Briar Université T3 The play
20 - Demi
20
Demi
Je ne pensais pas qu’il y avait autant de mecs sur cette planète. Enfin, je savais qu’il y en a des milliards, bien évidemment, mais comment peut-il y en avoir autant sur cette appli, et à moins de cinquante kilomètres de moi ? C’est trop d’infos. Mon cerveau sature en faisant défiler les profils.
Comme celui de Dan, qui aime le kickboxing.
Ou Kyle, qui est là pour passer du bon temps, pas pour longtemps.
Ou encore Chris, qui me dit que je n’ai qu’à demander.
Ou un autre Kyle, qui se décrit avec trois émojis aubergine.
Et encore un Kyle ! Celui-ci aime « bouffer », avec un clin d’œil.
– Beurk ! Pourquoi les Kyle sont-ils aussi dégoûtants ?
Hunter réfléchit un moment avant de répondre.
– C’est une coïncidence.
J’éclate de rire.
– Une coïncidence ? C’est ta meilleure réponse ?
Ça fait une éternité que je ne me suis pas autant amusée.
– Ooooh, il me plaît, lui ! je m’exclame. On swipe à droite pour Roy, non ?
Hunter étudie la photo du candidat et siffle.
– Carrément, tu as vu ses abdos ? Je me le ferais volontiers, moi.
– Je suis ravie qu’on soit d’accord.
Je rouspète quand je découvre que Roy et moi ne matchons pas. Avec les trois derniers que j’ai swipés, le match était immédiat.
– Ne te laisse pas abattre, dit Hunter. Un mec comme lui a le choix, c’est tout.
Deux secondes plus tard, une bulle apparaît pour m’annoncer que j’ai matché avec Roy.
– Ah ! je m’écrie d’un ton triomphal.
– On dirait que tu as passé les sélections, dit Hunter en souriant.
– Et lui ? je demande en voyant le profil suivant.
– Il a des lunettes de soleil et un chapeau sur toutes ses photos. Soit il est chauve et moche, soit c’est un tueur. Cela dit, j’imagine qu’un tueur en série n’est pas rédhibitoire pour toi.
– C’est clair ! Je serais prête à vendre mon enfant pour analyser un tueur.
– Je ne sais pas si tu plaisantes, et ça me fait peur.
On swipe encore quelques minutes, mais les visages commencent à se ressembler. Je m’ennuie sérieusement, mais les messages s’enchaînent.
– Et si on parlait à mes matchs pour virer ce qu’on n’aime pas ? je propose.
Je comprends vite que la quantité prend le pas sur la qualité.
– Bon sang, ces messages sont nases ! grommelle Hunter.
Quoi de neuf, ma belle ?
T’es trop boooonne.
22 cm, à ton service.
– Beurk ! je déclare en supprimant le match avec Monsieur Vingt-Deux.
J’ouvre le message suivant et le parcours rapidement. Ethan, le mec, a rédigé tout un paragraphe pour se présenter.
– Bon sang, mate celui-ci.
Hunter lit le message et siffle.
– C’est mort. Il a trop la dalle. Je ne l’aime pas du tout.
– Moi non plus.
On semble être sur la même longueur d’onde à propos de notre ressenti avec ces mecs.
J’arrive enfin au message de Roy.
Salut Demi ! Je sais que c’est cliché, mais t’as des yeux magnifiques. Comment se passe ta soirée ?
– Je l’aime bien, je déclare, faisant glousser Hunter.
– C’est un peu triste. Tout ce qu’ils ont à faire, c’est démontrer des talents basiques pour la conversation plutôt que de parler de leur queue. Le niveau est sacrément bas.
– Tu as raison, c’est pitoyable. Qu’est-ce que je réponds ?
– Dis-lui que t’aimes le V sous ses abdos.
J’ignore sa proposition et réponds :
Merci ! Tes yeux sont pas mal non plus. Et le reste aussi ;)
Hunter retient son souffle avec un cri aigu.
– Demi, espèce d’allumeuse ! se moque-t-il.
Je souris et renvoie un autre message.
MOI : Ma soirée n’est pas mal. Je révise mes cours. Et toi ? LUI : Ma soirée serait bien meilleure si on buvait une bière ensemble :)
– Il est doué, remarque Hunter.
LUI : Qu’est-ce que t’en dis ? On boit un verre ?
– Propose-lui d’aller chez Malone’s, conseille Hunter.
– Quoi ? Maintenant ? On ne s’est écrit que trois messages !
– Et alors ? Le but est d’avoir un rencard, non ? Il faut que tu le rencontres pour savoir si le courant passe entre vous.
– Et il faut que ce soit ce soir ?
– Pourquoi pas ?
– Je suis censée dîner avec TJ.
– Propose-lui de le voir demain alors. Mais crois-moi, un mec avec un cul comme le sien ne va pas rester longtemps sur le marché. Même moi, je suis prêt à l’épouser.
Je mâche ma lèvre inférieure en réfléchissant. Je suppose que je peux voir TJ une autre fois, on se voit tout le temps, après tout. Et ça pourrait être cool d’avoir un rencard. J’ai pas fait ça depuis le lycée, durant un break avec Nico.
– Ok, je décide. Je vois Roy ce soir.
– Ah, j’aime ça ! s’exclame Hunter en levant la main en l’air.
Je la tope et réponds à Roy. On se voit chez Malone’s dans une heure, et Hunter propose de m’y emmener en voiture.
J’écris ensuite à TJ.
MOI : Faut que j’annule notre dîner. J’ai un… rencard ! Argh ! Tu le crois, toi ? Demain soir, ça t’irait ?
Je le vois répondre, mais son message n’arrive qu’une minute plus tard.
TJ : Pas de souci. Ok pour demain.
MOI : Parfait. T’es le meilleur.
TJ : xoxo
– Oh mon Dieu, je dis à Hunter. (J’ai soudain des papillons dans le ventre.) Je suis super-nerveuse ! Et je n’ai qu’une heure pour me doucher et décider ce que je vais mettre.
– Va te doucher. Je choisis ta tenue, répond Hunter en se dirigeant déjà vers mon armoire.
– Des vêtements, Hunter. Choisis de vrais vêtements !
Il ricane tandis que je ferme la porte de la salle de bains.
*
* *
Lorsque nous arrivons chez Malone’s, mes mains sont moites et mon cœur bat horriblement vite. Est-ce que je suis vraiment sur le point de faire ça ? Je ne me sens plus si prête, tout à coup.
Hunter gare sa voiture dans le petit parking derrière le bar. Il coupe le moteur et se tourne vers moi pour m’étudier.
– J’ai fait du beau travail, déclare cet enfoiré en hochant la tête.
Je dois lui accorder que son choix vestimentaire est impeccable. Il a choisi un jean skinny bleu marine, un pull gris pâle qui tombe sur une épaule et des bottines en daim noir avec un petit talon. C’est un ensemble mignon, et ça me va bien.
En revanche, pour ce qui est des accessoires…
– Je déteste ces boucles d’oreilles, je rouspète en repositionnant les créoles pour qu’elles ne s’accrochent pas dans mes cheveux. Et tu le sais, en plus. Mais tu m’as quand même forcée à les mettre.
– Parce que tu es canon avec. Crois-moi, elles font passer ta tenue d’un neuf à un onze sur vingt, en matière de baisabilité. Arrête de te plaindre et mets-les ce soir. Juste un soir.
– Argh, très bien.
Je sors de la voiture et suis surprise qu’Hunter en fasse de même.
– Tu viens avec moi.
– Ne t’en fais pas, je resterai assis au bar. Je reste juste assez longtemps pour être sûr qu’il ne va pas te tuer. Fais comme si je n’étais pas là.
Je suis sincèrement touchée.
– Merci. Tu es un vrai ami.
On fait le tour de l’immeuble pour entrer dans le bar. Je n’en reviens pas d’avoir un rencard. Trouvé sur Tinder, qui plus est. Un rendez-vous Tinder implique « je vais coucher avec toi ce soir ».
Attendez, quoi ? Je ne peux coucher avec personne, ce soir. Je viens de réaliser que je ne me suis pas rasé les jambes.
Merde, pourquoi je ne me suis pas rasé les jambes ?
T’en fais pas, c’est juste un verre, je me dis pour me calmer.
On passe la porte et je balaie la salle des yeux. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de monde un lundi soir, mais les étudiants sortent tous les soirs de la semaine, je suppose. Mon pouls accélère quand je remarque un grand mec musclé qui vient vers moi en écarquillant les yeux d’un air ravi.
– Demi ?
– Roy ?
– C’est moi, répond-il en souriant, dégainant ses fossettes.
Oh non, il a des fossettes. Je suis foutue.
– Il y a une table, là-bas, dit-il d’une voix chaleureuse. Après toi…
– Après moi, alors.
Argh, quelle réponse pourrie, je suis nulle à ça.
Il n’y a que deux tables libres et nous prenons la plus reculée des deux. Je regarde par-dessus mon épaule, Hunter me fait un clin d’œil en hochant la tête pour m’encourager, puis il s’installe au bar.
– Je suis désolé d’être aussi direct, mais tu es encore plus canon en vrai, déclare Roy en me reluquant.
Au moins, je ne me sens pas coupable d’en faire de même.
Son tee-shirt est sans doute plus moulant que n’importe laquelle de mes fringues. Je vois clairement le contour de tous ses muscles, ainsi que de ses tétons. Les tétons de mecs m’ont toujours laissée insensible, mais ceux de Roy sont tellement impossibles à rater que je n’arrive pas à les quitter des yeux. Je me force néanmoins à lever la tête vers les deux écrans au-dessus de nous. L’un montre du football américain, l’autre un match de la NHL.
– Tu aimes le sport ? demande Roy.
– Je regarde le foot, quand ça passe à la télé. Mais je ne suis pas fan de hockey, même si un de mes bons copains joue pour Briar. Et mon ex jouait au basket, donc j’étais obligée de suivre les matchs de la NBA.
Merde, je ne suis pas censée parler de mon ex lors d’un rencard… !
Bon sang, je suis vraiment nulle à ça.
Heureusement, ça ne semble pas déranger Roy.
– Je n’ai jamais aimé les sports d’équipe, dit-il avant de désigner son torse. Je sais, je sais, on ne dirait pas. Mais mon physique me vient de la salle de sport.
– Ah, tu y vas souvent ?
– Sept jours par semaine. Et toi ? Tu vas à la salle de sport, parfois ?
– Je vais à celle de la fac une ou deux fois par semaine. Mais je ne fais pas grand-chose à part utiliser le tapis de course et soulever quelques haltères. Rien de spécial.
Un serveur vient prendre notre commande. Roy demande une Bud Light. Je ne suis pas fan de bière, mais je ne veux pas boire d’alcool fort car je suis déjà trop nerveuse.
– Je prendrai la même chose, je dis finalement.
Lorsque le serveur est parti, Roy reprend là où nous nous sommes arrêtés.
– Tu vas à la piscine, parfois ? Elle est super pour faire des longueurs.
– Non, jamais. Mes sessions sont plutôt tranquilles, je réponds en haussant les épaules. J’ai un bon métabolisme.
– Le sport n’a rien à voir avec ça. C’est une question de santé : un cœur fort, un moral solide et des os costauds.
Il parle des bienfaits du sport pendant plusieurs minutes au point que je décide de l’interrompre.
– Tu m’as un peu perdue, Roy.
– Désolé, répond-il en souriant d’un air gêné. Le corps est ma passion.
– Ça se voit.
– Parlons d’autre chose.
Il appuie ses coudes sur la table et sa grosse montre en argent scintille sous les spots du plafond.
– Alors, tu ne cherches pas quelque chose de sérieux ?
Mon Dieu, ce sujet est encore plus gênant. Je préférerais encore parler de ses biceps.
– Euh… non. Enfin, j’ai rompu récemment avec mon mec, donc…
– Tu cherches à rebondir.
Je hoche la tête.
– Moi aussi, admet Roy.
– Ah bon ?
C’était pas dans son profil.
– Ça fait combien de temps que t’as rompu ?
– Deux jours.
Deux jours ? Et il est déjà sur Tinder ? Au moins, ma rupture date de plusieurs semaines, pas de quelques jours !
– C’est très récent… Tu es sûr que… tu es prêt ?
Roy trifouille sa grosse montre.
– Honnêtement, je ne sais pas. Mais j’avais besoin de tourner la page et j’ai pensé que c’était le meilleur moyen de le faire.
Mince, je suis mal à l’aise, tout à coup.
– Je peux te demander pourquoi vous avez rompu ? demande-t-il.
– Il m’a trompée.
– Ah merde ! Ça craint. Ça faisait longtemps que vous étiez ensemble ?
– On se connaît depuis qu’on a huit ans. Notre premier baiser était à douze ans, et on s’est officiellement mis ensemble à treize.
Je suis surprise de ne ressentir aucune émotion en récitant l’histoire de ma relation avec Nico.
– Waouh, s’étonne Roy. C’était sérieux.
Le serveur apporte nos bières et je suis contente qu’il interrompe cette conversation. Je ne m’y connais pas trop en matière de rencards, mais j’ai tendance à penser que celui-ci ne se passe pas très bien.
– Santé, je dis en levant ma bouteille.
– Santé, répond-il en trinquant avec moi.
Il boit une longue gorgée et je l’imite en m’efforçant de ne pas vomir. Je déteste la bière. Pourquoi j’ai commandé ça, bon sang ? Quelle idiote ! Peut-être que je devrais rappeler le serveur et demander un verre d’eau.
– Alors on est tous les deux malheureux en amour, dit Roy en me regardant par-dessus sa bouteille.
– Apparemment. Qu’est-ce qui s’est passé avec ta copine ?
– Elle disait que je ne passais pas assez de temps avec elle, répond-il en buvant une autre gorgée. Elle pense qu’elle doit être ma priorité et que j’accorde trop d’importance à des choses stupides plutôt qu’à elle.
Je réfléchis un instant.
– Peut-être qu’elle a un peu raison ? Normalement, on doit donner la priorité à son partenaire. En même temps, on est à la fac. Donc on doit aussi penser à nos cours, nos devoirs, notre vie sociale…
– Non, dit-il en me coupant la parole. Elle parle du sport. Elle dit que je suis accro à la salle de sport.
Je ne peux pas m’empêcher de regarder ses pectoraux qui luttent contre son tee-shirt comme s’ils le suppliaient de les libérer.
Peut-être l’ex de Roy a-t-elle raison.
– Mais qu’elle aille se faire voir, gronde-t-il. Elle devrait être fière du travail que je fournis pour avoir ce corps. Il y a des mecs qui prennent des stéroïdes et s’empoisonnent pour me ressembler. Mais moi c’est naturel, au moins. Mon corps est un temple sacré.
Quelqu’un ricane derrière nous. Bon sang, quelqu’un est vraiment en train de nous écouter ? Je tourne la tête et soupire en voyant Hunter, installé à la table la plus proche de la nôtre. Il était censé rester près du bar !
Je suis encore plus mal à l’aise maintenant que je sais que mon ami nous écoute. Cela dit, peut-être que ce n’est pas si grave que ça. Il est évident que Roy et moi n’allons pas aller plus loin.
– Je ne comprends pas pourquoi je dois choisir, rouspète-t-il.
– Tu l’aimais ? je réponds en plongeant mon regard dans le sien.
– De tout mon cœur.
– Alors où est le problème ? Va moins souvent à la salle de sport, espèce de crétin, je dis gentiment.
Hunter ricane.
– Mais c’est un problème. C’est un choix impossible à faire.
– Arrête, tu exagères. Tu ne peux pas aimer la muscu plus qu’une femme. Tu ne peux pas épouser la muscu, Roy. Tu ne peux pas avoir d’enfants avec tes haltères.
Le sol se met à vibrer et je ne sais pas si c’est à cause des basses qui sortent des enceintes ou parce qu’Hunter est pris d’un fou rire.
– Tu n’as peut-être pas tort, admet Roy. Mais je ne vois pas pourquoi je dois faire une croix sur ma passion.
– Elle ne te demande pas de faire une croix dessus, elle te demande de trouver un équilibre.
– Un équilibre, répète-t-il.
– Oui. Écoute, comment s’appelle ta copine ?
– Kaelin.
– Je pense que Kaelin a raison. Si tu la mets réellement sur le même plan que la muscu, elle a le droit d’être vexée. Kaelin est un être vivant, Roy. La salle de sport est juste une pièce remplie de machines.
Hunter éclate de rire derrière moi, mais je l’ignore.
– Je pense qu’il faut que tu réévalues tes priorités. Tu ne devrais pas chercher une meuf de consolation. Certes, tu aurais une chance inouïe de rebondir avec moi…
– Inouïe, acquiesce-t-il.
– Mais ce n’est pas ce que tu dois faire.
– Qu’est-ce que je dois faire ?
– Appelle Kaelin et dis-lui que tu veux la voir pour parler. Et, cette fois, peut-être que tu pourrais écouter ce qu’elle te dit ? Elle n’essaie pas de te contrôler, elle veut juste être avec toi.
J’espère que j’ai bien compris la situation et que cette Kaelin ne l’a pas largué parce qu’il est vraiment amoureux et sexuellement attiré par ses haltères. Mais bon, il n’a clairement pas tourné la page, ça vaut le coup qu’ils discutent, non ?
– Je sais que c’est hyper-impoli, mais…
Roy sort un billet de vingt dollars de sa poche arrière et le pose sur la table.
– Ça te dérange si je pars ?
– Pas du tout, fonce la voir.
Je prends le billet de vingt dollars. C’est beaucoup trop pour deux bières pourries, mais autant m’en servir pour payer une tournée à Hunter.
En parlant du loup, il apparaît à mes côtés dès que Roy a le dos tourné.
– C’était le rencard le plus pourri que j’aie jamais épié, déclare-t-il.
– C’est clair ! Alors, c’est comme ça quand on se remet en selle ? Il faut monter un tas de bourricots avant de trouver un étalon ?
– Meuf, premièrement, ce mec était un pur-sang arabe. Tu n’as pas vu ses muscles ?
– Et deuxièmement ?
– Ah, j’ai pas de deuxièmement.
– Je n’arrive pas à croire ce que je viens de vivre, je soupire.
– Ben, tu ne t’es pas rendu service en jouant à la psy, Demi.
– C’est une mauvaise chose ?
– Ça l’est quand tu cherches à coucher avec lui. Tu étais censée te le taper, Demi, pas le renvoyer chez sa nana.
– Tu as raison. Je ne suis vraiment pas douée pour ça, je râle.
Hunter ôte la bouteille de Bud Light de ma main et la pose sur la table.
– Débarrassons-nous de cette bouse. Il est hors de question qu’on boive des Bud Light ce soir.
– On ?
– Ton rencard s’est barré. Tu n’as que moi, bébé. Je vais nous chercher des vraies bières.
Hunter n’est parti que depuis trois secondes quand un mec vient me parler. Il a le crâne rasé, un sweat trop grand et des dents très blanches.
– Salut beauté, tu veux de la compagnie ?
Je suis sur le point de dire non quand il s’installe à mes côtés.
– Où est passé ton ami ?
– Il est parti nous chercher à boire. Donc, si ça ne te dérange pas…
Il se rapproche encore plus et je recule. Je n’aime pas que les gens envahissent mon espace personnel.
– Qu’est-ce qui ne va pas ? roucoule Dents Blanches.
– Tu envahis mon espace, je rétorque. J’apprécierais que tu recules.
Il fronce les sourcils.
– Pourquoi tu as besoin d’espace ? On apprend à se connaître.
Je suis soulagée lorsqu’Hunter revient. Il voit l’envahisseur et lui lance un regard assassin.
– Non, dit-il froidement.
– Non quoi ? répond Dents Blanches d’un ton agacé.
– C’est mort. Barre-toi.
Je souris en voyant la posture menaçante d’Hunter. C’est mon nouveau garde du corps, apparemment.
Un garde du corps canon.
Merde, il faut que j’arrête de penser à lui de cette manière. Hunter ne veut pas me servir de mec de consolation. Il a été on ne peut plus clair.
Mais ce serait tellement plus simple qu’il accepte ! Il m’attire, mais surtout, je lui fais confiance. Pourtant, il est hors de question que j’essaie de le séduire, surtout qu’il m’a clairement dit qu’il n’était pas intéressé.
Dents Blanches s’en va en rouspétant, Hunter le regarde partir d’un air amusé.
– Waouh, c’était facile.
Il me présente ensuite une grande cannette de bière avec un geste théâtral. Elle s’appelle Jack’s Abbey House Lager.
– Une cannette ?
– Ouais, ça revient à la mode dans les brasseries artisanales. Je te fais découvrir la vraie vie, bébé.
– Beurk. J’aurais dû te dire de me prendre une vodka cranberry, ou quelque chose du genre. Il n’y a pas beaucoup de bières que j’apprécie. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je crois que je n’en aime aucune. Elles sont toutes dégoûtantes, enfin, pour moi.
– Crois-moi, tu vas aimer celle-là. Elle descend toute seule. Vas-y, goûte-la.
Hunter me regard avec insistance, je bois une grosse gorgée de sa bière magique.
– Alors ?
– Elle a le même goût que l’autre, je réponds en fuyant son regard.
– Tu plaisantes, j’espère ? Tu penses qu’Abbey House a le même goût que la Bud Light ? Tu me déçois profondément.
– Je t’ai dit que je n’aimais pas la bière !
– Honte à toi.
– C’est toi, la honte.
Hunter sourit et je lui tire la langue.
– Je suis désolé que ça n’ait pas marché avec Monsieur Muscles.
– T’en fais pas. C’était chouette d’avoir une raison de sortir. Et c’est un bon entraînement, non ?
Nous passons un moment à observer les gens en savourant nos bières. Enfin, Hunter savoure la sienne. Moi, je me pince le nez en essayant de ne pas vomir. On s’amuse à inventer les vies des clients du bar, et j’oublie vite que mon rencard m’a plantée. Je m’amuse plus avec Hunter, de toute façon.
Nous partons vers neuf heures trente et contournons le bâtiment pour aller au parking. Je ferme ma parka et une de mes boucles d’oreilles s’accroche à la capuche.
– Je déteste ces trucs, je rouspète. C’est un vrai danger, tu sais.
– C’est toi, le danger.
C’est notre nouveau jeu. Ça nous fait rire à chaque fois, ce qui signifie sans doute que notre sens de l’humour est immature, mais tant pis.
Hunter démarre sa Land Rover et sort du parking en marche arrière.
– Je te ramène chez toi ?
– Ouais, merci.
J’attache ma ceinture et j’éclate de rire en voyant que c’est mon Bluetooth qui se connecte à sa voiture.
– Tu ne t’es pas désynchronisée ! gronde-t-il. Tu m’avais promis que si !
– Je t’ai menti, Hunter.
Je choisis une playlist composée uniquement de chansons de Whitney Houston, parce que je sais qu’il les déteste.
– Tu es diabolique, dit-il en prenant la direction du campus.
– Désolée, je ne t’entends pas. Whitney est en train de chanter.
Je décide alors de chanter avec Whitney sur « Greatest Love of All » jusqu’à ce qu’Hunter menace de m’abandonner au bord de la route si je ne me tais pas.
– Eh, tu pourrais éteindre le chauffage sous mes fesses ? demande-t-il. J’ai le cul en feu.
– Pas de souci.
Je tends le bras pour poser mon téléphone dans le porte-gobelet, mais la voiture passe sur un nid-de-poule et mon portable glisse entre les pieds d’Hunter.
– Bon sang, Semi, reprends-le avant qu’il se coince sous la pédale.
– Calme-toi, bon sang. Attends.
Je me penche et tends le bras, mais mon portable vole dans la direction opposée.
– Merde, je n’arrive pas à l’atteindre. Tu peux essayer de le pousser vers moi avec ton pied ?
– Non. Je conduis, Demi.
– Essaie !
Il grogne et tâte le sol avec son pied, mais la voiture fait un écart.
– Ok, non, arrête. Concentre-toi sur la route. Je vais le faire.
Je défais ma ceinture et m’allonge sur ses jambes, tâtant le sol à ses pieds, quand la voiture fait une nouvelle embardée.
– Regarde la route !
– J’essaie, râle-t-il. Mais tu tripotes ma jambe.
Je me penche autant que possible jusqu’à ce que ma tête soit posée sur la cuisse d’Hunter. Je tends la main et… yes !
– Je l’ai !
J’essaie de me relever, mais… je ne peux pas.
– Demi, aboie Hunter, bouge !
J’essaie de lever la tête, mais une douleur jaillit dans mon oreille.
– Oh mon Dieu ! je gémis. Je te l’avais dit. Je te l’avais dit, putain !
– Tu m’as dit quoi ? Bon sang, lève-toi…
– Je peux pas, je bafouille, la bouche plaquée contre son jean. Ma boucle est coincée.
– Coincée sur quoi ?
– Sur toi ! Sur ton jean ! Je ne sais pas !
Je n’ose pas bouger, préférant garder la tête sur ses cuisses, les yeux rivés sur ses pieds.
– Essaie de te décrocher, dit-il.
Je refuse de bouger.
– Non. Je vais m’arracher l’oreille, Hunter.
– Mais non.
– Si, je réponds alors que je suis au bord des larmes.
Hunter pousse un grognement frustré.
– Tu ne vas pas t’arracher l’oreille… Putain, tu sais quoi, attends. Je m’arrête.
Et c’est là qu’on entend les sirènes.
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