Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 38 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

36. L’étoile du soir

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L’étoile du soir

 

Le service de la malle-poste était si peu régulier dans le nord de la Caroline, surtout dans les États esclaves, qu’une semaine s’était écoulée avant que Clayton eût reçu la lettre par laquelle Nina lui communiquait le danger de sa position. Pendant ce temps, la fureur de l’épidémie s’était calmée, et quoiqu’elle sévît encore dans le voisinage, les habitants de Canema commençaient à espérer qu’elle touchait, pour eux, à son terme ; quelques-uns, il est vrai, étaient encore malades, mais aucun cas nouveau ne s’était présenté, et le mal paraissait céder aux soins et au traitement. Ce jour-là Nina s’était levée de bonne heure, comme de coutume, depuis que le terrible fléau était venu s’abattre sur cette terre infortunée. Après s’être informée de la santé de tous ceux à qui elle prodiguait ses soins, elle revint, un peu fatiguée, s’asseoir sous la véranda, à l’ombre d’un massif de roses, pour y jouir de la douce fraîcheur du matin. Tout à coup, elle entendit le galop d’un cheval, et vit Clayton arrivant par l’avenue ; elle fut prise, à cette vue, d’un mouvement de vertige, et le cavalier, sautant lestement de sa monture, se précipita aux pieds de Nina, qui revint à elle dans les bras de Clayton.

— Oh ! je vous retrouve enfin, ma rose, ma fiancée, ma douce colombe ! Merci, mon Dieu, de tant de bonheur : je craignais de ne plus vous revoir !

— Dieu, mon ami, a été avec nous, dit Nina ; nous avons perdu beaucoup de monde, mais le Sauveur m’a épargnée pour vous.

— Ne souffrez-vous point ? reprit Clayton en fixant son regard sur elle avec une certaine inquiétude ; vous êtes pâle, ma belle rose !

— Oh ! cela ne doit pas vous étonner : tant d’événements se sont passés ici, que ma pâleur s’explique, mais je me sens bien, malgré tout ; je ne me suis jamais trouvée en meilleure santé peut-être, et jamais plus heureuse ; je suis si sûre de l’amour de Dieu.

— Savez-vous, dit Clayton, que ce calme, cette paix intérieure m’inquiètent. Ce bonheur ineffable, qui n’est plus de la Terre, ne semble accordé qu’à celui qui va la quitter.

— Non, mon ami, plus nous paraissons délaissés, plus la bonté de Dieu se rapproche de nous ; ce bon Père n’est jamais plus près de ses enfants que lorsque tout semble désespéré. C’est là le secret de ce bonheur qui vous étonne. Mais venez, dit-elle tristement à Clayton, vous devez être bien fatigué, car vous avez voyagé toute la nuit.

— Oui, depuis hier matin neuf heures. Pour être plus tôt près de vous, Nina, j’ai épuisé les forces de quatre chevaux. Oh ! quand je pense que je n’ai reçu votre lettre que huit jours après sa date…

— Peut-être cela n’est-il pas un mal, dit Nina. J’ai toujours entendu dire que celui qui arrive brusquement et sans préparation dans un pays frappé de l’épidémie, et quand elle règne dans toute sa force, est presque sûr d’en être atteint ; mais vous suivrez mes conseils ; vous savez que je suis maîtresse et que je commande en chef cette forteresse ; et en ma qualité de premier médecin, je vous ordonne de vous retirer immédiatement dans votre chambre ; Milly vous portera une tasse de café, puis vous dormirez ; maintenant que nous sommes tous sauvés, rien ne peut vous empêcher de rester : venez donc, et laissez-moi vous conduire ; car vous êtes mon prisonnier.

Rassuré, par la présence de Nina, de toutes les craintes qu’il avait éprouvées pendant vingt-quatre heures, Clayton commença à sentir une bienfaisante réaction dans tout son être, et il crut n’avoir rien de mieux à faire que de s’abandonner entièrement à la direction de sa petite souveraine ; après avoir pris le café que lui servit Milly, il se mit au lit et tomba bientôt dans un profond sommeil qui se prolongea jusqu’au milieu du jour. Il reposa d’abord paisiblement, mais dès que la fatigue fut passée, l’excitation fébrile sous l’empire de laquelle il s’était trouvé colora ses rêves de vagues et tumultueuses images : il se vit encore à la plantation de Magnolia, avec miss Gordon ; les serviteurs passaient devant eux, jetant des fleurs à leurs pieds ; mais une guirlande de fleurs d’oranger qui tomba sur les genoux de Nina était attachée avec un crêpe noir ; elle la prit en souriant, détacha le crêpe et posa la guirlande sur sa tête, puis Clayton entendit un chœur qui chantait :

Oh ! la rose de la Caroline du Nord,

Oh ! la rose de la Caroline du Nord.

Bientôt les sons semblèrent se changer en lamentations, et du milieu d’une procession funèbre, sortit une voix sourde et mélancolique, comme celle qu’il avait entendue dans la forêt, qui chanta :

Pleurez, car la rose est fanée,

La rose de la Caroline du Nord.

Clayton s’agita péniblement à cette vision, et s’étant réveillé, il jeta autour de lui des regards effrayés. Les rayons du soleil couchant éclairaient encore le sommet des arbres de l’avenue ; Nina chantait sous la véranda : il se mit à écouter ; la douce voix de la jeune fille flottait dans les airs comme les pétales de la rose emportés par la brise.

L’été a ses lourds nuages,

Les pétales de la rose doivent tomber ;

Mais dans notre demeure la joie est sans linceul, Jamais elle ne tarit !

Chaque matin le soleil nous envoie ses rayons Et ne laisse pas de soupir pour la veille,

Aucun sourire passé ne sera rappelé par nous !

C’était l’air d’une mélodie favorite devenue populaire, qui avait pour titre : La Romance de la danseuse hindoue, probablement un fragment de l’un de ces chants qui abondent dans la littérature orientale, où la joie et les jouissances terrestres se racontent dans un langage mystique, qui les assimilent à la béatitude éternelle des bienheureux qui habitent le ciel. Cette mélodie possède un charme inculte, rêveur et consolant, qui flatte l’oreille à mesure qu’elle y pénètre, couplet par couplet, semblable aux blanches colombes du paradis, qui portent sous leurs ailes le baume qui doit guérir.

Hâte-toi d’arriver à la terre heureuse

Où le chagrin est inconnu ;

J’ai dispersé une bande joyeuse,

Pour te réunir à moi !

Hâte-toi, hâte-toi de fuir avec moi

Où le banquet de l’amour t’attend ;

À toi toutes ses douceurs,

Pour toi, et toi seule !

Un coup légèrement frappé à la porte réveilla tout à fait Clayton. À travers cette porte entrouverte, une main délicate lui jeta une branche de roses prêtes à s’épanouir.

— Voici quelque chose qui vous rappellera que vous êtes encore de ce monde, dit une voix ; si vous êtes assez reposé, je vous permets de descendre.

Clayton entendit alors des pas légers descendant l’escalier : il secoua son reste de fatigue, et après quelques soins donnés à sa toilette, il parut sous la véranda.

— Le thé vous attend déjà depuis longtemps, dit Nina, et j’ai cru bien faire en vous avertissant.

— Je me reposais, très heureux d’écouter vos chants, dit Clayton. Voulez-vous bien me chanter de nouveau cette romance ?

— Est-ce que je chantais ? dit Nina ; je ne savais pas ! c’est quelquefois une façon de rêver ! Je vous chanterai volontiers quelque chose de nouveau après le thé, car j’aime beaucoup chanter !

Le thé fini, Nina et Clayton, assis sous la véranda, contemplaient le ciel couvert de nuages teintés de rose.

— Que c’est beau ! dit Nina. Il me semble que j’ai joui cet été de ce magnifique spectacle, comme je n’en avais jamais joui auparavant. On dirait que je subis son influence, qu’il s’empare de tout mon être, comme la lumière s’empare de ces nuages pour les éclairer !

Debout et les yeux tournés vers le ciel, Nina se mit à chanter les paroles que Clayton avait déjà entendues.

J’arrive de la terre heureuse,

Où le chagrin est inconnu ;

J’ai dispersé une bande joyeuse

Pour te réunir à moi.

Hâte-toi, hâte-toi de fuir avec moi,

Où le banquet de l’amour t’attend ;

À toi toutes les douceurs,

Pour toi, pour toi seule.

L’été a ses lourds nuages,

Les pétales de la rose doivent tomber.

Elle s’interrompit subitement au milieu de ce couplet, quitta la véranda et rentra dans la maison.

— Désirez-vous quelque chose ? dit Clayton.

— Rien ! se hâta-t-elle de répondre ; je reviens de suite…

Clayton, qui l’épiait, la vit s’approcher d’une armoire qui renfermait des médicaments et des liqueurs, et prendre un verre dont elle but vivement le contenu. Cette remarque le fit tressaillir de crainte.

— Vous n’êtes pas malade, n’est-ce pas ? lui dit-il avec hésitation, en la voyant revenir.

— Oh ! non, non ! un moment de faiblesse… Nous sommes devenues si prudents, qu’au premier symptôme de malaise, nous prenons de suite quelque cordial pour nous réconforter ; souvent je me suis sentie prête à défaillir… mais ce n’est rien !… 

Clayton l’entoura de ses bras et la regarda avec une expression mêlée d’inquiétude et d’admiration :

— Vous êtes un ange, dit-il… mais vous êtes faible… laissez-moi vous soutenir…

— Croyez-vous donc que j’aie des ailes imperceptibles ? dit Nina fixant sur lui ses yeux souriants.

— Je le crains… Voyons ; vous sentez-vous tout à fait bien, maintenant ?

— Oui, je le crois ; seulement, peut-être serais-je mieux assise… cette faiblesse est sans doute la suite de toutes ces émotions par lesquelles il m’a fallu passer.

Clayton, l’entourant toujours de ses bras, la posa sur un tête-à-tête placé près de la porte ; quelques instants après, il vit sa tête se pencher languissamment sur son épaule.

— Vous êtes malade ! lui dit-il avec anxiété.

— Non ! non ! je me sens très bien ; seulement un peu faible et fatiguée : on dirait que le temps se refroidit, n’est-ce pas ?

Et son corps trembla sous un léger frisson…

Clayton la prit en silence dans ses bras, rentra dans la maison et la plaça sur un sofa ; puis il sonna Harry et Milly.

— À cheval ! à cheval ! dit-il à Harry dès qu’il parut ; courez chercher le médecin !

— C’est inutile, dit Nina ; le docteur est fatigué et ne pourrait venir… D’ailleurs je ne suis pas malade ; seulement je me sens prise de lassitude et de froid. Fermez les portes et les fenêtres, enveloppez-moi bien… Non ! non ! ne me dérangez pas, j’aime mieux rester ici… jetez un châle sur moi… là… c’est cela… J’ai soif… donnez-moi de l’eau…

Cette cruelle et mystérieuse maladie, qui tend de jour en jour à agrandir son empire, se révèle sous plusieurs formes ; l’une des plus dangereuses est celle qui prend son attaque chez les personnes qui ont longtemps vécu dans l’atmosphère que son invasion a infectée, et dont les forces s’y sont épuisées. La victime, dans ce cas, succombe sans éprouver les violents symptômes des convulsions cholériques ; la vie s’éteint, en un mot, sans qu’aucun signe extérieur fasse pressentir son approche, plus que dans les cas d’hémorragie interne produite par la rupture d’un anévrisme.

Bien que miss Gordon ne manifestât aucun des symptômes précurseurs d’une fin prochaine, il était évident que la mort avait marqué de son sceau le front si pur de cette jeune et belle enfant. Un exprès avait été expédié avec cette rapidité que commande l’amour au désespoir ; mais Harry était resté là.

— Je n’ai rien, je n’ai rien, dit Nina ; rien que de la fatigue, et puis le changement de température… Si l’on pouvait seulement me couvrir davantage… peut-être feriez-vous bien de me donner quelque liqueur ou quelque autre boisson pour me réchauffer… c’est de l’eau, n’est-ce pas, que vous venez de me donner ?… 

Hélas ! c’était de l’eau-de-vie qu’elle venait de boire ; mais déjà pour elle la sensibilité du goût avait disparu en même temps que celle de l’odorat. Aucune modification ne s’était opérée dans le temps : l’infortunée subissait déjà le froid de la mort qui étendait progressivement sur elle son manteau de glace ; cependant, la voix conservait sa clarté, quoique l’esprit manquât parfois de sa lucidité ordinaire. Poussée par je ne sais quel phénomène étrange qui se manifeste souvent en présence du spectacle navrant de la destruction, la pauvre jeune fille, étendue sur sa couche, les yeux fermés dans une sorte de rêverie léthargique, chantait et rechantait ce même couplet au milieu duquel la mort était venue l’interrompre en la frappant.

L’été a ses nuages lourds,

Les pétales de la rose doivent tomber ; Mais dans notre demeure la joie est sans linceul. Jamais elle ne tarit.

À ce moment elle ouvrit les yeux, et la douleur de tous ceux qui l’entouraient, lui révéla la vérité.

— Je crois que mon heure est venue ! dit-elle. Oh ! je le regrette pour vous tous ; mais mon Père céleste m’aime tant ! Il ne veut plus me laisser ici-bas ; il veut que je vienne à lui ! Voilà tout ! Pourquoi tant de chagrins ? Je ne fais que regagner ma demeure ! Dans peu vous me rejoindrez aussi, vous tous ! Vous êtes heureux, n’est-ce pas, Edward ?

Puis elle retomba de nouveau, et l’on entendit l’accent faible et doux d’une voix éteinte, qui murmurait :

Dans notre pays la joie est sans linceul,

Jamais elle ne tarit.

Que fit Clayton ? que pouvait-il faire ? qu’avons-nous fait, nous tous qui avons serré dans nos bras l’enveloppe terrestre d’une âme aimée qui prenait son vol vers sa céleste patrie ; une âme pour laquelle nous aurions donné la nôtre, quand nous avons senti qu’elle nous quittait si tôt ? Pauvres ignorants, pauvres aveugles que nous sommes, nous essayons vainement d’éloigner l’exécution de la sentence irrévocable, jusqu’à ce que nous en arrivions à comprendre que nous ne pouvons rien pour la sauver, cette âme chérie, et que les efforts inutiles dans lesquels nous nous épuisons pour la retenir avec nous, ne font qu’accélérer son départ. Oh ! ces moments terribles qui précèdent l’agonie, ces angoisses poignantes qui vous tordent le cœur à chaque regard jeté sur la pendule de la chambre mortuaire !… et pas de secours !… pas de médecin !… et chaque seconde est une conquête de plus pour la mort !… Oh ! dites, dites… est-il dans le ciel et sur la terre rien qui puisse effacer le désespoir de pareils moments ?

Pas un instant ne fut perdu, pas un soin ne fut négligé par les trois personnes qui entouraient ce lit de mort ; des frictions réitérées sur les membres engourdis, des potions multipliées… des boissons stimulantes, rien ne fut oublié ; mais, hélas ! toute sensibilité était épuisée !

— Elle ne souffre pas, Dieu soit loué ! s’écria Clayton, s’agenouillant près d’elle le cœur brisé par la douleur.

Un sourire angélique s’épanouit sur les traits de l’infortunée Nina et, tournant les yeux sur les témoins de son agonie, elle leur dit :

— Non, mes pauvres amis, non, je ne souffre pas… Je touche aux régions où l’on ne souffre plus… C’est vous que je plains, Edward ! Vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit une fois ?… Le moment est arrivé, il faut l’accepter en chrétien… Dieu vous envoie une épreuve, acceptez-la… Vous recevez le baptême de feu… ce n’est qu’un moment… Il sera bientôt passé, bientôt !… Edward, veillez sur mes pauvres gens ; dites à Tom d’être indulgent pour eux… Mon pauvre, fidèle et bon Harry ! Oh ! la mort s’approche vite !

Sa voix n’était plus qu’un imperceptible, mais harmonieux murmure ; sa vie semblait s’être concentrée dans son esprit seul ; elle semblait reposer dans son dernier sommeil, quand tout à coup les pas du médecin résonnèrent sous la véranda : chacun des assistants s’élança vers la porte… Le Dr Butler entra, pâle, défait, accablé par la fatigue et les veilles de sa profession si rudement éprouvée depuis l’invasion du fléau. Il demeura silencieux, mais l’expression de son regard suffit pour faire comprendre qu’il n’y avait plus d’espoir… La jeune mourante tourna la tête comme si elle eût été mal placée sur son oreiller… puis, ouvrant de nouveau ses yeux, elle prononça les mots :

— Adieu, je me lèverai… j’irai trouver mon Père.

Sa respiration s’affaiblissait de plus en plus : tout espoir était désormais perdu ; la nuit s’avançait d’un pas solennel et triste ; du dehors arrivait le bruit des gouttes de pluie tombant sur le feuillage agité par la brise ; au-dedans, tout était triste et silencieux comme la mort.

Ils épièrent, pendant la nuit,

Son souffle, si doux et si frêle,

Qui, lentement, de son âme

S’échappait en s’affaiblissant.

Leur douleur était muette,

Leurs gestes silencieux,

Comme pour consacrer leurs forces

À prolonger sa vie.

Leurs espérances démentaient leurs craintes,

Leurs craintes démentaient leurs espérances ; Ils prenaient son sommeil pour la mort,

Ils prenaient la mort pour son sommeil.

Dès que l’aube parut morne, triste,

Et refroidie par l’orage de la nuit,

Ses paupières se rapprocheront doucement…

Elle avait un autre réveil !

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