Au cœur du désir - La reconquête d’un amour

Jules Bennett · Chapitre 22 sur 38

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Au cœur du désir - La reconquête d’un amour

Chapitre 3

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L’estomac de Charlotte se mit à gargouiller tandis qu’elle refermait la porte du placard qu’elle venait de réorganiser. En deux jours, elle avait nettoyé sa maison de fond en comble, traquant la poussière jusque dans ses moindres recoins.

Du plat de la main, elle essuya son front humide de transpiration.

Peut-être devrait-elle se lancer dans des travaux de rénovation ? Un de ses plaisirs secrets était de regarder des émissions de décoration à la télévision. Elle ne se faisait pas d’illusions, ses talents de bricoleuse étaient limités. Mais elle se sentait capable de changer la crédence de sa cuisine, par exemple.

Pour l’heure, son estomac la rappelait à l’ordre : il était temps d’aller dîner. Depuis quelques jours, elle se nourrissait mal et peu. Nul besoin de consulter pour connaître l’origine de cette perte d’appétit : son rêve de diriger un jour la Shields Manufacturing avait fait long feu. Ce poste ne représentait pas seulement l’aboutissement d’une carrière. Il aurait été la preuve que son père l’aimait et qu’elle n’avait aucun regret à avoir pour tous les sacrifices qu’elle avait consentis.

Mais il avait donné ce poste à quelqu’un d’autre.

Il ne l’avait pas appelée pour lui donner la moindre explication, ni ne lui avait demandé de réintégrer l’entreprise. Il n’avait même pas demandé à son assistante de lui passer un coup de fil pour prendre de ses nouvelles. C’était un peu comme si, à ses yeux, elle n’existait plus.

Rien d’étonnant à cela. Il avait tourné le dos à Carmen tout aussi facilement. Alors âgée de dix-huit ans, sa sœur avait eu un grave accident de voiture dans lequel l’un des passagers avait perdu la vie. Pourtant, ce n’était pas Carmen qui conduisait et elle n’avait pas bu.

Au lieu de lui tendre la main, leur père l’avait chassée de la maison pour ne plus jamais se préoccuper d’elle. À sa grande honte, poussée par le besoin irrépressible de plaire, Charlotte avait agi de même. Elle avait rejeté sa sœur. Et lorsque Carmen était revenue vivre en ville, deux ans plus tôt, et qu’elle avait cherché à la contacter, elle n’avait pas donné suite.

Comme elle le regrettait aujourd’hui !

Pour couronner le tout, voilà que Rick Tyler était son voisin le plus proche. Elle avait réussi à l’éviter mais elle n’était que trop consciente de sa présence à côté d’elle. Heureusement, il n’avait pas cherché à la revoir. D’accord, il lui avait présenté des excuses ; et alors ? Ce n’étaient que des mots. Des paroles vides de sens qui ne changeaient rien à ce qu’il s’était passé.

Assez pensé à Rick ! décida-t-elle en ouvrant son réfrigérateur. Mais rien ne lui faisait envie. Après les mauvais jours qu’elle venait de passer, elle méritait mieux qu’un plat industriel sans odeur ni saveur.

Elle abaissa les yeux sur sa tenue. On lui avait appris dès sa naissance qu’elle avait un rang à tenir et que l’habit faisait le moine. Il était donc hors de question pour elle de sortir dîner en ville en jean et T-shirt. Elle avait beau ne plus travailler pour son père, il y avait des habitudes qui ne se perdaient pas.

Elle alla donc se rafraîchir puis passa un chemisier bleu lavande et un pantalon mauve. Ensuite, elle se peigna soigneusement et retint ses cheveux en arrière à l’aide d’un bandeau afin de dégager son visage. Une touche de rouge à lèvres et elle fut prête à partir.

Le trajet pour se rendre jusque chez Mabel’s lui prit quelques minutes à peine. Le soleil commençait à décliner et une légère brise apportait par vagues successives le parfum délicieux des fleurs qui bordaient la rue. Charlotte se sentit soudain plus légère.

Elle prit le livre qu’elle avait posé sur le siège passager et se dirigea vers le diner d’un pas décidé. Elle sourit à plusieurs personnes qu’elle croisa sur son chemin mais aucune d’elles ne lui rendit son sourire. Si cette attitude la blessait, elle la comprenait néanmoins. C’était elle qui avait commencé. Elle avait traité les habitants de Sweet Briar — de même que les employés de la Shields Manufacturing — comme quantité négligeable. Elle s’était montrée arrogante, prétentieuse, parfois même grossière. Elle ne récoltait que ce qu’elle méritait.

D’ailleurs, les gens ignoraient ce qu’elle traversait depuis plusieurs jours et à quel point elle avait besoin qu’on lui sourie. Ou peut-être savaient-ils. Les nouvelles allaient vite dans les petites villes. À l’heure qu’il était, personne ne devait ignorer que son père avait confié à un étranger le poste dont elle rêvait, ni que l’homme qui l’avait quittée le jour de son mariage était de retour.

Elle hésita à poursuivre son chemin mais finit par décider qu’elle ne se cacherait pas comme une criminelle.

Elle accéléra le pas et lorsqu’elle poussa la porte de chez Mabel’s… elle tomba nez à nez avec Rick et son fils.

— Bonsoir, Charlotte, la salua prudemment Rick.

— Bonsoir, répondit-elle le visage fermé.

Si elle ne faisait rien pour encourager la discussion, il la laisserait tranquille, non ?

— Bobby, dis bonjour.

— Bonjour, répéta le petit garçon de manière mécanique.

Charlotte décela dans son regard une tristesse qu’elle connaissait bien pour la voir chaque jour traverser ses propres yeux lorsqu’elle se regardait dans un miroir.

— Bonjour, Bobby, dit-elle d’un ton plus enjoué.

Après tout, elle n’avait rien contre lui.

Elle regardait autour d’elle, cherchant une banquette libre, lorsqu’une serveuse vint trouver Rick.

— Votre table est prête, monsieur.

— Veux-tu te joindre à nous ? lui proposa-t-il. À moins que tu n’attendes quelqu’un.

Il lui adressa un sourire qui, en dépit du fait qu’il était le dernier homme au monde avec qui elle avait envie de passer du temps, fit accélérer les battements de son cœur. Se rappeler l’humiliation qu’il lui avait fait subir ne changeait rien au fait qu’elle avait toujours été très fortement attirée par lui.

— Je préfère rester seule.

Semblant ne pas l’avoir entendue, il se tourna vers l’hôtesse pour lui demander :

— Quand la prochaine table sera-t-elle libre ?

— Dans vingt-cinq minutes.

— Ça m’est égal d’attendre, rétorqua-t-elle. Je n’ai pas si faim.

C’est alors qu’un gargouillis retentissant se fit entendre, contredisant de manière évidente ce qu’elle venait d’affirmer.

Le sourire de Rick s’évanouit pour disparaître tout à fait.

— Excuse-moi, Charlotte. Je ne voulais pas t’importuner. Je sais bien que toutes les excuses au monde n’effaceront pas ta tristesse.

Les mots de Rick pénétrèrent lentement son esprit. Que croyait-il ? Qu’elle en était toujours au même point, douze ans après qu’il l’avait abandonnée au pied de l’autel ? Qu’il avait brisé à jamais son pauvre petit cœur ? Qu’elle ne pouvait pas se retrouver en sa présence sans être au bord des larmes ? Pour qui la prenait-elle ? Elle allait se charger de lui montrer que Charlotte Shields n’était pas la petite chose fragile qu’il pensait.

— J’ai changé d’avis, dit-elle assez fort pour qu’il s’arrête net. Finalement, je préfère ne pas attendre.

— J’en suis ravi, rétorqua-t-il en se retournant vers elle.

Ensemble, ils suivirent l’hôtesse qui, après les avoir conduits à leur table, leur présenta la carte.

— Votre serveur ne va pas tarder à venir prendre vos commandes. Bon appétit.

Rick laissa Bobby se glisser le premier sur la banquette puis il laissa passer Charlotte et s’assit en dernier. Elle réprima un soupir exaspéré. Le banc n’était certes pas très grand, mais était-ce une raison pour qu’il vienne se coller contre elle, si près qu’elle pouvait respirer les effluves enivrants de son eau de toilette ?

— Pouvez-vous revenir dans une minute ? demanda Rick à la serveuse lorsque celle-ci arriva, son carnet de commandes à la main.

— Bien sûr.

Il attendit qu’elle se fût éloignée pour dire :

— Nous sommes très contents que tu sois là, n’est-ce pas, Bobby ?

— Oui, répondit celui-ci sans daigner lever les yeux de sa carte.

Rick lui prit le menu des mains et le posa sur la table.

— Ne sois pas grossier, je te prie.

— J’avais pris un livre pour pouvoir lire tranquillement en mangeant, expliqua Charlotte, en regardant Bobby droit dans les yeux. C’est ton père qui a insisté pour que je m’assoie à votre table.

— Moi aussi, il m’a traîné ici. Je voulais aller au McDo.

— Pas de chance. Il n’y en a pas à des centaines de kilomètres à la ronde. Mais, tu verras, ce n’est pas mal ici. Je vais prendre un double burger avec un super cornet de frites. Et puis des beignets d’oignons frits, aussi. Et, pour que les choses soient claires, je ne partage pas. Alors réfléchis bien avant de choisir.

Bobby écarquilla les yeux, semblant ne pas croire à ce qu’il venait d’entendre.

— Tu veux dire que tu ne vas pas prendre une salade ?

— Je déteste les légumes et surtout la salade. J’ai arrêté d’en manger l’année dernière, le jour du Carême, et je m’en passe très bien. Le ketchup remplace très bien les tomates, si tu veux mon avis.

Une lueur d’admiration passa dans le regard de l’enfant.

— Je veux comme toi.

Rick la fixa d’un air sceptique. Tant pis ! Elle n’était pas responsable du régime alimentaire de son fils. S’il voulait qu’il mange des légumes, c’était une bataille qu’il était seul à devoir livrer.

— Tu plaisantes, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

Elle avait vécu pendant des années le chagrin et l’humiliation chevillés au corps. Combien de temps avait-elle subi les chuchotements affligés — ou pas — des personnes qu’elle croisait sur son chemin ? Il lui avait fallu du temps pour se fermer à toute émotion et tenir les gens à distance. Des excuses, aussi sincères soient-elles, ne pouvaient pas racheter le temps perdu.

— Non. La seule chose verte que je mange, ce sont les glaces à la pistache.

Visiblement impressionné, Bobby acquiesça, l’air de dire qu’il comprenait parfaitement et qu’il la soutenait.

Elle jubilait intérieurement. Il y avait quelque chose de libératoire à s’affranchir des standards de vie imposés par son père.

Elle passa sa commande, s’en tenant à ce qu’elle avait dit, imitée de près par Bobby.

— La même chose, dit Rick. Mais vous ajouterez deux salades en accompagnement.

— J’espère qu’elles sont pour toi parce que j’arrête de manger des légumes, moi aussi, décréta Bobby. C’est quand le jour du Carême ?

— Tu n’as pas de chance, c’est déjà passé.

— Sans compter que nous ne sommes pas catholiques, précisa Rick.

— Moi non plus, dit-elle.

— Charlotte, tu ne m’aides pas vraiment, là.

Elle ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire amusé.

Lorsque la serveuse arriva avec leurs commandes, elle ajouta de la moutarde et du ketchup à son burger puis mordit dedans à belles dents. C’était délicieux, vraiment. Elle aurait à le payer demain, lorsqu’elle pédalerait comme une forcenée sur son vélo mais, pour l’heure, elle ne voulait pas y penser. C’était trop bon.

— La ville a bien changé depuis la dernière fois où j’y suis venu, déclara Rick.

— Qu’est-ce que tu t’imaginais ? Que tout serait pareil, comme figé dans le temps, douze ans après ?

— Non, bien sûr. C’est juste qu’elle semble avoir pris de l’ampleur. Le centre-ville est plus animé, il y a plus de commerces. Et j’ai remarqué, en venant, qu’il y avait beaucoup de constructions en cours de réalisation.

Elle haussa les épaules, dans un geste qu’elle ne s’était jamais autorisé par le passé. De la même façon, elle plongea une de ses frites dans le ketchup avant de rétorquer :

— Depuis ton départ, la population a augmenté de plus de deux cents habitants. De nouveaux quartiers ont vu le jour de l’autre côté du lac. Et puis, c’est vrai que les touristes sont plus nombreux à Sweet Briar, aujourd’hui. Mais, au fait, qu’est-ce qui t’a ramené ici ?

— Le travail. Je vais ouvrir un cabinet médical.

— Tu es médecin ? demanda-t-elle d’un ton sceptique. Je croyais que tu étais parti dans le New Jersey pour reprendre l’affaire de ton père.

— C’était ce que lui souhaitait, pas moi. J’ai toujours voulu devenir médecin. J’ai donc dû faire mes preuves pour être enfin entendu.

— Contente que ça ait marché pour toi, rétorqua-t-elle avec sarcasme.

— Charlotte, je te l’ai dit et je te le redirai jusqu’à ce que tu veuilles bien me croire : je suis vraiment désolé.

— Je te crois. Tu peux arrêter de t’excuser sans arrêt. Sache simplement que j’aurais préféré que tu t’excuses il y a douze ans parce que, sincèrement, aujourd’hui, je m’en fiche. D’accord ?

— Je veux bien mon dessert, les interrompit Bobby.

— Mange d’abord ta salade.

Du regard, Bobby chercha le soutien de Charlotte. Malheureusement pour lui, elle se tamponna les lèvres avec sa serviette, la reposa sur la table puis laissa des billets à côté de son assiette.

— Désolée, Bobby, finit-elle par dire. Il va falloir que tu te débrouilles tout seul. Je dois partir.

Rick lui tendit son argent.

— C’est pour moi.

— Merci, mais non.

— Comme tu l’as souligné tout à l’heure, c’est moi qui ai insisté pour que tu te joignes à nous. Alors, je te le demande comme une faveur, laisse-moi le plaisir de t’inviter.

Elle hésita un instant.

— Très bien.

Elle se leva, incitant Rick à faire de même pour la laisser passer.

— À un de ces jours, Bobby.

Le visage de l’enfant se fendit d’un large sourire.

— Au revoir, Charlotte.

Elle sortit du restaurant sans un regard en arrière mais le cerveau en ébullition.

Quelle serait sa vie aujourd’hui si Rick ne l’avait pas quittée de la pire des façons ? Et si cet enfant était le leur plutôt que le sien ?

Serait-elle plus heureuse ?

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