Briar Université T3 The play
18 - Demi
18
Demi
– Je ne t’ai pratiquement pas vue, ces deux dernières semaines.
TJ semble tiraillé par la déception, mais il finit par tendre la main pour prendre la mienne. Apparemment, sa compassion a pris le dessus. Heureusement, parce que je ne suis pas en état de le rassurer. Mon bien-être psychologique passe avant tout, et mon absence ces derniers temps n’a rien à voir avec lui ou notre amitié.
– Tu n’as pas raté grand-chose. Je n’ai pas été de très agréable compagnie, tu sais, je réponds en émiettant mon muffin à la banane.
– Tu es toujours de bonne compagnie, dit-il en souriant.
– Tu es mignon.
– C’est la vérité. Comment tu vas ?
– Ça va mieux. Enfin, mon mec m’a trompée, donc je ne saute pas de joie, mais je n’ai plus envie de le massacrer ou de faire sauter son appartement.
Étant donné mon comportement à la crémaillère de Corinne, c’est un progrès important.
Honnêtement, je fais un blocage sur tout ce qui s’est passé ce soir-là. Je me souviens de tout ce que j’ai fait, mais les souvenirs sont lointains, comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Je me rappelle avoir jeté les fringues de Nico par la fenêtre, avoir explosé sa PlayStation, lui avoir mis une droite. Ce dont je me souviens le mieux, c’est d’être allé chez Hunter et d’avoir joué à ce jeu débile avec ses colocs. J’ai une dette énorme envers les Zombies, c’est eux qui ont réussi à me calmer.
– Tu lui as parlé ? demande TJ. Ou son numéro est encore bloqué ?
– Il est toujours bloqué.
Je n’avais pas le choix. Nico m’appelait et m’écrivait si souvent que c’était impossible.
– Mais il s’est pointé à la maison, la semaine dernière.
– Tu ne me l’as pas dit, répond TJ en fronçant les sourcils.
– Il n’y avait rien à dire. Il a frappé à la porte, et Josie et les filles ont menacé de le castrer s’il revenait.
– Tant mieux. Et n’oublie pas, je peux lui casser la gueule, si tu veux.
– Il n’en vaut pas la peine, je réponds en souriant. Et puis, je ne voudrais pas que tu te blesses.
TJ n’est pas petit, mais il est maigre. Nico le tuerait, s’ils se battaient.
Il serre ma main plus fort.
– Je n’insinue pas que tu es une mauviette, ou que ce soit. Je sais que non. Je veux juste dire qu’il ne mérite pas qu’on se fatigue pour lui. D’ailleurs, il y a la queue, tu sais. Pax s’est mis à faire plus de muscu pour pouvoir, je cite, « le baiser, et pas dans le bon sens du terme ». Et Darius ne lui parle plus du tout.
– Ah ouais ?
– Ouais. On peut dire beaucoup de choses de lui, mais il ne plaisante pas avec la monogamie.
Darius est également très croyant, et il ne tolère pas le comportement de Nico.
– Ah, et il ne faut pas oublier Hunter. Il rêve de lui casser la figure, aussi.
En parlant du loup, mon téléphone vibre pour me signaler un message. Je clique dessus et découvre une photo d’un œuf dans un petit hamac. Un second message dit simplement : @PabloEggscobar.
Mon Dieu.
Pablo a son propre compte Instagram.
– Qu’est-ce que c’est ? demande TJ en se penchant pour voir l’écran de mon téléphone.
– Ils ont un œuf de compagnie, je réponds en secouant la tête.
– Quoi ? Qui ?
– L’équipe de hockey. Leur mascotte est un œuf dur. Ils s’en occupent à tour de rôle. Je crois que c’est un exercice de teambuilding ? Hunter n’est pas très clair sur le sujet.
– Il ne va pas pourrir ?
– Ça a déjà commencé. Ces derniers temps, il est enveloppé dans de la cellophane et il passe la nuit dans un frigo, mais ça ne suffit pas à faire disparaître l’odeur. Hunter avait sa garde, la semaine dernière, et ça sentait le soufre partout où il allait.
– C’est super-bizarre. Je ne comprendrai jamais les sportifs.
– Honnêtement, je crois que c’est propre à l’équipe de hockey de Briar, pas à tous les athlètes. Ils sont tous tarés, y compris Hunter.
– Alors, pourquoi tu lui écris tout le temps ?
– Parce qu’on est amis, je réponds en haussant les épaules. Mes amis ont le droit d’être tarés.
Malgré toutes ses bizarreries, Hunter a été un ami génial depuis ma rupture avec Nico. Et ses colocs sont mes nouvelles personnes préférées sur terre. Brenna est une dure à cuire et je l’adore. Summer et moi n’avons pas grand-chose en commun, mais elle me fait rire, et Rupi est… Rupi. Sa relation avec Hollis me fascine. Sincèrement, je n’arrive vraiment pas à savoir s’ils sont fous amoureux ou s’ils se détestent. Peut-être que c’est un mélange des deux ? Quoi qu’il en soit, ils sont follement divertissants.
Je comprends peu à peu que le meilleur remède contre une rupture est d’être occupée tout le temps. Je me concentre donc sur mes partiels, mes contrôles de maths, mes TD de chimie, mes lectures de psycho. Tout est bon pour occuper mon cerveau. Et quand je suis fatiguée, je me divertis avec mes amis. Je bois des verres avec Pippa, je regarde des films avec mes sœurs de sororité, je traîne chez Hunter. Pour l’instant, ça marche très bien.
– À quelle heure part ton bus, aujourd’hui ? demande TJ en me regardant par-dessus sa tasse de thé.
– Dix-neuf heures trente, je rouspète. Je n’ai vraiment pas envie de fêter Thanksgiving cette année. Mes parents vont tous les deux faire une crise cardiaque quand je vais leur dire pour Nico.
– Attends, tu ne leur as pas encore dit ?
– Non. C’est une surprise.
– Ça craint. Ils l’apprécient à ce point, alors ?
– S’ils l’apprécient ? Ils l’adorent ! Nico est comme un fils pour eux. Ils vont être anéan…
Je m’arrête en pleine phrase, car quelqu’un vient d’entrer dans le café.
Corinne.
Je me crispe aussitôt. Elle a essayé de m’appeler plusieurs fois après sa crémaillère. Quand j’ai ignoré ses appels, elle m’a écrit pour me demander si on pouvait parler. Je lui ai répondu que je quand serais prête à le faire, je la contacterais.
Ça fait quinze jours, et je suis loin d’être prête.
Elle se fige lorsqu’elle me voit, mais elle se ressaisit vite et… merde. Elle vient vers nous.
– Planque-moi ! je supplie TJ, mais c’est trop tard.
– Salut, dit Corinne en souriant nerveusement.
– Salut, je réponds sèchement.
– Je sais que tu as dit qu’on parlerait quand tu serais prête, mais… les vacances approchent et ce sera bientôt les exams, puis Spring Break et… Peut-être qu’on devrait parler tout de suite ?
TJ me lance un regard comme pour me demander s’il doit intervenir, je secoue discrètement la tête.
– Si tu insistes, je réponds. TJ, ça te dérange de nous laisser. Tu rejoins bientôt ton coloc, de toute façon, non ?
Il hoche la tête.
– Ouais, pas de souci, répond-il en se levant sans quitter Corinne des yeux.
Elle va se chercher un café et je la regarde enlever son blouson tandis qu’elle fait la queue, passant sa main dans ses longues boucles noires.
– Je n’ai vraiment pas envie de faire ça, je dis à TJ.
– Je sais, mais tu vas gérer.
– Je n’en suis pas si sûre.
– Tu es forte, insiste TJ. Mais si tu as besoin d’aide, écris-moi et je reviendrai tout de suite.
– Merci, tu es le meilleur.
Il pose sa main sur mon épaule et la serre avant de partir.
Quand Corinne revient, un silence gênant s’installe. Je ne la quitte pas des yeux, attendant qu’elle se lance, car il hors de question que je parle la première.
– Je suis désolée, dit-elle.
Waouh, quelle originalité !
– Oui, tu me l’as déjà dit.
– Je sais, et je vais continuer de le répéter jusqu’à ce que tu sois convaincue que je suis sincère.
– Oh, j’en suis convaincue. Mais c’est facile de demander pardon. Ce qui n’aurait pas dû être facile, c’est de coucher avec le mec de ton amie.
Elle rougit et boit une gorgée de café en hochant la tête.
– Je sais. J’ai commis une erreur. Et si tu veux savoir quoi que ce soit, je te promets que je répondrai la vérité.
– Ok, allons-y, alors, je réponds sèchement. Combien de fois tu as couché avec lui ?
– Une fois. Quelques jours après le déménagement. Il est passé, un soir, pour m’aider à fixer une étagère.
J’essaie de me rappeler quand ça pouvait être. Sans doute un des soirs où Nico a fini tard. Je me demande combien de fois il m’a menti depuis des années. Mon Dieu. Cette conversation est horriblement gênante.
– On a bu une bière, et tu sais que je ne tiens pas l’alcool ; mais ce n’est pas une excuse, s’empresse-t-elle d’ajouter. Je n’accuse pas l’alcool, mais j’étais pompette. Quant à Nico, il était… Nico. Charmant.
– Oui, il est charmant, je réponds froidement.
Ce sont les fossettes. Elles ne manquent jamais de déstabiliser les femmes.
Corinne a le regard rivé sur ses mains et sa tasse de café.
– Il m’a embrassée, et je savais que c’était mal de le laisser faire, mais je n’avais pas les idées claires. Et il a dit que…
Elle s’arrête.
– Il a dit quoi ?
– Il a dit que vous aviez des problèmes et que vous vouliez que personne ne le sache.
Je suis littéralement bouche bée.
– Et il a dit… commence-t-elle en rougissant, que votre vie sexuelle était inexistante.
– Inexistante ? je crache, furieuse. On avait des rapports réguliers !
Notre seul problème était que je ne savais pas qu’il se tapait aussi d’autres filles.
– Je suis vraiment désolée. Je ne veux pas que mon excuse soit que je me suis comportée comme une fille stupide et naïve, mais c’est le cas. J’étais bête et je manquais de confiance, et ça faisait une éternité que je n’avais pas eu de mec et voilà que, soudain, un mec canon et charmant faisait attention à moi, me draguait et me disait des horreurs sur toi.
– Et tu l’as cru ? je demande, blessée.
– Non, admet Corinne. Mais je voulais le croire, parce que ça me donnait une raison de ne pas me sentir coupable. Or, ça n’a pas marché. Je me suis sentie affreuse, que ce soit avant, pendant ou après. Et il a essayé de me revoir, tu sais. En secret. Je me sentais minable et j’ai dit que c’était hors de question. Je voulais te dire la vérité, mais il m’a dit qu’il nierait tout, qu’il me ferait passer pour une salope qui a essayé de le séduire.
Je ne sais plus quoi croire. Dans les messages qu’il m’a envoyés après être venu chez moi, ce soir-là, Nico m’a harcelée d’explications et d’excuses. Et c’est justement ce qu’il m’a dit, que c’était Corinne qui l’avait dragué et qu’il était trop saoul pour la repousser.
– Je ne sais pas si ça peut t’aider, mais…
Corinne sort son téléphone de son sac et le glisse vers moi.
– Voilà les messages qu’on s’est envoyés.
Je prends le portable à contrecœur. Je clique aussitôt sur les informations enregistrées au nom de Nico pour être sûre qu’elle n’a pas donné son nom à un autre contact. Les gens sont des menteurs, et il est on ne peut plus facile de manipuler les informations. C’est bien le numéro de Nico.
Je n’ai pas envie de le faire, mais je me force à lire leur échange. Je découvre donc noir sur blanc que le mec que j’aimais tant a bien demandé à mon amie quand ils allaient se revoir. Corinne ne ment pas. Leurs messages me dégoûtent.
NICO : Je pense toujours à toi. Quand est-ce qu’on va le refaire ? ;) CORINNE : Jamais. Je ne veux plus jamais refaire ça, Nico. LUI : T’es sérieuse ? Tu fais la difficile, tout à coup ? ELLE : Non. Je me sens minable. Je veux dire à Demi ce qui s’est passé.
LUI : WTF ? Tu te fous de ma gueule ?
ELLE : Pas du tout. Je ne dors plus, je ne mange plus. Je suis la personne la plus affreuse sur terre. C’est une de mes meilleures amies. J’en ai pas beaucoup. Ce qu’on a fait était débile et j’ai honte de moi. Je vomis tous les soirs. Il faut que je lui dise.
LUI : C’est mort, Corinne. Elle va penser que tu mens. ELLE : Pas du tout.
LUI : Si, parce que je lui dirai que tu mens.
L’échange continue un moment, et Corinne a raison. Elle insiste pour me dire la vérité, et Nico la prévient de ce qu’il fera si elle me parle.
Je pose le téléphone sur la table. J’ai les larmes aux yeux, mais je refuse de pleurer.
– Je suis vraiment désolée, chuchote-t-elle. Je sais que notre amitié est changée à jamais. Mais je te demande pardon, et… une autre chance. Quand tu seras prête, bien sûr.
Je hoche lentement la tête.
– J’accepte tes excuses, et je vais m’efforcer de te pardonner, mais… pas maintenant. Je n’en suis pas encore là.
Le fait qu’elle se sente profondément coupable d’avoir couché avec mon mec ne change rien au fait qu’elle a couché avec mon mec.
– Je comprends.
– Mais je suis contente qu’on se soit enfin parlé.
Et je le pense. Je ne fais pas partie des femmes qui font porter le chapeau à « l’autre femme ». Certes, Corinne s’est montrée naïve et elle a trahi notre amitié, mais ce n’est pas elle qui couchait avec moi, me faisait des déclarations d’amour et me parlait de mariage. Corinne a été une mauvaise amie, mais la trahison de Nico est infiniment plus blessante.
– Bref, il faut que j’y aille, je dis en reculant ma chaise. Faut que je fasse ma valise pour Thanksgiving.
– Tu vas à Boston ?
– Oui. Je pars ce soir et je rentre dimanche. Tu vas voir ta famille dans le Vermont ?
– Non, on fête Thanksgiving entre amis, à Hastings. Pippa sera là… j’espère que ça ne te dérange pas.
Je soupire en secouant la tête. Pippa marche sur des œufs, ces derniers temps, essayant de ne jamais mentionner son amitié avec Corinne. Nico a vraiment tout compliqué, cet enfoiré.
Les mecs sont des ordures.
*
* *
Mes parents sont ravis de m’avoir à la maison, même si ce n’est que pour quelques jours. Il y a déjà un buffet complet sur la table quand j’arrive, et on n’est que tous les trois ce soir. Demain, plein de membres de la famille viennent de Miami. Mon père est enfant unique, comme moi, mais la famille de ma mère est gigantesque. Ça va être le bazar demain. Deux des trois sœurs de ma mère viennent avec leur famille, et tous mes cousins sont plus jeunes que moi, donc la maison va être pleine des cris d’enfants de huit, neuf et dix ans. Le frère de ma mère, Luis, vient d’avoir un petit garçon, j’ai hâte de le rencontrer. J’adore les bébés.
En gros, ce soir, c’est le calme avant la tempête.
– Doux Jésus, je m’exclame en salivant devant le festin que ma mère a préparé. Maman, tu es le trésor le plus précieux du monde entier.
– Merci, mami, répond-elle en m’embrassant sur le front avant de me pousser vers une chaise. Maintenant mange ! Tu est toute maigre, Demi. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je fronce les sourcils. J’ai perdu l’appétit après la rupture et ça ne fait que quelques jours que je remange normalement, mais je ne pensais pas avoir perdu de poids. Mes vêtements me vont encore.
– Attendons papa, tu veux ? Je vous le dirai en même temps.
– Dios mío ! Je le savais. Je savais que quelque chose ne va pas. Dis-le-moi tout de suite. Marcus ! hurle-t-elle en direction de la porte, faisant éclater mes tympans.
Je suis surprise que les tableaux ne se décrochent pas des murs.
Mon père prend son temps pour descendre. Il a appris à faire la différence entre les divers cris de ma mère et leur intensité, et clairement, il a déduit de celui-ci que ce n’était pas une urgence. Quand il passe enfin la porte de la salle à manger, il me serre dans ses bras et m’embrasse sur la joue.
– Coucou, bébé.
– Coucou papa, je réponds en plantant ma fourchette dans un beignet au crabe pour le mettre dans mon assiette.
– Demi a quelque chose à nous dire.
Il me regarde en haussant les sourcils.
– Ah oui ? Quoi ?
– Est-ce que je peux terminer mon beignet, d’abord ? Il est délicieux.
Je mâche particulièrement lentement pour le savourer aussi longtemps que possible, puis j’attaque des crevettes à la cubaine et en dévore une, parlant la bouche pleine.
– Mmm. Tu les as fait sauter avec de l’ananas ? Et de l’ail ? C’est tellement bon !
J’essaie de gagner du temps, et ma mère le sait.
– Pose cette crevette, Demi.
Argh.
– Très bien…
Je pose ma fourchette, déglutis et essuie ma bouche avec ma serviette.
– Maman, tu devrais peut-être t’asseoir, toi aussi.
Soudain, ils paniquent tous les deux.
– Dios mío ! crie-t-elle encore. Tu es enceinte. Marcus, elle est enceinte !
Je hausse les sourcils en écarquillant les yeux.
– Quoi ? Non ! Je ne suis pas enceinte ! Bon sang, assieds-toi, tu veux ? S’il te plaît.
Ma mère fait la moue et s’assied à côté de mon père.
Je joins les mains devant moi et me racle la gorge.
– Bon, tout d’abord, que ce soit clair, je ne suis pas enceinte. Mais ce que j’ai à vous dire concerne Nico, c’est vrai. J’aimerais que vous restiez calmes et…
– Est-ce qu’il va bien ? s’écrie ma mère. Il est à l’hôpital ?
– Non, il n’est pas à l’hôpital et, bon sang, je viens de te dire de rester calme. Est-ce que vous pouvez me promettre de me laisser finir avant de vous affoler ?
– Vas-y, dit mon père.
– Promettez-le.
Ils rouspètent tous les deux, mais promettent de se taire.
– Nico et moi avons rompu, il y a deux semaines.
Quand ma mère ouvre la bouche, je fends l’air avec ma main et elle la referme aussitôt.
– Je sais que ça ne vous fait pas plaisir, je poursuis, mais croyez-moi, je ne m’y attendais pas, moi non plus. Je croyais qu’on était heureux et qu’on avait un avenir ensemble.
– Qu’est-ce qu’il a fait ? gronde mon père.
– Il m’a trompée, je réponds.
Silence.
– Est-ce que c’était… Est-ce qu’il était saoul à une fête ? s’enquiert ma mère d’un ton plein d’espoir.
– Même si c’était le cas, ce serait quand même impardonnable, je réponds sèchement.
– Eh bien, c’est plus facile à pardonner que si…
– Trois filles différentes, je déclare pour la faire taire. L’une d’elles était mon amie, l’autre était la sœur de son collègue, et la dernière était une inconnue qu’il a rencontrée dans un bar.
Nico m’a avoué la troisième infidélité dans un de ses messages.
– Ça fait quatre, si on compte celle avec qui il m’a trompée au lycée.
C’est un autre de ses aveux, même si ça ne faisait que confirmer ce que je savais déjà.
– Donc, non. Il n’y a aucune chance que je lui pardonne. C’est fini pour de bon. Peut-être qu’un jour on pourra de nouveau être amis, et la seule raison pour laquelle j’envisage ça, c’est parce que nos familles sont proches. Si ça ne tenait qu’à moi, je ne le reverrais plus jamais.
– Oh, Demi… dit ma mère d’une voix triste.
– Bien sûr, je ne vous demanderai jamais de couper les ponts avec Dora et Joaquín, mais… Je sais qu’on les a invités ici à Noël, mais… je vous en supplie. Est-ce qu’on peut leur demander de ne pas venir… ?
Mon père, qui s’était montré protecteur en apprenant les infidélités de Nico, semble désormais mal à l’aise.
– Mais tout a déjà été organisé, chérie.
Je connais mon père, il ne veut pas perdre la face devant ses amis.
– Je comprends, mais en tant que fille unique, je vous demande de faire de mon bien-être votre priorité. Je ne peux pas passer Noël avec Nico et sa famille. C’est impossible. La rupture est encore trop fraîche et ce serait affreusement gênant. Et ça… ça me ferait beaucoup de mal.
Je baisse les yeux, car je déteste me montrer vulnérable devant mon père. Il est tellement fort que j’ai l’impression d’échouer en m’effondrant devant lui.
Toutefois, mes paroles ont eu l’effet escompté. Les larmes aux yeux, ma mère et se lève et vient me prendre dans ses bras.
– Oh, mami, je suis vraiment désolée.
Je la serre contre moi en étudiant mon père, qui essaie encore de comprendre la situation.
– Tu crois vraiment que tu ne peux pas lui donner une autre chance ?
– Non, je réponds sèchement. Je ne peux pas.
– Je connais ce garçon depuis qu’il a huit ans, dit mon père d’une voix triste. Il a toujours su garder la tête sur les épaules.
– Ouais, je pensais que c’était le cas, moi aussi.
– Il y a forcément une explication. Peut-être que Nico…
– Il m’a trompée, papa.
– Et je ne l’excuse pas, s’empresse de dire mon père. Je te promets que non. Tout ce que je dis, c’est qu’il y a sans doute une explication. Peut-être que Nico a des problèmes dont on n’est pas au courant, ou qu’il se drogue, ou…
– Ou peut-être que c’est juste un connard, je rétorque.
– Demi, ton langage ! gronde mon père.
– Non. Je ne vais pas surveiller mon langage et je ne vais pas rester plantée là pendant que tu cherches à me persuader que le mec qui m’a trompée quatre fois mérite une autre chance. C’est mort, papa. Je ne vais pas me remettre avec lui et je n’excuserai jamais ce qu’il m’a fait.
– Peut-être qu’à l’avenir…
Je pousse un cri désespéré.
– Mon Dieu, non ! C’est fini, papa. Et je vous en supplie, ne les invitez pas ici à Noël.
J’ai la nausée en m’imaginant passer les fêtes de fin d’année avec la famille de Nico. J’ai toujours pensé que mon père me soutiendrait coûte que coûte, mais apparemment, il est tiraillé entre Nico et moi. Or, je suis sa fille, bon sang !
Sans un mot, je tourne les talons et monte dans ma chambre en courant. À peine dix secondes plus tard, ma mère ouvre la porte.
– Demi, chérie.
Elle ouvre les bras quand elle me voit pleurer et je me jette sur elle comme une gamine.
– Comment peut-il être aussi bête ? je marmonne contre ses gros seins.
– Parce que c’est un homme.
Je ne peux me retenir de glousser.
– Est-ce que tu veux en parler un peu plus ? Avec moi ? propose ma mère en caressant mon dos.
– Non, je n’ai rien d’autre à dire. En revanche, j’apprécierais que tu retournes en bas et que tu dises à papa d’arrêter ses conneries. Dis-lui que s’il tient tant à Nico, il a qu’à sortir avec lui.
– Je vais lui passer le message, répond-elle en riant. Je veux que tu saches qu’on a du mal à croire que Nicolás a pu faire ça, mais la tristesse dans ton regard me dit qu’il t’a fait beaucoup de mal, et personne ne fait de mal à mon bébé…
Elle plonge son regard assassin dans le mien.
– Tu es sûre qu’on ne peut pas l’inviter à Noël pour empoisonner leur nourriture ?
– Non, je réponds d’un ton lugubre. J’aime trop le reste de sa famille. Et je ne lui souhaite pas de mal non plus. Je crois qu’il s’en veut terriblement de ce qu’il a fait. C’est juste que ça ne suffit pas pour que je le reprenne. Tu ne sais pas à quel point c’est humiliant de savoir qu’il couchait avec d’autres femmes. En pendant tout ce temps, il me mentait et il m’offrait des cadeaux débiles et me donnait l’impression que…
Ma voix se met à trembler et je m’arrête là. Ça ne sert à rien de continuer.
C’est fini entre Nico et moi. Et je ne veux vraiment plus être avec lui. D’ailleurs, je me sens plus légère depuis que j’ai bloqué son numéro.
– Euh, maman, j’aimerais être un peu seule. Ça te dérangerait de me mettre une assiette de côté pour que je puisse manger plus tard ?
– Pas du tout, mami. Surtout, appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit, d’accord ?
Lorsqu’elle est partie, je m’allonge sur le lit et fixe le plafond. Ma chambre a été nettoyée pour mon arrivée, et elle sent le pin frais et la lessive. Maman fait toujours pour que je me sente bien chez moi.
Je roule sur le côté et joue avec un coussin. Cette situation est un cauchemar. Je déteste que ma famille soit aussi proche de celle de Nico. Je vais constamment penser à lui, alors que je n’ai qu’une envie : l’oublier pour de bon. En toute honnêteté, je suis prête à tourner la page. En tout cas, l’idée d’être avec un nouveau mec m’intrigue.
Je soupire et ouvre Instagram, faisant défiler les pages sans réfléchir. Je décide de suivre le compte de Pablo Eggscobar, qui n’a toujours qu’une seule photo. Je me demande si son petit hamac est fait maison. J’ai du mal à imaginer où ils auraient pu l’acheter. Hastings n’est pas envahie de boutiques pour vêtements et accessoires pour œufs…
Hunter m’écrit au bout de dix minutes.
HUNTER : T’es bien arrivée à Boston ?
MOI : Ouais, je suis chez mes parents. Mais le trajet en bus était désastreux. Le mec à côté de moi n’arrêtait pas de me montrer des photos de ses furets.
LUI : Ses furets ???
MOI : Ses furets.
LUI : Semi, je crois que c’était un tueur en série. La prochaine fois, envoie-moi une photo de ton voisin de siège pour que j’aie quelque chose à montrer aux flics.
Je ris dans ma barbe et réponds : « T’es à Greenwich ? » Je sais qu’il y allait en voiture ce matin, après son entraînement.
LUI : Ouais. Je suis venu avec Summer et Fitzy. Il passe Thanksgiving chez les Heyward-Di Laurentis.
MOI : Et toi, t’es seul avec tes parents ? Pas d’oncles/tantes/cousins/grands-parents ? LUI : Non, on est juste tous les trois. Ô joie ! MOI : À ce point ?
LUI : Mon père a engueulé le traiteur parce qu’il n’a mis qu’une seule saucière sur la table plutôt que trois petites pour chaque personne. Je l’ai entendu pleurer dans la cuisine, après.
Waouh, c’est violent. Je n’imagine même pas que sa famille fasse appel à un traiteur pour Thanksgiving. Ma mère préférerait mourir que de laisser un inconnu cuisiner pour sa famille.
MOI : C’est tordu. Cela dit, si ça peut te remonter le moral, mon père est affreux, aussi. Je leur ai dit pour Nico, et mon père a essayé de me convaincre de lui laisser une seconde chance !!! LUI : T’es sérieuse ?
MOI : Ouaip. Il est obsédé par ce mec.
LUI : Est-ce que tu veux lui donner une autre chance ? MOI : Sûre à 100% que non. D’ailleurs, quand tu m’as écrit, j’étais en train de me dire que j’étais peut-être prête pour… roulement de tambour… un mec de transition. LUI : Oooh, super. Les plans de transition sont les plus fun ! MOI : Est-ce que tu te portes candidat ?
Attendez, quoi ?
Qu’est-ce que je viens d’écrire ?!
Hunter répond par « MDR », ce qui me rend encore plus anxieuse.
MOI : Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?
LUI : Ça veut dire « Mort de rire » .
MOI : Je sais ce que MDR veut dire ! Mais pourquoi je te fais rire ? LUI : Parce que tu plaisantais… ?
MOI : Et quoi, la possibilité d’être mon mec de transition te fait rire ? Tu ne me trouves pas mignonne ?
LUI : T’es plus que mignonne.
Je me sens rougir. Cette conversation est ridicule. Bien sûr qu’Hunter n’est pas candidat pour m’aider à remonter la pente. Et maintenant, voilà que je cours après les compliments parce que je manque de confiance en moi après avoir été trompée par mon mec.
LUI : On peut être sérieux deux minutes ? Tu me demandes vraiment si je veux coucher avec toi ?
Mon pouce survole la lettre « o ». Il me suffirait d’appuyer dessus, puis sur le « u », puis le « i ». Mais… ça ouvrirait une porte qu’on ne pourrait plus refermer. Hunter et moi sommes amis. Je le trouve attirant, mais c’est la première fois que j’envisage la possibilité qu’on soit plus que ça.
Je n’ai pas le temps de décider, car Hunter m’envoie un autre message.
LUI : Tu sais bien que je serais obligé de dire non, Semi. Je suis hors service.
Je ne me demande même pas d’où vient la déception qui m’accable soudain. Mes sentiments sont absurdes, ces temps-ci.
MOI : Je sais. Je plaisantais, en gros.
LUI : En gros ?
MOI : À 60%.
LUI : Alors, 40% de toi veut l’apprivoiser ? MOI : Apprivoiser quoi ?
LUI : La bête. Tu veux te familiariser avec ma bête.
J’éclate de rire et soudain, je ne me sens plus déçue.
MOI : Si tu veux. Bref, cette conversation ne rime à rien. Comme tu dis, t’es hors service.
Je pose mon téléphone et m’assieds sur mon lit. Mes interactions avec Hunter me remontent toujours le moral. Je souris jusqu’aux oreilles, et j’ai retrouvé l’appétit. Heureusement, un festin m’attend en bas.
Ce n’est que beaucoup plus tard, vers minuit, qu’Hunter m’écrit de nouveau. Je suis en train de me glisser dans mon lit quand son message illumine mon téléphone.
HUNTER : Si c’était pas le cas, je t’aurais déjà sauté dessus, Demi.
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