Au cœur du désir - La reconquête d’un amour
Chapitre 9
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Rick acheva de consigner par écrit les renseignements relatifs à son dernier patient puis les rangea dans un dossier. Jugeant que deux précautions valaient mieux qu’une, il avait pris cette habitude d’archiver les données dans son ordinateur, bien sûr, mais également dans des dossiers cartonnés.
À la réception, Marla s’apprêtait à partir.
— Je viens de prendre un nouveau rendez-vous pour vendredi, annonça-t-elle, tout sourire. Ce qui fait que vous êtes complet pour toute la semaine.
— Être le seul médecin du coin aide, assurément. Pour l’heure, les gens me testent. Nous verrons bien lorsqu’ils seront vraiment malades.
— Si j’étais vous, je ne me ferais aucun souci. Je n’ai eu que de bons retours. Croyez-moi, vous aurez toute la population de Sweet Briar dans ce cabinet en un rien de temps.
— Je l’espère. Cela me conforterait dans l’idée que j’ai fait le bon choix en venant m’installer ici.
En guise de réponse, Marla passa la sangle de son sac fourre-tout sur son épaule et prit les clés de sa voiture à la main.
— Passez un bon week-end, dit-elle. À lundi.
— Merci. Bon week-end à vous aussi.
Rick verrouilla la porte derrière lui et prit sans attendre le chemin du foyer culturel pour y récupérer son fils. Il aimait les soirées passées avec lui, à dîner en tête à tête puis à jouer à des jeux amusants. Bobby semblait retrouver un peu de sa joie de vivre, ici. Mais Rick savait qu’il lui faudrait encore un peu de temps avant de renouer une relation normale avec lui.
Suivi de près par un garçon de son âge, Bobby arriva en courant à la réception où Rick avait pris l’habitude de venir l’attendre.
— Papa, c’est Nathaniel.
— Salut, Nathaniel. Ravi de te rencontrer.
— Vous allez guérir ma maman, docteur Tyler ?
— Est-elle venue me voir au cabinet ?
— Pas encore. Elle va à l’hôpital de Durham. Mais maintenant que vous êtes là, elle n’aura plus à aller si loin.
— Tu peux dire à ta maman qu’elle sera la bienvenue dans mon cabinet ; mais tu sais, peut-être qu’elle préfère se faire soigner là-bas.
— Ils sont trop nuls. Ils n’arrivent pas à la faire aller mieux.
Ne sachant trop quoi répondre à cela, Rick prit le parti de vaguement hocher la tête.
— Ah, voilà oncle Paul, dit Nathaniel alors qu’entrait un homme que Rick n’avait jamais vu auparavant. Oncle Paul, c’est mon copain Bobby. Et lui, c’est son papa. Il est docteur.
L’homme tendit la main à Rick.
— Enchanté.
— Il va guérir maman, ajouta Nathaniel.
— J’ai seulement dit que je l’accueillerais volontiers au cabinet si elle le souhaite, s’empressa de corriger Rick.
— Tu veux bien aller chercher tes sœurs ? lança Paul à Nathaniel.
— Je vais avec lui, annonça Bobby.
Sans plus attendre, les deux garçons détalèrent aussi vite qu’ils étaient arrivés.
— Je suis désolé, dit Paul.
— Il n’y a pas de mal. Bobby m’avait déjà expliqué que la maman de Nathaniel était malade.
— Elle souffre d’un cancer.
— Je ne voudrais pas me montrer intrusif et discuter de son état de santé avec vous.
— Vous n’êtes pas intrusif. Pour être franc, la plupart du temps, je ne comprends pas grand-chose au jargon médical. Sans compter que je suis très inquiet.
— Je comprends. Je serais comme vous si ma sœur avait un cancer.
— En fait, c’est ma belle-sœur. Mon demi-frère l’a quittée il y a des années et je suis sa seule famille. Elle a repris contact avec moi lorsqu’elle a commencé à être trop faible pour s’occuper seule des enfants.
Touché par le sort de cette famille, Rick lui tendit une de ses cartes de visite.
— Tenez. N’hésitez pas à m’appeler si des questions vous viennent à l’esprit. Je suis médecin généraliste mais je pourrais vous mettre en relation avec des spécialistes, prêts à vous venir en aide.
— Merci. C’est très aimable à vous.
Juste à ce moment-là, Bobby et Nathaniel revinrent avec deux fillettes, qui brandissaient chacune avec fierté une sculpture en argile — l’une représentant un papillon jaune à pois roses et l’autre un oiseau bleu à la gorge rouge.
— Regarde ce qu’on a fait, oncle Paul ! dit la plus grande des deux.
— C’est très beau, les félicita Paul.
— C’est pour maman.
— Elle va les adorer, j’en suis sûr.
— Mme Knight a fait des supports pour qu’on puisse les mettre dessus. C’est Nathaniel qui les a.
Le garçonnet brandit alors deux petits blocs en bois sur chacun desquels se trouvait une plaque en cuivre gravée.
— C’est très gentil à elle. Mais maintenant, il faut que nous y allions, les enfants.
— Est-ce que Nathaniel peut venir à la maison, demain ? s’enquit Bobby.
— Bien sûr, répondit Rick.
— Super !
— Et nous ? demanda l’une des fillettes. On aimerait bien s’amuser avec vous.
— Je croyais que vous étiez invitées à l’anniversaire d’Amy, remarqua Paul.
— Ah oui, c’est vrai. Une autre fois, alors.
Rick regarda Paul s’éloigner, les trois petits sur les talons. Cet homme avait une lourde charge sur les épaules mais il avait l’air de bien s’en sortir.
— Attends-moi là un instant, Bobby. J’ai quelqu’un à voir avant de partir.
— D’accord.
Rick se rendit alors dans la salle d’arts plastiques où Joseph Whitfield, le jeune homme qu’il avait embauché pour l’aider à repeindre le cabinet, s’affairait à nettoyer une longue table rectangulaire maculée de peinture. Une femme, assise de dos à un bureau, découpait des bandes de papier qu’elle stockait dans un panier.
— Bonsoir, docteur, dit Joseph aussitôt qu’il vit Rick. Vous cherchez Bobby ?
— Non. En fait, je cherche Mme Knight.
— C’est moi, dit la femme en se retournant.
Un mélange de surprise et de colère passa sur son visage lorsqu’elle le reconnut.
— Rick, murmura-t-elle.
Il laissa échapper un profond soupir. Savoir qu’il serait mal reçu ne lui rendait pas les choses plus faciles pour autant.
Sentant probablement la tension qui régnait entre eux, Joseph lâcha aussitôt son chiffon et vint se placer près de Carmen, affichant clairement de quel côté il se situait.
— Je me suis installé à Sweet Briar il y a peu et j’ai eu envie de passer te saluer, commença prudemment Rick.
— Vraiment ? Après ce que tu as fait, tu ne manques pas de toupet de revenir ici.
Ne sachant trop quoi répondre, il resta immobile, l’air un peu gauche. Mais lorsqu’il vit Carmen se lever et s’avancer vers lui, il ne put réprimer le sourire de contentement qui lui montait aux lèvres.
— Tu es enceinte ? Charlotte ne me l’a pas dit.
— Tu as parlé à Charlotte ?
— Bien sûr. Plusieurs fois, même. Nous sommes voisins. C’est elle qui m’a parlé de ce centre et qui m’a appris que tu travaillais ici. D’ailleurs, je tiens à te dire que tes fresques sont superbes.
— Elle t’a parlé de moi ? Vraiment ?
— Oui. Elle est très fière de toi et du travail que tu as accompli. Selon elle, tu es une grande artiste.
Les yeux de Carmen se remplirent soudain de larmes.
— Elle t’a dit ça ? demanda-t-elle d’une voix étranglée d’émotion.
— Oui. Mais je ne comprends pas : cela a l’air de te bouleverser.
Carmen éclata d’un petit rire cynique qui sembla inquiéter Joseph.
— Vous voulez que j’appelle votre mari ? s’enquit-il en dégainant aussitôt son téléphone portable de la poche de son jean.
— Non, ce n’est pas la peine, Joseph. Merci. Tu peux retourner à ton travail.
Le jeune homme obéit docilement, non sans avoir d’abord lancé à Rick un regard qui se voulait menaçant.
— Pourquoi es-tu si surprise que Charlotte m’ait parlé de toi ? insista ce dernier.
— Parce qu’elle ne m’adresse plus la parole depuis des années.
— Comment cela ?
Il n’arrivait pas à croire que Charlotte ait pu changer au point de tourner le dos à sa propre sœur. Puis des images lui revinrent en mémoire. Il revit son visage se rembrunir alors qu’il évoquait certains membres de sa famille. Le fait que Carmen ne soit pas venue la soutenir lorsqu’elle avait claqué la porte de la société familiale était sans doute significatif d’une brouille entre elles.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ? s’entendit-il demander.
— Ce que je lui ai fait ?
Carmen referma aussitôt la bouche pour se mettre à le scruter.
— Attends un peu… Qu’y a-t-il entre Charlotte et toi ?
— Rien.
— Je ne te crois pas.
— Laisse tomber, Carmen. Tu veux bien ?
Il marqua une courte pause avant d’ajouter :
— Pourquoi ne l’appellerais-tu pas ?
— Je l’ai déjà fait. À plusieurs reprises. Elle ne m’a jamais rappelée. J’estime que, maintenant, c’est à elle de faire le premier pas.
— Si elle le faisait, tu lui parlerais ?
— En quoi tout cela te regarde-t-il ? Dois-je te rappeler que tu l’as plaquée le jour de votre mariage ?
— Sans blague ? ne put s’empêcher de commenter Joseph en affichant un air de profond dégoût.
Rick aurait voulu s’enfoncer sous terre pour échapper au regard sans pitié que l’adolescent rivait sur lui. Il se sentait honteux comme jamais.
— C’est à cause de toi si Charlotte a tellement changé. Après la rupture, elle est devenue aussi dure et mauvaise que notre père.
— Elle m’a pardonné, se défendit-il maladroitement.
— Je suis très contente pour toi, ironisa Carmen.
Tout était dit. Il n’avait plus rien à faire ici.
— Félicitations pour ta grossesse, murmura-t-il avant de quitter la salle.
Tandis qu’il quittait le centre avec Bobby, les mots de Carmen se mirent à tourner en boucle dans sa tête. Il était responsable du changement de caractère de Charlotte. C’était à cause de lui qu’elle avait tourné le dos à sa famille. C’était aussi sans doute à cause de lui qu’elle n’avait pas d’amis et vivait dans une grande solitude affective.
Il allait devoir mettre les bouchées doubles pour réparer les dégâts qu’il avait causés.
* * *
La sonnerie de l’entrée venait rythmer les fins d’après-midi de Charlotte. Chaque jour, Bobby passait la voir pour lui raconter le déroulement de sa journée. Chaque jour, Rick trouvait une bonne raison d’accompagner son fils.
Elle avait fini par instaurer une sorte de rituel selon lequel ils se rassemblaient tous les trois autour d’un verre de lait et de cookies au chocolat.
Mais ce soir, elle était inquiète. Ils étaient en retard. Allaient-ils rater leur rendez-vous quotidien ? Cette question en amena d’autres : depuis quand Rick et Bobby étaient-ils devenus si importants à ses yeux ? Comment le père et le fils s’étaient-ils débrouillés pour se frayer un chemin dans son cœur ?
La sonnette retentit, mettant fin à ses inquiétudes. Elle poussa un soupir de soulagement puis se rua vers la porte, le cœur battant.
— Surprise ! cria Bobby en brandissant devant elle le bouquet de roses qu’il tenait caché derrière son dos.
— Elles sont magnifiques. Merci.
— Tu ne t’y attendais pas, hein ?
— Pas du tout.
— C’est papa qui a eu l’idée. Il dit que les femmes, elles aiment qu’on leur offre des fleurs.
Charlotte porta le bouquet à ses narines pour en sentir le parfum subtil. Ce geste à la fois simple et touchant la remplit d’un bonheur immense.
— Que fête-t-on ? s’enquit-elle, un sourire aux lèvres.
— Rien, répondit Rick. Pourquoi devrait-il y avoir une raison ?
— Parce que, la plupart du temps, on offre un bouquet de fleurs pour une occasion spéciale.
— Si tu y tiens vraiment, alors disons que c’est parce que tu es notre voisine préférée, déclara-t-il avec un sourire espiègle.
Elle fut sensible à ces mots, même si elle savait que, justement, il ne s’agissait que de mots. En lui offrant ce bouquet, Rick avait voulu se montrer agréable. Il n’y avait pas là de quoi se faire des illusions.
— Entrez. Je vais les mettre dans l’eau.
Tandis qu’elle cherchait un vase, Bobby allait prendre un paquet de cookies dans un placard puis le lait dans le réfrigérateur. Il ne vivait pas dans cette maison mais on aurait pu le croire tant il y avait ses habitudes.
— Tu sais quoi ? demanda-t-il, la bouche pleine.
— Tu as une petite amie.
Il leva les yeux au ciel.
— Tu sais bien que j’aime que toi.
— Alors je ne vois pas.
— Nathaniel va venir demain. C’est super ! On va pouvoir jouer à des jeux vidéo toute la journée.
— Toute la journée ?
— Oui. Tu viendras jouer avec nous ?
— C’est gentil mais j’ai une foule de choses à faire alors je ne sais pas encore.
La vérité, c’était qu’elle craignait d’avoir à payer un jour ou l’autre cette relation privilégiée qu’elle entretenait avec les Tyler.
— J’ai prévu des hot-dogs et des hamburgers, intervint Rick, dans le but évident de la faire craquer.
Malgré les reproches perpétuels de son père, elle n’avait pas réussi à initier son palais au plaisir de mets plus délicats. Sa préférence allait à des plats caloriques, raison pour laquelle elle enfourchait son vélo à la moindre occasion.
Pourtant, elle eut envie de taquiner Rick ; de ne pas se montrer trop prévisible, pour une fois.
— Je crois que je préférerais un filet mignon en sauce, annonça-t-elle d’un ton faussement connaisseur.
Sa tentative échoua. Elle ne récolta que des rires amusés.
— Alors ce sera un burger, décida Rick.
— Moi aussi ! Moi aussi ! s’exclama Bobby. Avec plein de fromage et d’oignons frits et puis je prendrai aussi un hot-dog.
— Marché conclu.
— Je peux aller regarder la télé ? s’enquit le petit garçon en s’essuyant la bouche sur le revers de sa manche.
— Bien sûr. Mais va mettre ton verre dans le lave-vaisselle, d’abord.
Il obéit docilement avant de foncer vers le salon. Cet enfant ne se déplaçait qu’en courant, avait-elle remarqué, au point que si elle le surprenait un jour à marcher normalement, elle soupçonnerait chez lui une forte fièvre. Heureusement, son père était médecin.
Mais qu’allait-elle chercher là ? se reprit-elle intérieurement.
Décidément, les choses lui échappaient presque malgré elle.
Si elle voulait garder un tant soit peu le contrôle de la situation, il ne lui restait qu’à pousser gentiment Rick vers la sortie, sans quoi elle serait bien capable d’oublier à quel point elle avait souffert par sa faute.
Car c’était bien là que le bât blessait. Elle commençait à oublier la souffrance qu’il lui avait infligée. Depuis qu’elle lui avait vraiment pardonné, la souffrance avait commencé à s’estomper.
Oh ! elle aurait toujours en mémoire l’image d’elle, seule à l’église dans sa belle robe de mariée. Cela, elle ne pourrait jamais l’oublier totalement. Mais lorsqu’elle y pensait, la tristesse était moins vive.
— J’espère que tu pourras te libérer demain, dit-il en se levant. Bobby sera très déçu si tu ne viens pas.
— Seulement Bobby ?
Les mots étaient sortis de sa bouche sans qu’elle puisse les retenir. Et maintenant, ils planaient entre eux alors qu’un silence embarrassé s’était installé.
— Non. Moi aussi, je serais déçu, finit-il par dire.
Le cœur de Charlotte se mit à battre plus fort dans sa poitrine. Elle avait besoin d’un peu plus de temps pour savoir si se rapprocher encore de Rick, donner à leur relation une autre tournure, ne serait pas une erreur colossale.
— À demain, alors, se contenta-t-elle de dire.
— À demain.
Elle ignorait si cette réponse représentait pour elle une menace ou une promesse.
Ce qu’elle savait, en revanche, c’était qu’elle venait de franchir un pas supplémentaire vers un avenir incertain.
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