Briar Université T3 The play
15 - Demi
15
Demi
Il remontait sa braguette.
Les paroles d’Hunter passent en boucle dans ma tête tandis que je rentre chez moi. Mes colocs sont en train de regarder un film d’horreur dans le noir et je vois des bols de pop-corn éparpillés çà et là. Je ne les rejoins pas, car je ne suis absolument pas d’humeur.
Je fonce dans la cuisine et ouvre le frigo. J’ai besoin de grignoter. Tout de suite. Quand je suis stressée, je mange. C’est une mauvaise habitude dont il faudrait que je me débarrasse, parce que mon métabolisme d’enfer ne va pas durer toute ma vie, mais ma mère à plus de quarante ans et elle peut encore manger ce qu’elle veut quand elle veut, donc j’ai bon espoir. Je saisis un morceau de cheddar et le découpe en cubes avec plus de force qu’il n’en faut.
Je me fiche de ce que dit Hunter. Nico n’a pas pu me tromper. Il est bien sorti samedi soir avec ses amis. Et peut-être qu’ils ont fini à une fête de fraternité. Mais ça ne veut pas dire qu’il a fait quoi que ce soit de louche. Pour autant qu’il sache, Hunter a peut-être vu Nico avec Pippa – il me semble qu’elle était à cette soirée, elle aussi.
Je pose mon couteau et me dépêche d’écrire à mon amie.
MOI : Salut, t’étais à la soirée Alpha Delta, samedi ?
J’attends sa réponse en mettant les cubes de fromage dans une assiette, puis je fouille les placards à la recherche d’une boîte de crackers, que j’empile sur l’assiette.
Quand mon téléphone vibre, je me jette dessus.
PIPPA : Ouais, pourquoi ?
MOI : T’as vu Nico ?
ELLE : Non. Il y était ?
MOI : Peut-être. Quelqu’un dit qu’il l’a vu. ELLE : Hmmm. Ben, je suis partie tôt, vers 23h. Tu sais vers quelle heure il est arrivé ? MOI : Aucune idée. Donc, on est d’accord, tu ne l’as pas vu à la fête ? ELLE : Non.
Je me mords la lèvre. Bon, il n’était pas avec Pippa. Mais ça ne veut rien dire pour autant.
PIPPA : Qu’est-ce qui se passe, D ?
MOI : Tu peux m’appeler ?
Elle m’appelle à peine cinq minutes plus tard. Je monte dans ma chambre avec mon assiette de fromage, coinçant mon téléphone dans le creux de mon cou.
– Est-ce que tu crois que Nico me trompe ? je demande sans même dire bonjour.
– S’il te trompe ? C’est une blague ?
– Non. Quelqu’un l’a vu dans une position compromettante avec une fille, samedi soir.
Pippa éclate de rire.
– N’importe quoi, répond-elle, m’accordant une lueur d’espoir.
– Tu penses ?
– Je le sais. Allez, chérie. Il est dingue de toi.
– Ça ne veut pas dire qu’il ne me trompe pas.
– Crois-moi, Nico ne ferait rien pour mettre votre couple en péril. Il passe son temps à dire que vous allez finir par vous marier. Je le vois mal tout risquer pour se taper une meuf lambda.
Moi non plus. Pippa a raison. Nico parle constamment de notre avenir. Pourquoi ferait-il ça s’il me trompait avec d’autres femmes ?
– Qui t’a dit ça ? demande Pippa.
– Hunter.
– Le joueur de hockey ?
– Oui. Il était à la fête et il a vu Nico sortir d’une chambre avec une fille. Apparemment, il était en train de remonter sa braguette.
Mon aveu est accueilli par un silence, mais il n’est que de courte durée.
– Non. Je n’y crois pas une seconde.
– C’est vrai ? je demande, mais je suis immédiatement soulagée. Alors quoi, tu crois qu’Hunter m’a menti ?
– Peut-être.
– Pourquoi il ferait ça.
– Je parie qu’il veut coucher avec toi.
– On est juste amis, je réponds.
Je revois sa mine torturée quand il m’a dit ce qu’il a vu. Il ne voulait pas me le dire, c’était flagrant.
Mais… peut-être qu’il mentait et qu’il faisait semblant d’être peiné ? Peut-être que c’est une tactique pour coucher avec moi ? Après tout, Hunter m’a avoué qu’il avait fantasmé sur moi, une fois. Et c’est lui-même qui m’a dit qu’il sautait sur tout ce qui bougeait, l’année dernière. Pour quelle raison devrais-je croire ce qu’il dit à propos des femmes et des relations ?
En attendant, je connais Nico depuis qu’on a huit ans. C’est mon meilleur ami.
– Nico t’aime, dit Pippa. À mon avis, Hunter ment, ou bien il a mal interprété ce qu’il a vu.
– Donc, tu crois que je flippe pour rien ?
– Je crois que tu flippes pour rien.
– Merci, meuf. Tu penses que je devrais dire quelque chose à Nico ?
– Je ne sais pas. Ça pourrait provoquer une dispute. Mais si tu as besoin d’en parler pour être tranquille, fais-le. Mais fais attention à ne pas l’accuser. Tu devrais aborder ça comme une blague, genre « Tu devineras jamais ce que j’ai entendu ? ».
– Ouais, c’est une bonne idée.
On raccroche quelques minutes plus tard et je me retrouve assise sur mon lit avec mon assiette sur les cuisses. Je regarde la montagne de fromage et de crackers, mais j’ai perdu l’appétit.
*
* *
NICO : Coucou bébé. On prend le petit dej ensemble ?
Je fixe le message de mon copain pendant cinq minutes avant de trouver le courage de répondre.
MOI : Pourquoi pas, mais je viens de me réveiller. Tu passes me prendre dans 45 min ? LUI : Ça roule :) Je t’écris quand j’arrive.
Je suis affreusement nerveuse en me préparant. J’ai finalement décidé de l’affronter. Je n’ai pas le choix, parce que si je ne dis rien, ça va me ronger jusqu’à ce que je ne puisse plus le regarder sans me demander s’il me trompe.
Hunter a forcément raison. Comme l’a dit Pippa, soit il ment, soit il a mal interprété ce qu’il a vu. J’espère que c’est la deuxième option, parce que j’aime notre amitié et que je n’aime pas l’idée qu’il a mis au point un tel stratagème pour pouvoir coucher avec moi. Ce serait vraiment minable.
Nico m’écrit quand il est dehors et lorsque j’ouvre la porte, je me détends instantanément en voyant son beau visage et ses superbes fossettes. J’adore ce sourire et j’adore ce mec. Nico est… c’est mon premier amour. J’aurai toujours cette réaction en le voyant. Ce n’est pas parce que j’ai parfois douté de lui que notre couple ne fonctionne pas.
– Salut, mami.
Il me prend dans ses bras et m’embrasse avec la langue.
C’est sans doute un peu trop passionnel pour un baiser à huit heures du mat, mais Nico est toujours aussi fougueux. C’est son côté cubain. Il ne peut pas faire autrement.
– Tu es belle à croquer, déclare-t-il en se léchant les babines.
– Toi aussi, mais je crois que je préfère quand même croquer de la vraie nourriture.
– Tu préfères toujours la vraie nourriture.
– C’est vrai.
– C’était comment à Boston, hier soir ? demande-t-il tandis qu’on descend les marches du perron.
– Super. Mes parents étaient déçus que tu ne sois pas là.
– Moi aussi. Mais il fallait que je travaille. Peut-être qu’on pourra aller les voir avant Thanksgiving ?
– J’en doute. J’ai mes partiels et, début novembre, la sororité organise ce gala pour le refuge animal.
Il prend ma main alors que nous approchons du trottoir.
– Cool, tu as le camion du boulot…
C’est un de ces utilitaires blancs de la compagnie de déménagement, avec son logo rouge et noir sur le flanc.
– Je sais que ce n’est qu’à dix minutes, mais ça te dérange si on y va en voiture ? Je n’ai qu’une heure pour manger.
– Ton premier cours n’est qu’à quatorze heures, je lui rappelle.
– Je sais, mais il faut que j’aille au boulot. J’ai dit à Frank que je l’aiderais sur un petit déménagement avant les cours.
Il m’ouvre la portière passager et se dépêche de faire le tour de la camionnette pour s’installer au volant.
– Au fait, tu as parlé à Frank de vendredi prochain, hein ?
– Vendredi… dans quinze jours ?
– Ouais, c’est la crémaillère de Corinne. Tu étais censé dire à Frank que tu ne peux pas travailler ce soir-là.
– Ah, ouais. Désolé, j’ai oublié parce que c’est dans longtemps. Mais je lui en ai parlé, oui. Il m’a promis que j’aurais fini pour dix-neuf heures.
– Cool, je réponds en attachant ma ceinture. Son appart est chou, tu ne trouves pas ?
– Honnêtement, je ne sais même plus. J’ai fait tellement de déménagements que les baraques finissent par toutes se ressembler. Ah, au fait, je t’ai acheté quelque chose.
– C’est vrai ?
– Avec Darius, on mangeait un burger en ville, l’autre jour, et le resto avait une de ces machines dans lesquelles tu mets une pièce pour avoir un jouet dans une petite sphère en plastique. Ça m’a coûté un dollar, mais… il fallait que je te l’achète.
Il ouvre la boîte à gants et fouille dedans avant d’en sortir un œuf jaune.
Curieuse, j’ouvre l’œuf et un petit sachet tombe sur mes cuisses. Je ne peux que sourire. Le sachet contient des boucles d’oreilles en plastique – d’énormes créoles rouges à pois blancs.
– Je sais combien tu adooores les créoles, se moque-t-il.
– Oh, tu es affreux, je râle.
Toutefois, je ne peux pas m’empêcher de sourire, parce que ce cadeau signifie que Nico pensait à moi alors qu’il était avec ses amis, et qu’il a sacrifié un dollar pour m’offrir quelque chose qui me ferait sourire.
– Je les adore, je déclare avant de me jeter sur lui de façon théâtrale.
– Et elles sont en plastique, en plus. Si elles s’accrochent quelque part, elles casseront avant que ton lobe ne soit déchiqueté.
Il me connaît si bien.
Il démarre et, à peine une minute plus tard, on se gare dans le parking derrière le réfectoire. Mes repas sont gratuits étant donné que je vis sur le campus, mais ce n’est pas le cas de Nico qui doit payer son petit déjeuner. Il prend donc une assiette de pain grillé, tandis que j’empile des œufs, du bacon et des saucisses sur mon plateau, puis on s’installe à une petite table au fond de la vaste salle au plafond cathédrale.
Ça fait dix minutes qu’on mange quand je décide d’aborder le sujet.
– Eh, je voulais te demander quelque chose.
– Hmmm ?
– C’est juste… honnêtement, je ne t’accuse de rien, donc ne le prends pas mal.
Nico pose sa fourchette et me regarde en fronçant les sourcils.
– M’accuser ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Euh… ben… quelqu’un m’a dit quelque chose, et je voulais t’en parler.
– Me parler de quoi ?
Merde, qu’est-ce que je fais ? Pourquoi je fais ça en public ? Et si ça se passait mal ?
Néanmoins, je me suis lancée, et il faut que j’aille jusqu’au bout.
– Quelqu’un t’a vu à la soirée Alpha Delta, le week-end dernier. Avec une fille.
– Quelqu’un m’a vu avec une fille… Tu peux préciser ?
– On t’a vu sortir d’une chambre avec elle, et apparemment tu étais en train de remonter ta braguette.
Ses yeux deviennent brillants de colère.
– Qui a dit ça ?
– Ce n’est pas important.
– Bien sûr que si. Je veux savoir qui colporte de fausses rumeurs à mon sujet.
J’étudie son visage. Il semble sincèrement contrarié et son déni me paraît sincère. Toutefois, je n’ai pas envie de balancer Hunter.
– Une meuf qui était à la soirée l’a dit à une de mes colocs, qui me l’a dit. Mais on se fiche de savoir comment je l’ai su. Je voulais juste être sûre que… Tu dis qu’il ne s’est rien passé ?
– Bien sûr que non.
Je crois qu’il dit la vérité.
– Mais tu étais à la fête ?
– Ouais, on y est allés avec Steve et Rodrigo et deux autres mecs du boulot. Je t’ai dit que je passais la soirée avec eux.
– Oui, mais tu ne m’as pas dit que tu allais à une fête à deux maisons de la mienne.
– Je t’ai dit que je traînais avec les mecs, et c’est vrai. On est allés à plusieurs soirées, dit Nico d’un ton irrité. On a fini là-bas, mais il était tard et je ne voyais pas l’intérêt de t’appeler. J’ai bu quelques verres, je me suis marré avec les mecs, et la seule meuf à qui j’ai parlé c’est Carla, la sœur de Roddy. C’est sans doute avec elle qu’on m’a vu. Je l’ai accompagnée aux toilettes à l’étage, parce que la queue pour celles du bas était interminable.
Tout ça paraît parfaitement plausible.
– Carla s’est occupée de ses affaires, et je me suis occupé des miennes. Je ne me souviens pas d’avoir remonté ma braguette, mais si c’est le cas, c’est que j’avais oublié de la remonter avant, c’est tout.
Nico ne semble pas sur la défensive. Il se défend, certes, mais je n’ai pas l’impression qu’il cherche à me convaincre de quoi que ce soit.
– La personne qui t’a dit ça a mal interprété la situation, c’est tout.
– C’est ce que j’ai pensé. Je voulais juste t’en parler parce que… Ben, parce qu’il vaut toujours mieux être honnête et se dire les choses.
– Je suis d’accord, répond-il en attrapant sa fourchette d’un geste agacé. Mais je n’aime pas savoir que les gens racontent des conneries sur moi.
– C’est pas du tout ça, je promets. C’est juste une amie qui a pensé bien faire, c’est tout.
– Une amie qui voulait foutre la merde, tu veux dire. Qui te l’a dit, déjà ?
– Je te l’ai dit. Je ne connais pas la meuf qui était à la fête.
– Mais laquelle de tes colocs de sororité te l’a dit ?
– Peu importe. Elle me l’a dit parce qu’on se protège les unes les autres. Si ça peut te rassurer, elle ne pense pas que tu m’as trompée, elle non plus.
Nico semble satisfait.
– Tant mieux. Et je suis content que tu l’aies pas cru, toi non plus, dit-il en tendant la main pour prendre la mienne. Tu sais que je ne te ferais jamais ça.
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