Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 1 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

Préface

 

En 1852, paraît un roman qui va bouleverser les États-Unis et susciter controverses et polémiques. Il s’intitule La Case de l’oncle Tom, a connu une prépublication en feuilleton du 5 juin 1851 au 1er avril 1852 dans l’hebdomadaire abolitionniste The National Era, publié à Washington, avant d’être repris en volume, de se vendre à 300 000 exemplaires en quelques mois et à plus d’un million avant la fin de la décennie, sans compter les éditions anglaise et canadienne, plus de quinze traductions dans le monde, des adaptations théâtrales et la vente de figurines des principaux personnages.

Son autrice, née en 1811 dans le Connecticut, s’appelle Harriet Beecher Stowe. Son père, Lyman Beecher, est un pasteur presbytérien ; sa mère, Roxana Foote, peint. La famille compte neuf enfants et Harriet a cinq ans lorsque sa mère décède. Bien que son père se remarie à deux reprises, c’est la sœur d’Harriet, Catherine, qui va lui servir de mère. Le climat intellectuel de la famille est favorable à l’éveil de la petite fille, dont le père favorise les études, témoignant même de son admiration pour des dispositions et des qualités qu’il aurait préféré rencontrer chez ses frères, qui suivront ses traces et deviendront pasteurs eux aussi. Dès l’âge de huit ans, Harriet écrit, peint et aspire à devenir artiste, comme sa mère. Même si c’est la littérature qui la fera connaître, la peinture l’accompagnera tout au long de son existence.

Si ses premiers écrits, influences familiales obligent, traitent des choses de la religion, elle manifeste très jeune la volonté d’être utile. Elle n’a que dix-neuf ans lorsqu’elle déclare : « C’est tout autant ma vocation de prêcher sur le papier que celle de mes frères de prêcher viva voce. » Une vocation qui trouve bientôt à s’exercer lorsqu’en 1832 son père est appelé dans l’Ohio pour diriger l’Institut théologique Lane, près de Cincinnati, qui se propose de former les pasteurs dont l’Ouest, que Beecher veut « sauver du catholicisme et de l’infidélité », a besoin. Harriet, moins sectaire manifestement, se fait remarquer par son ouverture d’esprit envers les catholiques dans Primary Geography, qu’elle publie à vingt-deux ans et qui ouvre la voie à une longue série d’articles et essais accueillis dans le Western Monthly Magazine, dont certains seront repris en volume en 1843 dans son premier recueil de fiction, The Mayflower.

En 1834, l’Institut Lane traverse une crise qui va profondément marquer la jeune femme. À l’issue d’un séminaire de discussion de dix-huit jours consacré à la question de l’esclavage, plus des trois quarts des étudiants le quittent. Acquis aux positions de l’abolitionniste William Lloyd Garrison

qui prône l’« 1 immediatism », ils reprochent vivement à Lyman Beecher ses vues trop tièdes, son attentisme et son soutien à la thèse d’une colonisation en Afrique. Parallèlement, Catherine est engagée dans une polémique – certes courtoise – avec l’abolitionniste Angelina Grimké, qui milite pour un combat bien plus radical contre l’esclavage. Même si Harriet est foncièrement opposée au « fléau », ses convictions religieuses et le désir de rester solidaire de sa famille la poussent à la conciliation et freinent sa propre radicalisation. En outre, elle a rencontré Calvin Ellis Stowe, un jeune professeur qu’elle épouse en 1836 et qui restera son mari jusqu’à sa mort. Non content de reconnaître les talents d’Harriet, celui-ci l’encourage à écrire. Elle fera paraître des nouvelles dans Godey’s Lady’s Book et des histoires moralisatrices dans le New York Evangelist, peu payées, mais qui permettent au couple d’être un peu plus à l’aise.

La question de l’esclavage, cependant, reste au cœur de ses préoccupations. Dès 1845, elle publie un premier essai abolitionniste, dont le titre, Immediate Emancipation, montre que ses convictions ont évolué. Le suicide de son frère George, un an et demi plus tôt, n’a pas peu compté dans cette prise de conscience. À son chevet, Harriet a cru vivre « une seconde naissance » qui a revivifié sa foi, la rapprochant davantage encore d’un Christ compatissant aux souffrances des plus humbles. Un autre deuil, en 1849, entraîne une nouvelle révélation, lorsque son fils de dix-huit mois, Samuel Charles, meurt dans l’épidémie de choléra qui dévaste Cincinnati : « C’est près de son lit de mort, puis devant sa tombe que je compris ce qu’une malheureuse mère esclave peut ressentir lorsque son enfant lui est arraché », écrira-t-elle dans son journal.

L’année suivante, alors que son mari a trouvé un poste à l’université Bowdoin de Brunswick, dans le Maine, Harriet est bouleversée par le vote du Décret sur les esclaves fugitifs. Le 18 septembre 1850, alors que progressent pourtant les idées abolitionnistes, la loi vient stipuler que les esclaves en fuite doivent être arrêtés et restitués à leurs maîtres, même s’ils se trouvent dans un État abolitionniste, et que le gouvernement fédéral est tenu d’organiser recherche, arrestation et restitution.

La promulgation de ce décret, qui suscite l’indignation et de violentes manifestations dans le Nord, jette Harriet dans la rédaction de La Case de l’oncle Tom, un titre dont on passe trop souvent sous silence la seconde partie : « ou la vie parmi les humbles ». Contrairement à ce dont on l’accusera, elle n’a pas choisi d’écrire un brûlot. Si elle a lu des récits d’esclaves et des pamphlets abolitionnistes, elle ne se départ jamais de la modération que lui inspire son point de vue religieux et humaniste. Si elle décrit l’esclavage comme un système inique, qui sépare les mères de leurs enfants, les femmes de leurs maris et génère des troubles irréversibles chez les Blancs autant que chez les Noirs, si elle met en scène des propriétaires cruels capables de maltraiter, violer et même tuer leurs esclaves, sous l’influence de Catherine, elle dépeint la plupart des Blancs avec bienveillance. Même inconsciente de ses propres préjugés – qu’elle ne ressent pas comme tels –, elle fait aussi le portrait de Noirs passifs, soumis et résignés, ce qui d’ailleurs en ferait de meilleurs chrétiens que les Blancs.

En réalité, La Case de l’oncle Tom, avec son personnage principal qui accédera bientôt au rang de type littéraire, avant de devenir le stéréotype caricatural de ce dont de nombreux Noirs ne veulent plus, est un roman-sermon destiné aux Blancs. Il leur propose de se libérer de leurs péchés en émancipant les esclaves et en les éduquant de façon qu’ils puissent partir en Afrique y créer une république noire et chrétienne. En réalité, au moment où Harriet écrit son livre, censé se dérouler en 1845, cette république existe déjà. En 1821, la Société américaine pour la colonisation des gens de couleur libres a en effet acquis un territoire baptisé Liberia, sur lequel se sont installées l’année suivante trente familles et qui est devenu une république indépendante en 1847.

Malgré son incroyable succès, ou en partie de ce fait, le roman est la cible d’attaques virulentes venues de deux camps diamétralement opposés. Comme c’était prévisible, l’oligarchie sudiste fait donner toute l’artillerie de sa presse et stipendie des plumes connues qui crient à l’invraisemblance, à la calomnie, à la malfaisance d’une autrice étrangère au pays qu’elle prétend décrire. Jamais le Sud chevaleresque n’a été un enfer pour les esclaves noirs, bien traités, reconnaissants et jugeant sévèrement les rares rebelles, des individus pervertis, incroyants, purs produits de théories abolitionnistes mal digérées. Cette perversion, on la reproche en même temps à Harriet, « une femme dépravée qui a osé écrire sur des sujets sexuels et politiques ». Crime de lèse-littérature, elle se voit également accusée d’avoir « prostitué un genre littéraire noble en le transformant en tribune sociale ». Enfin, démonstration ad absurdum, on fait valoir que la meilleure preuve de l’excellence du système esclavagiste, c’est qu’il produit des hommes aussi parfaits que l’oncle Tom, dont un écrivain loue même la « sainteté ».

Les autres critiques proviennent du camp abolitionniste et plus précisément d’auteurs afro-américains. Si elles ne manquent pas de souligner l’approche paternaliste de l’autrice vis-à-vis du personnage de Tom, les bons sentiments versant parfois dans la sensiblerie, un récit qui garde les structures des romans de plantation et leurs ressorts mélodramatiques, c’est avant tout la fin du roman, montrant George Harris partant pour le Liberia, qui essuie l’essentiel de leurs reproches. Car ces auteurs rejettent avec force la solution du départ pour l’Afrique comme échappatoire aux problèmes raciaux des États-Unis. D’ailleurs, si elle est défendue par la Société américaine de colonisation, fondée par des antiesclavagistes modérés et partant soutenue par nombre d’ecclésiastiques « raisonnables », elle l’est aussi par des propriétaires d’esclaves conscients que les choses finiront pas changer et que la présence future de Noirs libérés dans les États du Sud ne manquera pas de faire naître de nouveaux problèmes. Un siècle plus tard, la polémique ne sera pas retombée et James Baldwin lui-même écrira, non sans une certaine injustice, que « La Case de l’oncle Tom peint les Noirs sous la couleur du mal et ne propose que des solutions “sentimentales” à la question raciale »…

Harriet a néanmoins reçu un soutien capital, celui de Frederick Douglass2 qui, malgré quelques réserves, écrit que La Case de l’oncle Tom « a le pouvoir de faire beaucoup plus de bien que de mal ». Douglass, qui correspond avec Harriet, ne s’étonne pas lorsqu’en mai 1853 elle fait parvenir une lettre à la Société américaine et étrangère antiesclavagiste dans laquelle elle déclare que « si [elle] devai[t] écrire Oncle Tom aujourd’hui, [elle] n’enverrai[t] plus George Harris au Liberia ».

Mieux, quelques mois plus tôt, elle a publié, sous le titre La Clef de la Case de l’oncle Tom, une réponse cinglante à ceux qui l’ont accusée d’avoir noirci le tableau et exagéré les horreurs de l’esclavage. C’est un réquisitoire implacable nourri d’articles de presse, de tracts et brochures abolitionnistes, de témoignages d’esclaves, mais aussi de jugements de cours de justice sudistes et de documents publiés par des partisans de l’esclavage – de toute évidence, l’affichage de positions qui ne cessent de se radicaliser.

Sa notoriété est à son comble. Pendant près de deux mois, elle entreprend une tournée de conférences triomphale en Grande-Bretagne, où on lui remet une pétition contre l’esclavage signée par plus d’un demi-million de femmes anglaises et irlandaises. En septembre, lorsqu’elle retrouve son mari à Andover, dans le Massachussetts, où il a trouvé un nouveau poste, la situation s’est encore dégradée. Partout éclatent des incidents entre adversaires et partisans de l’esclavage. Et bientôt intervient un événement qui met le feu aux poudres et précipite de nouveau Harriet dans l’arène. En janvier 1854, sur proposition d’un sénateur de l’Illinois, Stephen A. Douglas, le Congrès est appelé à se prononcer sur une révocation du « Compromis du Missouri » qui, en 1820, avait proscrit l’esclavage dans les États situés au Nord du 36e parallèle. Au nom de la « démocratie », Douglas propose que la décision incombe aux colons qui s’installent dans les nouveaux territoires. Le mois suivant, Harriet publie un Appel aux femmes des États libres d’Amérique dans lequel elle souligne les dangers qu’une nouvelle extension de l’esclavage ne manquera pas de susciter, à commencer par un déchaînement de violences.

De fait, l’adoption du décret Kansas-Nebraska, le 26 mai 1854, qui laisse le choix aux citoyens (en l’occurrence, les seuls hommes blancs), sera à l’origine d’une décennie de troubles et de violences au bilan effroyable. Dès mai 1856, plus de huit cents partisans de l’esclavage envahissent ainsi la petite ville de Lawrence, au Kansas, la mettant à sac et détruisant de fond en comble les locaux et les imprimeries de deux journaux abolitionnistes. Quelques jours plus tard, le député de Caroline du Sud, Preston Brooks, agresse à coups de canne le sénateur du Massachusetts, Charles Sumner, qui gardera à vie des séquelles de ses blessures. En représailles, l’abolitionniste John Brown organise une expédition à Pottawotomie, toujours au Kansas, qui se solde par la mort de cinq esclavagistes notoires. Les débuts d’une longue suite d’incidents sérieux, voire tragiques.

Ces événements, et le climat de guerre civile qui règne dans les territoires qui n’ont pas encore le statut d’États, mobilisent une nouvelle fois Harriet Beecher Stowe. Prêcher par la plume est plus que jamais un devoir. Fin 1855, elle s’attaque à une nouvelle œuvre de circonstance, que lui dictent les événements. Ce sera son nouveau pamphlet romanesque contre l’esclavage : Dred, histoire du grand marais maudit.

S’il ne restera pas dans les mémoires aussi longtemps que La Case de l’oncle Tom, constamment réédité et toujours lu depuis plus d’un siècle et demi, Dred, publié en deux volumes chez Philipps, Sampson & Cie en 1856, est cependant un succès de vente immédiat, avec plus de 200 000 exemplaires écoulés en quelques mois aux États-Unis. Il reçoit également un accueil très favorable en Grande-Bretagne et bénéficie de diverses traductions en Europe. Il paraît ainsi en France dès 1857, entre Hugo, Dumas, Balzac et Féval, à la Librairie centrale des publications illustrées à 20 centimes, richement illustré, avant une reprise la même année, en deux volumes vendus deux francs pièce, et connaîtra plusieurs rééditions, en 1859 et 1867 notamment. George Eliot, la romancière anglaise la plus renommée de son temps, salue « un grand roman, inspiré par un génie rare. Rare à la fois par son intensité et l’étendue de son pouvoir ».

Dred marque un changement capital dans l’optique de son autrice. On peut même parler de rupture. Certes, La Clef de la Case de l’oncle Tom avait déjà témoigné d’une évolution sensible ; mais, cette fois, les Noirs apathiques et résignés ne sont plus la majorité et les Blancs aux bons sentiments impuissants sont amenés à en faire rapidement le deuil devant l’ignominie des esclavagistes, l’hypocrisie de la plus grande partie du clergé et le cynisme de ceux qui sont censés rendre la justice. Certes, l’ouverture du roman peut paraître trompeuse, avec des scènes typiques de la tradition du roman de plantation. Nous sommes dans le comté de Chowan, en Caroline du Nord. La mort du colonel Gordon a placé Nina, sa fille, à la tête de la plantation de Canema. Sa légèreté, des dépenses inconsidérées, une gestion hasardeuse conduiraient l’exploitation à la faillite si Harry, un mulâtre, dont elle ignore qu’il est son demi-frère, ne la tenait à bout de bras, malgré la haine de Tom, le frère de Nina, alcoolique et brutal, qui s’est juré de s’emparer du domaine.

C’est parce qu’elle tombe amoureuse d’Edward Clayton, avocat et planteur, partisan d’une abolition progressive de l’esclavage, que Nina prend conscience de l’horreur de la situation, tout en se berçant de l’illusion que tout pourra se régler par la bonne volonté et la prière. Autour d’elle, d’autres Blancs, malgré leur répugnance pour le système qui régit toutes les relations dans le Sud, continuent, comme le propre père de Clayton – un juge foncièrement probe, mais qui obéit à la lettre de la loi, fût-elle injuste –, de contribuer, par leur silence, à sa perpétuation. Au premier abord, les Noirs ne semblent guère différents de ceux que l’on rencontrait dans les pages de La Case de l’oncle Tom. La « tante » Kathy, relais des maîtres, est la négresse qui commande ses frères : Tomtit un jeune esclave fantasque et insouciant, Old Hundred, le cocher et Rose, sa femme, symboles de résignation. Et, propriété de l’acariâtre mistress Nesbit, la tante de Nina, Milly, sa femme de chambre, qui a perdu tous ses enfants et s’est réfugiée dans la religiosité. Sans oublier Old Tiff, le vieil esclave des Peyton, des Blancs miséreux dont le seul titre de gloire est d’en posséder un. Mais bien vite on mesure l’importance que l’autrice a accordée à un personnage qui échappe à cette vision a priori conforme à la doxa sudiste : Harry, écartelé entre son affection pour Nina, dont il sait qu’elle est sa demi-sœur, son amour pour Lisette, sa femme, esclave elle-même d’un Créole, et le sentiment de révolte qui ne cesse de grandir dans son cœur et le pousse à rejoindre Dred.

S’il donne son titre au roman, Dred n’apparaît pas avant la seconde partie du premier volume originel, mais il n’y a là qu’un paradoxe, tant sa présence invisible se fait sentir. Dred est l’anti-Oncle Tom. Pour échapper à la servitude, il s’est enfui dans le marais et, refusant un salut individuel, y a établi un camp et choisi d’y organiser un réseau d’évasion d’autres esclaves. Dred est une force qui va, un révolutionnaire noir héritier des révoltés qui l’ont précédé, de la même famille que le héros du roman de Frederick Douglass, The Heroic Slave (1852). Au-delà, Harriet Beecher Stowe le campe dans le droit fil de la Révolution américaine, dans la lettre que Harry, proscrit, adresse à Edward Clayton, comparant Denmark Vesey à George Washington. Doté d’une force physique et morale impressionnante, Dred est en effet un mélange de Vesey (dont il est censé être le fils et dont il a

hérité la Bible) et de Nat Turner 3, dont l’auteur donne en appendice des extraits des Confessions. Son nom est d’ailleurs celui d’un des compagnons de Nat Turner. C’est aussi le prénom de Dred Scott, dont la célèbre affaire défraie la chronique depuis 1846 et s’achève en 1857, justement, par un jugement de la Cour suprême selon lequel la Constitution américaine ne permet pas d’abolir l’esclavage. Enfin, impossible de ne pas le rapprocher du substantif dread, qui signifie « crainte, terreur, épouvante » et épouse parfaitement la menace qui semble planer sur les esclavagistes.

Plus important encore, le roman est une justification de la violence. Harriet Beecher Stowe a cessé de croire à une évolution progressive qui s’accommode de la perpétuation d’un système barbare. Les annexes au roman fourniront les cas et exemples authentiques dont elle s’est inspirée pour le bâtir. Dred et ses amis ne font que répondre à la violence institutionnelle et à celle des esclavagistes. Ceux-ci, précurseurs du Ku Klux Klan, manient le goudron et les plumes, incendient les habitations des Noirs, fouettent hommes et femmes, attaquent, masqués, esclaves comme abolitionnistes blancs. Clayton ne sera sauvé de leur furie que par une intervention providentielle de Harry. Parallèlement, l’autrice dresse un tableau sévère des diverses Églises chrétiennes, expose les atermoiements de leurs pasteurs, les divisions au sein des presbytériens, les hypocrisies de grand nombre de prédicateurs dont la moindre n’est pas qu’ils ont souvent, eux-mêmes, des esclaves. Ce qu’elle écrit du pasteur Calker résume parfaitement ce qu’elle pense des autorités religieuses : « Calker aimait plus l’Église que Dieu. » Elle n’est pas plus indulgente avec le système judiciaire. Les moins fanatiques de ses serviteurs n’hésitent pas à commettre les pires injustices et le juge Clayton lui-même donne le mauvais exemple, au point que son propre fils abandonnera la profession d’avocat parce qu’il a renoncé à croire en la justice humaine.

Enfin, Dred montre que Harriet Beecher Stowe, ayant approfondi sa réflexion sur les causes profondes de l’esclavage, à commencer par la volonté de réaliser un profit maximal avec une main-d’œuvre au plus bas prix dont l’achat est rentabilisé en quelques mois et le renouvellement incessant, a définitivement renoncé au leurre du retour en Afrique. À présent, l’avenir s’appelle Canada ou État de New York. Mais le sous-titre du roman, qu’on aurait tort de croire secondaire, Histoire du grand marais maudit, est aussi une métaphore du Sud tout entier. Certes, ce marais n’est pas pure création littéraire. En 1855, Harriet Beecher Stowe a préfacé l’ouvrage d’un auteur afro-américain, W. C. Nell, sur les « patriotes de

couleur de la Révolution américaine ». Évoquant les 4 maroons de Virginie, Nell écrivait : « Le Grand Marais maudit, qui s’étend le long du rivage oriental de la Virginie et, parti des environs de Norfolk, s’étire presque jusqu’en Caroline du Nord, abrite une grande colonie de Nègres, qui obtinrent leur liberté grâce à Dieu, à leurs énergie et détermination personnelles et non avec l’accord de leurs propriétaires ou l’aide de la Société de colonisation. » « Nègres » qu’il présente ensuite comme des révolutionnaires et qui entendent le rester, génération après génération, jusqu’à l’abolition de l’esclavage.

L’histoire du Sud, plus complexe qu’il n’y paraît, fait état de nombreuses zones insalubres où s’établissaient des esclaves fugitifs, mais aussi des

proscrits et des déserteurs blancs non racistes opposés à la Confédération5. Pour Harriet Beecher Stowe, le marais, aussi réel soit-il, symbolise en outre un Sud qu’un système infâme condamne à la stagnation, à l’indolence et à la paresse intellectuelle, incapable d’affronter paris et transformations futurs. Un lieu maudit pour les Blancs esclavagistes non seulement parce que l’on s’y perd, que l’on peut y être aspiré par des sables mouvants, qu’il est infesté d’animaux dangereux, mais parce qu’il est aussi celui où les esclaves en fuite venus de Caroline du Nord et de Virginie se réfugient et préparent de nouvelles révoltes que le souvenir vivace des précédentes rend toujours plus terrifiantes.

Dans La Case de l’oncle Tom, Harriet Beecher Stowe jetait le blâme sur des comportements individuels. Dans Dred, c’est toute l’institution de l’esclavage qu’elle attaque à boulets rouges. Moins naïf, moins optimiste aussi – la mort de Nina comme celle de Dred en témoignent –, Dred se veut une œuvre de propagande, guidée par la nécessité. Pour autant, après un début qui pourra paraître languissant au lecteur d’aujourd’hui, au fur et à mesure que mûrit la conscience de ses personnages, qu’Edward Clayton et Nina, comme Harry, passent de l’indignation muette à un engagement qui leur fait courir des risques, et que Dred entre en scène, le roman prend un tour dynamique et sait passionner tant par ses scènes d’action que par l’évocation des camp-meetings ou du chemin de fer souterrain devenus aujourd’hui légendaires.

On n’a pas de mal à comprendre la remarque que fit Abraham Lincoln à Harriet Beecher Stowe, lorsqu’ils se rencontrèrent en 1862 : « Ainsi, c’est vous, la petite dame qui a écrit le livre qui a causé cette grande guerre ? » Certes, le président évoquait La Case de l’oncle Tom plutôt que Dred, mais on est en droit de penser qu’entre 1845 et 1860 – à peine quinze ans – Harriet Beecher Stowe aura été, avec ces deux romans, un des meilleurs agents du camp abolitionniste.

Ses combats ne s’arrêteront pas là. En même temps que la cause des Noirs, Harriet Beecher Stowe avait épousé la cause des femmes. En 1869, une nouvelle œuvre, Lady Byron Vindicated, qui relate la relation incestueuse de Lord Byron avec Augusta Leigh, sa demi-sœur, sera partout présentée comme « La Case de l’oncle Tom de l’esclavage sexuel des femmes ». Mais ceci est une autre histoire…

Roger MARTIN

C’est-à-dire l’abolition immédiate et sans conditions. Né esclave, Frederick Douglass (1818-1895) parvient à s’instruire, s’échappe, devient un ardent abolitionniste et un orateur exceptionnel. Organisateur d’une révolte d’esclaves en Caroline du Sud, Denmark Vesey (1767 ?-1822) fut pendu avec trente-cinq de ses camarades, comme Nathaniel Turner (1800 ?-1831), pendu, lui, en Virginie en 1831. Les maroons, ou marrons, sont des esclaves fugitifs qui constituèrent de véritables communautés dans toutes les Amériques, dans les Caraïbes et à La Réunion.

C’est le sujet du superbe film de Gary Ross, Free State of Jones (2016), qui raconte la sécession du comté de Jones, dans le Mississippi, et de la communauté interraciale qui s’y établit en 1864.

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