Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 40 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

38. La résolution

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La résolution

 

Il serait difficile de se bien rendre compte de ce qui se passa dans la salle de la bibliothèque, après la scène que nous venons de décrire. Tom Gordon était demeuré étourdi par la violence de sa chute : Clayton et Mr Jekyl ne savaient que faire ; Mr Jekyl voulait jeter à la face de Tom le contenu d’une vaste écritoire, pour le ranimer ; c’était certes un remède tout aussi efficace que le déluge d’exhortations sous lequel il avait inondé Harry ; mais Clayton, avec plus de présence d’esprit, se contenta de lui lancer au visage quelques gouttes d’eau, qui lui firent recouvrer ses sens ; Tom se releva alors et se mit à éclater en fureur :

— Où est-il ? où est-il ?…

Et ses cris étaient accompagnés d’affreux jurons qui firent dresser le col de chemise du flegmatique Jekyl : en sa qualité d’ardent presbytérien, cette encolure s’accordait parfaitement avec la petite admonestation qu’il se disposait à donner :

— Mon jeune ami, dit-il.

— Il ne s’agit pas de jeune ami ; où est ce coquin ?

— Il a cherché son salut dans la fuite, répondit tranquillement Clayton.

— Il a sauté par la fenêtre, ajouta Mr Jekyl.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas saisi au collet ?

— Si cette question s’adresse à moi, repartit Clayton, j’ai à vous répondre que je ne me mêle nullement de vos affaires de famille.

— Oh ! vous vous en êtes mêlé plus que vous ne le ferez désormais, dit Tom sèchement. Mais trêve à ce discours… il faut courir sus à ce misérable ! Il croit qu’il m’est échappé… mais nous verrons… Je veux faire de lui un exemple qui devra profiter à tous ceux qui seraient tentés de l’imiter.

Et disant ces mots, il sonna avec violence.

— Jim, dit-il, avez-vous vu Harry sur mon cheval ?

— Oui, mister.

— Diable, pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?

— Je croyais que Mr Tom l’envoyait en commission.

— Vous mentez, chien que vous êtes !… Allons ! qu’on selle de suite les meilleurs chevaux, qu’on coure sur ses traces… et si vous ne me l’amenez pas bientôt… gare à vous !… qu’on me donne un cheval… j’irai moi-même !

Clayton observa qu’il n’était pas prudent de rester plus longtemps à Canema ; il s’empressa donc de se retirer, et, au moment où il quittait l’habitation, Tom Gordon lui lança un regard de menace et de haine.

— Je déteste cet homme, dit-il, et je trouverai bien moyen de le lui prouver quelque jour !

Quant à Clayton, il s’éloigna tristement. Il est de ces natures que l’injustice exaspère jusqu’au délire, surtout quand elles n’y peuvent remédier : c’est pour elles une souffrance saignante contre laquelle il n’y a pas plus de remèdes que contre le mal de dents ; on a beau dire aux hommes de cette constitution : « Qu’est-ce que cela vous fait ? Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher » ; la fièvre ne les brûle pas moins et le caractère subit ses phases naturelles. D’ailleurs, Clayton sortait à peine d’une de ces grandes crises de la vie ! Tout ce qui engendre et nourrit cette affection mystérieuse que l’homme éprouve pour la femme, s’était élevé dans son cœur comme une vague immense couvrant et effaçant toutes les impressions étrangères à ce sentiment. La tombe avait ravi tout ce qui faisait sa force ; au milieu du vide profond que laisse une telle perte, l’âme aspire à quelque chose qui puisse le combler, et quoique nulle autre affection ne puisse occuper cette place déserte et sacrée, il surgit parfois une pensée généreuse que l’on accueille avec amour comme une sorte de compensation.

Ainsi, Clayton avec une ardeur toute religieuse adopta comme un système qui le rattachait à la vie, le projet d’une lutte à outrance contre ce système d’injustice qui, comme une plante parasite, avait pris racine sur le tronc d’une société dont il rongeait la plus pure substance.

Tout en traversant le bois de pins, solitaire, il sentait son cœur se gonfler d’indignation ; il était possédé de ce sentiment intérieur qui est comme une inspiration dans l’homme et qui lui fait dire : ceci ne sera pas, et ceci sera. Il se félicitait d’avoir protesté contre l’injustice en se dérobant aux lois tyranniques du sol natal. Que lui restait-il à faire ? Comment devait-il faire ? Devait-il attaquer la législation ? Comment remplir cette mission qu’il s’imposait ? Il ne pouvait encore le savoir, il ignorait encore ce qu’il allait entreprendre. Il appartenait à une famille ancienne, toujours il avait été accueilli avec empressement et écouté avec respect. Celui qui descend doucement sur la surface transparente d’une rivière, dérive en toute sécurité, et fait ses calculs pour remonter le courant, mais il ne mesure pas la force que les flots opposeront, lorsque sa faible rame s’agitera dans une lutte pénible. Clayton ne se doutait pas qu’il était déjà soupçonné, qu’il avait touché un point capital pour la société, et que cette société ne se laisserait jamais attaquer impunément ; ce fut la faute de Clayton, et c’est la faute de tous ceux qui pensent comme lui, de juger l’espèce humaine par soi-même ; il ne pouvait croire qu’une cause autre que celle de l’ignorance pût rendre les hommes partisans de l’injustice. Il croyait que la seule chose importante était d’éclairer l’intelligence publique, de tourner l’attention générale sur le sujet qui l’occupait lui-même.

Chemin faisant il combina dans son esprit des mesures d’action immédiate. Le mal n’irait pas plus loin. Il s’imposait la tâche de diriger ces vagues aspirations vers un état meilleur qu’il supposait exister dans les masses. Il appellerait des hommes sages à son aide ; il consacrerait son temps à l’État ; il écrirait dans les journaux ; il ferait enfin tout ce qu’il est au pouvoir d’un homme libre de faire pour attaquer et saper des lois injustes. Tout entier à cette résolution, il rentra dans la maison paternelle, après deux jours d’une excursion solitaire. Il avait appris à ses parents la mort de Nina, en les priant de ne jamais réveiller en lui ce pénible souvenir. Aussi, les premiers moments passés auprès de son père et de sa mère s’écoulèrent au milieu de ce silence douloureux que gardent les personnes qui sentent profondément le sujet dont elles ne veulent pas qu’on les entretienne. Cette obligation de silence était un bien plus grand sacrifice pour le cœur affectueux de sa mère : elle avait envie de serrer son fils dans ses bras, et d’arracher à cette âme affligée l’expression du tendre sentiment dont elle aurait voulu partager la tristesse.

Il est des personnes avec lesquelles il est impossible d’agir ainsi, leur nature sent profondément la douleur sans pouvoir l’exprimer ; ce n’est ni fierté, ni froideur, c’est une condition de l’organisme ; on dirait que leur corps est une prison de marbre, dans laquelle l’âme est condamnée à saigner et à souffrir dans sa solitude. C’est le triomphe de l’affection et de la générosité pour une âme aimante, que de respecter cette souffrance muette de la personne aimée, et de ne pas la troubler dans cette liberté de concentration à laquelle seule certaines organisations peuvent demander quelque soulagement.

Le chagrin de Clayton peut se mesurer sur l’énergie avec laquelle il poursuivait son plan de réforme sociale.

— Je n’ose espérer que vos efforts soient couronnés de succès, disait le juge Clayton, le mal est trop radical. Bien souvent je regrette que vous ayez débuté comme vous l’avez fait ; c’est heurter de front les préjugés du peuple.

— Il le faut, répondait Clayton, pour tirer le peuple d’une routine absurde : la routine endort et paralyse ; quand le peuple est remué vivement, il commence à penser et à s’enquérir.

— Mais n’aurait-il pas mieux valu vous dispenser d’employer votre influence personnelle, et insinuer progressivement vos opinions à d’autres ? C’est le préjugé des abolitionnistes de regarder comme un esprit envahisseur quiconque travaille contrairement à leurs doctrines, et de réduire à néant toute son influence.

— Je crois, dit Clayton, qu’il y a en ce moment beaucoup de personnes que la peur seule empêche de manifester ouvertement leurs opinions et de faire leur devoir. Il faut que quelqu’un ouvre la voie, et cette initiative me convient autant et peut-être plus qu’à tout autre !

— Avez-vous arrêté quelque plan ? lui demanda son père.

— Sans doute, mais j’ai pensé que tous mes efforts devaient tendre, quant à présent, à éveiller la conscience publique sur l’iniquité des lois qui régissent l’esclavage.

— Et comment commencerez-vous ? dit le juge Clayton.

— J’accorderais à l’esclave le droit de porter plainte contre tout acte injuste et de prêter serment devant le tribunal qui devrait connaître cette plainte. J’abrogerais la loi qui lui interdit l’éducation intellectuelle, et je m’opposerais à la séparation des familles.

Le juge Clayton réfléchissait.

— Et comment en appelleriez-vous à la conscience publique ? reprit-il.

— Je m’adresserais d’abord à l’Église et aux pasteurs.

— Vous pouvez essayer, dit son père.

— Mais, observa mistress Clayton, ces réformes sont si évidemment en rapport avec la justice, que je ne doute pas qu’il ne se produise un mouvement général en leur faveur parmi les honnêtes gens.

Le juge Clayton ne répondit rien ; il y a des moments où le silence est une désapprobation d’autant plus pénible que l’on se trouve dans l’impossibilité de s’en rendre compte.

— Mon avis est, dit Clayton, que la réforme générale modifiera tout d’abord la condition qui régit les esclaves et les laisse croupir dans l’ignorance et l’immoralité. J’amènerais ensuite le maître à émanciper ses esclaves sur la garantie de leur bonne conduite et à les prendre à son service en qualité de tenanciers. Les meilleurs maîtres affranchiraient leurs esclaves les premiers, et l’exemple gagnerait de proche en proche. L’expérience démontrerait bientôt que le travail volontaire est infiniment moins dispendieux et plus productif, et alors l’intérêt personnel viendrait compléter le bienfait de la justice ; il n’y a que le premier pas qui coûte. Dans le cours de ma vie, je me suis rencontré avec une foule de personnes vraiment bonnes qui gémissaient en secret de l’injustice, et qui auraient consacré volontiers leur influence et leur fortune à l’accomplissement de ces améliorations que la saine raison réclame.

— Par malheur, repartit le juge Clayton, le système actuel, si cruel pour la masse, est très profitable à quelques-uns. D’ailleurs, ce système a une importance politique considérable. Les maîtres d’esclaves forment une aristocratie toute privilégiée ; s’ils sont en opposition avec l’esprit du siècle, c’est par un intérêt et un danger communs ; l’instinct de la conservation personnelle est infaillible ; il n’y a pas de logique plus exacte. Quant à la question d’humanité, beaucoup de possesseurs d’esclaves pourraient se féliciter des modifications généreuses que vous supposez ; mais ils savent, en même temps, que le moindre changement met en péril la perpétuité du système qui assure leur influence politique. Ainsi l’on vous résistera vigoureusement et à outrance, non pas qu’on regarde d’un mauvais œil un acte réparateur, mais parce que le résultat coûterait trop cher : du reste, vos adversaires vous écouteront avec patience, avec une sorte de sympathie même, si vous vous renfermez dans le simple exposé de vos opinions ; mais du moment que vos efforts produiront le plus léger mouvement dans les masses, aussitôt, mon fils, la nature humaine s’offrira à vous sous un nouvel aspect, et vous connaîtrez les hommes mieux que vous ne les avez connus jusqu’ici.

— Fort bien, dit Clayton, le plus tôt sera le meilleur.

— Mais, Edward, proposa mistress Clayton, si vous commencez par les pasteurs, pourquoi ne pas en causer avec votre oncle ? C’est un des prêtres les plus influents de l’endroit ; je l’ai souvent entendu se plaindre du système en vigueur, et me raconter des détails horribles concernant l’esclavage.

— Oui, répliqua le juge Clayton, votre frère se prêtera bien volontiers à ces nouvelles idées ; il déplorera les maux de l’esclavage dans les cercles privés, il citera de nombreux exemples, mais il vous priera de ne pas en parler en public.

— Et ne pensez-vous pas qu’il soit disposé à faire quelque chose dans le sens d’une réforme ?

— Non, répondit le juge Clayton, si la réforme n’est pas populaire.

— Comment, dit mistress Clayton, croyez-vous que mon frère se laisse détourner de son devoir par la crainte de perdre sa popularité ?

— Non ! mais votre frère porte Sion sur ses épaules, et il entend par là l’organisation presbytérienne ; il objectera donc qu’il ne peut pas risquer son influence, et ce sera le même langage chez tous les autres pasteurs, méthodistes, anabaptistes, etc.

— Mais, ajouta mistress Clayton, c’est la réforme la plus noble et la plus nécessaire qui se soit jamais présentée !

— Cependant…, dit le juge Clayton.

— Mon père, je ne puis, je ne veux pas croire que le monde soit aussi méchant que vous le dites, surtout le monde religieux.

— Je ne m’étais pas figuré que je le représentais comme méchant, dit le juge Clayton ; je citais seulement des faits que tout le monde est à même de vérifier. Il y a, certes, des hommes excellents dans l’Église.

— Mais, dit Clayton, dans les temps primitifs ne combattait-elle pas pour l’humanité ? Si la religion est si précieuse, ne devrait-elle pas prendre le gouvernement du monde, être sa souveraine et non son esclave ?

— Je ne sais, répondit le juge Clayton, mais ce que je sais fort bien, c’est que les faits sont tels que je les avance. Ce qu’était l’Église dans les premiers siècles ou ce qu’elle doit être aujourd’hui ne doit pas entrer dans nos calculs. Je ne veux pas me départir un instant du respect que je lui dois, mais je dis que nous ne gagnerons rien à nous bercer de chimériques espérances.

— Oh ! dit mistress Clayton, vous autres juges, vous avez le cœur endurci ; je suis convaincue, moi, qu’Edward trouvera mon frère tout prêt à marcher avec lui.

— J’en serais enchanté, reprit le juge Clayton.

— Je vais lui écrire sur-le-champ, dit mistress Clayton, et Edward lui portera ma lettre. Courage, mon fils, nos instincts de femme sont prophétiques ; dans tous les cas, nous serons avec vous jusqu’à la fin.

Clayton soupira tristement : il se rappelait le billet que Nina lui avait écrit, et il se livra aux réflexions pénibles que lui inspirait le regret d’une âme si noble et si généreuse. Ces souvenirs, derniers parfums d’une rose effeuillée, semblaient lui répéter : « Courage, Clayton, courage ! »

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