l’on y mange très bien. Qu’en dis-tu ?

Le visage de Charlotte se rembrunit. Allait-elle décliner son invitation ?

— Nous pouvons aller ailleurs, si tu veux, s’empressa-t-il d’ajouter. J’ai proposé ce restaurant parce que, compte tenu de la très jolie robe que tu portes, ce serait dommage d’aller dans un diner.

— D’accord pour le Heaven on the Earth, finit-elle par déclarer après un instant d’hésitation. Les gens t’ont bien renseigné. On y mange très bien.

* * *

Charlotte était mal à l’aise. Pour faire diversion, elle balaya la salle du regard. Brandon Danielson était non seulement un grand chef, mais aussi un grand architecte d’intérieur. En parfait hôte, il avait fait en sorte que toutes les tables laissent penser à leurs occupants qu’elle était la mieux placée.

— Que me conseillerais-tu ? s’enquit Rick après avoir consulté la carte.

À vrai dire, elle n’en savait trop rien car elle n’était venue ici qu’à de rares occasions et toujours dans le cadre professionnel. Autant dire que, à cette époque pourtant pas si lointaine, ce qu’elle avait dans son assiette ne l’intéressait pas vraiment. Ce qui la mettait mal à l’aise, c’était la présence de Joni, la sœur de Brandon qui, à ses moments perdus, officiait ici comme serveuse. Meilleure amie de Carmen, elle manifestait envers Charlotte une politesse de courtoisie qui ne trompait personne.

— Alors ? Que vas-tu prendre ? insista Rick en couvrant sa main de la sienne.

Surprise par ce contact qui, bien qu’anodin, la fit frissonner de désir, elle lança la première chose qui lui venait à l’esprit :

— La paella.

Il leva un sourcil perplexe.

— Vraiment ? Je croyais que tu n’aimais pas les crevettes.

Malgré elle, elle fut touchée qu’il se souvienne d’un détail aussi insignifiant, lâché au détour d’une phrase il y avait des années de cela.

— Je voulais dire pour toi.

— Très bien. Et toi ?

— Je vais tenter les crêpes au poulet, répondit-elle en dégageant sa main.

Ils passèrent leur commande à Joni qui, comme Charlotte s’y attendait, l’ignora pour adresser un large sourire à Rick.

Au fil du temps, elle avait fini par se persuader que ces rebuffades ne l’atteignaient pas ; qu’elles n’étaient que le fait de gens jaloux, à l’esprit étriqué. Mais, elle le comprenait aujourd’hui, elle se mentait à elle-même. Chacun de ces affronts, mérités ou non, la heurtait profondément.

Heureusement, elle allait bientôt quitter Sweet Briar et démarrer une nouvelle vie, en terrain neutre, là où personne n’aurait de raisons de la détester, là où personne ne saurait qu’elle avait été plaquée le jour de son mariage, là où elle ne serait pas l’objet de la risée générale ou d’une grande pitié.

Dans sa nouvelle vie, elle n’aurait plus à se plier aux exigences d’un père autoritaire et dénué de la moindre empathie, même pour ses proches.

Elle serait Charlotte Thérèse Shields, libre de vivre comme elle l’entendait.

Une fois la commande passée, Rick se pencha en avant, le visage grave, signe qu’il allait aborder une discussion sérieuse qu’elle ne voulait pas avoir.

— Qu’y a-t-il ?

— De quoi parles-tu ? répondit-elle, faisant mine de ne pas comprendre.

— De Joni, la serveuse et directrice du centre. Elle t’a complètement ignorée. Pourquoi ? Tu as eu des problèmes avec elle ?

Rick semblait furieux mais, dieu merci, pas contre elle. Elle éprouva soudain pour lui une vive reconnaissance. C’était la première fois depuis bien longtemps que quelqu’un prenait son parti et cherchait à la défendre. Jusque-là, elle avait toujours dû livrer seule ses propres batailles.

— Je n’ai eu aucun problème avec elle, finit-elle par dire.

— Dans ce cas, comment expliques-tu son comportement ?

— Tu ne le sais pas ? Vraiment ?

— Que devrais-je savoir ?

Il paraissait sincère. Cela faisait longtemps qu’il était parti de Sweet Briar, ce qui expliquait sans doute qu’il n’avait entendu parler de rien. Quoi qu’il en soit, elle ne lui dirait pas qu’elle était fautive du comportement désagréable des gens à son égard. Il apprendrait bien assez tôt qu’elle seule s’était aliéné tout ce que Sweet Briar comptait d’habitants.

— Ce n’est rien, éluda-t-elle. Tu es bel homme, c’est normal qu’elle ait préféré s’intéresser à toi plutôt qu’à moi, non ?

Il ne parut pas très convaincu mais eut la délicatesse de passer à d’autres sujets, d’ordre moins personnel, jusqu’à ce que leur repas fût servi. Il attendit qu’elle ait pris une première bouchée de son plat pour faire de même.

— Délicieux, déclara-t-il, visiblement réjoui. Je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon.

— Pas même le poulet à moitié cru accompagné de riz noir que je t’avais préparé ?

Ce souvenir le fit partir d’un rire sonore qu’il eut bien du mal à calmer. Elle aussi gardait un souvenir amusé de ce fiasco culinaire : soucieuse de montrer ses talents de cuisinière à l’homme qu’elle aimait, elle lui avait servi du poulet saignant et du riz blanc carbonisé.

— À l’exception de ce repas inoubliable, bien sûr.

— À ma décharge, c’était la première fois que je me hasardais en cuisine, dit-elle. À la maison, c’était Charmaine qui adorait prendre des cours auprès de maman. Pour être tout à fait franche, de mon côté je n’ai pas vraiment progressé.

— Si j’ai bien compris, il vaut mieux venir chez toi le ventre plein.

— C’est plus prudent, en effet.

— Moi, je cuisine par la force des choses. J’ai bien été obligé de me lancer pour nourrir Bobby correctement. Aussi sens-toi libre de venir chez nous quand tu auras envie d’un bon repas maison.

— Je m’en souviendrai.

Ce n’était pas qu’elle prévoyait de se précipiter chez Rick à la moindre occasion mais l’idée était séduisante, même s’ils n’étaient pas véritablement amis. Après tout, pourquoi manifestait-elle un tel acharnement à garder ses distances avec lui ? Pourquoi ne pourraient-ils pas être amis ? Ce devait être bon d’avoir quelqu’un à qui se confier ; quelqu’un sur qui compter. Bref, tout ce qu’elle n’avait jamais connu jusque-là.

— Tu as évoqué Charmaine tout à l’heure. Comment va-t-elle ?

La gaieté qu’éprouvait Charlotte s’évanouit d’un coup. Charmaine et elle avaient à peine deux ans d’écart mais elles étaient aussi différentes que le jour et la nuit. Charlotte était aussi énergique et provocatrice que Charmaine était posée et diplomate. Quand l’une détestait les conflits, l’autre allait au front, préférant prendre des coups plutôt que de courber l’échine.

En dépit de ces différences, les deux sœurs avaient été proches. Mais, là encore, Charlotte avait tout gâché et le fossé entre elles était si grand désormais qu’elle craignait bien, tout comme avec Carmen, de ne jamais pouvoir le combler.

— Elle ne vit plus ici, répondit-elle. Elle a accepté un poste d’enseignante en Floride, l’année dernière.

Elle n’avait rien su des projets de sa sœur jusqu’à ce que cette dernière lui envoie par mail son numéro de téléphone ainsi que sa nouvelle adresse. Même si elle n’en avait rien montré, elle en avait été profondément contrariée. Mais elle l’avait bien cherché : elle s’était mis ses sœurs à dos pour tenter de gagner le cœur d’un père qui se fichait bien de chacune de ses filles. Il y avait belle lurette que ses deux cadettes l’avaient compris et avaient cessé de vouloir se faire aimer de lui.

— Je suis content pour elle. Et Carmen ?

— Elle vit toujours en ville. Je te l’ai déjà dit. Rappelle-toi : c’est elle qui a peint les fresques du centre de la jeunesse.

— Ah oui, j’avais oublié.

— Elle a épousé le chef de la police et, du coup, s’est retrouvée avec deux belles-filles.

— Je n’arrive pas à imaginer Carmen mariée et mère de famille. Pour moi, elle est toujours la petite fille qui te suivait partout et voulait toujours tout faire comme toi.

— Le temps passe si vite !

— Que comptes-tu faire maintenant que tu ne travailles plus pour ton père ?

— J’ai trois rendez-vous téléphoniques prévus cette semaine. Si j’arrive à franchir cette première étape, je serai convoquée pour des entretiens plus poussés.

— Eh bien, dis-moi, tu ne perds pas de temps.

— Ce n’est pas mon genre.

— C’est vrai, tu n’as jamais aimé ça. Je m’en souviens très bien.

— Alors tu dois aussi te rappeler que j’aime me lancer de nouveaux défis. Et que rien ne me plaît tant que de trouver des solutions aux problèmes qui se présentent à moi.

— Je comprends. C’est ce que je fais aussi dans ma profession.

— Je suis certaine que tu es un très bon médecin.

— Je l’espère. Si j’ai un conseil à te donner c’est de ne pas commettre la même erreur que moi : ne privilégie pas ta carrière au détriment de ta vie privée. À cause de ça, mon mariage a été un échec. Enfin, c’est ce que j’ai envie de croire. Car peut-être que Sherry ne m’a jamais aimé, après tout. Ménage-toi du temps pour tes amis. Et pour une belle histoire d’amour.

Des amis ? Elle se faisait la promesse d’en avoir et de les garder. Mais une belle histoire d’amour ? Rien n’était moins sûr. Elle ne laisserait plus aucun homme lui briser de nouveau le cœur, fût-il aussi séduisant et attirant que celui qui se trouvait face à elle, de l’autre côté de cette table.

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