Chasse à l'homme T2 : Un homme à croquer
Chapitre 16
16
LINDY
—...AVANT même de sortir la fraise. On a mis l’écarteur dentaire pour un meilleur accès à la molaire arrière et...
Alan Isaacson était bel homme. Bien habillé. Attentionné. Mais ennuyeux à mourir. Il avait commencé à parler de ses trois patients les plus bizarres dès que nous avions passé la commande et ne s’était pas arrêté depuis.
Le fait qu’il parlait de manière interminable était en partie ma faute, j’apprenais plus de détails que je ne l’aurais souhaité sur l’halitose et les greffes de gencives, parce que je n’avais pas beaucoup parlé moi-même. Il gérait la conversation de ce premier rendez-vous à lui tout seul parce que je me sentais distraite depuis que j’avais quitté la maison.
La maison de Dex.
Après avoir fini de déménager des cartons dans les deux maisons–mes affaires et celles de Bridget–nous nous étions assis tous les quatre devant la maison pour regarder les élagueurs envahir la seule maison que j’avais jamais connue avec des tronçonneuses qui tournaient à plein régime. Ils s’étaient attaqués aux branches à l’intérieur, les découpant en morceaux facilement manipulables et les jetant par les ouvertures que l’arbre avait percées çà et là. Pièce par pièce, ils avaient démantelé l’ensemble pour n’en faire qu’un gros tas. Scout avait attrapé un bâton et l’avait gardé dans sa gueule.
Dex et moi ne nous étions pas attardés quand ils avaient mis en marche le déchiqueteur, mais Bridget et Mav étaient restés. J’aurais dû rester pour m’assurer que tout se passait au mieux, mais ils avaient promis qu’ils s’en chargeraient. Mav avait son bras autour de la taille de Bridget et la seule chose que j’avais apprise sur cet homme–et que j’appréciais– était qu’il prenait soin de ce qui lui appartenait.
Bridget était à lui.
Peut-être que j’étais partie parce que je ressentais la même jalousie récurrente à chaque fois que je les voyais ensemble. Mav prenait soin de Bridget. Il prenait en charge ses problèmes. Un arbre était tombé sur sa maison ? Il aurait déplacé des montagnes–ou un peuplier mort–pour la rendre heureuse.
Je voulais ce genre de relation. Que quelqu’un prenne en charge les choses avec moi. Pour moi.
Depuis que nos parents avaient été tués, c’était moi qui m’occupais de tout. J’avais mis mes propres projets de vie en attente, pour élever Bridget.
Aujourd’hui, pour la première fois, j’étais partie. Pourquoi ? Parce que j’avais ce rendez-vous avec Alan le dentiste, et que j’avais espéré qu’il serait l’homme de ma vie.
Ce n’était clairement pas le cas. Cela ne me dérangeait pas tant que ça. J’étais habituée à ce que les hommes, les uns après les autres, ne soient pas des hommes pour moi. Ce qui me dérangeait, c’était Dex.
Ce type me frustrait...Grrrr !
Il ne m’avait pas dit un mot–pas un seul mot ! –à propos du rendez-vous, il s’était seulement installé sur le canapé avec son livre et avait commencé à lire. Il m’avait même laissé monopoliser sa salle de bain pendant une heure pendant que je me préparais. Puis, quand il avait été l’heure que je parte rejoindre Alan au restaurant, il m’avait dit que j’étais très jolie, m’avait fait signe de partir avec son petit sourire et m’avait dit d’un air détaché :
— Amuse-toi bien !
S’amuser ?
Ça n’avait aucun sens. J’habitais dans sa maison. Je dormais dans son lit. Je m’étais réveillée sur lui. Sa main avait été sur mes fesses nues !
Et sa réponse était amuse-toi bien ?
— J’étais en train de remplir l’aiguille de novocaïne et il l’a aperçue et a bondi de la chaise comme s’il avait été choqué par un électrochoc à bétail. Il est sorti du bâtiment en courant comme s’il y avait le feu, avec l’écarteur dentaire encore dans la bouche.
Alan rit en repensant à cette anecdote, poursuivit et redressa ses couverts sur la nappe blanche.
Je lui adressai un sourire et avalai une grande gorgée de vin blanc.
Je pris une profonde inspiration et repoussai toute pensée de Dex en short de sport et t-shirt moulant.
Ou au contraire, j’aurais bien aimé repousser ce tee-shirt. Je m’imaginais en train de soulever ce tee-shirt, pour voir ses abdominaux en béton. Je sentirais les muscles durs avec mes paumes. Je pourrais même les lécher.
Merde. Je bus un peu plus de vin.
— Alors, Alan, dites-moi ce que vous aimez faire quand vous ne travaillez pas.
J’espérais qu’il parlerait d’autre chose que d’hygiène buccale, car c’était loin d’être intéressant. Ou sexy.
— Je fais partie d’une équipe de pickleball, je joue tous les mardis, répondit-t-il. Le centre communal a des terrains et tout. La semaine prochaine, ce sont les championnats pour la saison d’été. Le dimanche, je prépare mes repas pour la semaine.
Il tapota son ventre plat sous la chemise bleue qu’il portait. Il avait probablement des abdominaux musclés, mais je ne ressentais pas le désir de les lécher.
— Je mange keto, mais aussi sans gluten.
— Vous êtes cœliaque ? lui demandai-je.
C’était une maladie horrible et le moindre contact avec un produit à base de blé pouvait avoir des conséquences catastrophiques.
Il secoua la tête.
— Non. Ça me permet de donner une limite à mes repas parce que je n’inclus pas de produits à base de blé.
— Oh.
Je finis mon vin en me demandant ce qu’il entendait par des limites alimentaires.
— J’ai un chalet de l’autre côté de Hunter Mountain et j’y vais pendant une semaine pour chaque Memorial Day et Labor Day. Je passe tous les quatre juillet au lac.
— Et Noël ? demandai-je.
— Il y a l’ouverture des cadeaux à dix heures chez mes parents à Missoula.
Je ne savais pas s’il était sérieux quant au timing précis, mais je n’insistai pas sur sa réponse car la serveuse arriva avec nos plats. Son assiette était spartiate avec un morceau de poulet grillé, des légumes à la vapeur et une petite salade d’accompagnement. Il avait dû demander un mélange de laitue–sans vinaigrette–au lieu de l’écrasé de pommes de terre. Oh, et pas de sauce marsala non plus.
Devant moi se trouvait la picatta de poulet, pleine de beurre citronné délicieux. Et des pâtes en accompagnement. Un gros, énorme tas rempli de blé. Mes limites alimentaires étaient de la taille de l’assiette.
— Et vous ? demanda-t-il en prenant ses couverts.
Je levai les yeux vers lui en enroulant les pâtes sur ma fourchette.
— Et moi, quoi ?
— Vous êtes comptable. Un métier vraiment... structuré.
Il voulait dire ennuyeux. Il trouvait probablement mon travail aussi ennuyeux que je trouvais le sien. Je m’occupais de chiffres et du fisc. Il s’occupait de salive.
— Qu’est-ce que vous faites pour vous amuser ? demanda-t-il.
Je levai ma fourchette et avant d’enfoncer les nouilles dans ma bouche, je dis :
— Je mange du gluten.
Sarcastique ? Peut-être.
Mais en regardant Alan, avec ses vêtements impeccables, ses cheveux parfaitement coiffés et son dîner rigoureux, j’avais l’impression de me regarder en face. Il était une version masculine de Lindy Beckett. En mâchant cette bouchée savoureuse, je réalisai qu’Alan était moi. Il avait un travail ennuyeux qui ne changerait jamais. Bouche après bouche remplies de dents, jour après jour jusqu’à la retraite. Si la seule excitation de son travail était de faire fuir un patient, alors c’était forcément monotone. Des vacances planifiées spécifiquement et constamment au même endroit année après année, des traditions à une heure précise...
Moi.
Si je ne cuisinais pas tous mes repas le dimanche, le samedi était mon jour de shopping. Le dimanche, je faisais la lessive et veillais à ce que mes vêtements soient prêts pour la semaine. Je tondais la pelouse le lundi soir parce qu’il faisait plus frais et que j’aimais être dehors après une journée au bureau. Le mardi et le jeudi matin, je faisais du yoga. Je faisais des listes. J’avais même poussé Dex à en faire une.
Qui étais-je pour juger Alan alors que j’étais sa version féminine ? Sauf qu’il correspondait à tous les critères figurant sur ma liste de l’homme idéal que j’avais collée sur la face inférieure du grille-pain. Il avait un emploi, de bonnes manières, une famille soudée. C’était une révélation, et très déprimant en même temps. Était-ce ainsi que tout le monde me voyait ? Fade et ennuyeuse comme un repas keto sans gluten ? Était-ce ainsi que Dex me voyait ? Est-ce qu’il avait fait ma liste de choses à faire pour me faire plaisir ? Mes critères de sélection pour mon Mr Right étaient-ils mauvais ?
Les pâtes que j’avais dans la bouche eurent soudain un goût de sciure de bois. Pas étonnant que Dex ait été heureux de se débarrasser de moi avec un petit signe de la main pour que j’aille à mon rendez-vous. Il n’était pas intéressé. Bien sûr, il m’avait embrassée, mais... ça ne voulait rien dire. Et le fait que je me sois réveillée sur lui ? Il ne I ’avait pas provoqué. J’avais franchi la barrière et je m’étais retrouvée sur lui, de son côté du lit. Je l’avais pratiquement molesté.
— Ces câpres vont se coincer dans vos dents, annonça Alan en montrant du doigt les petits morceaux verts acidulés dans mon assiette. Utilisez du fil dentaire plus tard. Et utilisez un endroit différent du fil à chaque dent pour ne pas disséminer les bactéries.
J’avalai, m’essuyai les lèvres, puis me levai.
— Alan, je vais devoir y aller.
Je devais m’éloigner de lui. De tout ça. De moi. Du fait que ma vie était tellement barbante que c’en était réconfortant. Je me demandais comment Alan faisait l’amour. Avec ses chaussettes ? Était-ce planifié ? Comptait-il les mouvements de va-et-vient et faisait-il en sorte d’être régulier à chaque fois ? Trois minutes de préliminaires, trente-sept coups de reins de type missionnaire et un orgasme médiocre ? Pas de roulade pour transpirer. Pas de tache humide. Mon Dieu, est-ce qu’il utilisait un écarteur dentaire pour la fellation ? Je n’étais pas très gentille avec Alan parce que... parce que c’était un type vraiment gentil.
Je ne voulais pas d’un homme gentil. Je ne voulais plus être une comptable ennuyeuse et terne. Je voulais écrire des romans d’amour et je ne faisais que... stagner. Je voulais du plaisir, de l’excitation et être embrassée parce qu’un homme ne pouvait pas me résister.
Je voulais plus que ce que je vivais maintenant.
Il me regarda fixement, un morceau de courgette vapeur sur sa fourchette.
— Quoi ?
— Je suis désolée. Ça ne marchera pas. Bonne chance avec le pickleball. Je suis sûre que votre équipe va écraser les autres équipes la semaine prochaine.
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