Dred: ou le grand marais maudit
3. La famille Clayton et la sœur Anne
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La famille Clayton et la sœur Anne
La partie de la famille qui fit son entrée, se composait du père, de la mère et de la sœur de Clayton.
Le juge Clayton était grand, d’un maintien imposant, quoique d’un âge un peu avancé. On reconnaissait en lui, au premier coup d’œil, un gentleman de l’Ancien Régime. Ses cheveux blancs comme la neige présentaient un contraste singulier avec la vivacité de ses yeux bleus, dont le regard perçant ressemblait à celui du faucon. Il y avait dans la manière de porter sa tête, dans toute sa personne, quelque chose de noble, et les lignes arrêtées de ses traits lui donnaient une apparence de sévérité. Son œil, d’un bleu clair et perçant, revêtait un esprit calme, décidé, austère, et rappelait, avec ses cheveux blancs, un de ces beaux effets qui se rencontrent dans les paysages alpestres, où des montagnes de neige se découpent sur l’azur du ciel. Il y avait beaucoup à redouter de la raison d’un tel homme, peu de chose à espérer des élans de son cœur. Et, cependant, cette première impression était injuste ; car il y avait sous cette froideur apparente un caractère ardent et passionné, et une nature fortement trempée. Ses sentiments de famille étaient à la fois tendres et profonds, rarement exprimés, excepté devant ceux qui se trouvaient placés sous son influence. Dans tous les petits détails de la vie sociale et intérieure, il était sévère mais juste, toujours prompt à reconnaître une vérité ou à avouer une erreur.
La femme du juge Clayton était une personne accomplie, aux premiers pas de la période décroissante ; mais son teint encore délicat, ses beaux yeux noirs et sa taille majestueuse rappelaient une jeunesse pleine de beauté. Douée d’une imagination vive et ardente, qui la poussait toujours vers un excès de générosité, elle s’était attachée à son mari avec un dévouement passionné, comme la rose alpine couronne de sa beauté le sommet du glacier.
Il existait entre Clayton et son père une affection tendre et profonde ; mais à mesure que le fils passait de l’adolescence à l’âge viril, il devenait évident qu’ils ne pouvaient marcher d’accord dans la même voie. Le tempérament du fils était tellement empreint de celui de la mère, que le père, après avoir épuisé son temps et ses peines pour faire de son fils une exacte copie de lui-même, se trouva loin du compte au résultat. Clayton était idéaliste à l’excès ; l’idéalisme donnait un coloris à toutes les facultés de son esprit, et dirigeait toutes ses pensées comme l’aimant invisible dirige l’aiguille. La délicatesse de sa conscience, pénétrée de ce principe, la portait toujours à s’élever, en fait de morale, au-dessus des opinions familières et pratiques.
Il en résulta que, tout en honorant la théorie de la jurisprudence, la pratique lui causait un insurmontable dégoût, et son père était constamment obligé de lui montrer l’imperfection de ses raisonnements, fondés plutôt sur un sens instinctif de ce qui devrait être, que sur la pratique de ce qui est.
Cependant Clayton avait assez du naturel ferme et décidé de son père pour être l’idole de sa mère, qui aimait peut-être avec plus de tendresse cette reproduction de caractère que l’original lui-même.
Anne Clayton était l’aînée de trois sœurs, et la compagne de prédilection de son frère, et comme elle est là occupée à se débarrasser de son chapeau, nous la présenterons au lecteur. D’une taille un peu au-dessus de la moyenne, elle possède cette ampleur de poitrine que l’on admire chez les femmes anglaises. Sa belle tête se pose sur ses épaules avec un air décidé et positif qui s’allie à la fierté. Son teint brun et transparent reflète ce beau coloris, indice d’une riche santé. La pureté de lignes d’un petit nez aquilin, la bouche grande, bien faite et ornée de belles dents, un air de franchise, des yeux bruns semblables à ceux du père et dignes du même objet de comparaison, sont des détails du portrait qu’il ne faut pas perdre de vue. Il y a dans cet ensemble de physionomie un je-ne-sais-quoi qui encourage la conversation et vous met de suite à votre aise ; cependant, pas un homme n’aurait risqué la moindre familiarité avec Anne Clayton. Malgré tout son abandon, quelque chose en elle semblait dire : Tu n’iras pas plus loin ! Une foule d’adorateurs avait rendu hommage à ses charmes, et, néanmoins, Anne Clayton avait atteint l’âge de vingt-sept ans sans se marier. Tout le monde en était surpris, et nous ne pouvons que partager la surprise générale. La raison qu’elle alléguait était simple et positive : elle ne désirait pas se marier, elle se trouvait heureuse de ne pas engager sa liberté. L’amitié qui régnait entre le frère et la sœur avait acquis beaucoup de force, malgré la différence des caractères, car Anne n’avait pas le moindre idéalisme. Elle avait du bon sens, de la finesse et de l’enjouement, mais elle était, par-dessus tout, ce qu’on appelle une femme pratique. Le contraste était ce qui la charmait dans son frère. Elle raffolait de cet élément de poésie héroïque à peu près pour la même raison que les jeunes filles d’autrefois admiraient Thaddeus of Warsaw et William Wallace, parce que c’était quelque chose hors de sa portée. Dans le domaine de l’intelligence, elle avait pour son frère une vénération presque idolâtre, et dans tout ce qui se rapportait à la pratique, elle maintenait, avec un certain degré d’assurance, sa propre supériorité. Il n’y avait peut-être personne au monde dont Clayton, sous ce rapport, craignît davantage le contrôle intelligent.
Dans la position où se trouvaient nos personnages, Clayton se sentit embarrassé en communiquant à sa sœur une nouvelle qui n’aurait pas dû lui échapper. Une sœur d’un caractère aussi positif ne peut vivre vingt-sept ans dans l’intimité de son frère sans pressentir, sans projeter quelque mariage. Comment expliquer que Clayton, qui écrivait à sa sœur sans réticence, ne l’eût pas informée de son amour pour Nina ? Le fait est qu’un sentiment de délicatesse l’empêchait de représenter Nina à l’esprit clair et pratique de sa sœur, telle qu’elle lui paraissait à travers les nuages de sa propre imagination. Les vérités qu’il ne pouvait déguiser n’en donneraient pas une idée favorable, et les gens d’un tempérament impressionnable n’aiment pas se donner la peine de justifier leurs instincts. Rien, en effet, n’est moins susceptible d’être analysé par le raisonnement que cette sympathie sur laquelle l’affection est fondée.
Nous avons tous eu des préférences qui ne s’accordaient guère avec le catalogue des vertus, et nous avons été vaincus dans des circonstances qui justifiaient peu notre défaite.
Cependant la voix publique n’avait pas manqué d’informer Anne Clayton de ce qui se passait, et quoique sa fierté et sa délicatesse l’empêchassent d’y faire aucune allusion, elle sentait amèrement le manque de confiance de son frère, et par cela même, elle ne se trouvait guère mieux disposée envers sa petite rivale. Mais l’événement avait pris de telles proportions, que Clayton sentit la nécessité d’en informer sa famille et ses amis. La tâche était rendue facile par les dispositions naturelles de la mère à partager les sentiments de ceux qu’elle aimait. Son fils l’avait priée d’en faire part à sa sœur, et elle avait saisi avec empressement l’occasion qu’offrait la partie de plaisir du matin.
Le premier coup d’œil que Clayton jeta sur sa sœur, lorsqu’elle entra dans l’appartement à son retour, lui prouva qu’elle était triste et déconcertée. Elle ne resta pas longtemps, et ne parut guère disposée à prendre part à la conversation. Après quelques moments d’un silence rêveur, elle passa dans le jardin et parut s’occuper de ses plantes. Clayton l’y suivit. Il vint près d’elle et la regarda en silence pendant qu’elle détachait les feuilles mortes d’un géranium.
— Ma mère vous a informée de ce qui se passe, dit-il enfin.
— Oui, dit Anne.
Il y eut un intervalle de silence pendant lequel Anne continua à secouer les feuilles mortes et à arracher distraitement les feuilles vertes de l’arbuste, sans se préoccuper de sa destruction.
— Anne, reprit Clayton, que je voudrais que vous pussiez la voir !
— J’en ai entendu parler par les Livingston, reprit Anne sèchement.
— Et qu’en avez-vous entendu dire ? demanda Clayton vivement.
— Rien de ce que j’aurais voulu, Edward, ni de ce que j’aurais espéré de la personne de votre choix.
— Et, de grâce, qu’avez-vous donc entendu ? Parlez franchement, je vous en conjure, dit Clayton. Je veux tout savoir.
— Eh bien ! reprit Anne, on dit que c’est une franche coquette. D’après ce que j’en sais, il me semble que ce doit être une jeune fille sans principes.
— Ce langage est dur à entendre, Anne.
— La vérité l’est ordinairement, reprit Anne.
— Ma chère sœur, dit Clayton en lui prenant la main et en la conduisant à un siège dans le jardin, avez-vous perdu toute confiance en moi ?
— Je crois que cette question serait plus convenablement applicable à vous qu’à moi ! Pourquoi suis-je la dernière à savoir tout ceci ? Pourquoi faut-il que je l’apprenne par la rumeur publique, au lieu de l’apprendre de votre bouche ? Vous aurais-je traité de la sorte ? Ai-je jamais eu des secrets que je ne vous aie confiés ? Je vous ai tout découvert jusqu’au plus profond de mon cœur !
— Cela est vrai, ma chère Anne, mais qu’auriez-vous fait si vous aviez aimé une personne et que vous eussiez prévu qu’elle ne me plairait pas ? Vous savez, Anne, que vous êtes d’un caractère résolu. La circonstance pourrait très bien se présenter : m’auriez-vous fait immédiatement votre confidence ? N’auriez-vous pas pris le parti de temporiser, de remettre de jour en jour, soit pour une raison, soit pour une autre, et n’auriez-vous pas trouvé que la tâche devenait d’autant plus difficile que vous auriez différé davantage ?
— Je ne sais, dit Anne amèrement, je n’ai jamais aimé qui que ce soit mieux que vous ; voilà la difficulté.
— Ni moi non plus, Anne, je n’aime personne mieux que vous. L’affection que je vous porte est tout aussi vive et aussi parfaite qu’elle l’était auparavant. Vous verrez si vous ne me trouverez pas aussi dévoué à tous égards. Mon cœur, il est vrai, s’est ouvert à un autre amour, mais il est si différent qu’il ne pourra jamais porter atteinte à celui que je ressens pour vous. Voyons, chère Anne, ma chère sœur, si vous pouviez l’aimer comme une partie de moi-même !
— Je le voudrais, dit Anne visiblement émue, mais ce qu’on m’a dit d’elle lui a été si défavorable ! Je n’aurais pas cru que vous eussiez fait choix d’une telle personne, Edward. Ce que je méprise surtout, c’est une femme qui se joue des affections qu’elle inspire.
— Très bien, ma chère sœur ; mais Nina n’est pas une femme, c’est une enfant, vive, belle et légère, et je suis sûr que vous pourriez lui appliquer ces vers de Pope :
If to her share some female errors fall,
Look in her face, and you forget them all1 !
— En vérité, dit Anne, je crois que tous les hommes se ressemblent : une jolie figure suffit pour les séduire. Je croyais, Edward, que vous étiez une exception, mais vous êtes pris dans les mêmes filets.
— Dites-moi, Anne, est-ce là le moyen de gagner ma confiance ? Supposez que je cède à un enchantement ; c’est par l’indulgence que vous me tirerez de mon illusion. Dites ce que vous voudrez, mais voici la vérité, c’est mon sort d’aimer cette enfant : avant de la voir, j’ai essayé d’aimer bien des femmes. J’en ai vu beaucoup que j’aurais dû pouvoir aimer, plus belles, plus accomplies, avec plus d’agréments, et pourtant je les ai vues sans la moindre émotion ; mais cette jeune fille a réveillé tout mon être, je ne la vois pas du même œil que le reste du monde. Je pressens ce qu’elle peut être, ce qu’elle sera lorsque son caractère sera tout à fait formé.
— C’est cela, Edward, c’est cela, dit Anne. Vous ne voyez jamais les choses telles qu’elles sont – c’est-à-dire, vous ne voyez qu’une image rayonnante, un être idéal, qui devrait, ou qui pourrait bien exister ; voilà la difficulté. Vous faites d’une petite coquette de pension quelque chose de sublime, vous la dotez de perfections puisées dans votre imagination, et puis vous vous prosternez devant elle.
— Eh bien ! ma chère Anne, quand même cela serait ? Moi j’aime l’idéal, vous le réel. J’ai droit d’agir selon ma nature, comme vous, selon la vôtre. Mais ce n’est pas tout le monde que je puis idéaliser, et je crois que c’est pour cela que je n’ai jamais pu aimer quelques femmes supérieures, qui m’ont admis dans leur intimité ; il n’était pas possible de les idéaliser ; mon imagination ne pouvait les embellir de ses rêves, il leur manquait, enfin, précisément ce que Nina possède. Elle ressemble à une de ces petites cascades brillantes des montagnes Blanches, qui reproduisent dans l’atmosphère qui les environne les couleurs de l’arc-en-ciel.
— Et vous ne la voyez qu’à travers ces teintes enchantées.
— Précisément, ma chère sœur, mais il y a des personnes que je me puis voir ainsi. Pourquoi me blâmer ? Il est agréable de voir les choses à travers un prisme. Pourquoi voudriez-vous détruire l’illusion, si je puis en jouir ?
— Vous souvenez-vous, répondit Anne, de l’homme qui se fit payer par les fées en or et en diamants, et qui, après qu’il eut passé un certain ruisseau, trouva ses trésors changés en ardoises ? Eh bien ! le mariage est semblable à ce ruisseau ; bien des gens, lorsqu’ils ont passé de l’autre côté, trouvent qu’au lieu de diamants ils n’ont que des ardoises. Et voilà pourquoi j’oppose mon bon sens à toutes vos illusions. Je ne m’attache qu’à la simple vérité. On dit cette jeune fille coquette ; croyez-moi, la femme qui se joue des sentiments les plus profonds, ne peut être capable d’affection, et vous êtes trop bon, Edward, d’un caractère trop élevé, je vous ai aimé trop longtemps, pour vouloir vous donner à une telle femme.
— Ma chère Anne, il y a dans ce que vous venez de dire bien des points sur lesquels nous ne pouvons nous accorder. D’abord, quant à la coquetterie, ce n’est pas, à mes yeux, un péché impardonnable, sous certains rapports, entendons-nous.
— Ce qui veut dire lorsque Nina Gordon est la coquette ?
— Non, pas tout à fait ; mais il faut dire la vérité, Anne, il y a si peu de sincérité, si peu de bienveillance et de charité dans les rapports entre les hommes et les femmes, et notre sexe, qui devrait donner le bon exemple, se montre dans ces mêmes rapports si frivole et si intéressé avec les femmes, qu’il ne faut pas s’étonner si, de temps en temps, une jeune fille espiègle, mais douée d’une certaine supériorité, cherche à venger le sexe auquel elle appartient, en dévoilant les faiblesses du nôtre. Je ne crois pas que Nina soit capable de se jouer d’un amour profond et sincère, de l’amour de celui qui veut son bonheur, et qui est prêt à se sacrifier pour elle ; mais je ne crois pas qu’un tel amour se soit jamais présenté à elle. Il y a une grande différence entre aimer une femme et vouloir s’assurer de son amour. Le désir d’épouser n’est pas une preuve qu’on aime ou même qu’on est capable d’aimer. Les jeunes filles sentent toutes ces choses-là, parce que leurs instincts sont vifs, et on les accuse de se jouer du cœur d’un homme, tandis qu’elles n’ont fait que l’éprouver, et ont découvert qu’il était vide. D’ailleurs, si ce n’est qu’une peccadille pour un homme de faire valoir son autorité, pourquoi reprocher à une femme d’exercer un peu la sienne ?
— Edward, il n’y a rien au monde que vous ne puissiez embellir. Mais, quoi que vous puissiez dire, je n’aime pas les coquettes ; et puis l’on me dit que Nina Gordon est si bizarre, et que sa manière de parler et d’agir est parfois si extraordinaire !…
— Voilà, peut-être, ce qui me charme le plus en elle ! Les femmes, semblables à la monnaie, finissent par perdre au frottement de la société un peu de leur individualité, et il est agréable, de temps en temps, d’en trouver une qui pense et agisse autrement que les autres. Vous possédez cette qualité vous-même, ma chère Anne, dans un moindre degré peut-être ; mais il faut vous souvenir que vous avez été élevée par notre mère, et qu’à toute heure vous avez été instruite et guidée par ses conseils, même sans le savoir ; Nina, elle, a été élevée parmi les domestiques, ou dans une pension à New York ; de plus, vous avez vingt-sept ans, et elle en a dix-huit ; or, il y a beaucoup à apprendre de dix-huit à vingt-sept ans !…
— Mais, mon frère, vous vous souvenez que miss Hannah More, ou bien quelque autre bonne femme, j’oublie laquelle, a dit qu’un homme qui choisit sa femme comme il choisirait un tableau à une exposition publique, devrait ne pas oublier qu’il y a cette différence, que le tableau ne peut pas retourner à l’exposition, tandis que la femme le peut. Vous en avez fait choix parce que vous l’avez vue briller en société, mais répondriez-vous de la rendre heureuse dans les occupations de la vie journalière ? N’est-ce pas une de ces femmes qui ne peuvent maîtriser leur vivacité, qui veulent être lancées dans le tourbillon du monde ?
— Je ne crois pas, dit Clayton. Je crois, au contraire, que son excès d’activité, sa fraîcheur, son originalité rendraient faciles nos devoirs de chaque jour, et que, demeurant avec nous, elle prendra naturellement part à tout ce qui nous intéresse.
— N’allez pas vous flatter, mon frère, que vous pourrez refaire cette jeune nature, et la mouler sur vos modèles favoris.
— Qui, moi ? pouvez-vous m’attribuer ces prétentions ? Je ne songerais jamais à épouser une femme dans l’intention de refaire son éducation ; ce n’est ordinairement qu’une tâche intéressée. D’ailleurs, je ne veux pas une femme qui, semblable à un miroir, réfléchisse toutes mes opinions et tous mes sentiments. Je ne veux pas non plus qu’elle soit comme une feuille de papier brouillard, recevant très humblement tout ce que je dis, et rendant une impression plus faible de mes idées. Je veux une femme qui soit elle-même : tout le charme de la vie est dans la variété.
— Vous conviendrez toutefois, dit Anne, qu’il serait bon que les goûts de nos amis s’accordassent avec les nôtres.
— Oui, sans doute… mais il n’y a rien au monde qui s’accorde aussi bien que les contrastes, pourvu que ces contrastes soient harmonieux. Dans la musique, par exemple, l’on n’emploie pas toujours les mêmes notes, et c’est de la différence des notes que résulte l’accord. Les dissonances même sont nécessaires pour rendre l’harmonie plus complète. Il n’y a entre Nina et moi que juste assez de différence pour former un accord, et toutes nos petites querelles (car nous en avons eu déjà plusieurs, et sans doute nous en aurons encore) ne sont que des points d’orgue chromatiques, qui mènent à l’harmonie. Je suis porté à la théorie et à la réflexion ; je suis hypocondriaque, souvent morbide ; sa vivacité et son esprit la font précisément ce qu’il me faut. Elle me réveille, m’excite, me tient en action, et sa finesse et sa perspicacité mettent souvent ma raison en défaut. Bref, je révère cette enfant malgré ses imperfections ; elle m’a déjà enseigné bien des choses !
— À merveille, dit Anne en riant, et, s’il en est ainsi, je renonce à vous convaincre. Lorsque vous parlez de révérer Nina Gordon, il n’y a plus d’espoir pour vous, et j’essaierai d’en tirer le meilleur parti possible. J’espère que vous trouverez tout ce que vous cherchez, et même davantage ; en tout cas, je ferai ce qui dépendra de moi pour vous rendre aussi heureux dans votre nouvelle position que vous méritez de l’être.
— À la bonne heure ! c’est parler comme Anne Clayton ! c’est parler comme vous, ma chère sœur, et je ne pourrais rien dire de mieux. Vous avez allégé votre conscience, vous avez fait tout ce que vous pouviez pour moi, et, maintenant, vous vous soumettez à ce qui est inévitable. Je sais que Nina vous aimera, et si vous n’essayez jamais de lui donner des conseils et de la gouverner, vous aurez sur elle un grand ascendant. Les bonnes gens comprennent difficilement ce système : on croit être utile aux autres en se mêlant de leurs affaires et en donnant des avis ; on oublie que tout ce qu’il y a à faire c’est de prêcher l’exemple. Quand je commençais à connaître Nina, j’étais assez sot pour faire comme les autres, mais je n’y serai plus repris à présent. Lorsque Nina viendra chez nous, tout ce que vous aurez à faire sera de la traiter avec bonté et de vivre comme vous avez toujours vécu, et s’il y a quelque chose dans son caractère qui doive être changé, elle y viendra d’elle-même.
— Puisqu’il en est ainsi, je voudrais déjà la voir !
— Si vous vouliez ajouter quelques lignes à la lettre que je vais écrire, cela pourrait, avec le temps, amener sa visite.
— Volontiers, cher Edward…
Si quelques erreurs lui tombent en partage, regardez sa figure, et vous les oublierez toutes.
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