Brigade d'élite 75 T2 : Résister ou succomber
Chapitre 22
Laura
Daniel Krueger entre dans la salle et vient interrompre nos discussions.
— Le devoir vous appelle, messieurs. Vous reprendrez l’enquête sur le blog plus tard. Nous devons intervenir pour un démantèlement de camps de migrants qui a lieu à Paris et qui tourne mal.
Je ferme les yeux. Ces situations sont si délicates. Ces personnes viennent chercher une vie meilleure. Ils fuient souvent des guerres ou des famines ou des régimes politiques totalitaires. On peut comprendre qu’ils cherchent le meilleur pour leurs familles, mais malheureusement, nous n’avons pas la possibilité de tous les accueillir et de leur offrir des conditions de vie décentes. Nous ne sommes déjà pas capables de prendre soin de nos SDF, de nos enfants. Est-ce une excuse ? Non, certainement pas, mais c’est la réalité. Une réalité triste et implacable.
Romain n’est toujours pas revenu. Il est sorti de la salle depuis dix minutes et sa place reste désespérément vide. Que lui arrive-t-il ? Est-il toujours aussi chamboulé qu’hier soir ? Avoir vu ces enfants abusés l’a profondément secoué.
Je ne peux pas lui jeter la pierre. Il n’y a rien de plus difficile que de voir des innocents, des enfants être victimes de la folie des hommes. Ou dans mon cas de la folie des autres adolescents au collège.
Je pousse un soupir et je chasse les souvenirs qui reviennent à la surface. Je ne leur permets jamais de me submerger. Ils me rappellent juste ce que j’ai enduré et la force qu’il m’a fallu pour m’en sortir.
— Où se trouve Romain ? Il est parti comme une flèche et ne revient pas.
— Partez vous changer et je m’occupe de Romain.
La voix d’Adrien est implacable et n’admet aucune réplique. Ce n’est plus leur pote qui est devant eux, c’est leur supérieur hiérarchique. Il me fait penser à Jérôme.
Je les suis discrètement et je les vois s’équiper d’armes, de cagoules. L’adrénaline refait alors surface dans mon corps. Qu’est-ce que j’aimerais me rendre sur le terrain avec eux ! J’en ai besoin, c’est mon ADN.
Non, ton ADN, c’est le sexe. Je dirais même le sexe avec un flic sexy.
Tais-toi et arrête de te faire des illusions ! Cette liaison ne durera que le temps de mon immobilisation. Je me creuse la cervelle pour être autorisée à les accompagner. Vite, vite, une idée ! Et si je les accompagnais en civil pour observer les lieux et prendre des photos qui pourraient nous être utiles pour la résolution de l’enquête sur le blog. Oui, c’est une excellente idée ! Il ne me reste plus qu’à la vendre à Adrien quand il va revenir.
D’ailleurs, je le vois s’avancer vers ses hommes avec Romain près de lui. Un Romain à moitié hagard, mais le regard déterminé. J’essaie de plonger mes yeux dans les siens, mais ses prunelles restent concentrées et demeurent dans le vague. J’ai l’impression d’avoir un sportif en face de moi, un sportif uniquement concentré sur son but.
Bon, si je veux avoir une chance de les accompagner, c’est maintenant ou jamais que je dois convaincre le lieutenant Laval. Car oui, ce n’est plus Adrien, le compagnon de ma meilleure amie qui se trouve en face de moi, mais bel et bien le lieutenant Laval, le responsable de l’unité de la BE 75. Je n’aurais droit qu’à une seule chance pour le convaincre.
— Lieutenant Laval, j’aimerais vous accompagner sur le terrain pour prendre des photos des alentours et ainsi avoir des éléments pour l’enquête du blog. Au cas où une équipe se trouve sur les lieux, je pourrais peut-être repérer des photographes.
— Tu n’es pas autorisée à nous accompagner sur le terrain. Je ne veux pas avoir à me préoccuper de ta sécurité, Laura.
— Ce n’est pas Laura qui te parle, lieutenant Laval. C’est le lieutenant Roscoff. Je suis militaire et je suis parfaitement capable de me protéger en cas d’émeutes.
Je continue de l’appeler par son grade et j’ai utilisé le mien. J’ai besoin de les accompagner, je ne veux pas rester à me contenter de faire de la paperasse.
— L’accord ne mentionne pas que tu peux nous accompagner.
— Adrien, nous devons avancer sur cette enquête et je suis désolée de te le rappeler, mais ils ont plusieurs étapes d’avance par rapport à nous.
Je le vois se gratter la mâchoire et me regarder fixement. S’il pense que je vais baisser les yeux, il se trompe lourdement. J’ai l’impression qu’un sourire se dessine sur le visage de Romain. Je ne peux pas vérifier au risque de me déconcentrer par rapport à Adrien.
— Tu peux nous accompagner. Tu es sous mes ordres et tu ne t’aventures pas près du lieu où se déroule notre action.
— Je ne m’approcherai pas de l’endroit de votre intervention. Que les choses soient claires, Adrien ! Je ne suis pas sous tes ordres. Je ne serai jamais sous les ordres d’un flic.
Là, je distingue clairement le sourire sur le visage de mon amant. Se souvient-il qu’il m’ordonne parfois de jouir à un instant précis et que je lui obéis ?
— Tu es aussi têtue qu’Amandine. C’est fou comme vous vous êtes bien trouvées toutes les deux.
— Je le prends comme un compliment.
— Je peux te jurer que ce n’était pas un compliment.
— Je vais me changer et je vous rejoins dans cinq minutes chrono.
— Juste le temps que nous nous équipions !
Je lui adresse un clin d’œil avant de partir en petites foulées vers ma chambre. Sitôt arrivée, je ne perds pas le temps et j’enfile un jean, un T-shirt, un pull et des baskets. Une parfaite tenue décontractée pour passer pour la touriste de base ! Mon téléphone me servira d’appareil photo.
Je ne dépêche de les rejoindre et je grimpe à l’intérieur de leur van. Je me retrouve coincée entre Benjamin et Nico.
— C’est génial d’avoir une recrue aussi sexy.
— Concentrons-nous, les gars. Nous avons une dure bataille à mener qui nous attend. Nous devons sécuriser les personnes dans des bus qui les emmèneront vers d’autres destinations. Nous devons éviter au maximum les violences.
Même s’ils vont tout faire pour les réduire, elles ne seront pas inexistantes. Ils seront obligés de répliquer pour leur sécurité. Un petit peu comme nous quand nous sécurisons des zones en guerre et que des villageois peuvent nous attaquer alors que nous sommes présents uniquement pour les aider. Nous faisons des métiers difficiles dans lesquels notre sécurité est menacée à chaque seconde.
— Ah, c’est vraiment trop cool que ma meilleure amie vienne avec nous ! C’est comme un Road Trip entre potes.
Amandine vient de faire une sortie qui surprend tout le monde. Elle se reprend tout de suite.
— Désolée, je me tais tout de suite. Je sais que vous devez vous concentrer pour ce qui vous attend. C’était juste une remarque innocente.
Elle m’adresse un clin d’œil et fait le signe qu’elle se la boucle avec sa main droite. Je me retiens de pouffer de rire. Cela serait de très mauvais effet et les gars ont vraiment besoin de se plonger dans leur mission à venir.
— Je viens de recevoir des données complémentaires. Il s’agit d’un camp installé illégalement de migrants devant le Palais Bourbon. De nombreuses organisations caritatives ou de défense des droits de l’homme sont sur place et empêchent la police d’agir.
— Encore une mission qui pue et une mission qui ressemble à du baby-sitting !
Romain vient d’ouvrir la bouche pour la première fois depuis qu’il est sorti de la salle de commandement. Il n’a vraiment pas l’air ravi de se retrouver dans le camion pour se rendre sur les lieux de l’intervention. Ce genre de remarque ne serait pas vraiment toléré dans un convoi militaire. On ne doit jamais discuter un ordre. Même s’il est débile !
Pardon, je m’égare. Je n’ai jamais sous-entendu que nous pouvions recevoir des ordres débiles.
— Je sais, Romain, mais nous n’avons pas le choix.
— Ces connards du blog vont encore s’en donner à cœur joie. Vous pouvez être sûr qu’ils vont faire un article, non un torchon, en disant que nous ne respectons rien et que nous maltraitons des hommes et des femmes innocents. Est-ce qu’Alexandra a réussi à avancer un petit peu dans ses recherches ?
— Non, Alex est en ce moment au Canada pour son journal et elle n’a pas du tout le temps de travailler sur les dessous du blog.
C’est Clément qui vient de répondre et vu la tête d’Amandine, il aurait fait mieux de se taire.
— Depuis quand connais-tu l’agenda de ma sœur sur le bout des doigts ?
Alexandra est la sœur cadette d’Amandine et elles vivent ensemble en collocation. Je parie qu’elle leur a fait le même délire qu’avec moi en leur disant qu’Alex est intouchable.
— J’échange avec elle sur le blog.
— Pas plus, Clément ou je te jure que je te coupe les couilles. Tu es prévenu. Vous êtes tous prévenus. Si l’un d’entre vous touche à ma sœur ou à ma meilleure amie, je vous les coupe.
Je me retiens de regarder Romain pour juger de sa réaction.
Tu ne la laisserais tout de même pas toucher à la virilité de ton sexy flic. Nous en avons encore besoin.
— Les papotages sont terminés. Je vous rappelle qu’une mission nous attend. Je n’ai pas autorisé Laura à venir avec nous pour que ce soit la fête du slip.
— Enfin, ce serait plutôt la fête du string !
Je n’ai pas pu m’empêcher de détendre l’atmosphère. Bah oui, j’ai aussi tendance à le faire avec mes coéquipiers dans mon unité ! Adrien rugit dans le van.
— Laura !
— Désolée, j’ai fait la même chose que dans les convois militaires. Je ne savais pas que les flics étaient plus coincés que les militaires. Je le saurai pour la prochaine fois.
— Ce n’est pas bientôt fini ! Concentration, Messieurs ! Je ne veux plus entendre une mouche voler.
Mon téléphone vibre et je le sors rapidement de la poche arrière de mon jean.
Romain : [Je te promets de te montrer à quel point les flics ne sont pas coincés.]
Je souris en découvrant son message avant que le regard d’Adrien me dissuade de répondre. S’il nous chope à échanger des textos, nous allons passer un mauvais quart d’heure.
— C’est aussi valable pour les messages. On range le téléphone. J’ai l’impression d’être devenu le directeur d’une école maternelle.
Je me garde de répondre qu’il a raison. Je comprends pourquoi Amandine le traitait de connard quand elle l’a rencontré. Le reste du trajet se déroule dans un silence à glacer le sang. Vous savez, comme dans les films d’horreur !
— Nous allons arriver sur les lieux. Éric, peux-tu t’arrêter une minute s’il te plaît ?
Le van s’immobilise et Adrien me fait signe de descendre. Je bondis sur mes pieds et comprends immédiatement qu’il ne veut pas que je sorte en civil de ce van sur les lieux de l’intervention.
— Tu fais attention à toi, Laura. Nous ne pourrons pas aller sauver tes fesses.
— Ne t’inquiète pas ! Je n’ai pas besoin que des flics viennent protéger mes fesses. Je suis sur une soldate et c’est moi qui pourrais aller sauver vos fesses.
Il sourit en me voyant ouvrir la porte coulissante.
— On se retrouve ici dès que l’opération est terminée.
Je secoue la tête et le regarde droit dans les yeux.
— Ce n’est pas une bonne idée, Adrien. Imagine si les auteurs du blog suivent le van de la BE 75. Je vous rejoindrai à la BE 75.
— OK ! Je ne veux pas avoir à expliquer à ton supérieur hiérarchique pour quelle raison tu t’es blessée. Tu reviens en un seul morceau.
— Je ne devrais pas croiser de chasseurs polonais ici.
— Aussi têtue que sa copine ! À plus tard, lieutenant Roscoff !
J’enfonce la casquette sur ma tête de manière à ce qu’elle cache une partie de mon visage. Je descends enfin du van et je sens tout de suite l’excitation sur place. Leur véhicule est déjà parti pour ne pas perdre de temps et je cours pour rejoindre les lieux.
Une scène de désolation ou plutôt une scène de chaos se dessine sous mes yeux quand je m’approche. Des cris résonnent, des gens courent dans tous les sens. Certains chargent les policiers, d’autres leur tapent dessus pour tenter de dégager les migrants qui ont déjà été arrêtés. Il y a des bouts de tentes de fortune partout. On ne se croirait pas en plein cœur de celle qui prétend être la plus belle ville du monde.
Bon, je suis là pour une mission précise et je ne dois pas m’égarer. Je dois mitrailler de photos les alentours pour constituer un dossier.
On s’en fout de ton dossier de photos. Vérifie plutôt où se trouve Romain et va le protéger !
Je ne peux pas. Je jette un œil vers la scène de chaos et je distingue six hommes cagoulés et vêtus de noir qui ont rejoint les rangs des policiers. Ils usent de leurs muscles pour extirper ces hommes et ces femmes qui squattent illégalement les rues. Oui, je parle de squatter, car ils n’ambitionnaient certainement pas de vivre dans de telles conditions en quittant leurs pays.
Je me demande lequel d’entre eux est Romain. J’entends des cris, des insultes, des hurlements et des pleurs. J’ai l’impression de me retrouver dans les zones de guerre où j’interviens. Je verrouille mon cœur et mon mental pour ne pas me laisser submerger et je commence ma mission du jour. Elle n’est peut-être pas excitante, mais elle est primordiale.
Je commence à mitrailler chaque centimètre de la rue. J’avance et je mitraille. Je suis surprise de ne pas être stoppée par la police. Ils ont autre chose à faire que de me gérer, je ne suis pas dangereuse. Je passe pour une simple passante en mal de sensations fortes.
Je continue de mitrailler comme une malade avant que quelqu’un finissent par me dire de dégager. J’essaie de me focaliser sur les alentours et de ne pas regarder ce qui se passe en plein centre de la scène.
Je vois des dizaines et des dizaines d’appareils photo avec des zooms énormes qui mitraillent également. Soit des journalistes soit un des auteurs du blog. Je cherche à m’approcher doucement en utilisant les techniques de mon métier. Vous pensiez que je restais toujours aux manettes de mon joli coco ? N’oubliez pas que j’appartiens à une unité spéciale ! Je fais aussi des interventions au sol.
J’arrive à choper plusieurs personnes sur l’écran de mon smartphone. J’appuie sans discontinuer sur le bouton pour capturer les images.
Des bus entiers partent avec à leur bord ces personnes venues chercher un avenir meilleur chez nous. Ils ont risqué leur vie en traversant l’océan dans des embarcations de fortune et ils finissent ici. Le monde est cruel alors que certains milliardaires ont plus d’argent qu’ils ne pourront en dépenser dans leur existence entière. Ainsi va la vie !
Je continue mon opération mitraillage jusqu’à ce qu’une voix m’interpelle.
— Mademoiselle, vous n’avez rien à faire ici. Ce n’est pas un film. Éloignez-vous s’il vous plaît.
Un policier me fait face et me fait clairement comprendre que je dois quitter la place. Je hoche la tête et m’éloigne. J’espère que toutes les photos emmagasinées dans mon smartphone nous aideront dans la résolution de l’enquête.
J’espère également que Romain et toute l’équipe vont bien. Je repars vers les locaux de la BE 75.
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