Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 51 sur 64

Pages du PDF

Dred: ou le grand marais maudit

49. Encore de l’arbitraire

49

Encore de l’arbitraire

 

Clayton, en se levant le lendemain, trouva ses amis un peu remis des agitations et des mauvais propos de la veille ; ils lui parurent avoir plus d’entrain et de résignation.

— Je suis étonné, dit-il au père Dickson, de voir votre femme levée ce matin.

— Ceux qui croient au Seigneur, répondit celui-ci, trouvent toujours la force qui leur est nécessaire ; que de fois en ai-je moi-même fait l’expérience ! il nous est arrivé à tous les deux d’être souffrants, et la plus simple indisposition de l’un de nos enfants suffisait pour nous redonner notre énergie. Notre route s’est trouvée plus d’une fois obstruée ; la mer était devant nous, les Égyptiens nous poursuivaient ; alors nous étendions nos mains vers le ciel, et les vagues nous ont toujours livré passage. Dieu a permis que nous souffrions, mais il nous a toujours délivrés !

Clayton comparait en ce moment dans son esprit les pensées naïves et simples du digne pasteur avec le persiflage et l’incrédulité de Frank Russel.

Non, se dit-il, la générosité du cœur n’est point une illusion ! Il existe réellement des hommes d’élite qui ne croient pas au mal.

Il fallait à Clayton de la morale en action ; ses principes religieux se rapprochaient de ceux de ses jeunes compatriotes ; ce qu’il avait vu des pratiques religieuses et des gens qui professent la foi chrétienne, avait soulevé des doutes dans son esprit ; les grandes afflictions engendrent le scepticisme, les malheurs désenchantent, l’âme ne résiste pas au désillusionnement : elles nous font voir nos faiblesses et nos besoins, et nous empêchent de savoir sur quoi compter ; les formes, les phrases, les conversations du monde sont autant de pailles que le vent apporte ; le cœur indigné les rejette dédaigneusement, offusqué de tant de perfidies et de mensonges, et il y a des moments où il révoque tout en doute !

Clayton retrouvait dans le pasteur ce qu’il avait remarqué chez Nina, une âme dominée par un instinct inappréciable, qui persuadait plutôt par la sympathie que par le raisonnement. Il voyait comme dans un miroir divin son Père céleste ; pour lui, le ministre revêtait peu à peu son image ; car chez lui le bon et le beau se résumaient dans ces seuls mots : Jésus son Seigneur !

— Quels sont vos projets pour l’avenir ? demanda Clayton avec inquiétude ; cesserez-vous d’officier ici ?

— Il se peut que je cesse, si justice m’est refusée ; mais j’ai cru, par respect pour le pays, ne pas devoir céder. Il y en a bien ici qui m’écouteraient, mais ils sont pauvres, et tiennent à leurs vieilles idées ; il est de mon devoir, cependant, de ne pas les abandonner avant d’avoir réclamé la protection de la loi, en faveur de mon ministère. Les cœurs de tous sont entre les mains du Seigneur ; il les dirige à sa volonté. La moralité est à si bas prix dans nos Églises, que l’on ne sait à quel saint se vouer. Je n’ai pas voulu fléchir devant la violence d’un tyran, j’ai voulu consulter mon maître, qui est Dieu !

— Je serais désolé, dit Clayton, si la Caroline du Nord ne vous protégeait pas ; je suis convaincu que lorsque la vérité se fera jour, la réprobation sera générale ! Vous pourriez vous retirer dans une partie du pays qui n’a pas le malheur d’être habitée par un Tom Gordon. Je consulterai mon oncle, le Dr Cushing, votre ami, pour aviser aux moyens de vous trouver une position plus convenable, après ce qui vient de se passer. Il est en visite chez son beau-père, à E… ; je le verrai aujourd’hui même, et nous en causerons ; en attendant, ajouta Clayton, se disposant à prendre congé de la famille et à lui faire ses adieux, veuillez accepter l’offrande que je destine au succès de la cause que vous défendez, celle de la liberté en matière de religion.

Il laissa entre les mains du pasteur une somme bien supérieure à celles qu’il avait jamais reçues pour la même destination ; et, après deux ou trois heures de trajet, il arriva à E… et fit part au Dr Cushing de l’événement de la nuit précédente.

— C’est odieux ! c’est abominable ! s’écria le Dr Cushing ; qu’allons-nous devenir ? Il faut prier, mon jeune ami ; l’ennemi se déchaîne contre nous ; opposons-lui notre étendard, l’Esprit du Seigneur !

— Mon cher oncle, répondit Clayton vivement, il me semble que le père Dickson représente l’étendard du Seigneur ; mais beaucoup sont trop lâches pour s’y rallier.

— Mon cher neveu, dit le docteur avec bonhomie, vous me paraissez un peu exalté.

— Exalté ! oh ! c’est que j’ai raison de l’être, et vous devriez partager nos sentiments ! Un homme se présente qui provoque une réforme nécessaire, pacifiquement et par des moyens doux, sans blesser le droit des gens ; il faut qu’il se retire devant l’émeute… et contre une semblable iniquité, vous ne trouvez rien de plus, rien de mieux, que la prière ! Que penseriez-vous donc de celui qui, devant sa maison dévorée par l’incendie, se mettrait à prier le Seigneur de l’éteindre, avant d’avoir employé aucun moyen pour arrêter le progrès du feu ?

— Oh ! ce n’est pas la même chose.

— Je pense le contraire ; notre maison c’est l’État, elle est incendiée par la foule ; au lieu de prier Dieu de l’éteindre, il faut d’abord essayer de l’éteindre nous-mêmes. Oh ! si tous les ministres s’entendaient pour faire cesser l’émeute et user de leur influence sur leurs ouailles, un tel malheur ne se renouvellerait pas.

— Je serais charmé d’être utile à ce pauvre père Dickson ; c’est un si brave homme ; à vrai dire je le trouve un peu imprudent ; sa manière de procéder n’a pas chance de réussir. Il ne faut pas de témérité ; nous sommes trop exaltés, nous ne consultons pas assez la Providence ; pauvre Dickson, je l’avais cependant admonesté… Cela, d’ailleurs, n’excuse pas les excès commis… J’écrirai à Mr Barker, qui insérera un article dans Le Témoin chrétien, sans détailler les faits, ni nommer les personnages : l’article serait en faveur de la liberté de discussion, et chacun se l’appliquerait comme il l’entendrait.

— Vous me faites l’effet d’un homme qui, pour attaquer un requin, lui lance une éponge ! La vie de ce vertueux pasteur m’est précieuse… n’y a-t-il pas d’église qu’il puisse desservir ? Je l’ai entendu prêcher à l’assemblée, et j’approuve sa prédication.

— Il ne manque pas d’églises qui seraient enchantées de l’avoir, n’était son inflexible opiniâtreté sur certaines doctrines ; je crois, moi, qu’il a tort de gaspiller son influence : il pourrait convertir des âmes, s’il voulait se taire sur l’abolition.

— Se taire sur les péchés que l’usage tolère, pour convertir les âmes ! Quels convertis sont donc ceux qui refusent d’entendre la vérité ! Je douterai toujours d’une vocation qui ferait si bon marché des immoralités qui se pratiquent dans ce monde.

— Mais, interrompit le Dr Cushing, le Christ et les apôtres n’ont pas prêché contre l’esclavage ; ils y ont fait allusion comme à une institution déjà établie.

— N’ont-ils pas prêché contre les gladiateurs ? Saint Paul en cite de nombreux exemples. Faut-il ne parler que des choses dont les apôtres ont parlé ?

— Je ne discuterai pas cette thèse pour le moment, répondit le docteur. Je vais aller chez le père Dickson ; c’est un digne homme que j’aime beaucoup, et je tâcherais de lui venir en aide, si je ne craignais que ma bienveillance ne fût mal interprétée.

Vers le soir, Clayton, s’inquiétant de la solitude dans laquelle on laissait son ami, résolut d’y aller passer la nuit pour lui tenir compagnie. La journée avait été très chaude ; la soirée se trouvait déjà avancée lorsqu’il se mit en route, et la nuit le surprit avant qu’il fût arrivé à destination.

Il chevauchait d’un pas assuré, en suivant le sentier qui longeait la savane, lorsqu’il fut surpris tout à coup par le bruit des pas de plusieurs chevaux qui trottaient derrière lui : trois cavaliers le rejoignirent presque aussitôt, et le premier d’entre eux lui assena, avec une canne en gutta-percha, un coup si violent, qu’il en fut renversé.

Il se remit promptement sur pied, et, sautant à la bride du cheval de son adversaire :

— Qui êtes-vous ? lui dit-il.

À la pâle lueur du crépuscule, il distingua trois hommes masqués.

— Nous sommes, dit le premier des cavaliers, de ceux qui savent comment on traite celui qui, après avoir insulté un gentleman, refuse de se battre !

— Nous savons, dit le deuxième, comment on traite les renégats, les abolitionnistes, qui cherchent à renverser nos institutions.

— Vous savez aussi être assez lâches, dit Clayton, pour vous mettre à trois à attaquer un homme seul ! Vous me faites pitié ! poursuivez votre œuvre ; le premier coup dont vous m’avez frappé m’a déjà brisé un bras… Si c’est ma montre ou ma bourse qui tente votre cupidité, prenez-les ; c’est assez l’usage des voleurs !

Le mépris qui accompagna ces dernières paroles de Clayton, exaspéra le troisième cavalier, qui leva la main avec emportement et le frappa de nouveau.

— Frapper un homme blessé, qui ne peut se défendre, c’est prouver que vous n’êtes qu’un méprisable brutal, qui n’avez de courage que contre les femmes, les enfants, et les ministres de l’Évangile !

À cette dédaigneuse apostrophe, un nouveau coup étendit une seconde fois Clayton à terre ; Tom Gordon, se précipitant à bas de son cheval, frappa le malheureux blessé, sans défense, sur la tête, comme un digne membre du Congrès et selon les règles de la chevalerie de la Caroline du Sud ; mais, au même instant, un autre coup, dirigé par une main invisible, vint s’abattre sur Gordon et lui cassa le bras droit ; une voix sonore, partie de l’épaisseur du fourré, prononça ces paroles :

— Malheur à l’homme sanguinaire et perfide !

— Allez à la recherche de cet homme ! s’écria Tom Gordon, où est-il ?

Le bruit d’une carabine que l’on arme se fit entendre, et une balle siffla au-dessus de sa tête ; ce fut la seule réponse qui arriva de la savane.

Une voix qu’il reconnut être celle de Harry, s’écria :

— Prenez garde ! Tom Gordon et souvenez-vous de Hark !

OceanofPDF.com