Au cœur du désir - La reconquête d’un amour

Jules Bennett · Chapitre 26 sur 38

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Au cœur du désir - La reconquête d’un amour

Chapitre 7

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Rick plia les cartons vidés de leur contenu et alla les déposer dans la poubelle de recyclage. Il avait travaillé dur ces deux derniers jours afin d’organiser sa maison au mieux. Une tâche peu évidente entre un jeune rebelle pas vraiment coopératif et le sentiment de culpabilité qui venait l’assaillir à intervalles réguliers.

Depuis que Charlotte lui avait avoué avoir été amoureuse de lui, cette culpabilité allait croissant. Non seulement il l’avait humiliée devant tout Sweet Briar mais, en plus, il lui avait brisé le cœur.

Elle était aujourd’hui si différente de la jeune femme douce et posée qu’il avait connue ! Heureusement, elle réservait à Bobby la douceur qui lui restait encore. Et c’était bien là le principal.

La veille, Bobby avait insisté pour l’inviter à venir jouer à des jeux vidéo avec lui. Rick lui avait rétorqué qu’il y avait peu de chances qu’elle accepte mais, quelques minutes plus tard, à son grand étonnement, il les avait trouvés tous les deux, manette en mains, le regard rivé sur l’écran de la télévision, unis dans une belle complicité.

Rire et plaisanter avec son fils la faisait paraître plus jeune, plus insouciante. Plus belle, aussi. La ligne fine qui lui barrait souvent le front et lui donnait un air sévère avait disparu, dévoilant un visage détendu aux traits délicats. Quelque chose en elle le toucha, et lui fit prendre conscience qu’elle lui plaisait toujours autant.

Pourtant, il ne tenterait rien. Avec un fils qui ne lui parlait que lorsqu’il ne pouvait faire autrement, le moment ne pouvait être plus mal choisi pour risquer un rapprochement. Sherry pouvait se vanter d’avoir fait du beau travail : en rompant toute relation avec son fils comme elle l’avait fait, c’était lui, le père présent, qui en faisait les frais.

Charlotte était la seule qui parvenait à dérider Bobby. Probablement parce que tous les deux avaient été rejetés et abandonnés par quelqu’un qui était censé les aimer et les protéger. Quelqu’un en qui ils avaient eu toute confiance.

Une boule se forma dans son ventre. Charlotte avait été trahie par son père mais par lui également. Il avait été cette personne en qui elle avait cru. Et, tout comme Sherry avait abandonné son fils, il l’avait abandonnée, elle, au pied de l’autel.

Il eut soudain l’impression de se retrouver dans une situation inextricable dont il aurait le plus grand mal à sortir. Mais, très vite, il se ressaisit. Il avait toujours réussi à surmonter les obstacles qui se présentaient à lui. Il n’y avait aucune raison pour qu’il ne surmonte pas celui-ci.

Charlotte l’ignorait encore mais elle avait besoin de lui. Pas pour la secourir, non ; mais pour apporter un peu de joie et de légèreté dans sa vie. Car, à ce qu’il lui semblait, elle avait perdu toute capacité à rire et à être heureuse.

Elle avait donc autant besoin de Bobby et de Rick dans sa vie qu’eux avaient besoin d’elle dans la leur.

Dans ce cas, pourquoi ne pas s’entraider ?

* * *

La sonnerie de la porte d’entrée se fit entendre juste au moment où Charlotte finissait de ranger sa cuisine. Elle lança l’éponge qu’elle avait à la main dans l’évier et alla ouvrir. Ce devait être l’un ou l’autre des Tyler. Car malgré le discours dissuasif qu’elle lui avait tenu, Rick persistait à lui tourner autour, sans doute persuadé qu’il parviendrait un jour à ses fins. Fine mouche, il venait toujours accompagné de Bobby au cas où il lui prendrait l’envie de lui claquer la porte au nez.

— Charlotte, tu es là ? demanda Bobby d’une voix impatiente.

— Oui, j’arrive, répondit-elle, toujours étonnée de la constance avec laquelle Bobby la sollicitait. Qu’y a-t-il ? ajouta-t-elle en lui ouvrant.

— Tu viens jouer à la maison ? Tu progresseras jamais si tu ne t’entraînes pas plus que ça.

Elle réprima le sourire attendri qui lui montait aux lèvres. Sa spontanéité était si touchante ! Il avait l’air de tenir réellement à ce qu’elle s’améliore. Pourtant, elle le savait, il lui fallait la compagnie d’enfants de son âge. Bientôt, elle ne vivrait plus à Sweet Briar et elle ne voulait pas le voir trop s’attacher à elle car il prendrait son départ pour un nouvel abandon.

— J’ai une meilleure idée, dit-elle. Tu te rappelles ? Je t’ai dit que je connaissais un endroit où il y a plein d’enfants et où tu pourras te faire des amis. Demande à ton père de t’y emmener aujourd’hui.

— Il ne peut pas. Il est occupé.

— À quoi ?

— Je ne sais pas.

— Allons lui parler ensemble. Il a peut-être terminé.

Lorsqu’ils arrivèrent, Rick était en pleine discussion téléphonique. En les voyant, il leur fit signe de rester silencieux.

— Merci, dit-il aussitôt qu’il eut raccroché.

— Nous devons parler, rétorqua-t-elle sans préambule.

— J’ai dit à Bobby de ne plus aller te déranger mais tu le connais un peu maintenant : il n’en fait qu’à sa tête.

— Ce n’est pas le problème. Bobby ne me gêne pas et il sera toujours le bienvenu chez moi.

— Tu vois, je te l’avais bien dit, rétorqua Bobby avec une pointe de triomphalisme qui laissait à penser que père et fils avaient dû avoir une discussion houleuse à ce sujet.

— De quoi faut-il que nous parlions, dans ce cas ?

— Du fait que Bobby a besoin d’amis de son âge. Il faut absolument que tu l’inscrives au foyer pour qu’il y rencontre d’autres jeunes.

Rick la considéra un instant en silence puis alla chercher les clés de sa voiture.

— Très bien, allons-y.

— Vous n’avez pas besoin de moi, déclara-t-elle avec force.

Se retrouver coincée dans l’habitacle d’une voiture avec Rick Tyler ne faisait pas partie de ses projets immédiats. Elle avait déjà assez de mal à réprimer les émotions qu’il suscitait en elle alors qu’ils se trouvaient dans de vastes espaces. Se tenir trop près de lui, pouvoir sentir la chaleur de son corps et inhaler les effluves poivrés de son eau de toilette, tout cela risquait fort de la faire flancher. Elle avait beau vouloir résister de toutes ses forces au pouvoir d’attraction que Rick exerçait sur elle, elle ignorait combien de temps elle tiendrait.

— Tu ne veux pas venir avec nous ? demanda Bobby, visiblement déçu.

Elle allait devoir résister au fils, également, si elle voulait sauver sa peau. Mais, pour l’heure, elle ne pouvait tout simplement pas feindre d’ignorer son petit visage suppliant.

— C’est vrai, ça, renchérit Rick en comblant la distance qui les séparait. Tu ne veux pas venir avec nous ?

Il esquissa un sourire renversant de séduction qui n’était pas de bon augure. Quelle idée pouvait-il bien avoir encore en tête ?

Mal à l’aise, elle détourna les yeux pour échapper au regard espiègle qu’il dardait sur elle.

— Tu n’as pas besoin de moi, répéta-t-elle en s’adressant cette fois exclusivement à Bobby.

— Si.

Elle le sentit si vulnérable qu’elle n’eut pas le cœur de le décevoir un peu plus.

— D’accord. Je viens.

Ravi, Le petit garçon sortit de la maison en courant pour se ruer vers la voiture. Vingt minutes plus tard, ils se garaient sur le parking du centre culturel.

— Waouh ! C’est trop beau ! s’exclama Bobby en découvrant la fresque murale qui décorait tout un pan du bâtiment.

— C’est ma sœur qui l’a peinte. Enfin… Elle et d’autres artistes.

Elle ressentit soudain une immense fierté envers sa jeune sœur, Carmen. Un sentiment nouveau pour elle qui avait rejeté sa cadette lorsque celle-ci avait voulu enterrer la hache de guerre, après de nombreuses années de brouille. Après plusieurs appels laissés sans retour, Carmen avait compris et n’avait plus jamais cherché à la joindre. Aujourd’hui, Charlotte avait honte d’avoir ignoré ce pas en avant.

— Laquelle de tes sœurs ? s’enquit Rick.

— Carmen.

— Vraiment ? Elle a beaucoup de talent. Comment va-t-elle ?

Charlotte feignit de ne pas avoir entendu. Comment pourrait-elle expliquer le fossé qu’elle avait laissé se creuser entre elle et sa sœur ? Trop de temps s’était écoulé. Il était trop tard désormais pour tenter de faire amende honorable.

Rick, lui, avait toujours été proche de sa famille. Elle ne les avait vus tous ensemble qu’à deux reprises à l’époque où ils se fréquentaient, mais cela lui avait suffi pour comprendre à quel point ils étaient tous étroitement liés les uns aux autres. Les Tyler et les Shields étaient aussi différents qu’on pouvait l’être mais elle aurait volontiers échangé sa famille contre la leur.

— Je ne sais pas trop comment fonctionne ce centre, dit-elle en les précédant dans l’escalier.

— Tu veux dire que c’est la première fois que tu viens ici ? s’étonna Bobby. Alors comment tu peux savoir que c’est bien ?

— J’y suis déjà venue, répondit-elle calmement. Et je n’en ai entendu dire que du bien. Sinon, je n’aurais pas insisté pour que ton père t’y inscrive. Seulement, comme je n’ai pas d’enfants, j’ignore comment il fonctionne.

— D’accord.

— Puis-je vous aider ?

Tous trois tournèrent la tête vers le bureau d’accueil, derrière lequel se trouvait une jeune femme souriante d’une vingtaine d’années.

— Je suis Charlotte Shields. Et voici le Dr Rick Tyler et son fils Bobby. Ils viennent d’emménager à Sweet Briar et Bobby aimerait participer aux activités du centre.

— Bienvenue, dit la jeune femme en battant des cils, visiblement intéressée par Rick.

Charlotte ressentit une pointe de jalousie qu’elle réprima aussitôt. Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire que Rick se fasse draguer par une gamine de cet âge ? Il n’était plus son fiancé et ils n’étaient même pas amis.

N’empêche. Quelqu’un aurait pu dire à cette jeune délurée de se tenir un peu devant un père de famille.

— J’ai besoin de quelques renseignements vous concernant vous et votre fils, docteur, poursuivit la réceptionniste en ignorant ostensiblement Charlotte.

Elle accrocha les deux feuilles d’un formulaire à remplir à une écritoire à pinces qu’elle tendit à Rick.

— Si vous voulez, je peux me faire remplacer pour vous servir de guide, proposa-t-elle après que Rick lui eut remis le dossier d’inscription rempli.

— Merci, mais ce ne sera pas nécessaire, répondit Charlotte en plaquant un sourire forcé sur ses lèvres. Je connais les lieux.

Puis, sans laisser à la jeune femme le temps d’objecter, elle ouvrit la marche, suivie de près par Rick et Bobby. Ils longèrent des murs recouverts de fresques aux couleurs vives qui ne pouvaient être que l’œuvre de Carmen.

Une pointe douloureuse lui transperça le cœur au souvenir du comportement qu’elle avait adopté lorsque leur père avait chassé Carmen de la maison familiale. À cette époque, Charlotte, adulte, volait déjà de ses propres ailes. Mais au lieu d’accueillir sa sœur chez elle, elle s’était rangée aux côtés de leur père et lui avait purement et simplement tourné le dos.

Le bruit de rires sonores provenant d’une salle toute proche la ramena brutalement sur terre. Une dizaine de jeunes garçons de l’âge de Bobby formaient un cercle autour d’un adulte qui tentait de constituer des équipes. Un des jeunes garçons les regarda s’approcher d’eux.

— Salut, dit-il à l’adresse de Bobby.

— Salut.

— Tu sais jouer au basket ? Il nous manque un joueur.

À ces mots, Bobby oublia sa timidité naturelle et courut se ranger à côté de lui.

Quelques minutes plus tard, il enfilait le dossard bleu de son équipe et adressait un sourire rayonnant de joie à Charlotte.

Lorsque l’animateur se retourna pour venir dans leur direction, Charlotte se figea sur place. C’était Trent Knight, son beau-frère, le mari de Carmen. S’il ne s’était jamais montré franchement hostile à son égard — son poste de policier l’obligeant à une certaine neutralité — il ne lui manifestait pas non plus une sympathie débordante. C’était bien normal. Il prenait le parti de sa femme. Charlotte aussi aurait aimé bénéficier du soutien infaillible d’un époux amoureux mais, malheureusement, les choses ne s’étaient pas passées ainsi.

Trent tendit la main à Rick et les deux hommes se présentèrent de manière courtoise. En guise de bonjour, Charlotte n’eut droit qu’à un léger hochement de tête, ce qui ne manqua pas d’étonner Rick.

— Ainsi donc, vous êtes notre nouveau médecin, dit Trent. Soyez le bienvenu. Vous n’avez pas idée de l’impatience que manifeste la population de Sweet Briar à l’idée de vous voir vous installer en ville.

— Je suis ravi de reprendre du service, moi aussi.

Les enfants, qui brûlaient de commencer le match, appelèrent Trent à pleins poumons.

— Je crois qu’on m’attend, dit celui-ci en souriant. Si vous passez un jour par le commissariat, arrêtez-vous prendre un café.

— Je n’y manquerai pas. À quelle heure dois-je récupérer Bobby ?

— Quand vous voudrez. Nous disposons du gymnase pendant deux heures avant que les plus grands n’en prennent possession à leur tour. Ensuite, nous irons goûter dans la salle de jeux. Si Bobby trouve le temps un peu long, il vous passera un coup de fil. Cela vous convient ?

— Parfaitement.

Rick ne dit pas un mot jusqu’à ce qu’ils soient de nouveau dans sa voiture.

— Tu peux me dire ce qu’il se passe ?

— De quoi parles-tu ?

Il poussa un soupir exaspéré.

— Tu ne vois vraiment pas de quoi je veux parler ? Très bien. Alors je vais être plus précis. Pourquoi les gens se montrent-ils aussi grossiers à ton égard ? La réceptionniste t’a complètement ignorée et Trent t’a à peine saluée. Pourquoi ?

— Que veux-tu que je te dise ? C’est à eux qu’il faut poser la question.

— Je ne peux pas croire que tu ne connaisses pas la raison d’une telle hostilité, insista-t-il.

— Laisse tomber, tu veux bien ? De toute façon, je n’ai pas envie de discuter de ça avec toi. Ni avec quiconque, d’ailleurs.

Il la fixa un long moment en silence avant d’acquiescer d’un signe de tête. Il reviendrait à la charge, elle le savait. Il attendrait le bon moment puis l’attaquerait par un autre angle.

À quoi bon lui expliquer que, pensant gagner la reconnaissance éternelle de son père, elle s’était mis toute la ville à dos ? Et que ce père qu’elle avait vénéré toute sa vie n’avait même pas cherché à la contacter une seule fois depuis qu’elle avait démissionné ? Pis encore, il avait refusé de prendre son appel lorsqu’elle avait fini par craquer et composer son numéro.

Elle n’en avait pas été plus étonnée que cela. Elle subissait le même sort que Carmen quelques années plus tôt. Lorsque Charles Shields coupait les ponts avec quelqu’un, c’était pour la vie.

Cependant, le savoir n’enlevait rien à sa souffrance.

* * *

À la seconde où Rick la déposa devant chez elle, Charlotte jaillit hors de la voiture et fonça droit vers sa porte, sans un regard en arrière. Au risque de passer pour le lourdingue de service, il aurait pu décider de la suivre, mais il préféra y renoncer. Têtue comme elle l’était, elle serait bien capable de ne pas proférer un mot, tout comme elle l’avait fait durant tout le trajet du retour.

Il saurait bien trouver une autre manière de lui faire avouer pourquoi tous les gens qu’elle croisait semblaient lui en vouloir de quelque chose. Car si elle s’imaginait qu’il allait la laisser se faire maltraiter sans réagir, elle se trompait lourdement.

Il avait commis l’erreur de la laisser tomber une fois, mais cela ne se reproduirait plus. Il s’en était fait la promesse.

Puisque Bobby était occupé pour un bon moment, il lui restait pas mal de temps devant lui. Il retourna donc en ville et s’arrêta à la quincaillerie du coin pour acheter de la peinture.

Après quelques minutes d’hésitation, il porta son choix sur un bleu pâle pour la salle d’examen et un jaune tout aussi doux pour la réception et la salle d’attente.

Un homme d’un certain âge, portant une blouse grise, le regarda s’avancer vers lui, un sourire cordial aux lèvres.

— Que puis-je faire pour vous aider ? s’enquit-il.

— Je voudrais de la peinture.

— Alors vous êtes au bon endroit.

Rick désigna sur le nuancier les deux teintes qui l’intéressaient.

— Je voudrais trente litres de chaque, dit-il.

— Ce doit être pour une grande surface, commenta l’employé sans pouvoir cacher la curiosité que lui inspirait une telle commande.

Rick réprima un sourire. Il avait oublié à quel point les gens d’une petite ville pouvaient se montrer inquisiteurs. Et à quel point il était important d’être le premier à savoir quelque chose qu’on pourrait colporter partout.

— Je suis Rick Tyler, le nouveau médecin, expliqua-t-il. J’ai besoin de cette peinture pour repeindre le cabinet.

— Vous m’en direz tant ! Si vous avez besoin d’aide, je connais des jeunes que cela pourrait intéresser. Ils vous feront un travail propre pour un prix intéressant.

— Pourquoi pas ? Comment pourrais-je les contacter ?

— Je pense à Joseph Whitfield et Brady Edwards. Ils sont employés au foyer culturel. Vous pouvez leur laisser un message là-bas ou alors, je peux me charger de les contacter. Il suffit que vous me disiez quand vous avez besoin d’eux.

— Très bien.

— Mais attendez… Je vous connais, non ? Mais oui, c’est ça ! Je me rappelle, maintenant. C’est vous qui étiez fiancé à Charlotte Shields. Vous l’avez salement plantée à l’église, le jour de votre mariage.

Rick aurait voulu lui expliquer qu’il n’était pas le sale type qu’il imaginait. Mais, à sa grande surprise, l’homme se mit à rire.

— Ah, ça ! On ne peut pas vous en vouloir. Vous l’avez échappé belle ! Ma fille était à l’école avec elle, elle nous a toujours dit que c’était un cas, celle-là ! Croyez-moi, personne en ville ne vous jettera la pierre. On vous demandera même quelle mouche vous a piqué de vouloir l’épouser. Heureusement, vous avez ouvert les yeux à temps.

Il marqua une pause, durant laquelle il le scruta en silence. Sans doute attendait-il de lui quelques détails croustillants à se mettre sous la dent.

— Je n’ai pas abandonné Charlotte à l’église pour les raisons que vous venez d’évoquer, rétorqua Rick aussi calmement qu’il le put. Elle n’est pas l’horrible personne que vous dites. C’est moi qui me suis comporté comme un salaud avec elle. Elle ne méritait pas ça.

Puis, sous l’air ébahi de l’employé, il alla payer ses achats et sortit du magasin aussi dignement que possible.

Durant le cours trajet qui le menait à son cabinet, il inspira profondément, s’exhortant à réprimer la colère qui bouillonnait en lui. Comment ce crétin pouvait-il rire de l’humiliation qu’il avait infligée à Charlotte ? Combien de personnes s’étaient ainsi moquées d’elle, ignorant sa souffrance ?

Ce qu’elle endurait depuis ces douze dernières années dépassait largement ce qu’il s’était imaginé. Il comprenait mieux à présent pourquoi Charlotte nourrissait à son égard une telle rancœur.

Se maudissant intérieurement, il déplia la bâche de protection sur le sol et se mit à traquer les moindres fissures et lézardes sur les murs pour les reboucher aussitôt avec de l’enduit.

Deux heures plus tard, il décida qu’il était temps d’aller récupérer Bobby. Il ne voulait surtout pas lui donner l’impression d’avoir voulu se débarrasser de lui.

Il fut accueilli par la même jeune femme qu’un peu plus tôt.

— Bonjour, docteur, minauda-t-elle en bombant le torse et en passant une main dans son épaisse chevelure. En quoi puis-je vous aider ?

— Je viens chercher mon fils.

— À cette heure, il doit être dans la salle de jeux. Si vous voulez bien signer la feuille de sortie que voici, j’enverrai ensuite quelqu’un le chercher.

Il griffonna un paraphe là où elle lui avait indiqué de le faire puis s’éloigna du bureau. Cette jeune fille était certes très jolie et très attirante mais il souhaitait lui faire comprendre que, s’il n’avait pas manqué les signaux qu’elle lui avait adressés, il n’était cependant pas intéressé. Et d’un, elle était trop jeune pour lui ; et de deux, il n’y avait pas de place pour une femme dans sa vie en ce moment. Il était bien trop accaparé par Bobby et par l’ouverture prochaine de son cabinet.

Le bruit d’une cavalcade le tira brutalement des pensées dans lesquelles il était plongé. Bobby vint se planter devant lui, haletant, son petit minois éclairé d’un sourire rayonnant.

— Pourquoi tu viens me chercher si tôt ? demanda-t-il.

— Parce que c’est la première fois que tu viens ici et je voulais m’assurer que tu ne trouvais pas le temps trop long.

— Oh ! non ! C’est super ! C’est comme Charlotte m’avait dit. Où elle est ? ajouta-t-il après l’avoir cherchée en vain du regard.

— Je l’ai ramenée chez elle. Elle avait des choses à faire et moi aussi. D’ailleurs, j’ai quelque chose à faire ici avant de partir.

— Je veux venir tous les jours !

— Eh bien, tu reviendras demain.

Accompagné de son fils, il retourna à l’accueil où il laissa à la jeune réceptionniste un message à l’attention de Joseph et Brady, dans lequel il leur demandait de le rappeler au plus vite.

Pourvu que cette jeune beauté ne se méprenne pas et n’utilise pas mon numéro de téléphone à des fins personnelles.

— Alors, qu’as-tu fait ? demanda-t-il à Bobby lorsqu’ils furent dans la voiture.

— Plein de choses ! répondit le petit garçon avec toujours autant d’enthousiasme. D’abord, on a joué au basket. On a gagné la première manche et l’autre équipe a gagné la deuxième. Comme ça, tout le monde était content. Après, on a mangé des hot dogs et des chips, et des légumes aussi. On était obligés. J’ai bien essayé de dire à la dame qui nous servait que j’avais arrêté d’en manger, mais elle a rigolé et m’a servi une grosse cuillerée de carottes. En fait, comme il y avait de la sauce dessus, ce n’était pas si mauvais. Pourquoi tu mets jamais de sauce sur les légumes ? C’est meilleur.

— J’y penserai, la prochaine fois.

— Il faudra le dire à Charlotte aussi, comme ça, elle pourra essayer et elle aura des gros muscles, comme nous. Enfin, pas autant parce que c’est une fille mais elle en aura plus que les autres filles.

— Bonne idée.

— Après, moi et Nathaniel on a joué à des jeux vidéo.

— Nathaniel et moi, corrigea-t-il machinalement. Qui est Nathaniel ?

— C’est mon meilleur copain. Sa maman est malade alors je lui ai dit que tu étais docteur et que tu pourrais la soigner.

Rick hocha distraitement la tête, laissant son fils poursuivre sans tarir le récit de sa journée.

— M. Knight a dit que s’il ne pleuvait pas demain, on jouerait au base-ball. Je lui ai dit que je préférais le basket mais il a répondu qu’il fallait qu’on joue un peu dehors. Ah et puis aussi, ils ont prévu une sortie à la plage. J’ai besoin de ta permission. Nathaniel, il m’a dit qu’il est allé dans un ranch la semaine dernière et qu’il a fait du cheval. Je pourrai en faire, moi aussi ?

— Je ne sais pas. C’était une sortie scolaire ?

Bobby haussa les épaules.

— Je n’en sais rien. Je demanderai à Nathaniel demain. Il n’a pas de console chez lui alors je lui ai proposé de venir jouer à la maison.

— Tu as bien fait. Mais il faudra d’abord demander à sa maman si elle est d’accord.

— Elle est malade, je t’ai dit. Il faudra demander à son oncle, il vit avec eux.

— Bien sûr, répondit Rick qui n’était pas certain de pouvoir satisfaire toutes les envies de son fils.

En tout cas, il ferait de son mieux pour ne pas le décevoir. Il avait l’air si heureux !

— Tu as son numéro ?

— Ben non, tu ne veux pas que j’aie un téléphone.

Il lança à son père un regard qui en disait long sur la frustration ressentie. Cette bataille qu’il avait engagée était toute récente mais il ne ratait pas une occasion de remettre le sujet sur le tapis. Sur ce point, Rick n’entendait pas céder : il estimait qu’un enfant de dix ans n’avait pas besoin de portable. Il ne répondit rien, mettant ainsi un terme à la discussion.

Aussitôt qu’ils furent dans l’allée, Bobby sortit de la voiture et se dirigea tout droit vers la maison de Charlotte.

— Où vas-tu ?

— Je vais raconter à Charlotte ce que j’ai fait.

— Tu pourrais attendre un peu. Elle est peut-être occupée.

— Elle m’a dit qu’elle ne serait jamais trop occupée pour moi.

— Vraiment ?

— Oui. Tu vois bien qu’elle m’aime.

Il acquiesça d’un signe de tête et suivit son fils jusqu’à la porte d’entrée.

Quelque chose l’attirait instinctivement vers Charlotte. Elle avait gagné en force de caractère ce qu’elle avait perdu en douceur mais il la trouvait plus séduisante. La maturité lui allait bien. Ou était-ce lui qui avait changé ? L’adulte qu’il était devenu voyait en elle une beauté intérieure, plus profonde, qu’il n’avait pas remarquée avant.

Aussi ne fut-il pas étonné de sentir les battements de son cœur redoubler lorsque Charlotte leur ouvrit la porte, toute souriante.

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