Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 27 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

25. Autres causeries d’été

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Autres causeries d’été

 

C’était une matinée splendidement baignée dans les larmes de l’orage de la veille, qui s’éleva, comme une mariée, sur Canema.

Les gouttes de pluie ruisselaient, en scintillant comme des diamants dans la brise ; le parfum d’innombrables roses en pleine floraison s’élevait par bouffées qui montaient jusqu’aux fenêtres. Autour de la table du déjeuner, recouverte de linge blanc, d’argenterie brillante, et d’une théière remplie de sa liqueur bouillante, se trouvaient réunis les spectateurs de l’assemblée de la veille, reposés par un sommeil réparateur, et tout prêts à discuter, comme une affaire ordinaire, les impressions que le soir précédent leur avait fait ressentir trop vivement pour qu’ils pussent se les communiquer… En chemin ils avaient, il est vrai, causé des scènes de la veille, s’étonnant et méditant sur l’incident singulier qui les avait terminées ; mais les lugubres échos de malheurs et de crimes, s’élevant de cette vallée de vision, et qui étaient présents à l’esprit de celui qui parlait, ils les ignoraient aussi positivement que les habitants des boudoirs de New York ignorent les mystères terribles des cinq points.

Les tendances aristocratiques de la société des États du Sud éloignent les gens d’une certaine condition de toute intimité avec ceux d’une condition inférieure, en sorte que les événements les plus sinistres peuvent se passer dans certaines localités, sans être connus ou remarqués dans leur voisinage. Les tourments et les afflictions de la race nègre étaient un livre fermé pour Nina et pour Anne Clayton ; elles les avaient à peine rêvés, et l’oncle Jack, s’il en était instruit, avait grand soin de s’en tenir éloigné, de même qu’il se détournait de toute autre scène pénible ou désagréable. Tous avaient entendu parler des chasseurs de nègres, qu’ils regardaient comme des gens communs et de basse classe, sans en être davantage préoccupés ; ils auraient été embarrassés de découvrir quelques péchés nationaux qui auraient pu attirer les dénonciations du ciel. Les pensées sérieuses, les aspirations qui auraient pu s’élever la veille, du sein de cette société, avaient un tout autre aspect sous les rayons du matin. Chacun de nous a dû remarquer, dans le cours de sa vie, la grande différence qui se manifeste sur le même sujet, entre l’opinion du matin et celle du soir ; ce que nous avons osé penser et avouer sous l’auguste présence des étoiles qui servent de témoins, ou sous les ombres sacrées d’un clair de lune, paraît, avec la chaude et sèche lumière du soleil du lendemain, prendre des ailes et monter vers le ciel avec les gouttes de rosée de la nuit.

Si toutes les prières et les bonnes intentions que l’on dépose sur l’oreiller, s’y trouvaient à notre réveil, le monde serait meilleur qu’il n’est. L’oncle Jack Gordon en faisait l’expérience en se plaçant à la table du déjeuner. La nuit précédente il avait rêvé que lui, Mr John Gordon, n’existait pas uniquement pour être cité comme un gros gentleman d’un certain âge, en habit bleu et veste blanche, dont le but était de bien manger, bien boire, bien dormir, mettre du linge blanc et éviter tout chagrin. Il sentait un travail intérieur d’aspirations, de réclamations de la part de cette grande chose qui s’appelle l’âme, qui dort longtemps, mais qui, lorsqu’elle se réveille, est une hôtesse si bruyante, si exigeante, si impatiente et si turbulente, que, pour l’endormir de nouveau, il faut, dans le plus bref délai, lui administrer quelque remède opiacé que ce soit. La nuit précédente, stimulé par cette hôtesse incommode autant que par la portée vague des mots terribles : jugement et éternité, il était allé s’agenouiller comme les autres, déplorant ses péchés et disposé à travailler à son salut ; ces mots lui représentaient deux choses véridiques et terribles. Eh bien ! quoique ce fût probablement une pensée plus louable, plus sensée et plus convenable que la plupart de celles qui le préoccupaient habituellement, il en eut honte le matin.

Pendant le déjeuner, on agita la question de savoir si l’on ferait une autre excursion au camp-meeting.

— Pour ma part, dit tante Maria, j’espère que vous n’y retournerez pas, mister Gordon. Je trouve qu’il vaut mieux que vous vous teniez éloigné de ces réunions-là. J’étais cruellement contrariée de vous voir dans cette foule de gens communs.

— Faites bien attention, dit l’oncle Jack, que, lorsque arrivera le moment où mistress G. doit aller au ciel, elle fera dire au Seigneur que, n’étant habituée ici-bas qu’à une société d’élite, elle le supplie de l’admettre au paradis par la porte principale.

— Ce n’est pas par répugnance de me trouver avec les gens communs, observa Anne Clayton, que je ne fréquente pas l’autel ; mais je n’aime pas cette innovation contre les sentiments de retraite et de réserve qui doivent présider à nos dévotions. En outre, il y a, dans une foule, des gens grossiers, mal élevés et désagréables, parmi lesquels on ne doit pas désirer de se rencontrer.

— Quant à moi, dit mistress Gordon, je n’approuve pas du tout ces assemblées qui ne doivent avoir qu’une excitation passagère ; on y va ; on en revient dans une extase incroyable et on n’en est pas meilleur que par le passé !

— Eh bien ! dit Clayton, ne vaut-il pas mieux être ainsi ému une fois, même par hasard, que de n’avoir jamais de sentiment religieux ? Ne vaut-il pas mieux avoir une impression vive de la grandeur et de l’importance de l’âme, des douceurs de l’immortalité, une fois par an, que de ne jamais éprouver la joie du réveil ? La plupart des personnes dont vous parlez n’ont que ces seules occasions dans leur vie pour entendre traiter et prêcher ces vérités ! Pour ma part, ajouta-t-il, je ne vois pas que ce soit une chose dont je doive rougir, quand même Mr Gordon et moi nous nous serions agenouillés hier à l’autel, que ce matin nous ne nous sentions plus les mêmes dispositions. Nous rougissons trop souvent de nos impulsions louables. Je crois que les chrétiens de la religion protestante sont les seuls qui craignent de reconnaître les cérémonies extérieures du culte. Le mahométan se prosterne au milieu de la rue, partout où il se trouve, lorsque l’heure de la prière arrive ; le marin et le soldat catholique romain, au son des cloches pour les vêpres ; mais nous semblons mettre notre orgueil à faire comprendre que nous acceptons notre religion avec modération et froideur, et que nous ne voulons pas qu’elle nous prenne trop de temps.

— Mais, frère, dit Anne, je soutiens qu’on ne doit pas s’écarter de cette réserve dans l’accomplissement des devoirs religieux qui caractérisent tout ce qui est véritablement chrétien. Le sauveur ne nous a-t-il pas dit que nos aumônes et nos prières doivent se faire en secret ?

— J’en conviens, Anne, dit Clayton, mais je ne crois pas m’être abusé en disant que ces interprétations diverses du culte divin ayant le même but, il faudrait tâcher de concilier les deux opinions.

— Je trouve que dans ces assemblées, dit Nina, les chants réveillent des sensations inconnues.

— Oui, répondit Clayton, ces airs improvisés, ces cantiques que l’on y adapte, forment une sorte de liturgie forestière, qui absorbe des milliers d’âmes. Quelques-uns des airs me font l’effet d’avoir été empruntés à des gosiers d’oiseaux, d’autres au mugissement du vent dans les branches des arbres. Ils possèdent en général une énergie de rythme qui convient pour exprimer l’émotion véhémente des masses. Ces assemblées sous les tentes ne dussent-elles produire d’autre bien que celui de répandre parmi le peuple ces cantiques et ces airs, cette raison seule suffirait pour leur donner, à mes yeux, une valeur inappréciable.

— J’avoue, dit Anne, que j’ai toujours eu mauvaise opinion de cette série de cantiques, autant que des airs qui les accompagnent.

— Vous les jugez avec prévention, dit Clayton, comme vous le faites toujours, vous, les femmes à intelligences cultivées, vous qui êtes élevées à porter des pantoufles en peau de chèvre, et à envisager la vie humaine vos pieds posés sur un tapis ; mais représentez-vous les anciens paysans grecs et romains, et songez à la splendeur d’une de ces hymnes ; choisissez, par exemple, un verset d’une de celles que j’ai entendu chanter hier au soir :

La terre fondra comme la neige,

Le soleil cessera de luire ;

Mais Dieu, qui m’a placé ici-bas,

Sera éternellement avec moi.

« Quelle foi ! quelle confiance dans l’immortalité ! Comment un homme entendrait-il ces paroles sans se sentir ennobli ? Puis, quel héroïsme franc et loyal il y a dans cette première hymne ! C’était mâle !

— Soit, dit Anne, ils les chantent bien souvent sans avoir même une idée du sens, ou la moindre intention de s’en laisser influencer.

— C’est ce que font les fidèles dans les églises les plus tranquilles et les plus aristocratiques, dit Clayton ; ce n’est donc pas particulièrement applicable aux assemblées sous les tentes, si ce qu’a dit autrefois un homme d’État est vrai : « Permettez que je compose les ballades pour le peuple, les lois se feront par qui l’on voudra. » Il est évident que c’est une grande chose que de voir d’aussi nobles sentiments que ceux contenus dans ces cantiques circuler librement parmi le peuple !

— Quelle intention supposez-vous, dit l’oncle Jack, à cet homme qui semblait être dans les nues ? Personne ne paraissait savoir où il se trouvait, ni d’où il venait ; selon moi, son sermon avait quelque chose d’imprévu qui ajoutait du charme à la cérémonie. Je n’ai jamais entendu débiter une pareille litanie de maux et de malédictions ! C’était à croire qu’il avait réuni toutes les anciennes prophéties en un seul faisceau pour nous le lancer à la tête ! Il y avait des assistants dominés par ces déclamations à un tel point, qu’ils parlaient de prédictions, etc.

— Bah ! dit la tante Maria. Il est à présumer que c’est quelque pauvre prédicateur missionnaire qui aura inventé ce tour pour faire de l’effet ; il n’y a pas de ruses qu’ils n’emploient et de scènes qu’ils n’improvisent pour ces assemblées ! Si j’avais eu un pistolet j’aurais tiré sur l’arbre, et vous auriez vu si la détonation ne lui aurait pas fait changer de ton !

— Je croyais, dit Clayton, d’après le peu que j’ai entendu, qu’il y avait effectivement de la méthode dans sa folie. C’est une des voix les plus remarquables et les plus expressives que j’aie entendues ; vraiment sa manière d’énoncer quelques-unes de ces vérités avait quelque chose de terrible ; mais, au milieu de la licence universelle et de la confusion générale, elle n’avait rien qui dût surprendre. C’est la chose la plus naturelle du monde que quelque fanatique à tête fêlée s’emporte ainsi jusqu’à la frénésie et ne trouve pas d’autres moyens de soulager sa conscience. De pareilles excitations prennent ordinairement les formes de dénonciations.

— Eh bien ! dit Nina, à vous parler franchement, j’aimerais bien y retourner aujourd’hui ! C’est un trajet charmant à faire en voiture, et j’ai tant de plaisir à me trouver dans les bois ! J’aime à circuler dans les tentes, entendre causer les gens, et étudier l’espèce humaine sous toutes ces diverses formes qu’on y rencontre. De ma vie je n’ai vu une réunion aussi considérable.

— Convenu, dit l’oncle Jack, je vous y accompagnerai ! Après tout, Clayton dit vrai, un homme ne doit pas rougir de sa croyance religieuse quelle qu’elle soit.

— Quelle qu’elle soit, dit ironiquement la tante Maria.

— Oui, je le répète, quelle qu’elle soit ! dit l’oncle Jack, se redressant et boutonnant son paletot ; je ne prétends pas que chez moi elle soit bien grande, il y a place pour de grandes améliorations, sans doute ; quant à une conversion subite, je ne sais pas ce que c’est ; cela doit ressembler à un choc électrique ; pour le ressentir, il faut tenir la chaîne.

— Il faut avouer cependant, dit Nina, que les doctrines qu’ils professent sont bizarres et exceptionnelles. Vous rappelez-vous cet homme à l’air jovial, Ben Dakin, qui y est venu accompagné de ses deux chiens ? Dans le courant de l’après-midi, après que l’office régulier fut terminé, nous sommes entrés sous quelques-unes des tentes où se trouvaient des gens qui priaient bruyamment ; Ben Dakin y était agenouillé, les deux mains jointes, les larmes ruisselant le long des joues ; le père Bonnie récitait, de toute la force de ses poumons, des prières sous forme de bénédiction, au-dessus de sa tête ; voulez-vous savoir quelles étaient les paroles qu’il prononçait ? « Ô Seigneur ! voici Ben Dakin, il est converti, reprenez-le maintenant qu’il est tout préparé, sinon dans quinze jours, il recommencera à s’enivrer. »

— C’est blasphémer, dit Anne Clayton avec un mouvement d’indignation ; c’est blasphémer !

— Oh ! non, répondit Clayton, ce n’est pas plus blasphémer, que le ton grossier de nos domestiques n’est manquer volontairement de respect.

— Du moins, observa Anne, ne trouvez-vous pas que c’est montrer peu d’intelligence.

— Certes, répond Clayton, cela prouve une grossièreté blâmable de langage. Mais aussi ne devons-nous pas juger ces hommes selon les règles d’une société civilisée. Dans les intelligences bien dirigées, chaque faculté reste dans ses justes limites ; mais, avec cette éducation inculte et pour ainsi dire forestière, la gaieté dépassera toujours le respect, de même que le jasmin jaune couvrira complètement un autre arbre. Un grand nombre des prescriptions de la vieille loi mosaïque étaient destinées à contrebalancer cette même tendance.

— Avez-vous remarqué le vieux Tiff, si préoccupé de la conversion de ses enfants ? dit Nina. Il ne paraissait pas avoir la moindre pensée pour lui-même, ni s’adresser au ciel pour son propre compte. La seule chose qui le préoccupe est d’y faire arriver ses enfants. Tiff ressemble à ces parasites que nous voyons sur les arbres dans les savanes : il n’a pas de racines.

— Ces enfants sont charmants et ont l’air distingué, dit Anne ; et comme ils étaient bien habillés !

— Ma chère, répliqua Nina, Tiff s’agenouille devant moi chaque fois qu’il me rencontre, pour m’implorer en leur faveur ; c’est vraiment divertissant de l’entendre causer. Le vieux Caliban sait choisir les couleurs et les étoffes convenables avec autant de tact que le ferait une marchande de modes française. J’ai toujours eu la réputation d’avoir bon goût pour la toilette ; Tiff sait m’apprécier, n’est-ce pas charmant de sa part ? Quand je vois ce vieillard traînant ces deux enfants après lui, il me fait l’effet d’un vieux et laid cactus avec ses fleurs. Je crois qu’il est persuadé que ses enfants et lui ne doivent jamais se séparer. Leur père est entièrement banni des calculs de Tiff. Évidemment tout ce qu’il demande de lui, est de se tenir éloigné et de le laisser travailler ; tout le fardeau de leur éducation repose sur lui !

— Pour ma part, dit la tante Nesbit, je suis charmée que vous ayez si bonne opinion de ces enfants, mais je ne la partage pas ; ce ne seront pas de bons sujets, vous verrez.

— Je trouve, reprit tante Maria, que nous avons assez de nos propres domestiques, sans nous charger de tous ces misérables blancs.

— Je n’ai pas l’intention de me charger de tous les blancs, dit Nina, mais je me chargerai de ces enfants !

— Je vous en félicite ! dit la tante Maria.

— Je désirerais savoir, dit tante Nesbit, si Harry a des contrariétés ; il me fait l’effet d’être triste ce matin.

— Vraiment ? dit Nina. Je n’y avais pas fait attention.

— Eh bien ! dit l’oncle Jack, peut-être s’établira-t-il un jour ? qui sait ? J’espère en faire autant moi-même. Eh bien ! mon pasteur, dit-il posant sa main sur l’épaule de Clayton, vous devriez prendre le tilbury aujourd’hui pour conduire cette petite pécheresse et me permettre d’accompagner ces dames. Vous savez, sans doute, que mistress G. occupe toute mon attention ; on devient insensiblement meilleur en compagnie de personnes aussi angéliques que miss Anne ; il ne faut donc pas me refuser. Le clergé devrait admettre parmi les moyens de salut l’influence féminine ; je puis vous assurer qu’il n’en est pas de préférable pour moi.

Clayton consentit très volontiers à cet arrangement, et la partie de plaisir fut organisée comme le désirait l’oncle Jack.

— Écoutez, Clayton, dit-il clignant finement de l’œil après avoir offert sa main à Nina pour monter en voiture, il faut confesser cette petite pénitente. Il lui faut un directeur spirituel, mon garçon ! À vous dire vrai, Clayton, il n’y a pas une jeune fille comme elle dans toute la Caroline du Nord. Elle a de la naissance. Il faut d’abord suivre ses caprices et la laisser agir d’après son idée, mais elle finira par se laisser conduire. J’aime à voir un cheval fougueux briser d’abord le harnais, la voiture, tout, parce qu’il devient plus docile, quand il est dressé.

Et tout en faisant ces remarques profondes, oncle Jack se retourna pour offrir la main à Anne Clayton qui montait en voiture.

Clayton comprenait trop bien ses intérêts pour profiter de l’entrevue que lui avait ménagée l’oncle Jack. Il savait parfaitement que sa chance de succès, auprès d’une nature aussi inconstante que celle de miss Nina, consistait à conserver leur liberté réciproque dans leurs entretiens ; aussi aucun vieillard n’était plus recueilli et plus à son aise dans une promenade en tête à tête que lui. La dernière assemblée les avait rapprochés, parce que tous les deux s’étaient exprimés avec beaucoup de sérieux et de liberté sur ce qui les touchait de près ; un seul instant passé ensemble dans cet abandon intime resserrait ces liens qui devaient les unir, bien plus que ne l’eût fait la promesse des fiançailles.

C’était une de ces belles matinées qui succèdent à l’orage de nuit, quand l’air, débarrassé des épaisses vapeurs, s’imprègne des exhalaisons excitantes et suaves des bois. L’atmosphère encore chargée de rosée distillait les senteurs balsamiques des pins ; et sur les bords marécageux de la route, la lumière se reflétait sur les feuilles légèrement agitées et humides encore des pluies de la veille. Le ciel était couvert de ces nuages brillants en forme d’îles, particuliers au ciel d’Amérique et remarquables par leur relief saillant sur l’azur. Dans le lointain on distinguait le chant des cantiques qui s’élevait du milieu des tentes. Avant d’y arriver, ils virent dans plus d’un groupe bruyant les effets de trop fréquentes libations de la liqueur débitée par Abijah Skinflint et autres. Ils visitèrent le quartier où demeurait le vieux Tiff, qu’ils trouvèrent très occupé à repasser pour l’enfant des effets qu’il avait lavés et fait sécher la veille. La prédication n’était pas encore commencée, et l’on se promenait parmi les tentes. Les femmes étaient occupées de la cuisine ou de la vaisselle, sous les arbres, et beaucoup se livraient à de douces causeries. Un des événements les plus marquants de cette journée était un sermon prêché par le père Dickson sur les péchés de l’Église. Il concluait par un appel solennel à la suppression de l’esclavage ; il rappelait aux méthodistes et aux presbytériens, que leurs écrits sur la discipline l’avaient condamné d’une manière formelle et non équivoque ; que John Wesley l’avait dénoncé comme une honteuse institution, et que les assemblées générales de l’Église presbytérienne l’avaient réprouvé comme incompatible avec la religion du Christ, et avec cette loi toute de charité, qui nous enjoint de nous aimer les uns les autres. Il raconta la scène dont il avait été tout dernièrement témoin dans le marché aux esclaves ; il parla des horreurs du commerce des nègres des États de l’intérieur, et traça un tableau touchant de la séparation des familles, de l’abolition de tous les liens domestiques et sociaux qui en résultent ; puis, faisant allusion à l’orateur inconnu de la veille, il dit à son auditoire qu’il avait découvert une signification profonde dans ses paroles, et que, s’il n’y avait pas immédiatement réforme de ces abus, et repentir, le pays serait frappé par le courroux du ciel. Comme il parlait avec beaucoup de chaleur, il fit partager les mêmes sentiments à l’assistance. Bien des personnes furent émues jusqu’aux larmes ; mais quand le sermon fut terminé, ces émotions semblaient s’évanouir comme la vague se reporte de la plage vers la mer. Il y avait moins de difficulté à se laisser gagner par cette émotion momentanée qu’à s’occuper de réformes difficiles et dispendieuses. Il est pourtant juste de dire que, malgré l’état de dégradation dans lequel tombaient les chrétiens des États du Sud, et pendant la période qu’il a fallu pour corrompre l’Église et se démettre de ses droits en faveur d’une institution dépravée, il n’a pas manqué, de temps en temps, de nobles prédicateurs qui ont parlé en faveur de Dieu et de l’humanité. Pendant des années on les écoutait avec cette attention tolérante que les hommes accordent à une faute qu’ils avouent, mais dont ils n’ont pas l’intention de se corriger. La ligne de démarcation de ces derniers temps est si bien tirée, que ces témoignages favorables ne se manifestent qu’au péril de la vie de celui qui la proclame. Aujourd’hui une seule voix se fait entendre, c’est celle de l’oppression ! Ce sermon fut discuté dans différents endroits parmi l’assemblée ; personne ne parla plus hautement eu sa faveur que le marchand de la Georgie qui, assis sur le comptoir d’Abijah Skinflint, déclara que c’était un véritable prédicateur dont il admirait le courage : ajoutant que, quant à lui, il cesserait de vendre des nègres quand les pasteurs et les membres de l’Église cesseraient d’en acheter.

— Quel beau sermon ! s’écria Nina ; je suis disposée à croire tout ce qu’il dit… Mais que devons-nous en penser ?

— Nous devons, répondit Clayton, regarder l’émancipation comme un événement prochain et nous y préparer, nous et les nôtres.

— Sur mon âme, Clayton, dit l’oncle Jack, je ne comprends pas la raison de l’anathème Maranatha prononcé contre nous aujourd’hui. Bon Dieu ! quel mal faisons-nous ? Quant à nos nègres, ils sont mieux soignés que nous. Je le dis à tête reposée, c’est-à-dire aussi reposée qu’un homme puisse l’avoir entre une et deux heures de l’après-midi, par une température pareille. Voyez mes nègres ! ai-je jamais, moi, des poulets, des œufs, ou des concombres ? Positivement non. Mes poulets crèvent, les chenilles détruisent mes concombres, tandis que les nègres, eux, en ont toujours en abondance comme du laurier vert ; naturellement je les achète, je les fais cuire et ils les consomment ; c’est comme cela que les choses se passent. Quant à leurs demeures, aux prisons dans lesquelles on les enferme, et au marquage, tout cela est abominable, j’en conviens. Mon Dieu ! je n’en suis pas l’auteur, mais j’ai le désir que cela continue ainsi : je chasserais à coups de pied le marchand de devant ma porte, quoique les têtes crépues me dévorent comme des sauterelles. En résumé, je ne suis pas partisan de pareils sermons.

— Eh bien ! observa tante Nesbit, notre pasteur Mr Titmarsh a prêché dans le sens inverse quand je suivais ses prédications dans l’église d’E… Il a démontré que l’esclavage était institué du temps des patriarches et établi par Dieu lui-même.

— Le bon sens indique pourtant qu’un état de choses si peu favorable à un certain nombre des êtres créés n’émane pas de la divinité, dit Nina.

— Qui est ce Mr Titmarsh ? lui demanda Clayton à l’oreille.

— Oh ! un des favoris de tante Nesbit, et par conséquent une de mes bêtes noires. Pour moi, ce n’est pas un homme, c’est un dictionnaire théologique avec une cravate ; je ne puis pas le supporter.

— On vantera autant qu’on le voudra la démocratie savante du Nord, continua l’oncle Jack, je ne saurais en apprécier le mérite. À quoi sert, en effet, de donner de l’instruction aux classes laborieuses, sinon à préparer leur ruine ? J’ai ouï parler de leurs forgerons savants, ennuyeux pour tout le monde, négligeant leur ouvrage pour faire des discours ; eh bien ! je ne puis approuver cela ; cela les fait sortir de leur humble sphère. Aussi dans le Nord tout est confusion et désordre. Toutes les hérésies nous viennent du Nord, et Dieu seul sait quoi encore. Ici la paix règne ; il est évident que les pauvres blancs ne sont pas satisfaits parce qu’ils ne sont pas encore dressés à nous obéir, mais nous les chasserons un de ces jours comme nos nègres, et alors tout le monde sera content.

— Voilà, dit Nina, la théorie de mon oncle Jack !

— Certainement, il faut gouverner les basses classes, elles demandent des soins, sans doute, mais toute la science qu’il est nécessaire de leur inculquer, c’est celle que l’Église épiscopale enseigne dans son catéchisme, c’est celle d’apprendre à travailler sans murmurer et à faire leur devoir dans la condition où il a plu à Dieu de les placer. Cela doit amener dans les classes inférieures la régularité et l’ordre qui conviennent à la société. Les classes supérieures, de leur côté, doivent également se pénétrer de leurs devoirs. Elles doivent être consciencieuses, polies, affables et tout ce qui s’ensuit. Voilà comme j’entends, moi, la société !

— Vous n’êtes pas républicain, dit Clayton.

— Vraiment si, je le suis, je comprends l’égalité, mais entre les gens comme il faut ; je veux les droits égaux, mais entre les gens bien élevés. C’est l’idée que je me fais d’une république.

Clayton, Nina et Anne ne purent s’empêcher de rire de cette profession de foi.

— À voir mon oncle si jovial, si franc et si à l’aise avec tout le monde, vous le prendriez pour un démocrate consommé ; mais c’est parce qu’il a la conscience de son bien-être, voilà tout. Il ne craint pas de s’agenouiller à l’autel auprès de Ben Dakin ou de Jim Sykes, parce qu’il a cette consolante pensée que ces actes ne compromettent en rien son bien-être matériel.

— Ajoutez à cela, ma poulette, dit oncle Jack, que j’ai assez de bon sens pour me rappeler, qu’en présence de mon Créateur, toutes les distinctions humaines ne sont que jeux d’enfants.

En disant cela, l’oncle Jack prit un air sérieux qui ne manqua pas son effet.

Il fut convenu entre eux qu’ils n’assisteraient pas aux offices du soir ; il n’y avait plus d’événement extraordinaire à espérer, et tante Nesbit mettait en avant les funestes influences de la rosée et du serein. Sitôt que l’atmosphère fut assez adoucie pour rendre possible le trajet en voiture, on se mit en route pour retourner au logis ; le sentier qui longeait les bois était éclairé ici et là par des reflets de la lumière qui se faisait jour par les interstices des arbres, dont les branches vibraient sous les modulations variées du chant des oiseaux. Nina et Clayton se trouvaient alors sous le charme d’une causerie douce et tranquille.

— Chose étrange, dit Nina, que ces discussions et ces études sur la religion ! Il y a des personnes qui pratiquent certaines cérémonies qu’elles appellent la religion, sans en éprouver aucun bien, sans devenir ni meilleures, ni moins désagréables ; j’aime mieux être ce que je suis que de leur ressembler en fait de croyance. Il en est d’autres qui se livrent à certain culte que je sais être la vraie religion ; ce sentiment qui n’est pas en moi, pour lequel je donnerais tout ce que je possède, je ne puis l’atteindre. Je connaissais Livy Ray ; vous auriez dû la connaître, Livy Ray ; il y avait quelque chose en elle de supérieur : ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’est qu’elle était bonne sans être sotte. Pourquoi un personnage réputé bon est-il en général ennuyeux ?

— On appelle souvent bon celui à qui manquent la force de caractère et la volonté. Tel homme est réputé maître de ses passions uniquement parce qu’il n’a rien qui les excite : l’indifférence s’intitule abnégation. Un tel homme pratique sa religion par routine ou de confiance, retient par intervalles certaines phrases ou certains passages des saintes Écritures ; c’est là, comme vous venez de le faire observer, un homme bon, mais stupide.

— Livy était une personne de mérite ; elle avait reçu cette éducation libérale que l’on donne aux jeunes filles de la Nouvelle-Angleterre, éducation sérieuse et ne ressemblant en rien à la nôtre, une éducation d’homme enfin. Elle lisait le grec et le latin avec autant de facilité que le français et l’italien. Elle avait une perception vive, une intelligence prompte, l’esprit fin, et quelque chose de gracieux et de tant soit peu sauvage dans sa manière d’être, qui la faisait ressembler à une treille ; cependant elle avait une foi robuste ! Savez-vous que j’adore presque Livy ? Et je suis convaincue que le peu de temps qu’elle est restée à la pension avec moi, elle m’a fait, à elle seule, plus de bien que n’auraient pu le faire ensemble mes études et mes institutrices. On est heureux de savoir qu’il existe réellement des êtres aussi heureusement doués : n’êtes-vous pas de mon avis ?

— Oui, répondit Clayton ; il vaut mieux, en effet, personnifier les choses que de se contenter de les lire : ce n’est pas ce que contiennent les livres qui éclaire ; on ne fait de progrès qu’en s’identifiant avec les pensées de l’auteur. Le livre d’un écrivain consciencieux nous fait sentir que son auteur est plus grand, plus érudit que son ouvrage ne le prouve.

— C’est ce même sentiment que j’éprouve à l’égard de Livy, s’empressa de répondre Nina. Elle me rappelle les trésors enfouis dans une mine. Plus je passais de temps avec elle, plus je lui découvrais de qualités ; je ne pouvais me distraire de sa société. L’un de ces jours, je vous lirai sa correspondance : elle écrivait des lettres si instructives ; je les appréciais avec d’autant plus d’ardeur, que j’étais incapable d’en faire autant ; j’ai la parole plus facile que le style ; dès que je tiens la plume, on dirait que les idées abandonnent mes doigts pour refluer à mes lèvres. Vous devriez faire la connaissance de Livy… Des personnes aussi distinguées me rendent mécontente de moi-même, et pourtant, je ne sais pourquoi, malgré mon infériorité, je recherche, de préférence, à me rapprocher de ce qui m’est supérieur. La première fois que j’entendis chanter Jenny Lind, ma musique et mes chansons me devinrent triviales, insupportables, et cependant je m’applaudissais qu’il en fût ainsi. Et avec tout cela, le seul degré de perfection que j’aie atteint, en fait de vertus chrétiennes, c’est d’être mécontente de moi.

— Et c’est précisément là, hasarda Clayton, la pierre fondamentale de toute supériorité. La première béatitude proclamée par le Sauveur était pour les pauvres d’esprit. Une des conditions premières pour progresser dans les arts, les sciences ou la religion est de sentir notre peu de mérite.

— Savez-vous, dit Nina, après une pause, que je m’étonne que vous vous soyez attaché à moi ; j’ai souvent pensé que vous auriez dû épouser Livy Ray !

— Je vous remercie beaucoup, dit Clayton, de la délicatesse avec laquelle vous disposeriez de moi, mais admettons que je préférerais le choix que je fais moi-même ! Nous autres hommes, nous sommes quelquefois aussi volontaires que vous, dont le sexe est plus docile.

— Eh bien ! dit Nina, si vous persistez dans votre mauvais goût, qui est celui de m’aimer, permettez-moi de vous avertir que vous avez mal choisi. Je suis une personne très imparfaite, je n’ai aucune des qualités du ménage ; je ne sais pas compter, je n’ai pas d’ordre, j’ouvre mes tiroirs sans les fermer, je laisse traîner mes papiers, j’oublie la date du mois, je déchire les journaux ; je fais, enfin, tout ce qu’il ne faudrait pas faire. Aussi je m’attends, un de ces jours, à entendre : « Nina, pourquoi n’avez-vous pas fait ci ? pourquoi n’avez-vous pas fait ça ? » Ou bien : « Pourquoi faites-vous ci ? pourquoi faites-vous ça ? » Oh ! j’ai déjà entendu bien des maris… Alors vous verrez que ces observations me déplaisant, je me conduirai de façon à vous indisposer contre moi. Oh ! allez, je n’ai pas le moindre espoir de plaire, je ne m’engage à rien ! Ainsi, tenez-vous pour averti.

— Non ! répondit Clayton en la regardant avec un sourire indécis, non, je ne me tiendrai pas pour averti.

— Que les hommes sont volontaires et entêtés ! dit Nina en faisant semblant de rire ou riant du bout des lèvres.

— Nous le sommes pour les deux sexes, observa Clayton, le vôtre ne possédant pas ces défauts-là.

— Ainsi, dit Nina, regardant autour d’elle moitié souriant et moitié rougissant, vous persistez ?

— Oui, méchante petite enchanteresse, dit Clayton, puisque vous me jetez le défi, j’y persiste.

Disant ces paroles, il passa son bras autour de la taille de Nina, et la regardant fixement :

— Voyons, ma petite Ariel de Baltimore, êtes-vous prise au piège ? Et…

Mais notre chapitre serait trop long.

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