Dred: ou le grand marais maudit
50. La retraite d’Engedi
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La retraite d’Engedi
Nos lecteurs se demandent sans doute comment une retraite aussi accessible aux nègres du voisinage pouvait échapper à la vigilance des chasseurs d’hommes.
Il est un fait certain, c’est que dans toutes les contrées où pèse le despotisme, on devient ingénieux à se cacher, et un fait non moins certain, c’est que cette partie de la population qui se livre à de durs labeurs, acquiert sur la population indolente une grande supériorité de force physique et un certain endurcissement à la peine ; certes, tous les moyens matériels de réussir sont du côté de la race esclave ; les savanes sont leurs habitations familières, et les accidents de ces terrains marécageux sont pour les esclaves ce que sont pour les montagnards les gorges mystérieuses des montagnes ; de plus, des exercices manuels constamment répétés donnent à leurs facultés une vigueur et une précision que ne possèdent pas ceux qui gagnent l’argent sans peine ; voilà l’avantage des nègres sur les hommes qui font métier de les traquer !
L’espèce de retraite fortifiée d’Engedi, où se retranchait Dred, était environnée, à vingt pieds à la ronde, d’un marécage profond que l’on ne pouvait traverser qu’en s’enfonçant dans la vase jusqu’à la ceinture ; les abords en étaient défendus par un rempart formé d’églantiers mêlés à la vigne sauvage ; il n’y avait là qu’un seul endroit où le pied pût tenir, et c’était celui par lequel Dred s’était glissé, en rampant, la nuit où nous avons introduit nos lecteurs dans sa retraite.
Les chasseurs se contentaient, généralement, d’explorer les parties visiblement guéables, et à moins que Dred n’eût été trahi par quelqu’un de ceux à qui il avait indiqué cette retraite, il n’y avait pas de chance possible de la découvrir.
Dred était doué d’une exquise sagacité, qu’il tenait de son père, Denmark Vesey, et une existence pleine de dangers et passée au milieu des bois l’avait endurci contre toutes les épreuves. Les hommes qu’il avait mis dans sa confidence étaient aussi impénétrables que lui-même et les plus vigoureux des habitants de la plantation.
Son enthousiasme, et cette conviction que Dieu l’inspirait comme un guide et un libérateur, lui donnait, sur l’esprit de ses adeptes, un ascendant que l’exaltation religieuse seule peut développer et entretenir. L’austérité de sa vie ajoutait encore à cet ascendant. Il professait un profond mépris pour ce que nous appelons la vie animale, ne touchait jamais aux liqueurs fortes et observait dans les repas la plus stricte sobriété ; souvent il jeûnait plusieurs jours consécutifs, surtout dans ses moments d’extase et de sérieuse contemplation.
Il est difficile de sonder une intelligence si puissante et si active, lorsqu’elle subit la pression de l’ignorance et qu’elle est étrangère à toutes les habitudes sociales. Au sein de ces régions désolées où il s’était pratiqué une demeure, les arbres, dit-on, puisent dans cette terre visqueuse où plongent leurs racines un élément sauvage et des instincts capricieux qui les font complètement dévier de leur végétation normale. La savane inculte qui environne ces États flétris par le despotisme, est l’emblème des intelligences qui composent cette population isolée de tout contact civilisé, et par conséquent étrangère à tout progrès.
La nuit qui suivit celle dont il a été question plus haut, fut une nuit d’angoisses et de luttes ; la disposition mentale de Dred était celle d’un homme qui se croit possédé de l’esprit de Dieu, à la manière des démoniaques de la fable antique. Le sentiment moral du juste et de l’injuste avait acquis chez lui ce degré d’exaltation qui fait croire que l’on est destiné au rôle de réparateur et de vengeur ; dans certains moments, l’idée de l’oppression qui accablait sa race le torturait lui-même au point de lui arracher des cris fatidiques comme ceux de Cassandre prophétisant sur le seuil du temple d’Apollon.
Ce sentiment profond de l’injustice, ce saisissement à la vue de la cruauté et du crime est l’attribut des natures élevées ; celui qui est déshérité de cette indignation noble et spontanée est un homme efféminé jusqu’à la mollesse ; il y a dans notre cœur quelque chose qui plaide constamment la cause de la souffrance et intercède pour elle ; c’est un reflet de cette imago que nous offre les saintes Écritures, du grand prêtre qui a connu les défaillances de l’humanité et qui élève sans cesse la voix pour calmer la vengeance. Une mère prodigue d’autant plus ses tendresses et son affection à son enfant que les infirmités de la faible créature sont plus nombreuses et plus repoussantes ; le Christ souffre éternellement des méfaits de l’humanité, et il demande éternellement pour elle ; cependant celui que le saint livre représente comme un médiateur toujours prêt à pardonner, vous fait entrevoir que le grand jugement aura lieu ; c’est alors que les tyrans appelleront les montagnes à leur secours et leur demanderont un refuge contre les justes colères de l’Agneau divin.
Cette idée s’était présentée vaguement à l’esprit de Dred lorsqu’il lisait et méditait les saints oracles, et il l’exprimait par cette forme de langage si familière à ses lèvres : « Agneau qui portez le poids des iniquités des hommes. » Il avait été surtout impressionné par cette croyance de Milly au principe d’une éternelle intercession, et cette pensée luttait en lui avec le spectacle toujours présent de l’outrage et de l’oppression.
Lorsque tous ces associés du malheur se furent retirés, chacun dans leurs retraites, Dred tomba la face contre terre et se mit à dire en priant : « Agneau de Dieu, qui portes le fardeau de nos fautes, pourquoi m’as-tu rempli de ta colère ? Regarde tous ces tombeaux, ce sont ceux de nos frères égorgés sans pitié, et les auteurs de ces assassinats ne sentent même pas le repentir ! Tu es trop pur pour supporter tant d’injustices ! Ils ont traité leurs semblables comme des poissons qu’on prend dans les filets et qu’on sert sur les tables parce que leur substance est nourrissante ; et quand ils auront rempli leurs filets, cesseront-ils, pour cela, de prendre et de tuer ? N’ont-ils pas été créés par celui qui nous a créés nous-mêmes ? Tu es notre Père, ô mon Dieu, quoique Abraham ne sache pas qui nous sommes et qu’Israël ne veuille pas nous reconnaître : oui, tu es notre Père et notre Rédempteur ! Te prononceras-tu entre nous et nos ennemis ? Jusques à quand ta justice se fera-t-elle attendre ? Nous sommes livrés, pour de l’argent, et le prix de notre sang est placé sur tes autels ! Vois, ils bâtissent des églises que nous payons de nos sueurs, et leurs établissements sont les fruits de leurs iniquités ! Que leur importe si le pauvre reste dans le dénuement ! Es-tu, ou non, un Dieu de justice ? Viendras-tu, et les tressaillements de la terre annonceront-ils enfin ta venue ? Renverse, renverse ; écrase, écrase, en attendant l’heure de ton jugement ! »
Ces paroles incohérentes étaient entrecoupées de sanglots et de cris plaintifs qui franchissaient quelquefois les limites de cette sauvage retraite ; c’était la prière de l’humanité opprimée s’adressant à l’éternelle justice !
Nous qui habitons des maisons bien closes, nous ferions bien de prêter une oreille attentive et sympathique à ces cris de douleur avant que la terre ne nous fasse sentir ses terribles secousses, et pour apprécier la nécessité de la justice éternelle et réparatrice, représentons-nous les déchirements d’entrailles d’une mère qui voit maltraiter ses enfants sans défense et multiplier ces tortures à l’infini !…
La nuit avançait ; les étoiles brillaient au firmament ; et comme si la prière de la détresse ne s’était point fait entendre, l’aurore perçait déjà les ténèbres de quelques-uns de ses rayons.
Harry avait passé cette nuit sans sommeil ; la mort de Hark pesait sur son âme de tout le poids d’une montagne ; il l’avait connu pour un excellent cœur et un ami sincère. Hark avait été son conseiller intime et venait de mourir pour lui à la suite de longues tortures intérieures qui ne lui avaient pas arraché une plainte ! Il est poignant, en effet, de voir une société civilisée justifier le meurtre, déguiser le crime sous des dénominations adoucies, et défendre l’injustice par toutes les ruses que la procédure peut inventer ! Nous pouvons, nous, nous faire une idée de cette situation pleine d’amertume ; car nous avons effleuré de nos lèvres, pendant un moment, ce calice que l’esclave a vidé, pendant des siècles, jusqu’à la lie. C’est aux associés de Brown qu’il appartient de vous dire quelles angoisses Harry dut éprouver ; eux seuls sont capables de les apprécier !
Il se serait immédiatement jeté à corps perdu dans l’insurrection pour que justice fût faite, car il ne tenait guère à la vie ! L’aube était rouge ; il la voyait couleur du sang de son ami ; c’était pour lui le signal de l’action… mais Dred, avec sa superstition habituelle, voulut attendre un autre signal d’en haut, celui qui signifiait que l’heure de faire grâce est passée et que celle du jugement est venue ! Cette attente était fondée sur ces paroles du prophète : « Je ferai voir des signes précurseurs dans le ciel et sur la terre ; le soleil se couchera, la lune sera voilée de sang ; car ce sera le jour du grand et terrible jugement ! »
Pendant que ses partisans préparaient les esprits à la lutte, Dred parcourait la savane en tous sens ; il assistait aux réunions qui se formaient sur divers points et faisait entendre, en l’expliquant, la parole des prophètes ; il savait retourner contre leurs auteurs les arguties des docteurs du Nord et du Sud sur l’interprétation de la Bible au sujet de l’esclavage, et son argumentation témoignait de sa sagacité ; mais comme nul ne peut être juge dans sa propre cause, ce sera aux partisans de l’esclavage à nous dire si Dred se trompait !
Au grand jour, Harry aperçut Dred, debout, et les traits bouleversés ; il était devant ce rempart de broussailles qui garantissait sa retraite.
— J’ai lutté pour toi, dit-il à Harry, mais le moment n’est pas venu ; j’attends ce commandement qui se fera comprendre en moi-même ! Quand le Seigneur nous les livrera, nous les poursuivrons et les mettrons en fuite !
— Après tout, dit Harry, notre affaire va mal ; que sommes-nous ? Quelques misérables bannis, sans feu ni lieu, en opposition avec leurs persécuteurs qui nagent dans le luxe et l’opulence… Qui donc voudra nous soutenir ? Comment ne nous traiterait-on pas comme des chiens ? Le Nord et le Sud s’entendent pour nous tuer ! Leurs richesses font la force ; nous serons toujours, toujours sacrifiés par l’État et par l’Église ; quand on les voit dans leurs équipages, leurs maisons somptueuses et jouissant seuls du privilège de l’instruction, il est vraiment douteux que la Providence soit pour nous !
— Assez, interrompit Dred, écoutez ce que dit le prophète ! « Leurs possessions consistent en or et en argent, leurs trésors ne tarissent point. Leurs habitations sont pleines de chevaux et d’équipages, mais aussi elles sont pleines d’idoles… Cache-toi dans les rochers par crainte du Seigneur et pour la majesté de sa gloire ! Les superbes seront abaissés ; en ce jour, le Seigneur seul sera glorifié, car le jugement frappera les superbes, l’orgueil de l’homme sera terrassé, et ne pourra se soustraire au terrible jour du Seigneur ! »
Les grands pins, et les chênes majestueux agitaient leurs rameaux comme les longues ailes des anges, et semblaient confirmer par leur splendide témoignage la vérité de ces paroles sublimes.
« Le ciel et la terre passeront, et mes paroles seront accomplies ! »
La figure de Dred se troubla tout à coup.
— Harry, dit-il, celui qui se cache est vraiment lâche ; il ne rend compte qu’à lui-même. Il est possible que je ne conduise pas les tribus à travers le Jourdain, mais je laisserai mes ossements dans le désert… Le jour du jugement viendra pour toute la terre… J’ai vu luttant dans les airs des esprits blancs et noirs ; le tonnerre grondait, le sang coulait, et une voix s’écria : « Qu’il fasse beau ou non, le décret s’accomplira, il faudra le subir ! » Les prières des saints sont encore efficaces ; il y a des anges avec des encensoirs d’or, qui font monter jusqu’à Dieu les prières des saints ; c’est pour cela que le Seigneur attend !… J’ai longtemps supporté le joug… Il m’a couvert d’un nuage dans le temps de sa colère, et m’a rempli d’indignation… Il m’a privé de sommeil, et j’ai veillé dans la douleur et les larmes… Alors, je me suis écrié : « Oh ! cache-moi sous la poussière… Que je reste inconnu jusqu’à ce que ta colère soit éteinte !… »
Au même instant s’élevait vers la voûte azurée un ramier tournoyant sous les rayons du soleil levant et fendant l’air de son vol léger, comme si ses mouvements lui étaient inspirés par les chants des anges. Les yeux de Dred, éteints, fatigués par les veilles, le suivirent un instant avec un doux plaisir mêlé d’envie.
— Oh ! que n’ai-je les ailes de la colombe, dit-il, je m’envolerais et je trouverais le repos, je me soustrairais à l’orage, j’irais au loin m’établir dans le désert !
Il y avait de l’entraînement dans le caractère énergique de cet homme ; on peut le comparer à l’un de ces immenses navires qui remorquent les embarcations éparses sur leur passage. Harry, tout mélancolique et découragé qu’il était, le suivit dans cette prière du cœur :
— Je sais que cette terre et ce ciel seront remplacés, et que les élus du Seigneur habiteront le monde renouvelé ; mais je suis homme, et le Seigneur veut que je me range sous la bannière des opprimés ; quoique la violence ait triomphé, la parole sainte s’accomplira !
Harry se dirigea de l’autre côté de la clairière où le vieux Tiff, Fanny, Teddy et Lisette avaient allumé du feu et préparaient leur déjeuner. Dred, au lieu d’entrer, disparut dans le hallier… Milly était partie avec l’homme qui était venu de Canema pour la chercher. Le jour suivant, Harry et Dred chassèrent ensemble dans la savane, et en rentrant le soir ils avaient été témoins de l’attaque audacieuse que nous avons rapportée !
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