Briar Université T3 The play
37 - Demi
37
Demi
TJ : Tu t’es expliquée avec Monsieur Hockey ?
Son message arrive alors que je suis dans le bus pour Boston. J’aurais préféré prendre le train, mais les horaires de départ et d’arrivée ne collaient pas avec mon programme de la journée. J’ai voulu aller à Boston toute la semaine, mais mon père avait des opérations presque tous les jours. C’est vendredi et il est disponible, mais Hunter joue ce soir, donc je fais un saut rapide en ville avant de rentrer à Hastings.
Je ne peux pas rater ce match. Apparemment, il est crucial. S’ils gagnent, ils vont en demi-finale. Je crois. Je n’ai pas compris comment ça fonctionne, mais je sais qu’Hunter apprécierait que je vienne l’encourager.
Je suis à l’avant du bus et je n’ai personne à côté de moi, donc mon sac a son propre siège.
MOI : Ouais, tout est réglé. On en a parlé en début de semaine. LUI : Ah, tu m’as rien dit.
MOI : Tu ne m’as pas posé la question ;)
LUI : Je suis désolé pour cette photo. Je n’aurais pas dû te la montrer.
MOI : Non, tu as bien fait. Ça nous a permis d’avoir LA conversation. Bref, comment tu vas ? Ton prof de littérature est toujours une ordure ?
LUI : Ouais, + ou - . Mais je préfère parler de LA conversation. Cmt ça s’est passé ? MOI : Eh ben, on est officiellement ensemble, donc ça s’est très bien passé ! Devine qui est de nouveau maquée ? MDR. Je suis justement en route pour l’annoncer à mes parents. LUI : T’es sérieuse ? Tu fais le trajet jusqu’à Boston pour dire à ta famille que tu sors avec un mec ? MOI : Ouaip.
C’est vrai qu’un coup de fil aurait suffi, ou même un sms. Mais mes parents ont une place importante dans ma vie et, dans ma famille, on aime se dire les choses en face. On a tous été chamboulés par ma rupture avec Nico, mais mon père ne me pousse plus à me remettre avec lui. Bon, certes, maintenant il veut que j’arrête de voir Hunter.
Or, en dehors du fait qu’il vient d’une famille riche, je ne comprends pas pourquoi il ne l’aime pas. Je suppose qu’il cherche juste à me protéger, mais je veux qu’on en parle.
Et comme je me sens particulièrement courageuse, je vais aussi lui dire que je ne vais pas aller à la fac de médecine.
En gros, soit je serai au match d’Hunter ce soir, soit je serai morte.
TJ : Ok, bonne chance, alors. Je croyais que ton père le détestait ? MOI : Je sais pas s’il le déteste, mais il n’approuve pas, ça c’est sûr. LUI : C’est la même chose.
MOI : Je ne trouve pas, mais peu importe. Hunter est mon mec, et mon père va devoir faire avec. Bref, faut que j’y aille, on arrive à la gare routière.
Je range mon téléphone et mets mon manteau pour affronter le froid. Je sors de la gare et me dirige vers la station de taxis, car il fait trop froid pour attendre un Uber.
Maman m’a dit que mon père avait passé la nuit à l’hôpital et qu’il n’était rentré qu’à dix heures du matin, donc je me prépare à affronter Papa Ronchon. Ce n’est pas idéal, mais je ne peux pas caler ma vie en fonction de l’humeur de mon père.
Lorsque le taxi arrive chez moi, je respire un bon coup avant d’en sortir. J’ai besoin de rassembler tout mon courage, parce que mon père ne va pas aimer ce que j’ai à dire. Mais Hunter a raison, il ne va pas me déshériter. Au fond de moi, je le sais. Il va râler et peut-être crier, mais il s’en remettra.
Je dois juste lui tenir tête et ne pas le laisser m’influencer, surtout à propos de ma carrière. Il est temps de grandir, je ne suis plus la petite fille à son papa.
Comme d’habitude, des parfums plus délicieux les uns que les autres m’accueillent quand j’entre dans la maison.
– Maman ?
– Par ici !
Elle est dans la cuisine, quelle surprise !
Je passe la porte et salive lorsque je découvre qu’elle prépare du poulet sauté aux poivrons et aux petits pois.
– Mon Dieu, maman, tu ne veux pas emménager avec moi ? je demande en me laissant guider jusqu’aux fourneaux. Tu pourrais nous faire à manger tous les jours, trois fois par jour. Ce serait le pied…
Ma mère ricane et je la serre contre moi pour l’embrasser sur la joue. Quand j’essaie de piquer un bout de poulet, elle frappe ma main avec la spatule.
– Va-t’en, allez !
– T’es méchante.
Elle lève les yeux au ciel et retourne à sa cuisine.
Comme tout a l’air divin, je décide d’attendre la fin du repas pour faire mes annonces à mes parents. Mon père semble épuisé lorsqu’il nous rejoint dans la salle à manger et il se frotte les yeux pendant tout le repas.
– Tu as eu une nuit difficile ?
– Oui, j’ai enchaîné trois craniotomies, une biopsie et une ablation de tumeur. Et quand je pensais avoir fini, un patient est arrivé par hélico avec un hématome sous-dural.
Il nous raconte chaque opération dans le détail. Je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit, mais il a l’air content de m’en parler.
– Je ne me vois pas rester dans une salle d’opération aussi longtemps, j’admets. Je parie que je m’endormirais sur le patient.
– Il faut beaucoup de discipline, répond-il en riant. C’est marrant, c’était une longue nuit, mais je suis loin d’être aussi fatigué que je l’étais pendant mon internat ou quand j’étais en école de médecine.
C’est l’occasion parfaite.
Saisis-la, Demi !
Mais je suis une poule mouillée, donc je ne dis rien.
Au lieu de ça, j’aborde l’autre raison pour laquelle je suis venue. Mieux vaut commencer petit. Annoncer à mes parents que j’ai un nouveau mec n’est pas aussi grave que de leur dire que je change de carrière.
– Je voulais vous parler de quelque chose…
Ma mère recule sa chaise et commence à se lever.
– Laisse-moi d’abord débarrasser la table.
– Non, maman. On le fera après. Assieds-toi.
– Après ?
Elle est horrifiée car, chez nous, on mange et on débarrasse tout de suite après. Néanmoins, lorsqu’elle voit mon air sérieux, elle se rassied, prête à m’écouter.
– Tout va bien ? s’inquiète-t-elle.
– Tout va très bien, je réponds.
Au bout de la table, mon père fronce les sourcils d’un air lugubre. Merde, je crois qu’il sait ce que je m’apprête à dire.
– Je voulais vous dire que… je suis officiellement en couple avec Hunter.
Silence.
– Euh… C’est une bonne nouvelle… ? je dis en regardant mes parents tour à tour.
– Ok. Marcus, qu’est-ce que tu en penses ?
– Tu sais déjà ce que je pense. Il n’est pas assez bien pour elle.
Elle hoche la tête et se tourne de nouveau vers moi.
– C’est tout ? je m’exclame, outrée. Il dit ça et toi, tu hoches la tête comme un gentil toutou ?
– Demi, gronde ma mère.
– C’est vrai ! Tu n’as jamais rencontré Hunter !
– Si ton père dit qu’il ne te mérite pas, je suis d’accord avec lui.
– Tu ne le connais pas, je crache avant d’essayer de me calmer. Sans rire, maman. Tu me déçois énormément.
Ma mère est abasourdie. Elle ouvre la bouche et je sais que son tempérament de feu est sur le point de jaillir, mais je suis plus rapide qu’elle.
– Tu laisses constamment papa te dicter quoi penser. Tu cries et tu hurles et tu fais des caprices quand il s’agit de toi ; de ta cuisine, de ta garde-robe, de tes loisirs, mais quand il s’agit de choses importantes, c’est lui qui dirige tout. Y compris ton cerveau, apparemment.
– Demi, gronde mon père.
– C’est vrai, j’insiste en secouant la tête. Tu ne laisses aucune chance à Hunter. Je m’attendais à mieux de ta part. Quant à toi, je poursuis en me tournant vers mon père, tu l’as rencontré, et il était charmant. Il n’a pas été impoli, il t’a écouté parler, il a essayé de payer le repas…
– Parce que c’est un gosse de riche, lance mon père.
– Non, parce qu’il est gentil. Et il me plaît énormément. Vous n’êtes pas obligés de l’apprécier, tant pis. Mais il est dans ma vie, que vous le vouliez ou non. On sort ensemble, et c’est sérieux. On a parlé de partir en vacances au printemps, et peut-être en Europe cet été. C’est mon mec, que ça vous plaise ou non.
– Tu es censé prendre des cours de biologie moléculaire cet été, me rappelle mon père.
Je n’ai jamais été aussi frustrée de ma vie et je suis tellement crispée que je n’arrive ni à bouger ni à parler. Je respire à fond pour essayer de me détendre. Je sais pertinemment que les caprices ne servent à rien avec mon père. Pour l’atteindre, il faut avoir recours à la logique pure et dure.
– J’ai changé d’avis. Je ne prendrai pas de cours de sciences supplémentaires.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
– Je dis que mon cerveau va exploser. Les cours de bio et de chimie, tous ceux que je suis depuis trois ans, ne m’intéressent pas. Je ne vais pas aller à la fac de médecine.
Le silence qui suit ma déclaration est assourdissant. Personne ne parle et mon pouls résonne dans mes tempes. Mon père est clairement sous le choc, mais je n’arrive pas à savoir s’il est en colère.
– Je ne vais pas à la fac de médecine, je répète. J’y pense depuis… Ben, depuis que j’ai commencé la fac. Je veux faire un master, puis un doctorat de psychologie. Et je peux obtenir une licence de thérapeute pendant mes études et soigner des patients…
– Des clients, rectifie mon père. Ce n’est pas la même chose.
– Peu importe, des clients. Ça reste des gens. Des gens que je pourrai aider. C’est ça que je veux faire.
Je réalise alors que je me suis avachie, endossant une position de défaite, et je me force à me redresser. Pourquoi devrais-je me sentir vaincue ? Je suis fière de ma décision.
Mon père hausse un sourcil.
– Qu’en pense ton nouveau mec ?
– Il me soutient à cent pour cent.
– Ben bien sûr, ricane mon père.
– Marcus, gronde ma mère.
Je la regarde d’un air reconnaissant. Peut-être que mes paroles ont eu un effet positif sur elle.
– C’est lui qui t’a poussée à changer d’avis ? demande mon père.
– Non. Je t’ai dit que ça fait longtemps que j’y pense. Je fais mes propres choix, papa. Hunter ne fait que les soutenir. Contrairement à toi. Bref. C’est pour ça que je suis venue aujourd’hui. Je voulais vous annoncer en personne les deux changements importants qui ont lieu dans ma vie. Je suis de nouveau en couple et je change de voie. Je sais qu’il y a plein de spécialités intéressantes en psychiatrie, mais ce n’est pas ce que je veux. Ah, et quitte à vous dire des vérités qui fâchent, sachez que je n’aime pas les créoles et que j’ai donné à Pippa celles que vous m’avez offertes pour mon anniversaire, parce que je ne les mettrai jamais.
Un nouveau silence s’abat sur nous. Ma mère se lève pour débarrasser la table, je l’aide sans un mot. Lorsque nous arrivons dans la cuisine, je vois que ses yeux sont brillants.
– Tu pleures ?
Elle cligne plusieurs fois des yeux et les larmes coulent sur ses joues.
– Je suis désolée, mami. Je ne m’étais pas rendu compte que… Tu connais ton père, Demi. Il est dominant. Et tu as raison, je me fie beaucoup à ce qu’il pense et j’en suis navrée. Je devrais me faire mon propre avis à propos de ton nouveau copain.
– Oui.
– La prochaine fois que tu viens en ville, amène-le et on ira manger quelque part, tu veux ? Qu’est-ce que tu en penses ? demande-t-elle d’une voix douce.
– Ce serait super. Merci.
– Quant au reste, tu sais que je te soutiendrai, quel que soit ton choix de carrière. Tu pourrais être strip-teaseuse, je serais au premier rang pour t’encourager. Mais, s’il te plaît, ne fais pas ça parce que je pense sincèrement que ton père te tuerait.
Je ris brièvement.
– Tu penses qu’il va me tuer de ne pas devenir médecin ?
– Il va s’y faire.
– Tu le crois vraiment ?
– Absolument. Mais je ne sais pas s’il se fera à l’idée que t’as donné ton cadeau d’anniversaire à une amie. Il a choisi ces créoles lui-même, Demi.
*
* *
Mon timing est parfait. Le match d’Hunter commence à vingt heures, et mon bus arrive à Hastings juste avant dix-neuf heures, ce qui me laisse le temps de rentrer me doucher et me changer et de revenir à temps pour retrouver Pippa et les colocs d’Hunter à la patinoire. Enfin, il y aura Summer et Brenna, mais Hollis et Rupi sont partis en week-end, ce qui est un soulagement, parce que le public est déjà suffisamment bruyant sans y ajouter la voix de Rupi Miller.
Cependant, j’ai une autre tâche à accomplir avant ce soir. J’y pense depuis plusieurs jours, depuis qu’Hunter m’a dit qu’il m’aimait.
Je m’en veux de ne pas lui avoir répondu, mais je ne voulais pas qu’il pense que je le disais parce que j’étais triste ou soulagée qu’il ne m’ait pas trompée. Je veux être sereine lorsque je le lui dis. Je veux qu’il me regarde dans les yeux et qu’il lise toute ma sincérité. Parce que je l’aime. Vraiment.
Et quand j’aime une personne, mon instinct est de la protéger, de la soutenir et de l’encourager à accepter ses forces et combattre ses faiblesses. Lorsqu’Hunter m’a dit qu’il ne me tromperait jamais, j’ai entendu sa confiance, sa certitude. Et ça m’a montré quelque chose.
Il commence à se faire confiance.
Le fait que sa saison n’ait pas été gâchée après qu’on a commencé à sortir ensemble doit aider, c’est sûr, mais même si c’était le cas, je crois qu’il aurait appris la même chose : il est capable d’être fidèle. Il peut jouer au hockey et avoir une copine et une vie sexuelle.
Je suis persuadée qu’il peut intégrer la NHL sans se laisser corrompre par le train de vie. Je ne dis pas que je ne comprends pas son angoisse. Garrett Graham ne peut pas sortir de chez lui sans se déguiser, bon sang. Et sa copine m’a dit, quand on était en boîte, qu’une femme fait le pied de grue devant chez eux en espérant l’apercevoir.
Donc oui : il y a de quoi s’inquiéter. Les joueurs sont souvent loin de leur famille et sont constamment entourés de gagas de la crosse. Mais je fais confiance à Hunter. Je crois en lui. Or, même s’il commence aussi à croire en lui-même, il a besoin d’un petit coup de pouce.
J’affiche le numéro de Brenna et regarde par la fenêtre du bus en attendant qu’elle réponde.
– Salut, dit-elle. Ça tient toujours pour ce soir ?
– Bien sûr, mais je vais passer chez moi me doucher avant. Je voulais juste te poser une question…
– Dis-moi.
– Tu crois que tu peux avoir le numéro de Garrett Graham ?
– Euh, ouais, ça devrait être possible. Pourquoi ?
– Je veux faire une surprise à Hunter, et j’ai besoin de l’aide de Garrett.
– Ouais, pas de souci. Je ne sais pas si j’ai son numéro, mais je vais demander à Fitzy ou au frère de Summer.
– Merci, meuf. À plus tard.
Je file sous la douche dès que j’arrive chez moi, espérant me réchauffer un peu. On est à ce moment de l’hiver où, quoi que je fasse, je n’arrive jamais à avoir chaud. C’est à cette période que ma mère et moi sommes d’accord : la Nouvelle Angleterre est un enfer de glace. Ma mère déteste l’hiver du début jusqu’à la fin, moi, ce n’est que le mois de février.
Je m’emmitoufle dans ma robe de chambre et me dirige vers mon placard. J’ai envie de mettre quelque chose de joli pour Hunter au cas où on sortirait après le match, mais il fait un froid de canard dans la patinoire, malgré le chauffage et la foule.
Je finis par choisir un legging épais, des chaussettes molletonnées et un pull en laine rouge, le mot d’ordre étant chaud. Je ressemble à un gros chamallow, mais tant pis.
Je suis sur le point de me maquiller quand mon téléphone s’illumine. J’espère que ce n’est pas Hunter qui m’appelle pour savoir comment ça s’est passé avec mes parents. Il a besoin de se concentrer sur son match, et savoir que mon père et moi ne nous parlons plus ne va pas l’aider. Je lui dirai plus tard.
Mais ce n’est pas Hunter, c’est TJ.
– Salut ! Tu viens voir le match ? Tu ne m’as pas répondu.
– Non, je ne viens pas.
– Ah, ok. Dommage. Ça aurait été cool de te voir.
– Ah ouais ? C’est vrai ce mensonge ? demande-t-il d’un ton moqueur.
Je fronce les sourcils.
– Tout va bien ? Tu as l’air d’avoir bu.
Il éclate de rire.
– Ok, ben, je suis en train de me préparer, donc dis-moi ce qui se passe, sinon je te rappelle demain.
– Mmm-hmmm, marmonne-t-il, riant encore, mais il semble désormais hystérique.
– TJ, qu’est-ce qui se passe ?
Je commence à sérieusement m’inquiéter.
Son silence dure trois secondes et je me demande s’il n’a pas raccroché quand il se met à parler à toute vitesse, si vite que j’ai du mal à le suivre. Je ne comprends pas ce qu’il me dit, et mes interruptions ne font qu’accroître son agitation.
– TJ ? Attends, quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Comment ça ?
Lorsqu’il finit sa tirade, je suis à deux doigts de vomir.
– Ne bouge pas. J’arrive tout de suite.
OceanofPDF.com