Briar Université T3 The play
17 - Hunter
17
Hunter
C’est vendredi soir, et mes colocs et moi jouons à un jeu de société absurde qui s’appelle « Zombies ! ».
Hollis est rentré pour le week-end, ce qui implique que nous devons l’écouter se chamailler avec Rupi sur le déroulement de la partie. Hollis a tiré une carte Sacrifice, qui le force à sacrifier un membre de notre groupe afin de rapprocher les survivants du lieu sûr. Le seul problème, c’est que l’action la plus avantageuse est de supprimer Rupi. Si elle meurt, on ne perdra pas grand-chose, alors que les autres joueurs ont trop de valeur pour l’ensemble du groupe. J’ai des arbalètes dans mon arsenal, bon sang. Et Rupi n’a rien.
– Bon sang, Mike, bute-la ! s’exclame Summer.
J’éclate de rire en voyant une fille à l’air aussi angélique qu’elle pousser Hollis à tuer une de ses amies.
– Summer ! s’offusque Rupi.
– Quoi ? se défend-elle. Le but du jeu est de faire parvenir le plus de joueurs possible à la station de recherche. Il n’y a qu’une seule carte Sacrifice dans la pioche. Il n’y a qu’un membre du groupe qui va mourir, et il faut que ce soit toi.
– Il faut que ce soit toi, confirme Brenna en buvant une gorgée du chocolat chaud préparé par la bientôt défunte Rupi.
– Mike, gronde Rupi. Je te jure que si tu me tues…
– Bébé.
– Mike.
– Bébé.
– Mike.
– Bébé, soupire-t-il avant de poser la carte Sacrifice devant son jeu.
Rupi pousse un cri, horrifiée.
– Je ne peux pas croire que tu as fait ça !
– Je n’ai pas le choix, proteste-t-il. C’est ce qu’il y a de mieux pour le groupe.
– Et ce qu’il y a de mieux pour moi, alors ?
– Tu te comportes de façon très égoïste, bébé.
– Pourquoi ? Parce que je veux que mon mec me protège ? Je n’en reviens pas ! Quand la partie sera finie, je vais…
– Justement, ta partie à toi est finie, déclare Brenna. Il t’a tuée.
Rupi rouspète et quitte la pièce en en rajoutant. Cette nana est la reine du drame. Heureusement pour elle, l’amour de sa vie est le roi du drame. Hollis se lève d’un bond et jette ses cartes sur la table.
– Vous avez vu ce que vous m’avez forcé à faire ! C’est pour ça que je déteste les jeux de société !
Il court après Rupi, nous laissant tous les trois dans le salon.
– Bon, ben il n’y a plus que nous, déclare Brenna d’un ton indifférent.
– On ne peut pas continuer sans lui, je réponds. C’est lui qui a l’antidote pour la seconde mutation. Ah, et c’est le seul qui peut peler un lapin.
– On n’a qu’à redistribuer ses cartes, propose Summer.
– Je crois que la partie est finie, je réponds en posant mes cartes et en reculant dans le canapé.
– Il faut qu’on arrête de jouer avec eux, dit Brenna en prenant son mug.
– C’est clair, acquiesce Summer. Ils sont insupportables.
Je saisis ma tasse et finis mon chocolat chaud. Je n’avais pas la tête à jouer, de toute façon.
Ça fait cinq jours que je pense sans cesse à Demi. Je m’en veux de lui avoir crié dessus et de lui avoir avoué la relation pourrie que j’ai avec mon père. Je la voyais réfléchir à toute vitesse, passant en revue tout ce que je lui ai raconté depuis le début du semestre en cherchant à discerner le vrai du faux.
Hélas, la majorité des anecdotes sont bien réelles. J’ai forcé le trait, bien sûr. Mon père n’est pas méchant avec ma mère, et il ne parle pas d’elle avec le dédain que j’ai décrit dans les sessions avec Demi. Je voulais exagérer certains très narcissiques pour faciliter la tâche à Demi.
Toutefois, les événements que j’ai décrits ont bien eu lieu. J’ai bien surpris mon père en train de se taper sa secrétaire quand j’avais quatorze ans. Je l’ai effectivement dit à ma mère, qui m’a bien répondu de ne pas me mêler de leur mariage. Elle m’a vraiment dit d’être un gentil garçon et de me taire, parce que papa s’occupe de nous et qu’on n’aurait rien sans lui.
C’est ce jour-là que j’ai compris que ma mère n’avait pas assez confiance en elle et que mon père était tout l’inverse.
Néanmoins, je n’aurais pas dû me défouler sur Demi comme ça. Je savais qu’il y avait des chances pour qu’elle ne me croie pas lorsque je lui parlerais de Nico. Je n’aurais pas dû lui dire de cesser de faire l’autruche ni insinuer qu’elle était bêtement naïve.
Elle t’a traité de queutard.
Ah, c’est vrai ! Elle a été aussi garce avec moi que j’ai été con avec elle. On s’est tous les deux comportés comme des imbéciles.
Merde. Je devrais essayer d’arranger la situation. Je regarde mon téléphone sur la table et me ravise.
Un message ne suffit pas.
– Vous savez quoi, faut que j’y aille, je déclare en me levant.
– Tu es sûr ? demande Summer. On pourrait commencer une autre partie.
– Non, je crois que les Zombies ont gagné. Je reviens plus tard.
– Tu vas où ? s’enquiert Brenna.
– Voir une amie.
– Ha ! s’exclame-t-elle. Je savais que tu finirais par craquer.
– Ce n’est pas pour baiser. C’est la fille avec qui je bosse sur le projet de psycho. On s’est disputés, l’autre jour, et je veux régler ça.
– Tu sais, tu peux juste lui écrire, dit Summer.
– Tu sais, tu peux te mêler de tes affaires.
– Ok…
Je n’ai pas bu d’alcool, donc je prends la voiture pour aller chez Demi. Je ne trouve pas de place pour me garer devant chez elle, mais il y en a quelques-unes un peu plus loin. Je me gare et coupe le moteur, et c’est là que j’entends les cris.
Merde.
Je trottine en direction de chez elle et m’arrête brusquement lorsque je vois Nico sur la pelouse de la maison Theta, criant en direction de la fenêtre du deuxième étage.
– Allez, Demi ! S’il te plaît !
Il semble anéanti. J’aurais sans doute pitié de lui si je ne savais pas déjà ce qui se passe. Il a trompé Demi à la fête. Il n’y a aucune autre raison qui expliquerait qu’il soit sous sa fenêtre, la suppliant de le laisser entrer.
– S’il te plaît, mami, je t’aime ! J’ai merdé, ok !
Je me cache derrière la haie qui sépare la maison de celle des voisins.
– Va-t’en ! crie une voix aiguë.
Ce n’est pas Demi. Je lève la tête et vois les silhouettes de ses deux amies à sa fenêtre.
– Elle ne veut pas te parler. Rentre chez toi !
– Si tu pars pas, on va appeler les flics, crie la seconde. C’est du tapage nocturne. Les gens essaient de dormir.
– Il est vingt et une heures, un vendredi soir, et vous habitez Greek Row ! grogne Nico. Personne ne dort, Josie. Dis-lui de descendre, bon sang.
– Elle ne veut pas te voir, connard. Tu l’as trompée.
Je le savais.
– Demi, gémit-il d’une voix tremblante.
Cette fois, j’ai pitié de lui. Je connais les narcissiques, j’en ai supporté un toute ma vie. En général, ils sont incapables d’avoir des remords. Et s’ils semblent en avoir, ça a tendance à être un mensonge pour mieux se tirer d’une situation. Ce pourrait être le cas de Nico, mais mon instinct me dit que ce n’est pas ça. Il semble vraiment anéanti.
En même temps, il l’a cherché.
– Demi ! Je vais rester planté ici jusqu’à ce que tu me laisses entrer. Je t’en supplie ! Ça fait des lustres qu’on est ensemble ! Tu me dois au moins une conversation. Tu me dois une chance de m’expliquer…
Un cri horrifié résonne sur les murs des maisons voisines. Un cri si strident que même Rupi Miller ne fait pas le poids à côté.
Demi apparaît à la fenêtre en bousculant ses amies.
– Je te dois quoi ? rugit-elle. Je te dois quelque chose, moi ?
Nico comprend aussitôt son erreur.
– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire…
Elle lui coupe la parole.
– Tu m’as trompée avec une de mes amies ! Et encore avec une meuf que tu as rencontrée à une fête !
Mon Dieu, Nico, t’es vraiment un imbécile.
La sympathie que je ressentais pour lui disparaît immédiatement. Peu importe qu’il ait l’air ravagé par la tristesse. Il le mérite.
– C’est fini, crie Demi. Tu m’entends, Nicolás ? Fini !
– Bébé, ne dis pas ça.
– Tu as raison, ça fait des lustres qu’on est ensemble. Je t’ai toujours été fidèle. Mais toi, tu es incapable de l’être. Donc maintenant, pars, s’il te plaît.
– On peut survivre à ça, dit-il. Laisse-moi une autre chance, je t’en supplie. Je ferai tout pour que tu me fasses de nouveau confiance.
– Mec ! crie une voix d’homme dans une maison voisine. T’es pathétique ! Elle veut que tu te casses !
– Je ne te ferai plus jamais confiance, dit Demi. C’est fini. Je ne veux plus être avec toi. Je ne veux pas être avec un menteur qui me trompe. Je mérite mieux que ça.
Elle a entièrement raison. Je dois être plus tordu que je ne le pensais, parce que je suis étrangement excité de la voir dans cet état. Ses joues sont rouges de colère et ses yeux noirs comme des charbons. Elle fusille Nico du regard, elle est féroce et confiante. Elle est blessée, mais pas vaincue.
– C’est pas fini, dit Nico.
– C’est fini, répond-elle.
– C’est fini, crie quelqu’un, suivi par d’autres voisins.
– Rentre chez toi, connard !
– Mec, tu me fais bader !
Mais Nico n’a d’yeux et d’oreilles que pour Demi.
– Tu ne le penses pas, déclare-t-il.
Quel imbécile ! Il faut vraiment que les mecs arrêtent de dire aux femmes ce qu’elles pensent ou non. Si j’ai appris une leçon au fil des années, c’est que les femmes n’aiment pas qu’on leur dicte leurs pensées.
– Crois-moi, je le pense, rétorque Demi avant de disparaître.
Je me dis que c’est fini, mais elle revient les bras chargés de vêtements.
– Je vais t’aider à faire tes cartons avant que tu partes, gronde-t-elle.
J’éclate de rire en voyant les habits de Nico voler jusqu’à la pelouse, un sweat aux couleurs des Celtics, des tee-shirts, des boxers.
– Je ne veux plus de tes affaires chez moi ! C’est terminé. Prends tes trucs et sors de ma vie.
Je pense de nouveau que c’est fini. Mais Nico, cet immense crétin, dit la chose la plus stupide qu’il aurait pu dire.
– Tu n’as pas intérêt à jeter ma PlayStation par la fenêtre, Demi !
Si ça, ce n’est pas un défi…
Elle tourne les talons et, cette fois, elle ne revient pas.
Ah bon. Peut-être qu’elle a décidé de lui épargner sa Play. Nico semble le croire, parce que je vois ses muscles se détendre. Il avance d’un air lugubre et commence à ramasser ses fringues sur la pelouse.
Je présume que tout est réglé, car il n’y a plus un bruit et Nico a récupéré ses affaires, lorsque la porte de la maison s’ouvre et que Demi en surgit, les bras chargés de manettes emmêlées et du boîtier de PlayStation.
– Merci ! s’exclame Nico, clairement soulagé.
Il tend les bras, persuadé que ça va être aussi simple.
– Merci ? Non, merci à toi, rétorque Demi. Merci d’avoir gâché huit ans de ma vie ! rugit-elle en jetant une manette par terre. Merci de m’avoir menti en me regardant dans les yeux ! crache-t-elle en explosant la seconde sur le sol. Merci de m’avoir manqué de respect à ce point !
Elle est arrivée au trottoir et il ne reste plus que la PlayStation.
Je retiens mon souffle. Les manettes sont faciles à remplacer. Pas le boîtier.
– Je ne veux plus jamais te voir. Tu as tout gâché. Tu as gâché notre amitié, notre relation : tout.
Elle lève les bras et jette le boîtier par terre, qui explose en plusieurs morceaux.
Et Nico est vraiment un abruti.
– Je n’arrive pas à croire que tu as fait ça !
Apparemment, Demi pense comme moi. Elle recule le coude et lui met un coup de poing, et c’est là que j’interviens. Je cours vers eux et lui saisis les bras tandis qu’elle se débat comme un cheval sauvage.
Elle ne joue pas avec moi, mais je pense que la règle numéro cent cinquante du manuel du Capitaine : Ne laisse pas tes coéquipiers commettre un meurtre.
– Eh, eh, arrête, je gronde.
– Hunter ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
Elle cligne plusieurs fois des yeux, surprise, mais sa colère revient à la charge.
– Lâche-moi ! Il mérite que je lui casse la gueule !
– Oui, c’est vrai, j’acquiesce alors que Nico me fusille du regard. Mais son karma va s’en charger, crois-moi.
– Hunter, lâche-moi !
Elle grogne en serrant la mâchoire et en essayant de m’échapper. Je n’ai donc d’autre solution que de la charger sur mon épaule.
– Hunter ! s’écrie-t-elle. Pose-moi tout de suite !
– Non. Je ne vais pas te laisser te faire arrêter pour agression, ok ? je rétorque en dégageant un bout de PlayStation à coups de pied. Tu es déjà coupable de destruction de propriété privée.
– Je m’en fous ! C’est sa tronche que je veux détruire !
– Je sais, Semi. Mais crois-moi, il n’en vaut pas la peine.
Elle continue de se débattre en agitant les bras comme un oiseau enfermé dans une cage. Je jette un coup d’œil à Nico avant de partir en direction de ma voiture, et ce n’est que lorsque j’y arrive que je pose Demi. Ses pieds ont à peine touché le sol qu’elle semble prête à s’effondrer. Soudain, sa colère disparaît et je me retrouve face à une jeune femme vulnérable, au bord des larmes.
– Il m’a humiliée, chuchote-t-elle.
– Je sais, chérie. Viens par là, je réponds en ouvrant les bras.
– Non, je ne veux pas d’un câlin, marmonne-t-elle.
– Ok, alors monte en voiture.
– Pourquoi ?
– Tu vas venir chez moi et on va picoler. Tu as besoin de te changer les idées.
Demi hésite. Elle regarde en direction de la maison Theta et voit Nico marcher vers son pick-up en traînant les pieds. Elle fait volte-face et ouvre la portière passager.
Quelques secondes plus tard, on est en route. Demi regarde droit devant elle et ne dit pas un mot.
– Je suis tellement désolé, je déclare d’un ton rauque.
– Non, c’est moi qui suis désolée, répond-elle d’une voix tremblante. Tu avais raison. Sur toute la ligne. Et je me suis énervée et je t’ai traité de queutard, dit-elle en reniflant. Et je m’en veux terriblement. Dis-moi que tu acceptes mes excuses.
– Bien sûr. Tout va bien, ne t’en fais pas. Je te le promets.
Elle refuse toujours de me regarder.
– C’était lui, le queutard. Il m’a trompée. Plus d’une fois, avec plus d’une fille.
– Ouais, c’est ce que j’ai cru comprendre.
Je tourne à gauche pour rejoindre Hastings. On arrive bientôt et je me gare derrière l’Audi argentée de Summer. Les lumières sont encore allumées dans le salon.
– Allez viens, tu as l’air d’avoir besoin d’un verre.
De grosses larmes se forment au coin de ses yeux et elle cligne des yeux pour les empêcher de couler.
– Ok.
On passe la porte et Demi se baisse pour enlever ses chaussures, réalisant soudain qu’elle n’en a pas. Ses pieds sont emmitouflés dans de grosses chaussettes roses et grises. Ses yeux restent rivés sur ses pieds, comme si elle ne savait pas à qui ils appartenaient.
– Hunter, c’est toi ? dit Hollis depuis le salon.
– Ouais.
– Tu arrives pile à temps, on allait commencer une partie.
Apparemment, lui et Rupi se sont rabibochés.
– Je suis avec une amie, je réponds en défaisant mes lacets.
– Oh, s’écrie Brenna d’une voix moqueuse. Est-ce que c’est une amie sexy ?
J’étudie Demi, mais je ne vois que ses lèvres tremblantes, les traces de mascara sous ses yeux rouges et bouffis, et son expression choquée.
– Ta gueule, gronde-t-elle.
– Désolé, je réponds en riant. Mais le terme sexy ne te correspond pas vraiment, tout de suite.
On passe la porte du salon et mes colocs se lèvent toutes les trois d’un bond en voyant Demi.
– Est-ce que ça va ? demande Summer.
– Qu’est-ce qu’il t’a fait ? gronde Brenna en me fusillant du regard.
– Va te faire foutre, B !
Demi rit malgré ses larmes.
– Soyez sympa avec lui. Il vient de m’empêcher d’agresser mon connard de copain, mon connard d’ex-copain.
– Argh ! Les mecs qui trompent leur copine sont les pires des enfoirés, déclare Summer.
– Les pires, acquiesce Hollis.
– Pauvre chaton, dit Rupi en emmenant Demi sur le canapé.
J’ai à peine cligné des yeux qu’elle est entourée par les filles, qui lui demandent aussitôt des détails sur ce qui s’est passé.
– Si ça ne vous dérange pas, je préfère ne pas en parler, admet Demi.
Elle déglutit plusieurs fois et se force à sourire en désignant le jeu de société sur la table basse.
– On joue à quoi ?
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