Au cœur du désir - La reconquête d’un amour
Chapitre 10
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Une dernière fois, Charlotte vérifia son apparence dans le miroir. Même s’il ne s’agissait pas de se rendre à un rendez-vous galant, elle se sentait nerveuse à l’idée de revoir Rick.
Bobby et Nathaniel seraient là, évidemment, mais elle ne pourrait pas compter sur eux pour la protéger d’éventuels débordements. Ils seraient bien trop occupés à jouer à des jeux vidéo ou à marquer des paniers de basket, comme ils le faisaient déjà depuis plus d’une heure.
Décidant que le short en lin rouge et le débardeur blanc qu’elle avait choisis étaient la tenue la plus appropriée, elle appliqua sur ses lèvres une légère touche de gloss transparent puis tourna le dos à son reflet.
Elle avait mal dormi. Elle avait longtemps ressassé les tout derniers mots que Rick et elle avaient échangés, y trouvant finalement l’écho d’une promesse. Si elle ignorait encore si elle faisait le bon choix en se rapprochant de Rick, elle savait en revanche avec certitude que se protéger de lui serait une bataille perdue d’avance.
Et puis, dans quelque temps, elle quitterait la ville. Il lui serait alors plus facile de l’oublier.
Elle ne cherchait pas à fuir. Non. Elle était simplement réaliste et, de ce fait, entendait bien poursuivre la voie qu’elle se traçait sans tenir compte de Rick.
Forte de cette certitude, elle empoigna les deux sacs qui contenaient des paquets de chips et des sauces barbecue — sa contribution au repas — et traversa la pelouse d’un pas vif. L’odeur caractéristique du charbon de bois vint lui chatouiller les narines, la faisant saliver d’avance.
Lorsqu’elle arriva, Rick — qui s’affairait à remplir une glacière de glaçons — ne la vit pas tout de suite. Elle profita de l’occasion pour laisser son regard s’attarder sur les muscles saillants de son torse et de ses cuisses. Une onde de désir la submergea, qui la fit frissonner tout entière.
Allons, le moment était venu de manifester sa présence.
— Salut, dit-elle d’un ton faussement désinvolte.
Il se tourna aussitôt vers elle et lui adressa ce sourire irrésistible qui avait le don de la faire chavirer.
— Ah, salut. Je me demandais quand tu viendrais. L’idée m’a même effleuré que tu t’étais dégonflée.
— C’est-à-dire que j’ai travaillé dur pour cuisiner ces chips, rétorqua-t-elle dans un trait d’humour qui les fit tous deux éclater de rire. Si tu veux bien, je vais les mettre dans un saladier.
— Je m’en occupe. Tu es mon invitée, alors assieds-toi et détends-toi.
Lorsqu’il lui prit les sacs des mains, elle ressentit aussitôt le même désir fulgurant que quelques minutes plus tôt. Un désir qu’elle s’empressa d’étouffer en allant s’installer à table.
— Je te sers quelque chose à boire ?
— Volontiers.
— Je peux te proposer une bière, un jus de raisin ou un soda.
Ses trois boissons préférées. Elle avait du mal à croire qu’il s’en souvenait.
— Un jus de raisin.
Il saisit une canette, l’ouvrit et la lui tendit.
Elle but une gorgée et se sentit soudain à l’aise dans ce décor un peu dépouillé, signe visible qu’un homme seul vivait là.
Après avoir disposé un assortiment de crudités sur une assiette, il vint s’asseoir à côté d’elle, une canette de bière à la main.
— Où en es-tu de tes recherches d’emploi ? s’enquit-il. Tu as eu du nouveau ?
— Oui. J’ai eu trois entretiens téléphoniques ce matin — d’où mon retard — qui ont chacun débouché sur un rendez-vous.
— Quelles sociétés as-tu contactées ?
— Deux sont situées en Caroline du Sud et la troisième à Chicago. Mais mon chasseur de têtes continue d’envoyer mon CV un peu partout, alors il se peut que je m’installe ailleurs.
— Tu songes vraiment à quitter Sweet Briar ?
— Je ne fais pas qu’y songer. Je veux vraiment partir d’ici.
— Mais pourquoi ? Tu es chez toi, dans cette ville. C’est là que tu as grandi. Là que vit ta famille.
Sans qu’elle en comprenne la raison, il semblait bouleversé.
— En effet. Mais il n’y a aucune perspective d’avenir pour moi ici.
— C’est à cause de moi ? demanda-t-il après un moment d’hésitation.
— Crois-tu que le monde tourne autour de toi ? rétorqua-t-elle avec une pointe de méchanceté. C’est ce qu’on t’a appris à l’université ou bien est-ce le titre de médecin qui te monte à la tête ?
— Ce n’est rien de tout cela et tu le sais bien. Notre relation, passée et présente, est compliquée. Tu pourrais très bien ne pas avoir envie d’y être confrontée en permanence.
— Ma volonté de partir n’a rien à voir avec toi. Enfin, pas vraiment. J’ai besoin de refaire ma vie là où personne ne me connaîtra.
— Je comprends d’autant mieux que l’on puisse vouloir repartir de zéro que c’est ce que nous avons fait, Bobby et moi.
— Dans ce cas, je n’ai rien à ajouter.
— Charlotte, j’ai l’impression que tu cherches surtout à fuir quelque chose.
Cherchant à gagner du temps, elle but une longue gorgée de sa boisson.
— Dans un sens, c’est vrai.
— Qui ou quoi cherches-tu à fuir ? insista-t-il.
— Moi.
— Je déteste avoir à te le dire mais, où que tu ailles, fut-ce à l’autre bout du monde, tu te retrouveras toujours en tête à tête avec toi-même. Tu ne pourras pas y échapper.
— Ce n’est pas ça. Ce que je veux dire, c’est que je me sens piégée, ici. Les gens ne me voient que comme la fille de Charles Shields. Une femme snob et distante. Si je veux être perçue différemment, il faut que j’aille m’installer ailleurs.
— Tu es la femme la moins snob que j’aie jamais connue.
Elle émit un petit rire amer mais qui valait mieux que les larmes qui menaçaient de couler.
— Crois-moi, je n’ai pas volé la réputation de fille odieuse qui me colle à la peau.
Il ne fit aucun commentaire. Il resta même silencieux un si long moment qu’elle crut qu’il s’était désintéressé du problème.
— Tu ne m’as pas réservé un accueil des plus chaleureux lorsque nous nous sommes retrouvés, finit-il par dire, mais je l’ai bien mérité. En revanche, tu es toujours si gentille avec Bobby. Il t’adore et je…
— Je ne suis pas gentille, le coupa-t-elle, ne souhaitant pas l’entendre poursuivre sur ses sentiments. Je me suis toujours mis tout le monde à dos tant je me suis montrée détestable. Je suis devenue pire lorsque tu m’as quittée.
Elle marqua une brève pause durant laquelle un silence pesant s’installa entre eux.
— Je n’ai pas supporté l’humiliation publique que tu m’as infligée, reprit-elle. J’avais l’impression que tout le monde riait sur mon passage même si je pensais que je n’avais que ce que je méritais. Je me suis alors protégée comme j’ai pu en devenant hautaine et distante, et en refusant les mains qui se tendaient vers moi. Pour me faire pardonner ce que mon père considérait chez moi comme une faiblesse, je suis devenue comme lui, adoptant ses pires défauts.
— C’est à ce moment-là que tu t’es brouillée avec tes sœurs.
— Oui.
Elle vit passer dans le regard de Rick une telle compassion qu’elle faillit fondre en larmes.
— Il est trop tard pour changer les choses ici ; mais ailleurs, je pourrai recommencer à écrire ma vie sur une page blanche.
— Je crois que tu as tort.
— Pourquoi ? Je suis donc si mauvaise que personne ne m’aimera jamais ?
— Non, bien sûr. Mais je pense que tu peux te faire des amis ici. Il te suffit de laisser voir aux gens qui tu es vraiment.
— Je ne sais pas moi-même qui je suis vraiment.
— Moi, je le sais. Tu es adorable, pleine de finesse et d’humour. Et puis, tu es sexy aussi. Tu as beaucoup de cœur et tu le prouves tous les jours en accueillant à bras ouverts un petit garçon que sa mère a abandonné.
Son cœur se mit à battre plus fort sous cette pluie de compliments.
— Bobby n’est pas difficile à aimer, rétorqua-t-elle en cherchant à oublier que Rick disait la trouver sexy.
— J’ai parlé à Carmen.
— C’est vrai ? Quand ?
— Hier. Elle aimerait que vous vous réconciliez.
— Elle t’a dit ça ?
— Oui. Mais elle voudrait que ce soit toi qui fasses le premier pas.
— Alors c’est qu’elle n’a pas vraiment envie de me revoir.
— Vous étiez si proches, Charlotte. Que s’est-il passé ?
Elle eut soudain tellement honte qu’elle baissa les yeux, incapable de soutenir le regard de Rick plus longtemps.
— À l’âge de dix-huit ans, elle a eu des problèmes et mon père l’a mise à la porte. J’aurais pu lui ouvrir ma maison mais je ne l’ai pas fait. Elle a alors quitté la ville pour n’y revenir qu’à la mort de maman. Elle a tout fait pour qu’on se réconcilie mais, là encore, notre père s’est montré intransigeant. Et moi, pauvre idiote, j’ai continué à marcher dans ses pas. Carmen s’est résignée. Elle n’a plus donné signe de vie.
— Eh bien, appelle-la.
— Non. Toute cette histoire est derrière elle, à présent. Elle n’a pas besoin que je vienne compliquer sa vie.
— Appelle-la, répéta-t-il. Ou passe la voir au centre.
— Elle est enceinte. Il ne lui faut pas d’émotions fortes.
— Tu as peur.
— Un peu, c’est vrai. Mais, surtout, je ne veux pas la bouleverser. Je la contacterai plus tard, lorsqu’elle aura accouché.
— Comme tu voudras. Je ne suis pas d’accord avec toi mais je respecte ta décision.
— Merci.
Il se leva, mettant ainsi un terme à cette discussion épineuse.
— La braise doit être prête à présent. Je vais mettre la viande à griller.
Une demi-heure plus tard, il priait les garçons d’aller se laver les mains et de passer à table.
— Salut, Charlotte, dit Bobby. Je ne savais pas que tu étais déjà là.
Son visage heureux, doublé de l’amour inconditionnel qu’il lui vouait, chassa instantanément l’accès de mélancolie qui avait envahi Charlotte.
— C’est parce que je suis passée par-derrière.
Dans un geste qui l’étonna elle-même — elle n’était pas du genre tactile —, elle prit le jeune garçon dans ses bras. Mais, très vite, elle le relâcha pour s’adresser à Nathaniel :
— Salut, Nathaniel. Je suis contente de te rencontrer.
— Moi aussi, rétorqua ce dernier dans un large sourire.
Une fois qu’ils furent tous attablés, Rick apporta d’abord le plat qui débordait de hot-dogs, de hamburgers et de blancs de poulet grillés puis un autre qui contenait une salade de pommes de terre et des crudités coupées en fines lamelles.
— Ce n’est pas si mauvais si on les trempe dans la sauce, annonça Bobby en tendant à Charlotte un bâtonnet de carotte. Goûte, tu verras.
Elle prit le bâtonnet en soupirant et en croqua un bout.
— Tu as raison, dit-elle en déglutissant avec peine. Ce n’est pas si mauvais.
— Il faut que tu manges des légumes, comme ça, tu seras forte comme nous, claironna Bobby de sa petite voix.
— Mais il faut en manger plein ! ajouta Rick en remplissant son assiette de crudités qu’il recouvrit de sauce.
Elle le fusilla du regard mais il fit mine de n’avoir rien vu. S’il croyait s’en tirer à si bon compte, il se trompait lourdement !
Songeant à la pile de cupcakes qui l’attendait chez elle, elle parvint à finir son assiette sans trop de dommages pour son estomac.
Lorsque leur repas fut achevé et la table débarrassée, ils s’affrontèrent tous les quatre dans une compétition de lancers francs qu’elle remporta sans difficulté. Elle avait toujours été une bonne joueuse durant les années de lycée et fut ravie de constater qu’elle n’avait pas perdu la main.
Ils venaient de terminer lorsque l’oncle de Nathaniel arriva en compagnie de deux fillettes qui, aussitôt descendues de voiture, se ruèrent vers Nathaniel. Ce dernier leur ouvrit grand les bras, un large sourire éclairant son visage.
Ces effusions de tendresse chez des enfants aussi jeunes lui firent monter les larmes aux yeux. Voilà qu’elle devenait émotive, maintenant !
Rick fit les présentations, une main possessive plaquée au creux de ses reins. En vertu de leur nouvelle amitié, elle choisit de ne pas le remettre vertement à sa place. Que croyait-il ? Que Paul l’intéressait ? Qu’elle avait en tête de se laisser séduire aussitôt qu’elle aurait quitté la ville ?
Elle se pinça les lèvres, s’exhortant à réprimer la colère qu’elle sentait monter en elle.
— Tu t’es bien amusé ? demanda Rick à son fils aussitôt que la voiture de Paul eut tourné le coin de la rue.
— Oh oui. Merci. J’étais trop content que Nathaniel vienne à la maison.
— Pas de problème. Il sera toujours le bienvenu.
Bobby hocha la tête mais il semblait tracassé.
— Qu’y a-t-il, fiston ?
— Nathaniel a deux sœurs. Il dit qu’elles l’embêtent des fois mais il les aime. Je crois que j’aimerais bien avoir un frère ou une sœur, moi aussi.
— Je ne suis pas marié. Et tu sais bien qu’il faut un homme et une femme pour faire un bébé.
— Oui, je sais bien. Mais tu pourrais te marier avec Charlotte et comme ça, vous feriez un bébé.
Bobby et Rick se tournèrent alors tous deux vers elle, donnant l’impression qu’ils attendaient une réponse. Ils pouvaient bien attendre ! Il n’était pas question qu’elle entre dans pareille discussion. Elle n’avait jamais eu peur de la confrontation mais, là, il valait mieux feindre l’indifférence.
— Merci pour ce délicieux repas, dit-elle d’un ton faussement désinvolte après s’être éclairci la gorge. J’ai à faire. À plus tard.
Puis, sans attendre, elle tourna les talons et courut retrouver l’abri rassurant de sa maison.
Il lui fallut une bonne demi-heure pour reprendre le contrôle de ses émotions. Bobby n’était qu’un enfant. Il ne savait pas de quoi il parlait. Pour lui, tout était simple : pour avoir ce qu’il voulait, il suffisait qu’il le demande. Rick, Charlotte et lui passaient pas mal de temps ensemble. Ils s’entendaient bien. Pourquoi ne pas pousser le raisonnement jusqu’au bout ? Voilà. Il suffisait que Rick et Charlotte se marient et il aurait son petit frère ou sa petite sœur.
L’idée même était absurde. Mais alors pourquoi ressentait-elle un petit pincement au cœur ?
Sans doute parce que, la dernière fois que Rick et elle avaient prévu de se marier, cela s’était terminé par un désastre.
* * *
— Pourquoi elle est partie comme ça ? s’enquit Bobby avec une pointe d’inquiétude.
Évidemment, Bobby ne pouvait deviner le flot d’émotions que sa question avait dû déclencher en Charlotte. Rick en avait pour preuve la manière précipitée avec laquelle elle les avait quittés.
— Tu as entendu. Elle avait des choses à faire.
— Elle n’était pas en colère contre moi ?
— Pour quelle raison le serait-elle ?
— Parce que j’ai dit que tu pourrais te marier avec elle.
— Mais non.
— Ce serait une super idée. Moi, je veux un petit frère et, elle, elle n’a pas d’enfants. Je crois même qu’elle n’a pas de famille. Comme ça, ça serait nous sa famille et elle serait plus jamais seule.
— En fait, elle a une famille.
— C’est vrai ? Mais je l’ai jamais vue.
— Pourtant c’est le cas. Mais, de toute façon, Charlotte et moi nous ne nous marierons pas.
— Pourquoi ? Tu l’aimes bien, dis ?
— Oui.
— Et elle aussi, elle t’aime bien.
— Oui, mais ça ne suffit pas.
— Pourquoi ?
— Parce que, pour se marier, il faut être amoureux.
— Je sais.
— Eh bien Charlotte et moi ne pouvons donc pas nous marier.
— Mais si, vous pouvez. Il faut juste que Charlotte tombe amoureuse de toi.
— Et comment suis-je censé opérer un tel miracle ?
Les bras croisés sur le torse, Bobby plissa le nez dans une moue boudeuse.
— Je ne sais pas, moi. Je suis qu’un enfant. Tu m’as toujours dit qu’il fallait se fixer des buts et tout faire pour que ça marche. C’est ce que tu devrais faire.
Sur ces sages paroles, il tourna le dos à son père, prit son ballon et s’en alla marquer des paniers.
Rick caressa l’idée de jouer franc jeu avec son fils et de lui raconter pourquoi Charlotte n’accepterait jamais de l’épouser.
Pour tout dire, il n’était pas plus pressé qu’elle de se lancer dans une relation amoureuse et, surtout, il n’avait pas très envie de prendre le risque de connaître un nouvel échec.
Pour l’heure, sa vie telle qu’elle était avec son fils lui convenait et il ne voyait aucune raison de vouloir la compliquer.
Non, décidément, il était mieux seul.
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