Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 3 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

1. La maîtresse de Canema

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La maîtresse de Canema

 

— Les comptes, Harry ? les comptes, de grâce où sont-ils ? sont-ils là ? Non. Sont-ils ici ?… Oh ! regardez donc… Que pensez-vous de cette écharpe ? N’est-elle pas charmante ?

— Oui, miss Nina, très belle… mais…

— Oh ! ces comptes… Eh bien, voyons… ici peut-être, dans cette boîte. Non, c’est ma coiffure pour l’Opéra. À propos, qu’en pensez-vous ? Ces épis d’argent ne sont-ils pas ravissants ? Attendez un moment, je vais me l’essayer.

En disant ces mots, la jolie créature s’éleva comme si elle eût eu des ailes, et, fredonnant une ritournelle, sautilla vers un miroir, plaça la gracieuse coiffure sur sa charmante petite tête, et, faisant une pirouette, elle dit :

— Là, regardez maintenant ! Regardez maintenant ! Ah ! Harry ! ah ! les plus sages d’entre vous autres hommes se sont laissé prendre à ce séduisant assemblage de beaux cheveux, de pendants d’oreilles, de rubans, de joues fraîches, de fossettes !

Sa petite taille, à peine de la hauteur de la Vénus, arrondie comme celle d’un enfant, se montrait fort avantageusement sous les plis d’un joli peignoir de mousseline jaune paille, qui s’ouvrait par-devant, et laissait entrevoir une jupe brodée et la plus jolie petite pantoufle du monde. Elle avait une de ces figures agaçantes qu’il est impossible de décrire. Ses cheveux bouclés, flottants, semblaient avoir une grâce toute particulière ; ses yeux bruns brillaient comme le cristal ; son petit nez mutin et retroussé paraissait tout fier de sa forme ; ses boucles d’oreilles, composées d’une multitude de brillants qui étincelaient au moindre mouvement, et la gerbe d’épis argentés, qui se balançait sur sa coiffure, paraissaient douées de vie, tant il y avait d’espièglerie et d’animation chez celle qui les portait.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? dit-elle d’une voix à la fois espiègle et impérieuse, tout à fait en harmonie avec l’ensemble que nous avons décrit.

Le jeune homme à qui s’adressait cette question avait à peu près trente-cinq ans ; sa mise était soignée et même élégante ; son teint et ses cheveux bruns, ses yeux d’un bleu foncé, son front large, bien développé, ses traits réguliers décelaient du talent, de l’habileté, un caractère décidé ; ses yeux bleus avaient une teinte azurée, qui les faisait, au premier abord, paraître sombres. Sa figure, dont l’expression revêtait l’intégrité et le bon sens, portait aussi l’empreinte des peines et des soucis. Il regarda la petite moue mutine de son interlocutrice avec un air mêlé de respect et d’admiration ; puis une pensée triste passa sur son visage, et il dit, d’une manière distraite :

— Oui, miss Nina, tout ce que vous portez devient joli, et ceci est tout à fait charmant.

— C’est vrai, n’est-ce pas, Harry ? J’étais sûre que vous le penseriez comme moi. Vous voyez, c’est moi qui ai donné l’idée de cette coiffure. Oh ! si vous l’aviez vue telle que je l’ai vue moi-même, pour la première fois, exposée à la fenêtre de Mrs Le Blanche. Il y avait une plume et deux ou trois affreux nœuds de ruban que j’ai fait ôter en un clin d’œil, pour les remplacer par ces épis qui se balancent si mollement, vous comprenez. C’est tout à fait ravissant ! Eh bien ! le croiriez-vous ! le premier soir que je l’ai portée à l’Opéra, je me suis fiancée !

— Fiancée, miss Nina ?

— Fiancée ! oui, certes ! et pourquoi pas ?

— Cela me paraît une affaire bien sérieuse, miss Nina.

— Sérieuse ! ah ! ah ! ah ! s’écria la belle enfant, en se penchant gaiement sur le bras du canapé, et secouant la tête de manière à rejeter en arrière sa brillante coiffure. Je crois bien que c’était une affaire sérieuse… pour lui du moins, je l’ai rendue bien sérieuse, je vous assure !

— Mais est-ce donc vrai, miss Nina ? Êtes-vous vraiment fiancée ?

— Oui, certainement – à trois gentlemen ; et je le serai jusqu’à ce que je découvre en moi-même un penchant plus décidé pour l’un d’entre eux ; mais il pourrait bien arriver que je n’aime aucun des trois.

— Fiancée à trois gentlemen, miss Nina ?

— Certainement ! Ne comprenez-vous pas l’anglais, Harry ? Je le suis positivement.

— Voyons, miss Nina, est-ce bien vrai ?

— Pourquoi pas ? je ne savais lequel choisir, et j’ai pensé qu’il valait mieux les mettre tous trois à l’épreuve.

— De grâce, miss Nina, dites-moi leurs noms.

— Volontiers ; il y a d’abord Mr Carson ; il est riche et vieux garçon, d’une politesse outrée, un de ces petits hommes toujours en mouvement, qui portent des cols très blancs, des bottes toujours bien vernies, et des sous-pieds fort tendus ; de plus, il possède une belle fortune et est éperdument épris de moi ; il n’a pas voulu croire à un refus possible de ma part, de sorte qu’il m’a fallu dire oui, pour échapper momentanément à ses importunités. D’ailleurs, j’ai trouvé fort commode de me faire accompagner à l’Opéra, aux concerts et autres spectacles. Voilà pour le premier !

— Au second, maintenant ?

— Le second s’appelle George Emmons. C’est un de ces jeunes gens au teint rose et blanc, qui ressemblent tellement à du sucre candi, qu’en les voyant il vous vient envie de les manger. C’est un avocat, de bonne famille et fort estimé. On dit qu’il a beaucoup de talent, mais je ne puis pas en juger, je sais seulement qu’il m’ennuie toujours affreusement, parce qu’il ne cesse de me demander si j’ai lu ceci, si j’ai lu cela… puis il m’indique certains passages dans certains livres que je ne lis jamais. Il est sentimental, écrit de charmants billets sur du papier rose, etc.

— Et le troisième ?

— Oh ! quant à celui-ci, je n’hésite pas à le dire, je ne l’aime pas du tout. Il est détestable ! il n’est pas beau et il est fier ; je ne sais vraiment comment il s’est fait que je lui sois fiancée… ce fut par accident, je crois ; il est cependant très bon, mais décidément trop bon pour moi ; et puis, à vrai dire, il me fait peur.

— Et son nom ?

— Eh bien ! il s’appelle Clayton – Mr Edward Clayton, à votre service ; c’est un de vos grands seigneurs ; il a des yeux enfoncés dans leur orbite comme dans un antre, et des cheveux si noirs, si noirs !… Son regard prend parfois une expression de tristesse tout à fait à la Byron ; il est grand, a la taille souple, de très belles dents ; quant à sa bouche, elle est bien ; s’il sourit, elle est séduisante, et il est, en outre, si différent des autres hommes ! Il est aimable, s’occupe peu de sa toilette, aussi est-il toujours horriblement chaussé. Il n’est pas des plus polis ; il ne se pressera jamais de ramasser votre fil ou vos ciseaux ; et, lorsqu’il est plongé dans ses rêveries, il vous laissera debout dix minutes avant de penser à vous offrir un siège. Il n’est pas le moins du monde galant auprès des femmes. Il faut donc alors, puisque monsieur ne veut pas faire la cour aux jeunes filles, que les jeunes filles fassent la cour à monsieur ; c’est là leur manière, vous savez ; elles semblent croire que c’est pour elles un grand honneur d’en obtenir quelques égards. Il a tant d’esprit ! Cela m’a donné l’envie d’essayer ce que je pouvais moi-même ; je n’ai pas voulu lui faire d’avances, je me suis contentée de le contrarier, de m’en moquer, et de le faire enrager ; il a tenu de méchants propos sur mon compte, et je lui ai rendu la pareille ; finalement nous nous sommes querellés ; alors j’ai pris un air contrit et me suis gracieusement humiliée, comme nous savons le faire, petits démons que nous sommes ; l’effet a été surprenant : je le vis tout à coup se précipiter à mes pieds ; alors je ne sais vraiment ce qui s’est passé en moi, mais il m’a parlé avec tant de force et d’énergie, que j’en ai versé des larmes. Oui, vraiment, j’ai pleuré. Oh ! la détestable créature ! Je lui ai fait toutes sortes de promesses, et lui ai dit beaucoup de choses que je voudrais pouvoir oublier.

— Êtes-vous en correspondance avec tous ces amants, miss Nina ?

— Oui ! N’est-ce pas amusant ? leurs lettres ne peuvent guère parler entre elles. Oh ! si elles le pouvaient, quelle adorable confusion quand elles se trouvent ensemble dans la malle-poste !

— Miss Nina, je crains bien que vous n’ayez donné votre cœur à Clayton.

— Oh ! fi donc ! Harry. Mon cœur n’est pour rien dans tout ceci ; je ne me soucie d’aucun des trois ; je ne vois là qu’un simple badinage. Quant à de l’amour, je ne crois pas en avoir, ni pour l’un ni pour les autres. Aimer !… moi… j’en serais ennuyée au bout de six semaines : je n’ai jamais rien aimé aussi longtemps !

— Miss Nina, veuillez m’excuser, mais, je vous le demande, est-il convenable de s’amuser ainsi aux dépens d’autrui ?

— Pourquoi pas ? En temps de guerre, tous les stratagèmes ne sont-ils pas permis ? les hommes ne se jouent-ils pas de la sensibilité des jeunes filles toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion ? et puis, voyez-les chez eux, ces hommes, avec quel air de dignité ils fument leurs cigares, avec quel dédain ils nous traitent ! comme si, pour nous obtenir, ils n’avaient qu’à étendre la main et dire : « Viens ici ! » Aussi c’est amusant, je vous le jure, de les faire parfois enrager ! Voyez ce détestable Georges Emmons, n’a-t-il pas comblé Mary Stephens, durant tout l’hiver, d’égards et de prévenances ! et puis, lorsque tout le monde s’amusait aux dépens de la pauvre jeune fille, qui ne pouvait s’empêcher de s’intéresser à lui, il arrangeait tranquillement sa cravate, et disait tout bonnement qu’il ne s’était pas encore décidé à la prendre pour femme, et toutes choses de ce genre-là. Eh bien ! de mon côté, je ne me suis pas décidée à prendre pour époux Mr Emmons, et, de cette façon, la pauvre Mary sera vengée. Quant au vieux garçon – l’homme aux faux cols –, il n’est pas possible de lui faire du mal, car son cœur est devenu aussi poli et aussi dur que ses faux cols à force d’aimer et d’oublier. Il a été refusé par trois jeunes filles, et pourtant ses souliers craquent autant qu’à l’ordinaire, et son humeur est tout aussi joyeuse. Autrefois il n’était pas riche, dernièrement il a hérité d’un beau patrimoine, et si je ne le prends pas, le pauvre homme, il y en a assez qui seront bien aises de le prendre.

— Bien, mais quant au troisième ?

— Quoi ! ce fier mylord ? Oh ! celui-là, il a besoin d’être humilié ; cela ne lui ferait pas mal de descendre un peu de sa hauteur. Il est bon, et les chagrins ont toujours un excellent effet sur les bonnes gens. Je crois que j’ai été créée pour leur faire du bien à tous.

— Miss Nina, si, par hasard, tous les trois arrivaient ici en même temps, ou même deux à la fois ?

— Quelle idée ! Ne serait-ce pas amusant ? pensez-y seulement ! Quelle confusion ! quelle scène ! Ce serait vraiment fort divertissant.

— Mais, miss Nina, je désire vous parler en ami.

— Non, vous ne le ferez pas. C’est précisément l’expression dont on se sert quand on va dire quelque chose de désagréable. Je l’ai dit à Clayton une fois pour toutes, que je ne voulais pas qu’il me parlât jamais en ami.

— De grâce, de quelle manière prend-il tout ceci ?

— De quelle manière ? Mais précisément comme il faut le prendre. Le fait est qu’il a beaucoup plus d’amour pour moi que je n’en ai pour lui.

Ici, un tout petit soupir échappa à la belle interlocutrice.

— Je trouve amusant de heurter ses préjugés. C’est un de ces hommes qui prennent un petit air paternel et donnent toujours des conseils aux jeunes filles. Il faut dire, par parenthèse, qu’il choisit bien ses modèles de perfections ; et n’est-il pas curieux de penser que c’est devant moi qu’il a succombé ? C’est trop drôle !

Le petit sylphe quitta sa coiffure, fit quelques tours de valse, puis, s’arrêtant tout à coup :

— Oh ! vous ne savez pas que nous autres, jeunes filles, avons essayé d’apprendre des danses de caractère… J’ai des castagnettes… voyons, où sont-elles ?

En disant cela, elle se mit à bouleverser sa malle dont s’échappa, comme une pluie de météores, une profusion de bracelets, de billets doux, de grammaires françaises, de crayons, le tout entremêlé de bonbons de toute espèce, et, enfin, tout ce qui compose l’attirail ordinaire d’une jeune fille sortant de pension.

— Là, ne voilà-t-il pas les comptes que vous me demandiez ? Prenez-les !

Jetant en même temps à la volée une liasse de papiers :

— Prenez ! Attrapez, dit-elle au jeune homme…

Celui-ci en ramassa quelques-uns.

— Miss Nina, dit-il, ces papiers ne sont-ils pas aussi des comptes ?

— Miséricorde ! ce sont mes billets doux. Le reste des comptes est là… quelque part.

Et ses petites mains se mirent à fouiller par-ci, par-là, éparpillant la collection bizarre sur le tapis.

— Ah ! je crois que je les ai mis dans cette bonbonnière. Gare à votre tête, Harry !

Le mot lâché, la boîte dorée fut lancée dans l’espace par l’espiègle, et, s’ouvrant en l’air, couvrit Harry d’une profusion de papiers chiffonnés.

— À présent vous les avez tous, excepté un dont je me suis servie, l’autre soir, pour faire mes papillotes. Oh ! n’ayez pas l’air si sérieux ! J’en ai gardé tous les morceaux. Les voici. Ne m’accusez plus à l’avenir, Harry, de ne pas tenir mes comptes ; vous ne savez pas quelles peines infinies je me suis données ; mais, voilà une lettre que Clayton m’écrivit un jour que nous nous étions querellés. C’est un bon échantillon.

— De grâce, des détails, miss Nina, dit le jeune homme, fixant ses yeux pleins d’admiration sur la charmante créature et cherchant à remettre un peu d’ordre dans les papiers chiffonnés.

— Bien, bien… Voici comment les choses se sont passées : ces hommes, vous les connaissez ? Ah ! qu’ils sont inconséquents ! Ils lisent toutes sortes de livres, eux ; mais ils se montrent très scrupuleux sur ce que lisent les jeunes filles. Savez-vous, Harry, que ceci m’a toujours causé du dépit ? Il faut vous dire qu’un soir Sophie Elliot nous avait récité quelques vers de Dom Juan – je ne l’ai jamais lu, mais on dit que c’est un méchant livre ; là-dessus mylord Clayton, fixant sur elle un regard sévère, lui dit : « Avez-vous lu Dom Juan, miss Elliot ? » Alors, selon l’habitude des jeunes filles en pareil cas, elle a rougi, balbutié, et s’est excusée en disant que son frère lui en avait lu quelques extraits.

Je fus contrariée de cette remarque et je dis à Clayton :

— De grâce, où est le mal si elle l’a lu ? Quant à moi, j’ai l’intention de le lire dès que l’occasion s’en présentera.

L’étonnement fut général… Vraiment, j’aurais annoncé que je voulais commettre un meurtre, que Clayton n’aurait pas pris la chose plus au sérieux.

Et, avec cet air solennel qu’on lui connaît dans les grandes occasions, il dit :

— Miss Nina, en ami, je vous conseille de ne pas lire ce livre ; je perdrais toute estime pour une jeune fille qui aurait lu un pareil ouvrage.

— L’avez-vous lu, mister Clayton ? lui dis-je.

— Oui, miss Nina, répondit-il avec beaucoup de sérieux.

— Qui vous a forcé de lire un si mauvais livre ? lui dis-je très innocemment.

Alors il s’ensuivit une discussion générale ; les hommes ne voulaient pas qu’il fût permis à leurs femmes et à leurs sœurs de lire quelque chose de suspect pour tout au monde ; ils voulaient que nous fussions aussi pures, aussi blanches que la neige, et ils ont fini par déclarer qu’ils ne voudraient pas épouser une personne capable de faire de semblables lectures…, etc. ; sur quoi je leur ai dit en faisant la révérence :

— Mylords, nous vous sommes infiniment obligées, mais nous ne comptons pas non plus épouser ceux qui lisent de mauvais livres. Vous devez savoir que la blancheur ne s’allie pas à l’impureté.

Maintenant, je vous assure que je n’avais d’autre intention que d’humilier ces orgueilleux et de défendre notre sexe. Mais Clayton l’a compris autrement, son visage a changé de couleur et il s’est mis tout à fait en colère. Eh bien ! la querelle a duré à peu près trois jours. À la fin j’ai triomphé et il a été obligé d’avouer qu’il était dans son tort, et je trouve qu’il avait tort en effet. Ne le pensez-vous pas ? N’êtes-vous pas d’avis que les hommes devraient être, pour le moins, aussi bons que nous ?

— Miss Nina, vous n’hésitez pas à émettre une opinion aussi tranchée ?

— Oh ! si je me souciais aucunement de ces hommes, je ne le ferais pas ; mais il n’y en a pas un seul pour qui je donnerais cela ! dit-elle, en jetant en l’air une profusion d’écailles de noix.

— Oui, mais, miss Nina, il faudra bien vous marier un de ces jours ; vous avez besoin de quelqu’un qui prenne soin de votre fortune et de cette propriété.

— Oui, c’est cela, n’est-ce pas ? Cela fatigue l’homme de tenir les comptes lorsque c’est la femme qui dépense l’argent. Vraiment, cela n’est pas surprenant ; je plains tous ceux qui sont obligés de tenir des comptes ! N’est-ce pas, en effet, un tourment, Harry, que ces affreux livres ? Savez-vous que Mrs Ardaine eut la fantaisie de nous faire tenir un compte de nos dépenses ? Je l’essayai pendant plus de deux semaines ; j’en eus mal à la tête et mal aux yeux, et j’ai failli en perdre la santé. Peu à peu on y renonça, cela donnait tant de peine, et à quoi cela sert-il ? Quand l’argent est dépensé, il est bien dépensé, et tenir les comptes ne le fera pas revenir. Je mets beaucoup d’économie dans mes dépenses, je n’achète que ce qui est absolument nécessaire.

— Par exemple, dit Harry d’un air moqueur, des sucreries ! en voici pour cent dollars.

— Bien, vous savez comment cela se fait, Harry ; c’est si dur d’être obligée d’étudier ! Il faut que les jeunes filles trouvent quelques adoucissements. D’ailleurs, je ne les ai pas achetées pour moi seule, je les ai distribuées à toutes les pensionnaires ; elles m’en demandaient et je leur en donnais ; c’est pour cela qu’il m’en fallait tant.

— Je ne prétendais pas vous adresser des remontrances, miss Nina. (Prenant un papier.) Qu’avons-nous ici ? Mrs Les Cartes, 450 liv.

— Oh ! Harry, cette affreuse Mrs Les Cartes, vous n’avez jamais rien vu de pareil ! Vraiment ce n’est pas ma faute. Elle me porte en compte une foule d’objets que je n’ai jamais eus ; ça, je le sais, c’est un usage qui vient de Paris ; tout le monde s’en plaint, et, cependant, personne ne veut rien acheter ailleurs. Que faire en pareil cas ? Je vous assure, Harry, que j’ai beaucoup d’économie.

Le jeune homme qui, jusque-là, s’était occupé d’un calcul, partit d’un éclat de rire si franc que la jolie rhétoricienne en fut toute déconcertée ; elle rougit jusqu’à la racine des cheveux.

— Fi donc ! Harry, vraiment vous n’êtes pas respectueux !

— Oh ! miss Nina, je vous en demande pardon à genoux, dit-il en continuant à rire, mais il faut m’excuser ; je suis vraiment charmé de votre économie, miss Nina.

— Eh bien ! Harry, vous pouvez examiner les comptes et vous verrez. N’ai-je pas défait toutes mes robes de soie, et ne les ai-je pas fait teindre par économie ? Vous pouvez voir le compte du teinturier, et Mrs Carteau m’a dit qu’elle s’attendait toujours à refaire mes robes deux fois au moins. Oh ! oui, j’ai été très économe !

— J’ai entendu dire que les vieilles robes refaites coûtaient quelquefois plus que des neuves.

— Quelle erreur, Harry ! que pouvez-vous savoir de la toilette des jeunes filles ? Tenez, voici quelque chose que j’ai acheté… c’est une montre d’or pour vous. La voilà, ajouta-t-elle en poussant l’étui nonchalamment vers lui… et voici une robe de soie pour votre femme ! Et elle indiquait du doigt à Harry un petit paquet. Allez, quoique vous disiez, j’ai assez de bon sens pour savoir que vous êtes un excellent cœur. Je ne pourrais faire ce que je fais, si vous ne mettiez votre esprit à la torture pour faire tourner tout à mon avantage.

À ces mots, une foule d’agitations diverses se succédèrent sur la physionomie du jeune homme, ainsi que les ombres des nuages se dessinent à travers les champs. Il se mit distraitement à défaire les paquets ; ses mains tremblaient, ses lèvres s’agitaient convulsivement, mais sans laisser passage à une seule parole.

— Eh bien ! Harry, ceci ne vous convient-il pas ? J’ai cru rencontrer votre goût.

— Miss Nina, vous êtes trop bonne.

— Non, Harry, non, vous me flattez ; je ne suis qu’une petite égoïste, dit-elle, en détournant la tête pour ne point paraître remarquer les émotions auxquelles il était en proie.

« Mais, dites-moi, Harry, n’était-ce pas curieux, ce matin, quand tous nos gens sont venus recevoir leurs cadeaux ! Il y avait la tante Sue, la tante Like et la tante Katy ; je leur ai apporté à chacune assez d’indiennes pour leur faire des basquines. D’ici à deux jours notre habitation sera bariolée des couleurs vives des tabliers et des basquines. Dites-moi, avez-vous vu la tante Rose avec ce chapeau rose comme son nom et garni de fleurs ? Elle riait de si bon cœur que l’on aurait pu compter toutes ses dents. Maintenant toutes ces dames seront sans doute prises d’un accès de dévotion et se

rendront à quelque 1 camp-meeting, afin de montrer leurs belles toilettes. Pourquoi ne riez-vous pas, Harry ?

— Est-ce que je ne ris pas, miss Nina ?

— Bast ! vous ne riez que du bout des lèvres, vous ne riez pas de bon cœur. Qu’avez-vous ? Vous le dirai-je, je ne crois pas qu’il soit bon pour vous d’étudier autant que vous le faites. Mon père disait que ce n’était pas une bonne chose pour…

Elle s’arrêta, frappée de la singulière expression du visage de son interlocuteur.

— Pour des esclaves, n’est-ce pas, miss Nina ; c’est cela que votre père aura dit sans doute.

Avec ce tact fin, naturel à son sexe, Nina s’aperçut qu’elle avait touché quelque fibre douloureuse dans le cœur de son fidèle serviteur ; et, avec sa vivacité naturelle, elle se hâta de changer le sujet de la conversation.

— Je vous assure, Harry, que l’étude n’est bonne ni pour vous ni pour moi, ni pour aucune autre personne, excepté pour ceux qui sont trop vieux pour faire autre chose. Peut-on regarder hors de la fenêtre par un si beau jour, et avoir le désir d’étudier ? Peut-on s’imaginer qu’un oiseau ou une abeille étudie ? Ils n’étudient pas, ils vivent. Moi aussi, je ne veux pas étudier, je veux vivre. Ainsi donc, Harry, si vous voulez aller chercher les poneys, nous irons nous promener dans les bois ; je veux des jasmins, des primevères, des chèvrefeuilles sauvages et toutes les autres fleurs que j’aimais tant à cueillir avant d’entrer en pension. Le camp-meeting est une réunion religieuse en plein air, où l’on bivouaque quelquefois pendant plusieurs jours.

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