Dred: ou le grand marais maudit
4. La famille Gordon
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La famille Gordon
Une ou deux semaines s’étaient passées depuis que nous avons introduit Nina Gordon en scène, et, depuis ce temps, elle s’était familiarisée avec les détails du ménage. De droit, elle se trouvait maîtresse absolue au-dedans et au-dehors de son habitation ; mais, de fait, elle se trouvait, par sa jeunesse, son manque d’expérience, et par son ignorance des choses de la vie, dans la dépendance de ceux qu’elle prétendait gouverner. La maîtresse d’une habitation au Sud porte un fardeau dont on ne se fait, au Nord, qu’une idée fort imparfaite. Toutes les choses d’un usage journalier doivent être renfermées dans un certain ordre pour être distribuées suivant les besoins. Les domestiques, pour la plupart, ne sont que de grands enfants, sans réflexion, incapables de se gouverner, se querellant sans cesse, divisés en factions, et ne voulant se soumettre à aucune autorité. Tous les vêtements pour quelques centaines de gens doivent être achetés, taillés et faits sous la direction de la maîtresse ; ajoutez à cela le soin des enfants, dont les mères même sont incapables, et vous aurez quelque idée de ce que c’est qu’une ménagère du Sud.
On a déjà vu ce qu’était Nina à son retour de New York, et on peut aisément s’imaginer qu’elle n’avait aucune vocation pour s’acquitter consciencieusement des devoirs pénibles qui lui étaient imposés.
Le fait est que, depuis la mort de la mère de Nina, les fonctions de maîtresse de la famille n’avaient été remplies que de nom par sa tante, mistress Nesbit. La personne qui, de fait, dirigeait tout, était une vieille mulâtresse nommée Katy, que la mère de Nina avait dressée à cet emploi. Malgré l’infériorité et l’ignorance des nègres en général, on en trouve parfois qui sont doués d’une rare habileté. Lorsque les maîtres, par nécessité ou en connaissance de cause, font choix de domestiques de cette trempe, ils les assujettissent à la discipline et à la responsabilité, qualités qui se développent au sein de la société appartenant à l’état libre. La mère de Nina, qui n’était pas d’une santé robuste, avait été obligée par nécessité de se reposer sur « tante Katy », comme on l’appelait, et celle-ci était devenue, sous sa direction, une excellente ménagère. Avec sa tête enveloppée d’un madras rouge, son trousseau de clefs, et une bonne opinion de l’importance de sa charge, elle soutenait son personnage de manière à ne pas passer aisément inaperçue.
Il est vrai qu’elle en référait toujours à sa jeune maîtresse, et qu’elle la prévenait au point de lui demander ce qu’elle voulait qu’on fît ; mais on savait généralement que son assentiment aux propositions de tante Katy était aussi certain que celui de la reine aux recommandations de ses ministres ; et même si Nina eût voulu hésiter, son Premier ministre avait le pouvoir, sans se départir le moins du monde d’une conduite respectueuse, de la plonger dans des labyrinthes inextricables. Comme Nina ne voulait pas se donner la moindre peine, et désirait par-dessus tout consacrer tout son temps à son propre amusement, elle se décida sagement à ne pas porter atteinte à l’autorité de tante Katy, et à obtenir par la persuasion et les caresses ce que la vieille était trop opiniâtre pour accorder à son pouvoir. Le jeune quarteron Harry, que nous avons introduit dans le premier chapitre, avait la direction de l’habitation. Afin de bien comprendre la position qu’il occupait, par rapport à la propriété, il nous faut, selon la manière des historiens en général, retourner environ cent ans en arrière, afin de donner à nos lecteurs un point de départ. Nous adopterons donc le style historique pour donner les détails suivants.
Parmi les premiers émigrés qui s’établirent dans la Virginie, se trouvait Thomas Gordon, un rejeton de la noble famille Gordon, si célèbre dans l’histoire de l’Écosse. Doué de beaucoup d’énergie, et se trouvant à l’étroit dans les limites de l’Ancien Monde, où trop peu d’occasions se présentaient de relever l’éclat de la famille, il s’embarqua pour la Virginie. Aventureux par goût, il donna le signal d’une entreprise dont le résultat fut un établissement sur les rives du fleuve Chowan, dans la Caroline du Nord. Il prit possession d’un vaste terrain, qui s’était accru par alluvion, et commença à ensemencer avec toute l’énergie et l’habileté propres à sa nation ; comme la terre était franche et fertile, il tira bientôt un bénéfice notable de son entreprise. Imbus des souvenirs de leur ancien renom, les Gordon transmirent à leurs descendants les traditions, les sentiments et les habitudes qui appartenaient à la classe aristocratique dont ils étaient issus. Le nom de Canema, donné à la propriété, vient d’un guide et interprète indien, qui était l’intendant du colonel Gordon. La propriété dura autant que le gouvernement colonial, sans diminution dans la famille, dont les richesses semblaient s’accroître à chaque nouvelle génération.
La maison était bâtie dans le même style d’architecture que celles des riches propriétaires anglais, style que les habitants se plaisaient à copier autant que leurs moyens le leur permettaient.
On avait fait venir d’Angleterre, à grands frais, des charpentiers et des ciseleurs, afin d’embellir l’habitation ; et, pour satisfaire une fantaisie, l’ancêtre qui la fit construire avait réuni, pour la confection des boiseries, les différentes essences de bois qui se trouvaient sur le continent américain. Il s’était avancé dans l’Amérique du Sud, et en avait rapporté des échantillons d’un bois plus poli que le bois de rose, dur comme l’ébène, qui croît en abondance sur les bords de l’Amazone, et dont les habitants se servent pour les constructions.
Le salon était parqueté en petits carreaux, dont la surface luisante était aussi polie que le marbre.
Le dehors était construit dans le style adopté dans la Virginie, avec deux galeries circulaires, mieux adaptées au climat de l’Amérique qu’aucun style européen. L’intérieur, cependant, était orné de sculptures et de ciselures, copiées, pour la plupart, sur les domaines héréditaires d’Écosse, ce qui donnait à tout l’édifice un air d’antiquité prématuré.
C’est là que pendant deux générations la famille Gordon avait vécu dans l’abondance. Mais, du vivant du père de Nina, et surtout après sa mort, on pouvait voir, sur l’habitation, des signes de cette décadence qui a conduit par degrés plus d’une vieille famille de la Virginie à la pauvreté et à la ruine. Le travail des esclaves, en tout temps le moins avantageux, avait épuisé la vigueur des terres, et les propriétaires s’étaient, peu à peu, départis de cette énergie qui avait été provoquée chez les premiers émigrés par les exigences de la situation. On laissait tout aller au hasard, et le maître et l’esclave ne semblaient avoir qu’un seul but, celui de prouver qui pouvait être le plus prodigue.
À sa mort, le colonel Gordon avait légué, comme nous l’avons déjà vu, cette propriété à sa fille, sous la direction d’un esclave, dans l’intelligence et le dévouement duquel il avait la plus parfaite confiance.
Quand on réfléchit que les surveillants sont ordinairement tirés d’une classe de blancs plus ignorants que les esclaves même, et que leur prodigalité et leur rapacité sont passées en proverbe parmi les habitants, il n’est pas étonnant que le colonel Gordon ait pensé qu’en abandonnant son habitation aux soins d’une personne douée de tant d’énergie, d’intelligence et de fidélité que Harry, il avait pris les meilleures mesures pour assurer les intérêts de sa fille.
Harry était le fils de son maître, et possédait son caractère et son tempérament, adoucis par le naturel doux et aimable de la belle mulâtresse Eboe, sa mère. En raison de sa naissance, Harry avait reçu une éducation très supérieure à ce qui est ordinairement le partage des gens de son rang. Il avait aussi accompagné son maître, en qualité de domestique, pendant qu’il faisait le tour de l’Europe, et, dans ses voyages, l’occasion ne lui avait pas manqué d’étendre ses connaissances, et de développer ce tact par lequel les gens de race mixte semblent plus particulièrement apprécier toutes les convenances de la société, à tel point qu’il serait difficile de rencontrer chez d’autres de meilleures et de plus agréables manières.
En laissant un homme de cette trempe, son propre fils, dans les liens de l’esclavage, le colonel Gordon avait agi sous l’influence de sa tendresse pour sa fille, qui était sa passion dominante. Il avait pensé avec raison qu’un homme si richement doué trouverait tant de carrières ouvertes devant lui, s’il était libre, qu’il serait tenté de laisser la propriété en d’autres mains, et de chercher fortune ailleurs. Il résolut, par conséquent, de le laisser dans l’esclavage pour un certain nombre d’années, espérant que son attachement pour Nina lui rendrait le service tolérable.
Harry avait, par sa fermeté, sa pénétration et sa connaissance du cœur humain, obtenu un grand ascendant sur les nègres de l’habitation, et soit crainte, soit amitié, on lui obéissait généralement. Aucune surveillance ne s’exerçait sur lui, et il agissait, à tous égards, en homme libre. Tout le monde à la ronde le connaissait et le respectait, et s’il n’avait pas eu une bonne part de la réflexion et de la prévoyance de ses ancêtres écossais, il aurait été parfaitement heureux, et aurait oublié ses chaînes, parce qu’il n’en sentit jamais le poids.
C’était seulement en présence de Tom Gordon, le fils légitime du colonel Gordon, qu’il sentait qu’il était réellement esclave. Dès son enfance, une haine invétérée existait entre les deux frères ; elle ne fit que s’accroître avec les années, et comme il se trouvait, chaque fois que le jeune Tom revenait à l’habitation, exposé à de mauvais procédés, auxquels sa position d’esclave ne lui permettait pas de résister, il était résolu à ne pas se marier jusqu’à ce qu’il eût la libre disposition de sa propre destinée et de celle de sa famille. Malgré sa résolution, les charmes d’une jolie quarteronne française l’emportèrent sur les conseils de la prudence.
L’histoire de Tom Gordon est l’histoire de plus d’un jeune homme qui grandit sous l’influence de la société qui l’a formé. La nature l’avait doué de facultés précieuses et lui avait donné cette organisation nerveuse et subtile qui, semblable au feu, est un bon serviteur, mais un mauvais maître. Ces éléments, sous une bonne direction, auraient pu former un homme public à la fois actif et éloquent ; mais élevé dès son enfance parmi des domestiques, pour lesquels sa volonté était une loi, traité avec une indulgence excessive pendant ses premières années de beauté et de gentillesse enfantines, il se figurait que tout lui était permis, car il vivait parmi des esclaves, qui n’avaient d’autre moralité que celle qu’on trouve ordinairement dans les habitations : ses passions se développèrent de très bonne heure, et avant que son père eût pensé à saisir les rênes de l’autorité, elle s’était à jamais échappée de ses mains.
Des précepteurs se succédèrent pour l’instruire ; mais tous le quittèrent, effrayés de la violence de son caractère. L’isolement de l’habitation l’avait privé de société, cet aiguillon salutaire, qui aide souvent un jeune homme à se connaître et à se maîtriser. Les personnes avec lesquelles il se trouvait étaient ou des esclaves, ou des surveillants, gens d’ordinaire rusés et sans principes, ou bien encore de pauvres blancs du voisinage, encore plus dégradés que les esclaves eux-mêmes. Soit pour une raison, soit pour une autre, c’était l’intérêt de tous de flatter ses penchants et de l’aider à tromper ses parents ; il se trouva donc, de bonne heure, initié à tous les vices. Ne sachant qu’en faire chez lui, son père le plaça dans une école du Nord, où il se fit tout d’abord distinguer, et ses premiers exploits furent de battre le maître et de se faire chasser de la classe. De là, il passa dans une autre, et, guidé par l’expérience, il parvint à s’y maintenir. Plus tard, il se fit colporteur, missionnaire, et introduisit l’usage de bowie-knives, revolvers, et d’une littérature obscène. Hardi et rusé, il lui suffisait d’une année dans une école pour corrompre le quart des élèves. Il était d’une grande beauté, et, lorsqu’il n’était pas en colère, il passait pour être aimable ; il dépensait l’argent à pleines mains ; les jeunes gens prennent la prodigalité pour de la générosité.
Les fils de fermiers laborieux, élevés d’une manière frugale et industrieuse, étaient éblouis par la facilité avec laquelle il parlait, buvait et jurait. À leurs yeux c’était un héros, et ils étaient surpris de voir combien de choses, jusque-là ignorées, étaient nécessaires à la vie. De l’école il passa au collège, et là il fut placé sous la surveillance d’un professeur, auquel on paya une somme énorme pour le surveiller spécialement. Il en résulta que tandis que plus d’un garçon du Nord, qui n’avait pas de famille pour acheter une pareille protection, était oublié ou expulsé, Gordon, tout en passant le temps à boire, à briser les fenêtres, à berner les nouveaux venus, et à paraître en tête de tous les méchants coups, prit enfin ses degrés sans que personne sût comment, excepté le professeur, qui avait reçu une somme assez ronde pour aplanir les difficultés. Il entra dans l’étude d’un avocat à Raleigh, où il était censé étudier le droit, parce qu’on l’y voyait quelquefois dans les courts intervalles qu’il ne consacrait pas au jeu, aux courses et à la boisson. Son père, homme aimant, mais emporté, ne pouvait guère le maintenir, et leurs fréquentes disputes menaçaient la paix de toute la famille. Cependant le colonel Gordon se berça jusqu’à la fin de sa vie de l’espoir que, le premier feu de la jeunesse passé, Tom se rangerait et deviendrait un homme honorable, et il lui laissa en mourant la moitié de sa fortune. Depuis cette époque, Tom n’avait pensé qu’au moyen de faire croître les ailes que porte, dit-on, la fortune, pour mieux s’envoler, sans doute.
Comme il arrive souvent dans les cas où la ruine d’un caractère est complète, celui de Tom Gordon ne fit qu’étouffer les germes de bonté qui s’y trouvaient mêlés. Il avait quelque notion du bien et du mal, et juste assez de conscience pour se rendre méchant et désagréable. À mesure qu’il se reconnaissait indigne de l’affection et de la confiance de son père, et sur la moindre preuve qu’il les avait perdues, il devenait jaloux et furieux, il gardait rancune à sa sœur pour la seule raison que son père semblait trouver avec elle une satisfaction qu’il ne rencontrait pas avec lui. Dès sa jeunesse il avait pris l’habitude de la tourmenter de toutes les façons, et c’était pour ce motif, entre autres, que Harry avait persuadé à Mr John Gordon, l’oncle et le gardien de Nina, de la placer dans un pensionnat de New York, où elle avait acquis ce qu’on appelle une éducation. Après avoir quitté l’école, elle avait passé quelques mois dans la famille d’un cousin de sa mère, où elle s’était livrée avec ardeur aux plaisirs du monde.
Elle rapporta chez elle heureusement l’amour de la nature, ce qui lui rendit la vie de l’habitation agréable. Il n’y avait que peu de voisins ; l’habitation de son oncle, à cinq milles de la sienne, était la plus proche. D’autres familles, auxquelles les Gordon rendaient visite de temps en temps, se trouvaient à dix ou quinze milles de distance. Nina, revêtue d’un peignoir de mousseline et d’un chapeau de paille, prenait plaisir à parcourir l’habitation, à causer avec les nègres, près de leurs cases, et s’amusait des bouffonneries et des singularités auxquelles une longue absence avait donné le charme de la nouveauté. Puis elle envoyait chercher son poney, et suivie de Harry, ou de quelque domestique, elle parcourait les bois, cueillant les fleurs sauvages, s’arrêtant tout un jour chez son oncle pour causer, et rentrait au logis le lendemain.
Dans la solitude où elle vivait, son esprit commença à s’épurer, comme l’eau tranquille dépose les parties grossières qui la troublent. Séparée de la foule et éloignée du tourbillon des plaisirs, elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître la folie du genre de vie qu’elle avait mené. Les lettres de Clayton aussi y entraient pour quelque chose : sa manière d’écrire à la fois énergique et sincère, tendre et respectueuse, aussi éloignée de la flatterie que de l’affectation, produisit sur elle, sans qu’elle s’en doutât, un effet qui décida Nina à écrire un beau jour des lettres de congé à ses deux autres amants, et, une fois ce devoir rempli, elle se trouva tout à fait soulagée.
Il est rare qu’une jeune personne se trouve aussi entièrement isolée que Nina de toute sympathie, même de la part de ses parents. Il est vrai que la présence d’une sœur de sa mère faisait dire qu’elle était confiée aux soins de sa tante.
Mistress Nesbit, cependant, était tout bonnement une de ces personnes bien élevées, bien habillées, qui ne semblent avoir d’autre objet dans la vie que d’occuper une certaine chambre dans une certaine maison, de s’asseoir sur certaines chaises à certaines heures marquées, et de faire certaines remarques dans les intervalles de la conversation. Cette dame, qui avait été belle, avait passé sa jeunesse au milieu des plaisirs. La nature lui avait donné en partage une jolie taille et une jolie figure ; la jeunesse et la douceur d’être admirée avaient pendant quelques années suppléé chez elle à cette vivacité qui fait le plus grand charme de la beauté. Mariée de bonne heure, elle devint mère de plusieurs enfants, qu’elle perdit successivement. La mort de son mari la laissa seule au monde avec une fortune modeste, et comme beaucoup d’autres, elle s’était contentée d’un rôle accessoire dans une famille étrangère. Mistress Nesbit, il est vrai, se croyait très pieuse, et comme elle représentait ce qui passe ordinairement pour le type de la religion, nous donnerons à nos lecteurs une analyse philosophique de ses sentiments religieux. Pendant sa jeunesse, elle n’avait pensé qu’aux adorateurs et aux plaisirs ; après son mariage, elle ne pensa qu’à son mari et à ses enfants, mais par la seule raison qu’ils lui appartenaient.
Quand la mort eut emporté tous les membres de sa famille, et que les années lui eurent ravi la beauté et la vivacité, son égoïsme prit une autre direction, et s’apercevant que ce monde-ci avait perdu tout charme pour elle, elle résolut de s’assurer de l’autre.
Elle considérait la religion comme un billet que l’on a acheté et serré dans un portefeuille, et qui doit être présenté à la porte du ciel, afin d’en obtenir l’entrée.
À une certaine époque de sa vie, lorsqu’elle ne s’était pas encore assuré ce billet, elle était extrêmement triste, presque lugubre, et la quantité de livres de piété dont elle avait fait sa lecture l’aurait étonnée si elle avait pu le prévoir dans le temps de sa jeunesse. En échange, elle avait demandé à être reçue dans une église presbytérienne du voisinage, en poursuivant la détermination qu’elle avait prise de devenir chrétienne, ce qui consistait, selon elle, à fréquenter l’église à des époques fixes, à lire la Bible et un livre de cantiques à de certaines heures du jour, à donner, à des intervalles réguliers, des sommes stipulées œuvres de charité, et à professer une indifférence parfaite envers toutes les personnes et toutes les choses de ce monde.
Elle s’imaginait qu’elle avait renoncé au monde parce qu’elle envisageait avec dégoût les plaisirs pour lesquels elle n’avait plus ni la force pour les ressentir, ni la vivacité pour les rechercher ; elle ne se doutait pas que l’ardeur avec laquelle son esprit traversait le petit domaine de l’égoïsme, s’occupant des plis de ses bonnets, de la façon de ses robes de satin gris, de la manière dont on préparait son thé et son lit, et du soin d’épargner son petit revenu, était précisément la même, quoiqu’elle se développât d’une manière moins agréable, que celle qu’elle consacrait autrefois à la poursuite des plaisirs du monde. Comme beaucoup d’autres personnes qui n’ont rien de saillant, elle avait une volonté des plus opiniâtres. Ses projets, tout insignifiants qu’ils étaient, avaient mille petits détours auxquels elle attachait la plus grande importance. La pauvre femme ne s’imaginait pas, lorsqu’elle entendait avec tant de satisfaction le révérend Mr Orthodoxy démontrer que l’égoïsme est l’essence du mal, que cela s’appliquait à elle, et ne pensait pas que le petit courant bourbeux d’opiniâtreté, qui circulait sans bruit sous les fondements de son caractère, pourrait bien quelque jour détruire ses espérances d’atteindre le ciel.
Il va sans dire que mistress Nesbit regardait Nina et tous les autres jeunes gens avec mélancolie, comme des types révoltants du genre humain. Il n’y avait pas, il est vrai, beaucoup de sympathie entre la vive et franche petite Nina, et la sombre figure de ce personnage vêtu de gris perle, qui se glissait en silence à travers les vastes appartements de l’héritage paternel. Nina, il faut en convenir, prenait un plaisir malicieux à blesser les préjugés de sa parente, chaque fois que l’occasion s’en présentait. Mistress Nesbit, de temps en temps, croyait que c’était son devoir d’appeler sa nièce dans sa chambre, et d’essayer de l’amener à lire l’Appel sérieux de Law, ou l’ouvrage d’Owen sur le cent dix-neuvième psaume ; elle l’exhortait à renoncer aux plaisirs du monde, aux toilettes de toutes couleurs autres que le noir ou le gris : elle sermonnait contre la danse, la coquetterie, les billets doux et autres énormités de ce genre, sans même pardonner à la jolie enfant son goût pour les pralines. Nous lèverons le rideau sur une de ces scènes, qui se passe dans l’appartement de cet excellent personnage.
Mistress Nesbit, une petite femme de cinq pieds de hauteur, avec des yeux bleus et un beau teint, se balançait mollement dans cet asile respectable de la vieillesse américaine, qu’on appelle ordinairement un rocking-chair. Le frôlement de sa robe de soie grise, les plis de son fichu, aussi blanc que la neige, et ceux de son bonnet annonçaient une âme qui avait abandonné le monde et ses soucis. Le lit arrangé avec la plus grande précision était cependant couvert d’un mélange d’objets de toilette, de volants et de dentelles, parmi lesquels Nina produisait une agitation perpétuelle, comme celle de la brise dans un parterre, pendant qu’elle les dépliait et les agitait devant les yeux de sa tante.
— J’ai vu le fond de tout cela, Nina, dit celle-ci, en secouant la tête d’un air triste, et je sais que ce n’est que de la vanité.
— Bien, pour vous, ma chère tante ; moi, je n’en ai pas vu le fond, ainsi je n’en sais rien.
— Oui, ma chère, quand j’étais de votre âge, j’avais l’habitude d’aller aux bals et aux parties de plaisir, et je ne pouvais penser qu’à la parure et à l’admiration. J’ai essayé tout cela, et j’en ai reconnu la vanité.
— Ma chère tante, je veux aussi l’essayer, et en voir la vanité ; c’est précisément ce que je cherche, et avec le temps j’aurai l’air aussi taciturne et aussi solennel que vous, mais auparavant je veux bien m’amuser. Tenez, regardez un peu ce brocart rose.
Le brocart eût été un drap mortuaire qu’il n’aurait pu être regardé d’un air plus funèbre.
— Ah ! mon enfant, dit la tante, dans un monde où tout se meurt, il n’est pas bien de donner son temps et ses pensées à la parure.
— Comment se fait-il donc, tante Nesbit, qu’hier vous avez passé deux heures entières à réfléchir s’il valait mieux tourner les lés de votre robe de soie noire du haut en bas, ou du bas en haut, et c’était tout de même comme aujourd’hui un monde où tout se meurt. Je dois vous avouer que je ne vois pas qu’il y ait plus de mérite à penser à une soie noire qu’à une soie rose.
La bonne dame n’avait jamais envisagé le sujet de ce côté-là.
— Allons, ma chère tante, égayez-vous un peu, dit Nina, et donnez-vous la peine de regarder ces fleurs artificielles. J’en ai fait une provision à New York, ne sont-elles pas charmantes ? J’aime les fleurs qui signifient quelque chose. Celles-ci sont des imitations si parfaites des fleurs naturelles, que c’est à s’y méprendre ! Regardez, voilà une rose moussue… et voyez ces pois de senteur, on croirait qu’ils viennent d’être cueillis ; et ces héliotropes et ces jasmins, ces fleurs d’oranger, et ces camélias en cire !…
— Détournez ma vue de ces frivolités, dit tante Nesbit, en fermant les yeux, et en secouant la tête.
What, if we wear the richest vest,
Peacocks and flies are better drest ;
This flesh, with all its glorious forms,
Must drop to earth, and feed the worms1.
— Il me semble, ma chère tante, que vous ayez le plus horrible, le plus dégoûtant recueil d’hymnes que j’aie jamais entendus, rien que des vers, de la poussière, et autres vilaines images !…
— C’est mon devoir, mon enfant, quand je vous vois si occupée des détails de la parure.
— Mais, ma chère tante, croyez-vous que ce soit un péché d’aimer les fleurs artificielles ?
— Oui, ma chère, c’est un péché d’y perdre son temps et son argent et, d’ailleurs, elles détournent notre esprit de ce qui est bien autrement important.
— Expliquez-moi donc, alors, ma tante, pourquoi le Seigneur a fait des pois de senteur, des roses et des fleurs d’oranger ? C’est l’imiter que de faire des fleurs. Il n’a pas tout créé de couleur grise. Si vous voulez seulement faire avec moi ce matin un tour de promenade au jardin, et contempler le laurier-rose, le myrte, les œillets, les roses, les tulipes et les jacinthes, je suis sûre que cela vous fera du bien.
— Oh ! non, je m’enrhumerais à coup sûr, si je sortais ce matin. Milly laissa hier soir la fenêtre entrebâillée, et j’ai éternué deux ou trois fois depuis. Je ne sortirai donc pas ce matin ; l’humidité de la terre est très malsaine.
— Eh bien ! dans tous les cas, ma chère tante, je ne puis m’empêcher de penser que si le Seigneur n’avait pas voulu qu’on se parât de roses et de jasmins, il ne les aurait pas créés. C’est la chose la plus naturelle au monde de vouloir se parer de fleurs.
— Cela ne fait qu’entretenir l’orgueil et l’amour-propre, ma chère…
— Je ne crois pas que ce soit là une preuve d’orgueil ou d’amour-propre. Je voudrais m’habiller avec goût, quand je devrais être la seule dans ce monde. J’aime les jolies choses parce qu’elles sont jolies : j’aime à les porter parce qu’elles me font paraître jolie.
— C’est cela, mon enfant, vous voulez parer votre corps périssable, afin de paraître jolie, voilà ce que c’est.
— Sans doute, c’est cela ! Pourquoi ne le ferais-je pas ? Toute ma vie je veux être aussi jolie que possible.
— Il me semble que vous avez bonne opinion de votre beauté, dit tante Nesbit.
— Oui, je sais que je suis jolie, et personne ne me dit le contraire. Je conviens que ma figure me plaît ; je sais que je ne ressemble pas à une statue grecque, que je ne suis pas merveilleusement belle, que le monde ne prendra pas feu pour ma beauté. Je ne suis qu’une jolie petite créature, et j’aime les fleurs, la dentelle, et toutes ces belles choses-là, et je veux toujours les aimer. Je ne crois pas que la religion consiste à les mépriser, et quant à cette poussière, à ces vers, dont vous me parlez sans cesse, je ne crois pas que cela puisse me faire grand bien d’y penser. Si certains points de la religion devaient me rendre triste et maussade, je remettrais à un peu plus tard le soin de les observer.
— Je pensais comme vous quand j’étais jeune, ma chère Nina, mais j’en ai reconnu la folie !
— Si je dois perdre le goût de tout ce qui est brillant, de tout ce qui est éclatant, de tout ce qui est joli, et s’il me faut lire des livres aussi cruellement ennuyeux, je préfère être enterrée une fois pour toutes.
— C’est la révolte d’un cœur qui n’est pas converti, ma chère.
La conversation fut ici interrompue par l’entrée d’un petit mulâtre aux yeux vifs et aux cheveux crépus, qui apportait le goûter de tante Nesbit.
— Ah ! voici Tomtit, dit Nina, maintenant il faut s’attendre à une scène ! Voyons un peu ce qu’il a oublié.
Tomtit était, dans sa condition, un des principaux personnages de la maison ; ainsi que sa mère, il appartenait à mistress Nesbit. Il portait le nom respectable de Thomas, mais comme c’était un de ces esprits inquiets, qui semblent nés pour le tourment des gens tranquilles, Nina lui avait donné le sobriquet de Tomtit, qui fut immédiatement adopté par toute la famille, comme lui convenant à merveille. Un air de malice semblait répandu sur toute sa personne, et il était impossible de voir l’expression joyeuse de ses grands yeux noirs sans y répondre par un sourire. Quoiqu’il fût esclave, il ne lui était jamais venu à l’idée de respecter aucune créature humaine. Aussi mobile que le vent, indolent, insouciant, volage comme la mésange dont il portait le nom, la vie ne lui semblait que le bouillonnement comprimé des jouissances animales ; des disputes journalières avec Tomtit étaient presque la seule distraction de mistress Nesbit. La bonne femme lui répétait au moins quarante ou cinquante fois par jour, que sa conduite l’étonnait, et chaque fois il ne lui répondait qu’en montrant, à travers un sourire narquois, deux rangées de blanches dents sans se soucier aucunement du dépit qu’il provoquait en elle. Dans l’occasion présente, à son entrée dans la chambre, l’œil de Tomtit fut attiré par les ajustements étalés sur le lit, et de suite, se débarrassant du plateau qu’il tenait sur la première chaise qu’il trouva à sa portée, d’un bond aussi léger que celui d’un écureuil, il s’assit à califourchon sur le dossier du lit, en donnant libre cours à sa folle gaieté.
— Ciel, miss Nina, d’où viennent toutes ces belles choses-là ? Il y en a pour moi, n’est-ce pas ?
— Vous voyez cet enfant, dit tante Nesbit, se renversant en arrière avec l’air d’un martyr, après tout ce que je lui ai dit ! Vous ne devriez pas souffrir cela, Nina ; votre tolérance ne fait que l’encourager.
— Tomtit, méchante petite créature, descendez et placez le plateau sur le guéridon… Prenez garde à présent, dit Nina tout en riant.
Tomtit sauta à terre, et, tout en chantant : « Je parie mon argent pour le cheval écourté », il fit valser le guéridon, comme s’il eût été son partenaire, et le rapprocha en gambadant près de mistress Nesbit, qui voulut lui appliquer un soufflet ; mais le petit rusé baissant la tête pour l’éviter, la main tomba sur la table avec une force qui ne fut rien moins qu’agréable à mistress Nesbit.
— Je crois que cet enfant est une vapeur, il m’échappe toujours, dit la bonne femme rouge de colère, il y a de quoi faire enrager un saint !
— C’est vrai, ma tante, il y a même de quoi faire enrager deux saintes comme vous et moi. Tomtit, petit vaurien, ajouta-t-elle en le tirant tout doucement par les boucles de ses cheveux, voyons, soyez sage à présent, et plus tard je vous montrerai toutes ces jolies choses. Allons, placez le plateau sur le guéridon ; voyons si vous m’obéirez cette fois.
Aussitôt, baissant les yeux, d’un air humble et contrit, Tomtit prit le plateau, et le plaça près de sa maîtresse.
La bonne dame, après avoir quitté ses gants, et après quelques autres préliminaires, dit brièvement ses grâces, tandis que Tomtit se tenait les côtes pour s’empêcher de rire aux éclats ; puis saisissant gravement l’anse de la théière, elle s’arrêta brusquement, fit une exclamation, et secoua la main en s’écriant que le vase était tout brûlant.
— Tomtit, je crois vraiment que vous avez l’intention de me brûler vive quelque jour !
— Ciel ! mistress, il est donc chaud ? c’est que j’ai pris soin de mettre le bec du côté du feu.
— Non, ce n’est pas vrai ! Vous avez mis l’anse dans le feu comme vous le faites toujours !
— Par exemple, je voudrais bien savoir quand je l’ai fait, dit Tomtit d’un air distrait : je ne puis jamais distinguer le bec de l’anse, le croiriez-vous ? J’y ai passé toute la matinée…, c’est vrai, dit-il, se sentant encouragé dans son persiflage par l’expression des yeux de Nina, que cette scène semblait amuser beaucoup.
— Vous méritez le fouet…, voilà ce que vous méritez, dit mistress Nesbit, perdant patience.
— Oh ! je le sais, dit Tomtit, nous sommes tous des propres à rien. C’est grâce seulement à la miséricorde du Seigneur que nous ne sommes pas consumés, tous tant que nous sommes !
Nina, qui avait entendu sa tante, le dimanche précédent, enseigner ce texte à Tomtit, fut si enchantée de cette nouvelle manière d’en faire l’application, qu’elle se mit à rire avec la plus franche gaieté.
— Oh ! ma chère tante, cela ne sert à rien ! Il ne sait rien ! C’est la plaisanterie incarnée que ce petit drôle ! c’est une mystification vivante !
— Non, c’est vrai, je ne sais rien, miss Nina, dit Tomtit, en la regardant sournoisement à travers ses longs cils, je ne sais rien du tout, et je ne saurai jamais rien.
— Eh bien, écoutez, Tomtit, dit mistress Nesbit, en tirant un petit fouet de dessous sa chaise, et le regardant d’un air résolu, si l’anse de cette théière me brûle de nouveau, je vous donnerai le fouet ! Vous comprenez ?
— Oui, mistress, dit Tomtit de ce ton nasillard qui est si commun et si irritant parmi les nègres.
— Maintenant, Tomtit, vous pouvez descendre et nettoyer les couteaux pour dîner.
— Oui, mistress, dit-il en pirouettant vers la porte.
Une fois dans le corridor, il se mit à chanter d’une voix vigoureuse : « Oh ! je m’en vais jouir de la gloire éternelle ! Ne voulez-vous pas y aller avec moi ? » en se frappant les flancs en guise d’accompagnement, tandis qu’il descendait les marches de l’escalier deux par deux.
— Jouir de la gloire ! dit mistress Nesbit sèchement, il en a l’air vraiment ! C’est la troisième ou la quatrième fois que cet enfant m’a brûlé les doigts avec cette théière, et je sais qu’il le fait exprès ! Faut-il qu’il soit ingrat ! quand je passe mon temps à l’instruire, heure par heure, me donnant pour y parvenir une peine infinie ! Vraiment ces enfants-là n’ont pas d’âme !
— Je vois clairement, ma tante, que vous perdriez toute patience avec lui, et, cependant, il est si original, que je ne puis m’empêcher d’en rire.
Ici le refrain d’une hymne méthodiste commençant par ces paroles : « Ah ! venez, mes chers frères ! » annonça le retour de Tomtit, et bientôt, ouvrant la porte, il fit une entrée solennelle.
— Tomtit, ne vous avais-je pas dit d’aller nettoyer les couteaux ?
— Ah ! oui mistress, mais je suis venu apporter les billets doux de miss Nina, dit-il en montrant deux ou trois lettres. Mais, ciel ! s’écria-t-il, en s’arrêtant, j’ai oublié de les mettre sur un plateau ; et, sans attendre de réponse, il sortit précipitamment de la chambre, descendit l’escalier et se mit à se disputer avec la domestique chargée de la vaisselle, lui demandant un plateau d’argent pour présenter les lettres à miss Nina.
— Là, dit-il en s’adressant à miss Nina qui sortait en ce moment, Rose ne veut pas me donner de plateau.
— Je devrais vous tirer les oreilles, petit vaurien, dit Nina, en lui prenant les lettres des mains, et elle riait tout en lui appliquant des tapes sur les joues.
— Je crois, dit Tomtit en la regardant d’un air sérieux, que mistress a raison, il n’y a pas d’ordre dans cette maison, malgré tout ce que je fais. L’un dit : « Mettez les lettres sur un plateau », l’autre ne veut pas donner de plateau, et puis survient miss Nina, qui me les arrache des mains. Voilà la façon dont les choses se passent dans cette maison ; je n’y puis rien, quoique j’aie tout fait pour l’empêcher, et mistress dit que c’est toujours comme cela !
Dans la famille de Nina figurait un personnage d’un caractère si tranché, qu’il faut lui donner une place à part dans la description de son entourage. C’était Milly, la femme de chambre de la tante Nesbit.
Tante Milly, comme on l’appelait, était une Africaine aux épaules et à la poitrine largement développées, de taille au-dessus de la moyenne et d’une certaine corpulence qui décelait la force et la vigueur. Sa démarche et son maintien étaient à la fois raides et majestueux, et rappelaient ces paroles des saintes Écritures : « Droite comme un palmier. » Sa peau très noire et comme veloutée était fort douce au toucher ; ses yeux étaient grands et noirs, et l’on y lisait cette expression langoureuse qui décèle le désir et que l’on peut souvent remarquer dans les yeux noirs. Elle avait la bouche grande, et ses lèvres, quoique grosses, selon le type africain, conservaient cependant quelque chose de décidé et d’énergique dans leur contour. Un sourire agréable laissait voir les plus belles dents du monde. Ses cheveux, sans être semblables à ceux des races européennes, étaient cependant différents des cheveux crépus du nègre et ressemblaient plutôt à un nombre infini de petites boucles noires et brillantes.
Les parents de Milly avaient été faits prisonniers dans une guerre africaine, et elle était un des beaux modèles de ces races guerrières qui, n’ayant été que rarement réduites à l’esclavage, ne se rencontrent pas souvent parmi les esclaves du Sud.
Elle portait ordinairement un madras aux vives couleurs, dont le goût instinctif des races noires les porte à se parer. Milly s’en coiffait avec majesté, comme d’une couronne de reine. Quant au reste, son habillement consistait en une robe d’étoffe brune, d’une qualité plus fine que celle habituellement portée par les gens de service. Un fichu de mousseline blanche était plissé sur sa poitrine, et un tablier blanc complétait son costume ordinaire.
On ne pouvait la regarder sans trouver une réfutation de ce préjugé qui attribue exclusivement la beauté aux races blanches. Au milieu de la magnificence d’un paysage africain, on eût hésité à désirer, pour compléter sa beauté, que sa peau veloutée fût blanche, tant cette teinte sombre s’accordait bien avec les chaudes couleurs d’un paysage des tropiques.
Le caractère de Milly était aussi remarquable que son extérieur. Le ciel lui avait donné en partage la beauté de l’âme, comme la nature lui avait donné la beauté du corps. Les passions fermentaient dans son sein avec une ardeur tropicale, et elle possédait beaucoup de bon sens et une certaine finesse qui, ajoutés à une certaine dose de gaieté, donnaient à sa parole une vivacité singulière.
Une adresse naturelle lui permettait d’exercer un rare empire sur tous les mouvements de son corps, de sorte qu’elle possédait ce que les habitants de la Nouvelle-Angleterre appellent faculté, c’est-à-dire l’habileté de saisir sur-le-champ le plus court et le meilleur moyen d’accomplir toute chose. Elle portait, en outre, le respect d’elle-même jusqu’à l’incorruptibilité, moins par soumission aux devoirs de sa charge, que par attachement naturel aux lois de sa condition. Ses engagements étaient fidèlement remplis, et ses maîtres n’ignoraient pas qu’elle ne manquerait jamais de faire ce qu’elle avait promis, si la chose promise était possible.
Ceux qui savent combien il est rare de trouver une telle réunion de qualités parmi les esclaves, ou parmi les gens libres, comprendront aisément le cas qu’on faisait d’une personne aussi précieusement douée ; aussi Milly avait-elle toujours été regardée dans la famille comme une personne de grande valeur, et avait-elle toujours été traitée avec la plus grande considération.
Un esprit, même sans culture, trouvant toujours son niveau, il arriva souvent que la force de caractère de Milly lui donna un certain ascendant sur ceux qui étaient, de fait, ses supérieurs. Sa manière de faire les choses étant reconnue pour la meilleure, on la laissait libre d’agir selon sa propre volonté ; mais malgré ces marques flatteuses de déférence, sa vie n’avait pas été exempte de profonds chagrins.
On lui avait permis de contracter un mariage avec un mulâtre d’une nature supérieure qui vivait sur une habitation près de celle de son maître. De ce mariage naquirent plusieurs enfants qui, au point de vue moral, comme au point de vue physique, ressemblaient fort à leur mère. Mais l’idée affreuse que ses chers enfants ne lui appartenaient pas, qu’ils étaient, dès la première heure de leur existence, destinés à être cotés et vendus suivant leur valeur physique et morale, comme toutes les autres marchandises, poussa de profondes racines dans ce cœur d’une sensibilité exquise.
Malheureusement la famille à laquelle elle appartenait se trouvait fort gênée, il n’y avait souvent pas moyen de combler le déficit de la vente annuelle d’un ou deux nègres. Les enfants de Milly étaient une marchandise fort recherchée ; leur maître, souvent tenté par des offres exagérées, les avait enfin vendus l’un après l’autre pour faire face aux difficultés de sa position embarrassée. Milly avait d’abord montré la férocité d’une lionne privée de ses petits ; mais ce coup fatal, souvent répété, l’avait rompue à la souffrance, et le christianisme, comme il le fait toujours sur l’esclave, avait versé son baume salutaire sur les plaies et les déchirements de ce cœur brisé.
Ces exemples de piété qu’on trouve quelquefois, quoique rarement, parmi les esclaves, et qui surpassent ce qu’on remarque chez les gens les mieux instruits, sont généralement le résultat de calamités si terribles qu’elles forcent l’âme à ne mettre sa confiance qu’en Dieu. Mais là où le malheur élève une âme à un plus haut degré de piété, là aussi il y en a mille qui sont réduites à un état d’imbécillité sans espoir. Quand même nous portons les plus riches vêtements, / Les paons et les mouches sont mieux vêtus que nous ; / Ce corps, avec toute sa beauté, / Doit devenir la pâture des vers !
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