Au cœur du désir - La reconquête d’un amour
Chapitre 4
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— Mets ton assiette et tes couverts dans l’évier, s’il te plaît, intima Rick à Bobby qui avait avalé son bol de céréales en quelques minutes à peine pour pouvoir aller jouer plus vite.
Il essaya de ne rien voir de personnel dans cette précipitation à le fuir mais n’empêche : il lui était pénible de ne plus voir en Bobby le petit garçon trop heureux d’avoir trouvé en lui le père dont il rêvait.
— Et ne t’éloigne pas, ajouta-t-il. Nous avons encore du rangement à faire. Je te rappelle que les meubles arrivent lundi.
En soupirant, comme il en avait pris l’habitude, Bobby s’exécuta de si mauvaise grâce que son bol s’entrechoqua avec fracas avec la vaisselle qui se trouvait déjà dans l’évier.
Cette mauvaise humeur affichée commençait à porter sur les nerfs de Rick. Il comprenait à présent ce qu’avait pu ressentir sa mère lorsqu’elle rappelait sans cesse à l’ordre l’un ou l’autre de ses enfants. Pour un peu, il lui passerait un coup de fil, juste pour lui demander pardon pour tout ce qu’il lui avait fait endurer durant son enfance et son adolescence.
Enfin débarrassé de sa corvée, Bobby prit son ballon de basket et se dirigea vers la porte, chacun de ses pas ponctuant le bruit sourd du ballon qui venait frapper le carrelage.
Rick serra les dents, bien déterminé à ne faire aucun commentaire. Il ne voulait pas que la communication tourne au conflit permanent. Et puis, n’avait-il pas vu Bobby sourire, la veille au soir, chez Mabel’s ? Son premier vrai sourire depuis bien longtemps. Enfin — et même si cela n’avait pas duré —, Rick avait retrouvé le petit garçon enjoué et plein de vie qu’il était avant que sa mère ne l’abandonne. Bobby avait paru tellement subjugué par Charlotte que Rick aurait parié que son fils vivait là son premier béguin.
Avec n’importe quelle autre femme et dans n’importe quelle autre circonstance, il aurait trouvé cela amusant. Voire touchant. Mais savoir son fils amouraché de Charlotte ne lui plaisait pas du tout. Il n’était pas stupide. Il avait bien compris, derrière la désinvolture affichée de Charlotte, qu’elle n’avait pas tourné la page et il ne voulait pas que Bobby en fasse les frais. Le pauvre chou avait déjà son lot de souffrances.
Il entendit le claquement de la porte suivi du bruit que faisait le ballon en rebondissant sur l’allée dallée. Il lança un coup d’œil à l’horloge murale. Charlotte n’allait pas apprécier d’être réveillée à 7 heures, un samedi matin.
Il ouvrit la porte, laissant passer l’air déjà chaud.
— Arrête avec ce ballon. Tu vas réveiller Charlotte.
— Elle est déjà réveillée.
Rick descendit les marches et, en effet, vit Charlotte qui, dans son garage, vérifiait la pression des pneus de son VTT. Elle leva les yeux vers lui sans interrompre sa tâche.
— J’espère que Bobby ne t’agace pas trop avec son ballon, dit-il en lorgnant ses longues jambes que dévoilait son short largement relevé sur les cuisses.
Elle était toujours aussi désirable avec ses grands yeux noisette pétillant d’intelligence et de vivacité. Quant à sa bouche aux lèvres sensuelles parfaitement ourlées, elle appelait les baisers les plus passionnés.
— Il ne me gêne pas, répondit-elle en sortant son vélo du garage.
— Tu pars te balader ? s’enquit Bobby. Je viens avec toi, je n’ai rien à faire ce matin.
Puis, sans attendre de réponse, il lâcha son ballon au beau milieu de l’allée pour foncer vers leur propre garage.
— Papa, tu peux venir m’ouvrir la porte, que je prenne mon vélo ?
— Je t’ai déjà dit que nous avions du rangement à faire.
— Encore ? On fait que ça depuis des jours ! J’ai jamais le temps de m’amuser. À quoi ça sert que j’aie un vélo si je ne peux pas m’en servir ?
— Charlotte ne t’a pas invité, que je sache.
Bobby tourna vers Charlotte des yeux suppliants.
— Tu veux bien que je vienne avec toi ?
Elle affichait un regard impassible qui ne laissait rien deviner de ce qu’elle pensait vraiment. Dire que douze ans plus tôt, il lisait en elle comme dans un livre ouvert !
— Je pédale vite, finit-elle par dire.
— Moi aussi. C’est pas vrai, papa ? Je suis sûr que je vais même plus vite que toi.
— Je compte faire un grand tour jusqu’à la plage et ensuite, je vais rouler dans le sable. Il faut avoir de bons muscles pour ça.
Mais il en fallait plus pour dissuader Bobby qui se mit à bomber le torse.
— Je suis très fort. Hier, j’ai porté des cartons énormes.
Il s’interrompit et se dandina d’un pied sur l’autre, signe visible d’une vive impatience.
— Allez, papa, tu viens m’ouvrir le portail ?
— Je peux lui dire non si tu préfères rester seule, chuchota Rick.
Charlotte fixa Bobby qui retenait son souffle, visiblement anxieux. Enfin, elle acquiesça d’un signe de tête.
— D’accord. Mais juste pour cette fois.
Le visage de Bobby se mit à rayonner d’une joie intense.
— Je reviens, dit Rick en allant rejoindre son fils.
Il déverrouilla la porte, laissa Bobby sortir son vélo puis fit de même. Quelle bonne idée il avait eue de charger leurs VTT au dernier moment dans l’espoir que Bobby et lui partageraient une activité qui les rapprocherait ! L’occasion était trop belle ; il n’allait pas la laisser passer. Le rangement pouvait bien attendre.
— Qu’est-ce que tu fais ? s’enquit Charlotte en le voyant enfourcher sa bicyclette.
— Tu as dit que tu voulais bien avoir de la compagnie.
En d’autres circonstances, il n’aurait jamais osé s’imposer de la sorte. Mais là, il ne pouvait pas laisser passer cette chance de renouer avec son fils. Et qui sait ? Peut-être parviendrait-il à se rapprocher aussi de Charlotte. À lui faire comprendre qu’il n’était plus le jeune homme égoïste et inconséquent qui l’avait humiliée publiquement.
Elle pinça les lèvres et étrécit ses jolis yeux.
— J’ai dit que Bobby pouvait m’accompagner, rétorqua-t-elle.
— C’est vrai, papa. Elle a juste parlé de moi. Et puis, on n’a pas envie que tu viennes avec nous.
Rick se figea. Il avait beau comprendre les raisons pour lesquelles son fils s’en prenait à lui, il n’en était pas moins extrêmement malheureux.
Son regard croisa celui de Charlotte. Un instant, il crut y voir passer une étincelle de sollicitude. Mais, très vite, elle se reprit pour afficher un air impatient.
— Assez traîné, dit-elle. Allons-y.
Elle appuya sur les pédales et descendit l’allée, suivie de près par Bobby.
Elle ne plaisantait pas lorsqu’elle avait affirmé rouler à un bon rythme. Rick était en bonne condition physique mais il lui fallut malgré tout deux bonnes minutes pour les rattraper. Leur vitesse ne leur permettait pas de parler mais rester légèrement en arrière lui convenait : cela lui permettait d’admirer les jolies fesses rebondies de Charlotte qui bougeait au rythme du pédalage.
Après deux kilomètres à cette allure, Bobby commença à faiblir et à ralentir. À la grande surprise de Rick, Charlotte ralentit elle aussi. Pas trop, pour ménager l’ego de Bobby, mais suffisamment pour qu’ils la rejoignent alors qu’elle arrivait sur la plage. Là, elle s’arrêta et se tourna vers le petit garçon.
— Tu es un grand sportif, le félicita-t-elle.
Bobby se rengorgea, le visage rayonnant de fierté.
— Merci. On va pédaler dans le sable ? J’ai jamais fait ça avant.
— Oui.
Le sourire de Bobby s’élargit un peu plus. Rick n’en revenait pas. Sans effort, Charlotte réussissait là où lui échouait depuis des semaines. Elle serait bien capable de le remettre sur les rails mais cela supposait qu’elle accepte de passer du temps avec eux, ce dont il doutait sérieusement.
— Reste loin du rivage, lui dit-elle. C’est une vraie galère de rouler dans le sable mouillé.
Sur ces mots, elle se remit à pédaler comme une forcenée. Rick eut pourtant l’impression qu’elle ne se donnait pas totalement, sans doute par égard pour Bobby. Il en fut extrêmement touché. Le contraste était si grand avec la manière dont Sherry avait abandonné son enfant sans un regard en arrière !
Au bout d’une vingtaine de minutes, Charlotte fit demi-tour et commença à remonter le chemin en sens inverse. Elle roula à vive allure jusqu’à la route puis ralentit pour attendre Bobby.
Le vent portait leurs voix jusqu’à Rick mais il ne pouvait entendre ce qu’ils se disaient. Lorsqu’il les entendit rire, il ressentit une pointe d’envie. Il était jaloux que Charlotte ait réussi à nouer un lien avec son fils quand lui-même n’y parvenait plus. Bobby, sous le charme, avait gratifié Charlotte de plus de sourires en une semaine que son père pendant des mois. Pire, Rick enviait son fils de faire sourire Charlotte.
Lorsqu’ils arrivèrent devant chez eux, ils sautèrent à bas de leur vélo et Charlotte alla rouvrir le portail de son garage.
— C’était super ! s’exclama Bobby en l’aidant à soulever son vélo pour le ranger. Merci de m’avoir laissé venir.
— Je t’en prie, répondit-elle. Et maintenant, file aider ton père à ranger avant que le camion de déménagement arrive. À bientôt.
Lorsque Bobby poussa un profond soupir, Rick attendit les râlements de rigueur. Mais non. Il hocha sagement la tête et sourit à Charlotte d’un air béat.
— À bientôt.
Rick lui lança les clés.
— Rentre à la maison. J’arrive dans une minute. Je dois parler à Charlotte.
— Nous n’avons rien à nous dire, rétorqua-t-elle dès qu’ils furent seuls.
— Je voulais seulement te remercier de nous avoir laissés t’accompagner.
— Ce n’était pas Bobby, le problème.
Il encaissa le coup sans broncher.
— J’ai compris. Merci quand même. Tu as rendu Bobby heureux pour la journée.
Sans dire un mot, elle lui tourna le dos et entra dans son garage, refermant la porte derrière elle.
Piqué au vif, il plaqua un sourire sur ses lèvres et alla rejoindre son fils.
* * *
Assise dans son patio, Charlotte fixait le fond de sa tasse, rongée par un mélange de remords et de culpabilité. Elle avait beau essayer de chasser de son esprit le visage meurtri de Rick lorsqu’elle lui avait lancé à la figure que sa présence était importune, elle n’y parvenait pas.
Le pauvre n’avait rien dû comprendre. Elle avait accepté qu’il se joigne à eux et, en un clin d’œil, elle était redevenue la personne horrible qu’elle ne supportait plus d’être.
Elle soupira mais la culpabilité était toujours là, tapie au fond d’elle-même. Maintenant, c’était elle qui devait des excuses à Rick et elle n’attendrait pas douze ans pour le faire.
Le vrombissement du moteur d’un camion qui arrivait dans l’allée la tira des pensées profondes dans lesquelles elle était plongée. Un crissement de freins se fit entendre, suivi d’un claquement de portières. Les déménageurs venaient d’arriver.
Elle arriva sur le perron au moment où Rick sortait de chez lui pour les accueillir. Un moment plus tard, ils s’affairaient dans un joyeux brouhaha. Un brouhaha organisé, certes, mais un brouhaha tout de même.
Aussitôt qu’il la vit, Bobby se précipita vers elle. Il semblait la prendre pour sa meilleure amie. Mais oui, Bobby comptait désormais parmi ses rares amis. Elle fronça les sourcils, se forçant à regarder la réalité en face. Bobby était son seul ami.
— Je peux rester avec toi ?
— Tu ne préfères pas indiquer aux déménageurs où tu veux qu’ils rangent tes affaires ?
— Ce n’est pas la peine, c’est papa qui décide de tout. Par exemple, moi je voudrais avoir mon lit au milieu de la chambre, mais papa voudra jamais. Il voudra qu’il soit contre le mur.
Ses yeux brillaient d’une colère contenue.
— Tu tiens vraiment à ce qu’il soit au milieu ?
— Oui. Pas toi ?
— Non. Parce que, s’il est contre le mur, ce sera plus facile de planquer des trucs dessous quand ton père te demandera de ranger un peu.
À son large sourire, elle comprit que l’idée semblait le séduire.
— C’est vrai, je ne pensais pas à ça. Et ma commode ? Où je pourrais la mettre ?
— Je ne sais pas. Cela dépend de la configuration de ta chambre. Tu vois ce que je veux dire ? De l’endroit où se trouvent la porte et les fenêtres, par exemple.
Il se frotta le nez avec son pouce, visiblement pensif.
— Ça veut dire que chaque chose doit être à sa place ?
— Pas nécessairement. Tu peux placer tes meubles où tu le souhaites mais il faut que ce soit le plus pratique possible.
— Maman faisait toujours ça.
— Vraiment ?
— Oui. Elle achetait tout le temps plein de choses, des oreillers, des lampes mais surtout des habits. Papa n’arrêtait pas de lui dire d’arrêter de dépenser de l’argent mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Alors elle cachait tout et, après, elle lui faisait croire que c’était vieux.
Manifestement, elle avait touché un point sensible. Mieux valait changer de sujet.
— Eh bien, la prochaine fois que tu lui parleras, tu lui demanderas conseil.
Elle vit aussitôt les épaules du petit garçon s’affaisser et son dos s’arrondir.
— Je ne peux pas lui parler. Elle est partie et elle est jamais revenue.
Bien malgré elle, Charlotte sentit son cœur se serrer d’émotion.
— Quand est-elle partie ?
— Il y a longtemps. Elle veut plus être ma maman.
— Eh bien, elle est folle. Tu peux me croire, parce que tu es un merveilleux petit garçon.
Il lui lança un regard surpris puis essuya du bras ses yeux humides de larmes. Encore prisonnière de tant d’années passées à cacher ses émotions, Charlotte se sentait incapable d’esquisser le moindre geste pour le réconforter. Lorsqu’on avait un cœur de pierre, on ne se laissait pas aller à pleurer, n’est-ce pas ?
— Comment ça se fait que tu ne travailles pas ? s’enquit soudain Bobby avec la spontanéité propre aux enfants de cet âge.
Il avait partagé sa peine avec elle, elle lui devait bien d’être franche avec lui.
— Je travaillais pour mon père, expliqua-t-elle. J’ai toujours fait tout ce qu’il voulait. Et pas qu’au travail. Tout le temps. Et la semaine dernière, le jour où vous êtes arrivés ici, il a donné à quelqu’un d’autre le poste que je voulais depuis longtemps. Alors je suis partie.
— Waouh… Tu as pleuré et tu as jeté tes affaires partout ?
Cette image d’une femme hystérique, si éloignée d’elle, la fit sourire.
— Non. Je me suis simplement levée et j’ai quitté la salle de réunion.
— Pourquoi il a donné ce travail à quelqu’un d’autre ? Parce que tu es une fille ?
Était-ce pour cela ? Peut-être. Elle ne connaîtrait probablement jamais la vraie raison.
— En fait, je crois que c’est parce qu’il ne m’aime pas.
Dans un geste spontané, Bobby lui prit la main.
— Alors il est fou, lui aussi, rétorqua-t-il avec détermination.
Le cœur de Charlotte fit un petit bond dans sa poitrine. Bobby venait de lui révéler ce qu’elle se refusait à admettre depuis de trop longues années : elle méritait qu’on l’aime.
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