Briar Université T3 The play
19 - Demi
19
Demi
Je me sens étonnamment en forme après Thanksgiving. C’était chouette de voir tous mes cousins et ma famille un peu tarée. Papa a fini par se calmer à propos de Nico. Il s’est excusé de ne pas avoir pris en compte mes sentiments et j’ai accepté ses excuses. Après ça, il a passé presque une heure à essayer de me convaincre d’engager un prof particulier pour préparer le concours d’entrée à la fac de médecine, et j’ai fini par lui dire que je ne voulais même pas penser au concours avant l’année prochaine. Ça ne lui a pas plu du tout, donc je l’ai rassuré en lui disant que je m’inscrirais à des cours par correspondance l’été prochain afin de libérer mon emploi du temps de l’année, comme ça, je serais disponible pour préparer le concours. Et ça, il a adoré.
Honnêtement, je le comprends. L’enfance de mon père n’a pas été facile. Il a grandi dans le quartier le plus pauvre d’Atlanta et il a travaillé comme un acharné pour se sortir de la misère. Étant surdoué, il a eu les meilleurs résultats de tout son lycée et il a obtenu une bourse d’études pour aller à Yale. C’est là qu’il a rencontré et épousé ma mère, qui vient de Miami. Elle voulait y retourner après la fac, donc mon père l’a suivie, travaillant pendant presque vingt ans au Miami General Hospital avant de déménager dans le Massachusetts.
C’est la motivation et l’éthique inouïes de mon père qui l’ont mené jusqu’ici, et il m’inculque ces valeurs depuis que je suis née. Quand j’étais ado, il a insisté pour que je fasse du bénévolat dans des quartiers défavorisés, pour que je voie combien de gens n’ont pas la même chance que moi. Il voulait que je comprenne à quel point je suis privilégiée. Et je comprends… vraiment.
Néanmoins, essayer de satisfaire les attentes de mon père est épuisant.
Par ailleurs, même s’il n’a pas reparlé de Nico, ça ne l’a pas empêché de lâcher quelques commentaires subtils tout au cours du week-end, expliquant que les gens ne sont pas parfaits et qu’on fait tous des erreurs. Même s’il n’a pas prononcé son prénom, je sais qu’il parlait de Nico.
Eh bien, tant pis. Il va devoir s’en remettre. Sa passion pour mon ex finira par disparaître et, avec un peu de chance, il adorera le prochain mec avec qui je sortirai.
Quant à l’idée d’un mec de consolation, je réalise qu’elle me plaît de plus en plus. D’ailleurs, je suis assez excitée en y pensant tandis que je me rends en cours, le lundi matin.
J’ai mis une parka avec une capuche à fourrure, des bottes fourrées et j’ai pris un thermos de café. On est fin novembre et les arbres ont perdu leurs feuilles, mais il n’a toujours pas neigé. J’en ai marre de cette mi-saison interminable, alors j’ai décidé de m’habiller pour la saison que je veux.
Pax, TJ et moi sommes en train de nous raconter nos Thanksgiving respectifs quand Andrews arrive. Hunter m’a écrit ce matin pour me dire qu’il ne serait pas en cours aujourd’hui. Apparemment, il a un rendez-vous avec le médecin du sport.
Je le vois ce soir, cependant, car il vient pour notre – snif – dernière thérapie. J’ai diagnostiqué son trouble et Hunter a terminé sa recherche. Il ne nous reste plus qu’à rédiger nos dissertations, mais on ne doit les rendre que dans quelques semaines.
– Étant donné qu’on a officiellement fini, est-ce que j’ai le droit de te faire part de mon diagnostic ? je lui demande.
– Vas-y, lance-toi, répond Hunter en souriant.
Il est allongé sur la causeuse, les mains sous la tête. Il est en tee-shirt car, selon lui, sa température corporelle est plus élevée que la normale. Chaque fois qu’il passe la porte de ma chambre, il se met en tee-shirt ou en marcel, révélant ses gros bras musclés.
– Félicitations, tu souffres de troubles de la personnalité narcissique, avec une touche de trouble antisocial.
– Tu es douée.
– Merci. Je l’ai deviné dès la deuxième session, mais ce n’est pas évident à diagnostiquer correctement.
Nous parlons quelques minutes du trouble en question et de ce qu’Hunter a découvert pendant ses recherches. Il confirme que les personnes narcissiques sont difficiles à diagnostiquer, surtout parce qu’ils sont doués pour manipuler les gens, y compris les psychologues.
– Notre psy mangeait dans la main de mon père, admet Hunter.
J’essaie de cacher combien je suis curieuse d’en savoir plus. Je n’ai pas voulu aborder moi-même le sujet, mais j’ai beaucoup réfléchi à notre précédente session, au craquage d’Hunter lorsqu’il a révélé qu’il parlait de son père depuis le début. Maintenant que je me suis remise de ma rupture, j’ai envie qu’Hunter s’ouvre à moi.
– Je suis désolée que tu aies dû subir tout ça, je dis d’une voix douce.
– Ouais, peu importe. Il y a des gens qui souffrent plus que moi, répond-il en haussant les épaules.
– Et alors ? Mon mec m’a trompée. D’autres femmes sont mariées depuis trente ans et ont six gamins quand leur mari les trompe. Mais le fait que leur situation soit pire que la mienne n’amoindrit en rien ma souffrance. Il y aura toujours des gens qui ont une vie plus merdique que la tienne, mais ce n’est pas pour autant que ta merde sent la rose.
– C’est vrai, soupire-t-il. Tu es très intelligente, tu sais ça ?
– Je sais, je réponds en riant. Et je le pense, tu sais. Je suis sincèrement navrée pour tout ce que ton père t’a fait subir.
– Merci, dit-il d’un ton qui me dit qu’il apprécie mes paroles.
Soudain, je réalise qu’il a dit « notre psy ».
– Attends, ton père a vraiment vu un psy ? Volontairement ?
– Ah ! Pas volontairement, non. Dans un des rares moments où ma mère a essayé de s’affirmer, elle lui a dit que s’il ne changeait pas de comportement, elle le quitterait. Personne ne l’a crue, mais elle a dû sembler assez sérieuse pour qu’il capitule. Donc, on a fait une thérapie familiale. Maman pensait que mon père et moi avions également besoin de régler nos problèmes, du coup elle m’a forcé à y aller. C’était une vaste farce.
– Pourquoi ça ?
– Il a complètement manipulé la psy pendant ses sessions individuelles. Je ne sais pas ce qu’il lui a dit, mais quand on y est allés tous ensemble, elle était clairement de son côté. Elle parlait comme si ma mère et moi étions les méchants et mon père la victime. C’était dingue.
– Waouh, je suis désolée, chéri. Je n’arrive pas à imaginer ce que c’est d’avoir un parent comme ça. Les parents ne sont pas censés être égoïstes. C’est nous les enfants. C’est nous qui ne devons penser qu’à nous.
Hunter sourit tristement.
– Chez moi, mon père est la seule personne qui compte. Tu as de la chance, Demi. Ton père a beau vouloir que tu te remettes avec ton ex, au moins il ne te traite pas comme un objet qui lui appartient.
Hunter a raison, et je suis triste pour lui. J’ai envie de lui faire un câlin, mais je crois qu’il serait gêné.
– Ça en est où, au fait ? Tu as parlé à Nico ? demande-t-il.
– Non, et j’ai pas l’intention de le faire avant un long moment.
– Et cette histoire de mec de consolation ?
Mon cœur accélère.
– Ben, tu n’es pas volontaire, alors… je suppose que je dois partir à la chasse.
Il est momentanément surpris, puis il éclate de rire.
– Attends, tu as dit que tu plaisantais.
– En effet.
Mais est-ce que je plaisantais vraiment ? Je me surprends à le dévisager et à penser qu’Hunter Davenport est un des hommes les plus beaux que j’ai jamais rencontrés, en toute objectivité.
Or, d’un point de vue subjectif… Il est ca-non. Sa bouche est hyper-sexy et son sourire est ravageur. Quant à ses fossettes… Bon sang, pourquoi les fossettes me plaisent autant chez les mecs ?
Mon regard parcourt ensuite son corps. Il porte un jean moulant, je me demande si ses attributs sont généreux. Étant donné que les femmes se jettent constamment sur lui, il doit savoir s’en servir, en tout cas.
Mais vous m’avez vue, en train de parler d’attributs et de prouesses, alors que je n’ai couché qu’avec un seul mec ? Que je n’ai touché qu’un seul pénis ? Bof !
– Et donc… ça fait un moment qu’on en a parlé : tu es toujours moine ? je demande en m’efforçant de paraître désintéressée.
– Ouaip ouaip.
– Ne dis pas ouaip ouaip.
– J’en reviens pas d’avoir tenu aussi longtemps, dit-il d’un ton frustré. Ça fait sept mois… Bientôt huit.
– Ton célibat est censé finir quand ? Tu comptes pas le rester toute ta vie, si ?
– Non, seulement jusqu’à la fin de la saison.
– Et après ? Tu vas te lâcher pendant l’été ? Il te reste encore un an à Briar, je lui rappelle.
– Je sais, grogne-t-il. Honnêtement, je crois que je vais me taper tout ce qui bouge pendant tout l’été. J’ai tout le temps mal aux couilles, Semi.
– Oh, tu veux un bisou magique ? je demande en souriant.
– Arrête de m’allumer.
– Je ne t’allume pas.
Mais peut-être que si ? Mince, je ne sais plus. Ce que je sais, c’est que j’ai désespérément besoin de me remettre en selle.
– J’ai besoin de me taper un mec, je déclare à voix haute.
Hunter fronce les sourcils.
– Je ne suis pas sûr que cette idée me plaise, finalement. L’idée que tu couches avec un inconnu est… inquiétante. Et arrête de dire que tu veux coucher avec moi parce qu’on sait tous les deux que tu le penses pas. De toute façon, ma queue est cassée, déclare-t-il en désignant son entrejambe.
– Ben, il faut forcément que ce soit un inconnu. Je ne peux pas me taper un de mes amis, ce serait un désastre.
– Exactement ! s’exclame Hunter. Alors, arrête de me demander d’être ton lot de consolation.
– Ta queue est cassée de toute manière. Et Pax est gay…
– Ouais, Jax n’est pas un bon candidat.
– TJ est trop…
– Amoureux de toi, conclut Hunter.
– Il n’est pas amoureux de moi ! On est trop proches, et il est trop sensible. Je pense qu’il s’attacherait aussitôt.
– Ok, pigé. Donc, tu ne veux pas un mec qui s’attache.
– Non.
– Tu es sur Tinder ?
– Je sors avec le même mec depuis que j’ai treize ans. Bien sûr que je ne suis pas sur Tinder.
– Ben, tu devrais. C’est le moyen le plus facile de trouver un plan cul ou un sex friend. En fait, maintenant que j’y pense, je crois que ce serait mieux pour toi. Il te faut un sex friend.
– Pourquoi ça ?
– Je crois que tu te sentirais un peu sale après un coup d’un soir. Tu l’as dit toi-même, tu es avec le même mec depuis que tu as treize ans. Tu es habituée à une certaine intimité.
Il n’a pas tort.
– Donc tu crois qu’il me faut quelqu’un que je verrais plus d’une fois.
– Ouaip ouaip.
– Ne dis pas ouaip ouaip !
– Ça va être génial. Allez, télécharge l’application !
Il m’offre un sourire carnassier puis se jette sur le lit à côté de moi. Une minute plus tard, je suis en train de télécharger, argh ! Tinder.
– Je n’ai qu’une heure, je le préviens. Je dîne avec TJ ce soir.
– En ville ou sur le campus ?
– Sur le campus, à Carver Hall.
– Tu as le temps, dans ce cas. Carver Hall est au bout de ta rue. Roh, ça va être génial.
– Quand ta queue était en état de marche, tu utilisais ces applis ?
– Non, jamais. Tu ne sais pas à quel point c’est facile pour moi de choper, Semi.
– Mon Dieu, quel mégalo !
– Mais non, c’est juste que je fais du hockey. Il me suffit de passer ta porte pour trouver une meuf qui serait prête à baiser.
Il a sans doute raison. Je ne suis pas fan de hockey, mais ces derniers temps, j’essaie d’y prêter attention quand j’en vois à la télé. Mon moment préféré est quand les journalistes interrogent les joueurs, torse nu, dans les vestiaires, après les matchs. Je comprends mieux leur sex-appeal, maintenant.
– En plus, on est à la fac. Les applis ne sont pas vraiment utiles étant donné qu’il y a tout le temps des fêtes et des occasions de rencontrer des gens.
– Alors pourquoi je m’inscris à Tinder ? je marmonne.
– Parce qu’on cherche des rencontres précises. Et quand c’est le cas, il faut filtrer tout ce qu’on ne veut pas. Oui, tu pourrais t’asseoir dans un bar et attendre que les mecs viennent te voir et passer une heure à essayer de comprendre ce qu’ils cherchent. Mais avec l’appli, tu sais ce qu’ils veulent dès le début.
– Ok, je comprends.
Je suis tout excitée en créant mon compte, j’utilise mon numéro de téléphone pour m’identifier, plutôt que mon compte Facebook. Mon réseau n’a pas besoin de savoir ce que je fais. Il faut ensuite que je choisisse une photo pour mon profil et Hunter se rapproche pour regarder mon flux de photos.
Waouh, son parfum est délicieux. C’est un parfum boisé et viril, j’ai envie de plonger mon nez dans son cou pour l’inhaler. Mais je crois que ce genre de comportement relève du harcèlement sexuel.
– Et celle-ci ? je propose en désignant une photo que je trouve super-mignonne.
– Tu es sérieuse ? Tu essaies de séduire qui ? De jeunes républicains catholiques ? Non. La première photo doit révéler plus de peau.
– Comment ça ? Il faut que je sois à poil ?
– Mais non, espèce d’andouille ! Je crois que c’est interdit, d’ailleurs. Mais tu ne peux pas utiliser cette photo, Demi. Tu es en col roulé avec une jupe XXL. Tu as l’air bouffie. Tu veux vraiment que la première photo que tes potentiels amants voient de toi leur fasse penser : « Eh, c’est qui cette meuf bouffie ? »
– Tu es vraiment une ordure, Hunter.
– Non, je suis réaliste, c’est tout. Ces mecs se foutent de ta personnalité. La seule chose qui les intéresse, c’est ton physique. Ils enchaînent les profils des meufs en décidant qui ils veulent rencontrer en se basant uniquement sur les photos.
– Bon, ok. Et celle-là ?
Sur cette photo, je porte un short en jean et un débardeur moulant. Mes seins sont canon et mes cheveux lâchés sur une épaule.
– C’est mieux, acquiesce Hunter. Mets celle-là pour l’instant, et on modifiera plus tard.
Il saisit mon téléphone et se met à parcourir mon album.
– Ah, oui. Il faut que tu mettes celle-là.
– C’est mort. Je suis en maillot de bain, dessus.
– Justement. Et tu es canon. Tu cherches un mec pour baiser, Semi. Et cette photo me donnerait envie de te baiser.
Je me sens rougir. Hunter est assis trop près de moi pour dire ce genre de chose. Mais pourquoi il sent aussi bon, bon sang ? Il a toujours senti comme ça ? Je crois qu’on n’a jamais été assis aussi près jusqu’à aujourd’hui. Nos cuisses se touchent, son bras est collé contre le mien, je sens la chaleur de son corps à travers le tissu fin de ma manche.
– Tu voudrais vraiment coucher avec moi si tu voyais cette photo ? je demande en étudiant mon corps dans mon bikini rouge à pois blancs.
– Carrément, confirme Hunter.
Son regard s’est embrasé.
– Mec, tu es en train d’imaginer ce qui se cache sous le bikini ? je gronde.
– Oui.
Je lui mets un coup de poing dans l’épaule.
– Eh, je t’ai proposé d’être mon lot de consolation et tu as refusé. Donc, tu n’as pas le droit de m’imaginer à poil.
– Ok, marmonne-t-il.
On choisit encore quelques photos. Hunter insiste pour que mon profil affiche une photo de moi debout, un gros plan sur mon visage, et une photo où je souris avec toutes mes dents, parce qu’apparemment ça indique que je n’ai pas des dents pourries. Il m’explique aussi que les filtres Snapchat sont interdits, tout comme les selfies pris d’en haut, parce que selon lui, c’est « l’angle du mensonge ».
– Pour la dernière photo, pourquoi pas celle-ci où je suis avec mes amis ? je propose. Comme ça, ils verront que je ne suis pas antisociale.
– Tu ne peux pas utiliser celle-là, Demi. Tu n’es qu’avec des mecs. C’est intimidant.
– Pourquoi ?
– Tu rigoles ? Ils ont tous l’air de joueurs de basket.
– Ben, c’est le cas.
Hunter lève les yeux au ciel.
– En postant cette photo, tu déclares que tu as l’habitude de te taper ce genre de mecs. Et les pauvres types sur Tinder ne vont jamais oser te swiper.
– Tu es un peu trop calé à ce sujet, Hunter. C’est effrayant.
– C’est juste du bon sens, Semi. Maintenant, il faut rédiger ta description. Il faut faire court. À ta place, je me contenterais de trois lettres.
D. T. F 1.
– C’est mort.
– Alors, j’ai mal compris tes intentions ?
– Non, mais je pense que si on réfléchit un peu, on trouvera une façon plus diplomatique de le dire, je réponds sèchement. Qu’est-ce que tu penses de ça ?
Célibataire depuis peu. Débutante sur cette appli, je ne cherche rien de sérieux.
– Pas mal, admet Hunter. Et on pourrait peut-être ajouter quelques centres d’intérêt. Laisse-moi faire.
Il prend mon téléphone et ricane en écrivant son texte. Quand il me le rend, je ne peux pas me retenir de pouffer de rire.
Fascinée par les enfants psychopathes, j’ai une relation malsaine avec la bouffe, et je détruirai ta PlayStation si tu me fais du mal.
– Ça me donne l’air d’une folle.
– Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que ce n’est pas vrai.
– Je te déteste, je gronde.
Je supprime son texte et rédige : Aime les séries policières, passionnée de nourriture. Somme toute, une meuf plutôt géniale.
Cette fois aussi, Hunter concède.
– Ça me plaît. Ok, maintenant appuie sur « suivant » pour finaliser ton inscription.
Je lui obéis et souris nerveusement.
– Et maintenant ?
– Maintenant, on swipe.
1. Down To Fuck. « Prête à baiser ».
OceanofPDF.com