Dred: ou le grand marais maudit
37. Le lien se brise
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Le lien se brise
Clayton resta à Canema plusieurs jours après les funérailles ; il tenait à s’acquitter de la dernière recommandation de Nina, relativement à ses gens, et la scène de désolation dont il avait été le témoin à l’heure de sa mort, ne fit qu’augmenter son désir de leur être utile. Il consacra quelque temps à examiner et à arranger les titres et papiers de la défunte. Il ferma les lettres qu’elle avait reçues de ses divers amis, et les adressa à leurs auteurs après avoir chargé Harry d’ajouter à chacune la date du décès. Il s’attristait en réfléchissant qu’il était difficile, sinon impossible, d’améliorer le sort des serviteurs de la plantation, abandonnés désormais au pouvoir absolu d’un homme tel que Tom Gordon. Les paroles solennelles qui formulaient la décision de son père, au sujet de l’autorité du maître, lui semblaient plus que jamais redoutables, alors qu’il voyait cette autorité entre les mains d’un être qui ne connaissait d’autres lois que ses passions. Il se rappelait aussi ce que Nina avait dit de l’aversion de Tom pour Harry, et son cœur se navrait à la pensée que les moyens employés par Nina, pour soustraire Lisette à ses poursuites, n’avaient servi à rien, puisque aujourd’hui elle était tombée, sans retour, en son pouvoir. Il ne pouvait qu’admirer le calme et la fermeté avec lesquels Harry s’acquittait de ses devoirs, au milieu de ces douloureuses circonstances. Il continuait, en effet, à visiter les malades, s’efforçant d’éloigner d’eux la crainte qui pouvait, à elle seule, provoquer les atteintes de la maladie.
Se souvenant que Nina lui avait parlé d’un contrat qui devait assurer la liberté à Harry, si elle venait à mourir, il résolut de l’entretenir de ce sujet ; comme tous deux se trouvaient, au moment où ce souvenir s’éveilla dans sa mémoire, occupés dans la bibliothèque à examiner divers documents, Clayton dit à Harry :
— Harry, n’avez-vous pas connaissance d’un acte qui vous garantirait votre affranchissement à la mort de votre maîtresse ?
— Oui, dit Harry, cet acte existe. Je devais obtenir ma liberté en payant une certaine somme sur laquelle je ne dois plus que cinq cents dollars.
— Je vous avancerai cet argent, dit Clayton sans hésiter, s’il ne vous manque plus que cela… Montrez-moi le contrat.
Harry le lui présenta et Clayton en parcourut la teneur. C’était un contrat régulier, revêtu des formalités légales, qui ne donnait prise à aucune poursuite en nullité. Cependant Clayton connaissait assez la loi qui régit la condition dans laquelle Harry se trouvait placé, pour savoir que cet acte n’aurait pas plus de valeur qu’une feuille de papier blanc. Il ne voulut pas néanmoins en parler ; il le relut avec attention, pesant chaque mot et semblant appréhender le moment où il trouverait quelque objection à faire, car il n’ignorait pas qu’il pouvait anéantir, en soulevant un doute sur la validité du contrat, les espérances de la vie entière du pauvre Harry.
Il hésitait encore à exprimer ses craintes, lorsqu’un serviteur vint annoncer Mr Jekyl ; et ce personnage, à la démarche froide et empesée, pénétra dans la bibliothèque.
— Bonjour, mister Clayton, dit-il.
Puis, regardant Harry d’un air protecteur, il prit une chaise et entra ainsi en matière, sans autre préambule :
— J’ai reçu de Mr Gordon l’ordre de venir prendre possession, sans délai, de l’état et des biens mobiliers de sa sœur décédée.
Clayton accueillit cette déclaration avec une réserve silencieuse. Mr Jekyl réfléchit alors que quelques généralités banales seraient de mise en cette occasion et il s’empressa d’ajouter avec une intention de circonstance :
— Nous venons de traverser l’une des épreuves les plus affligeantes que nous garde la divine Providence ; cette fin prématurée, mister Clayton, nous rappelle combien la vie est de peu de durée et combien il est utile de se préparer à la mort !
Mr Jekyl fit une pause, et Clayton persévérant dans son silence, il continua :
— La défunte n’a pas laissé de testament, je présume ?
— Non, il n’existe pas de testament.
— Je m’en doutais, dit Mr Jekyl, reprenant son ton habituel ; dans ce cas, tous les biens reviennent naturellement à l’héritier légal, comme je l’avais bien pensé !
— Mister Jekyl voudrait-il examiner cet acte ? dit Harry, prenant son contrat des mains de Clayton, pour le présenter à Jekyl.
Celui-ci, alors, après avoir placé ses lunettes sur son nez pointu, se mit à parcourir les articles de l’acte en question.
— Pensez-vous que ce document soit légal ? dit-il à Harry.
— Certainement, répondit Harry ; je puis produire des témoins qui affirmeront que c’est bien la signature de Mr John Gordon et celle de miss Nina.
— Inutile, inutile, cela est assez évident, reprit Jekyl, je connais la signature de Mr John Gordon ; mais toutes les signatures du monde ne pourraient pas faire de ceci un contrat valide ! car, voyez-vous bien, mon ami, ajouta-t-il en se tournant vers Harry, un esclave, n’étant rien aux yeux de la loi, ne peut prétendre au bénéfice d’un contrat. La loi, qui est fondée sur le code romain, tient les esclaves pro nullis, pro mortuis, ce qui veut dire, Harry, qu’elle les considère comme rien, comme lettre morte ; voilà la situation faite aux esclaves par la loi.
— Je crois, dit Harry avec amertume, que c’est ce que les hommes religieux appellent une institution chrétienne ?
— Quoi ? dit Mr Jekyl, fronçant le sourcil, qu’avez-vous dit ?
Harry répéta sa remarque et Mr Jekyl reprit :
— Naturellement c’est une institution chrétienne ; c’est un ordre divin qui doit être accepté avec soumission ; il serait superflu, mon ami, d’en appeler à la rébellion. Tu n’as pas le pouvoir du potier sur l’argile ; tu ne peux faire une lampe pour l’honneur et une autre pour le déshonneur.
— Mister Jekyl, interrompit Clayton, je crois qu’il serait plus expéditif de nous renfermer uniquement dans les discussions légales.
— C’est aussi mon avis, répondit Mr Jekyl… et, à ce propos, je vous annoncerai que j’ai mission de Mr Gordon de l’attendre ici, de maintenir l’ordre et aussi de ne laisser sortir personne de la plantation, avant son arrivée. J’ai amené avec moi deux ou trois agents, pour le cas où leurs services me seraient utiles pour assurer l’exécution de mon devoir.
— Quand Mr Gordon doit-il être ici ? demanda Clayton.
— Demain, je crois, répondit Mr Jekyl… Jeune homme, ajouta-t-il, en se tournant vers Harry, vous pouvez me remettre les registres et les papiers pour que je puisse régulariser les comptes.
Clayton se leva et sortit, laissant Harry avec l’imperturbable Mr Jekyl, qui, tout en se livrant à un examen rapide de la comptabilité, parlait à Harry avec autant d’abandon et de placidité que s’il ne se fût pas douté qu’il venait de détruire toutes les espérances du malheureux esclave. Si par quelque révélation instinctive, Mr Jekyl eût pu deviner le chagrin qui, dans ce moment, torturait l’âme de l’homme qui était près de lui, il n’eût certainement pu se défendre d’une émotion de pitié, au moins passagère. Le politique le plus insensible, l’économiste le plus froid est susceptible parfois de céder à ce sentiment charitable, en présence d’une de ces cruelles déceptions qui tuent l’espoir le plus cher ; mais il se remet promptement lorsqu’à l’aide de ses calculs abstraits, il s’est persuadé que, malgré tout, le bien du plus grand nombre est assuré ; concluant de là qu’il n’y a pas lieu de se préoccuper des souffrances du petit nombre. C’est, en effet, chose digne de remarque, que, chez eux, la moindre douleur, un mal de dents, par exemple, suffit pour mettre en déroute toute leur philosophie.
— Il me semble, dit Mr Jekyl, regardant Harry avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, que vous avez quelque chose ce matin. Êtes-vous souffrant ?
— Je me porte bien, dit Harry.
— Eh bien, qu’y a-t-il ?
— Il y a, dit Harry, que j’ai travaillé toute ma vie pour racheter ma liberté, que je croyais avoir atteint le but de mes constants efforts, et qu’aujourd’hui, à l’âge de trente-cinq ans, je suis encore esclave et sans espoir de devenir jamais libre.
Mr Jekyl comprit enfin que cet homme, son semblable, son frère, devait avoir le cœur accablé sous un fardeau de douleurs que tous ses calculs ne pouvaient apprécier ; il avait une idée vague que tout chagrin appelle une consolation et que ce serait faire œuvre de charité que de s’occuper de l’affligé ; il commença donc à lui dire :
— Mon pauvre garçon, c’est la divine Providence qui vous éprouve…
— J’appelle cela, moi, une épreuve de la tyrannie humaine !
— Il a plu au Seigneur de prononcer un arrêt contre la race de Cham, continua Mr Jekyl.
— Mr Jekyl, cet arrêt ne peut m’être appliqué… pas plus que vous, je ne suis de la race de Cham ! Je suis le fils aîné du colonel Gordon, aussi blanc que mon frère, qui, dites-vous, est mon maître et à qui j’appartiens. Voyez mes yeux, voyez ma chevelure, et dites si rien en moi indique la race de Cham ?
— Très bien, mon ami, dit Mr Jekyl, ne vous fâchez pas ; vous savez que toutes choses doivent être soumises aux règles générales ; il ne faut que suivre la voie qui garantit le bien-être du plus grand nombre, et l’application de telles règles sera difficile dans la situation où nous sommes. L’esclavage est une grande entreprise en vue de la civilisation et de la conversion au christianisme de l’Africain dégradé.
— Attendez les faits et gestes de l’administration de Tom Gordon dans cette plantation, dit Harry, et vous pourrez juger, alors, de cette institution chrétienne. Mr Jekyl, vous ne dites pas tout ce que vous savez, et, tout en jetant de telles paroles à la face des habitants du Nord, vous n’ignorez pas que les crimes de Sodome et de Gomorrhe n’égalaient pas ceux de quelques-unes de ces plantations, où pas un homme n’appartient à sa femme, pas une femme à son mari. Vous savez tout cela et vous osez me parler d’une institution chrétienne ! Quelles espèces d’institutions chrétiennes sont ces marchés où se vendent des hommes et des femmes ? Quels moyens de grâce trouvez-vous dans ce trafic ? Et les chiens et les chasseurs de nègres, tout cela est-ce aussi pour le bien du plus grand nombre ? Allez ! Si votre âme était à la place de l’une des nôtres, vous jugeriez les choses bien autrement !
Mr Jekyl, stupéfait d’un pareil langage, reconnut qu’il ne gagnerait rien à développer ses idées favorites sur ce sujet ; nous croyons, en effet, que les ministres de l’Évangile, qui entretiennent de pareilles doctrines, trouveraient instruction et profit à les manifester devant des hommes tels que Harry. Mr Jekyl n’avait jamais si bien compris la différence entre l’abstrait et le concret.
Harry était, en ce moment, parvenu au plus haut point de l’excitation ; il avait hérité de l’ardeur et de la violence des passions de son père. Son apparence ordinaire de calme et ses habitudes de déférence ressemblaient à la surface mince d’un torrent de lave qu’un débordement de ce fluide bouillant en dessous brise tout à coup ; il avait atteint le paroxysme du désespoir. Il se voyait, lui qui croyait toucher à sa délivrance, les pieds et les mains liés, au pouvoir d’un maître dont il n’avait à espérer ni merci, ni justice ; il se trouvait dans la position d’un homme suspendu au-dessus d’un abîme pour cueillir une rose sauvage : la frêle et charmante fleur se détache, mais le malheureux se sent précipité dans le gouffre béant sous ses pieds.
Harry se leva et alla se placer de l’autre côté de la table, agité du tremblement nerveux qui accompagne cet état de surexcitation.
— Mr Jekyl, dit-il, tout est fini pour moi. Vingt années de loyaux et fidèles services ne m’ont servi de rien ; moi, ma femme, mes enfants, nés ou à naître, tous seront esclaves d’un misérable ! Advienne que pourra, maintenant ! je parlerai franchement cette fois ! J’ai longtemps patienté… ma patience est à bout : elle éclatera… Hommes, qui vous dites religieux, vous soutenez une pareille tyrannie ! Race de serpents ! comment pouvez-vous échapper à l’enfer ! Vous conservez comme reliques les vêtements de ceux qui ont lapidé Étienne ! Vous encouragez le vol, le brigandage, l’adultère ! Vous êtes plus brigands que les brigands eux-mêmes ! Ceux-ci n’ont pas, du moins, la prétention de justifier leurs actes ! Et, maintenant, allez me dénoncer à Tom Gordon, allez ! je combattrai jusqu’à la mort. Je n’ai plus rien à perdre ni à gagner ! Qu’il prenne garde à lui ! Les Philistins se jouèrent de Samson, ils lui arrachèrent les yeux, mais il renversa le temple sur leurs têtes ! Prenez garde !
Il y a quelque chose de solennel dans un accès de violente colère ! Les veines de Harry se gonflèrent sur son front, ses lèvres étaient livides, ses yeux lançaient des éclairs, et Mr Jekyl tremblait devant lui.
— Un jour viendra, dit Harry, où vous serez jugés ; la mesure de tourments et de tortures que vous aurez comblée pour nous, sera doublée pour vous ; souvenez-vous de mes paroles !…
Harry parlait avec tant de véhémence, que ses accents parvinrent jusqu’aux oreilles de Clayton, qui entra dans la bibliothèque et s’approcha silencieusement derrière lui. Cédant à sa première impulsion de surprise et de douleur, il posa doucement sa main sur l’épaule de Harry, et d’un ton bienveillant :
— Mon bon ami, lui dit-il, songez à ce que vous dites… vous ne savez pas…
— Si, je sais, reprit vivement Harry, je sais que je ne dis que la vérité !
Un autre témoin de cette scène avait suivi Clayton ; c’était Tom Gordon en habit de voyage, des pistolets étaient placés dans sa ceinture : il était arrivé peu après Mr Jekyl, et avait entendu une partie des expressions violentes échappées à Harry.
— Je fais mon affaire de cet homme, s’écria-t-il en s’avançant au milieu de la salle… Vous ne saviez pas, mon garçon, continua-t-il, fixant sur lui un œil sombre et méchant, que votre maître vous entendait, n’est-ce pas ? La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, vous avez nié que je fusse votre maître ; nous allons voir si vous le nierez encore aujourd’hui ! Vous vous êtes plaint à votre maîtresse, et vous avez, grâce à son aide, soustrait Lisette à mon pouvoir : à qui donc est-elle maintenant, dites-moi ? Voyez-vous cela ?…
Puis, levant une longue canne de gutta-percha :
— Voici, dit-il, qui fait rentrer mes chiens dans le devoir, quand ils s’en écartent !… à genoux et demandez pardon… ou, sinon, gare à vous !
— Je ne fléchirai jamais le genou devant mon frère cadet, dit Harry.
À cette réplique, Tom, lançant un affreux jurement, frappa. Harry, bondissant de colère, répondit à cette attaque par un coup tellement violent, que Tom Gordon alla tomber au pied du mur opposé ; puis, faisant volte-face avec la rapidité de la pensée, Harry s’élança par la fenêtre. Arrivé au bout du perron, il sauta sur le cheval de Tom, et partit comme une flèche jusqu’à la porte de sa demeure où Lisette était occupée à repasser du linge… il lui tendit la main en disant : « Lisette, Tom Gordon est ici !… » Et, avant que Tom Gordon eût le temps de se remettre sur pied, le léger coursier emportait Lisette et Harry jusqu’au carrefour de la forêt, où trois fois déjà Harry avait rencontré Dred : Dred s’y trouvait.
— C’est bien, dit-il, au moment où le cheval s’arrêtait, et où Harry et Lisette sautaient à terre, la vision est accomplie. Le Seigneur fera de toi un témoin et un chef du peuple.
— Il n’y a pas de temps à perdre, dit Harry.
— Je le sais, dit Dred ; suivez-moi.
Et avant le coucher du soleil, Harry et Lisette habitaient cette espèce de fort retranché formé par la savane !
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