Dred: ou le grand marais maudit
40. La fuite en Égypte
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La fuite en Égypte
La chaumière autrefois si heureuse et si bien tenue, dont le père Tiff était l’ange gardien, éprouva bientôt de tristes revers. Le caractère violent et impérieux de Polly Skinflint devait faire désirer, à son père Abijah, d’en être débarrassé, et l’on ne pouvait que le féliciter de ce qu’elle avait quitté le toit paternel. Sa mère, une de ces femmes insouciantes et incapables, dont la vie s’écoule entre la paresse et la stupidité, parlait rarement de sa fille ; mais, à vrai dire, elle préférait se trouver loin de la voix aigre et des longs bras de Polly. C’était une chose essentielle, selon Cripps, que de posséder un nègre ; c’est là ce qu’ambitionnent le plus les blancs peu fortunés du Sud. Polly, dont le caractère dominant était celui de madame j’ordonne, déclara résolument d’avance : « Qu’elle le ferait céder ou qu’il lui dirait pourquoi. » Quant aux enfants, elle les regardait comme une charge imposée à la propriété, et dont il fallait se défaire le plus vite possible ; car, comme elle le répétait avec une emphase ridicule, chacun de ces maudits marmots n’avait qu’à se tenir sur ses gardes lorsqu’elle était là. On avait fait cadeau à la mariée d’un demi-baril de whisky, et l’on répandit le bruit que Cripps, fatigué du commerce dans les environs du pays, était dans l’intention de le faire chez lui. Bref, la petite cabane fut convertie en cabaret du plus bas étage, qui devint le rendez-vous de la misère et de la débauche ; mais le caractère intraitable de Polly força bientôt Cripps à reprendre le métier de marchand ambulant, de sorte que ses enfants furent abandonnés sans contrôle aux mains de leur marâtre, qui ne leur épargna point les boutades de son humeur acariâtre : toute trace d’ordre et de bonne tenue disparut de l’habitation et du jardin ; car les hôtes du cabaret, dans leurs orgies du dimanche, ne ménageaient ni la rose de la prairie, ni la vigne grimpante qui prêtaient naguère tant de charmes à la gracieuse chaumière. Pendant les absences de son mari, Polly menait la conduite la plus effrénée ; les yeux et les oreilles des pauvres enfants étaient outragés par des scènes et un langage qui ne sauraient trouver place dans notre récit.
Le vieux Tiff avait le cœur brisé ; il aurait supporté sans murmurer, peut-être, les coups et les jeûnes, mais entendre insulter ces enfants était au-dessus de ses forces. Une nuit, pendant que l’ivresse des buveurs était à son comble, il s’arma du courage du désespoir :
— Miss Fanny, dit-il, montez au grenier faire un paquet des quelques effets qui s’y trouvent, et jetez-le par la fenêtre ; je n’ai pas cessé de prier nuit et jour, et le Seigneur a promis qu’il donnerait la liberté au captif. Je vais retenir Teddy ici sous les arbres, tandis que vous ramasserez les quelques hardes qui restent, et les jetterez aussi par la fenêtre.
Silencieuse comme un rayon de la lune, la pâle et délicate enfant se glissa le long de la chambre où sa marâtre se vautrait dans l’orgie, au milieu de plusieurs hommes avinés.
— Holà ! Sis ! s’écria un des buveurs, où allez-vous ? Venez ici m’embrasser…
Le regard inexprimable de fierté, de trouble et de colère par lequel Fanny répondit à cette grossière apostrophe, en se retournant pour monter les degrés de l’échelle qui conduisait au grenier, provoqua le rire général de cet ignoble cercle.
— Dis donc, Ben, pourquoi ne l’as-tu pas arrêtée ? dit un des assistants…
— Oh ! qu’est-ce que ça fait, elle y viendra bien d’elle-même un de ces jours !…
Le cœur de Fanny palpitait comme celui de l’oiseau effarouché pendant qu’elle faisait son petit paquet ; l’ayant ensuite jeté à Tiff, placé au pied de la fenêtre, dans l’obscurité, elle l’appela à voix basse :
— Tiff, dit-elle, posez cette planche et je me laisserai glisser jusqu’en bas ; je ne veux plus retourner au milieu de ces hideux buveurs.
Avec beaucoup de précautions et en faisant le moins de bruit possible, Tiff souleva une longue planche et l’assujettit contre la muraille ; avec non moins de précaution, Fanny mit son pied sur l’extrémité de la planche, et, étendant ses bras, se laissa descendre comme un léger nuage, jusque dans les bras de son fidèle gardien.
— Dieu soit béni ! nous sommes sauvés ! dit celui-ci.
— Oh ! Tiff, quel bonheur ! dit Teddy, tenant de toutes ses forces le coin du tablier de Tiff, et sautant de joie.
— Oui, dit Tiff, tout va bien ! L’ange du Seigneur nous accompagnera dans le désert !
— Il y a beaucoup d’anges là, n’est-ce pas ? dit Teddy avec une foi naïve et tout en s’emparant du paquet qu’avait jeté sa sœur.
— Oui ! dit Tiff, je ne vois pas pourquoi il n’y en aurait pas… Tout ce que je puis dire, c’est que le Seigneur m’est apparu en rêve et m’a dit : « Tiff, lève-toi, prends ces enfants et fuis dans la terre d’Égypte, restes-y jusqu’à ce que je t’avertisse de revenir. » Ce sont là ses propres paroles ; c’était entre le chant du coq et l’aube, après que j’eus prié toute la nuit avec ferveur sans laisser de trêve au Seigneur, auquel je répondis : « Seigneur, je ne sais que faire ! si vous étiez pauvre comme moi, et si j’étais roi comme vous, je viendrais à votre aide ; venez donc à notre secours, car nous n’avons plus personne à intercéder pour nous ; vous savez que miss Nina est morte, et son oncle Jack Gordon aussi ; vous savez que cette femme ruinera ces enfants, si vous ne leur prêtez votre assistance. J’espère que vous ne vous fâcherez pas ; mais j’aurai le courage de tout dire : les choses en sont à ce point que nous ne pouvons plus les endurer. » Après cette prière je m’étais endormi, lorsqu’en même temps que le chant du coq la voix du Seigneur s’est fait entendre à moi.
— Et est-ce vers la terre d’Égypte que nous devons nous acheminer ? demanda Teddy.
— Je le crois, répliqua Tiff. Vous souvenez-vous de l’histoire que miss Nina nous lut une fois ; vous rappelez-vous comment l’ange du Seigneur est apparu à Agar dans le désert, lorsqu’elle était assise sous le buisson ? Puis, il y en avait un autre, qui se nommait Élisée, et qui était assis sous le genévrier, errant çà et là, tourmenté par la faim ; à son réveil il trouva un gâteau de froment, qui cuisait sur des charbons ardents. Vous souvenez-vous que Nina nous a lu cette histoire, le dernier dimanche qu’elle est venue à la maison ; que Dieu soit béni de nous l’avoir envoyée ; ces lectures m’ont fait tant de bien !
— Croyez-vous que nous verrons des anges ? demanda Fanny, la voix un peu tremblante d’appréhension. S’ils me parlaient, je ne saurais pas leur répondre.
— Oh ! les anges ont toujours la parole agréable, répliqua Tiff ; ils sont trop bons pour s’offenser de ce que nous disons. Ils savent naturellement que nous ne jouissons pas de leurs privilèges, et ils ne s’attendent pas à nous trouver parfaits. Je crois que, lorsqu’on est probe et qu’on remplit de son mieux ses devoirs, on ne doit craindre de parler aux anges du ciel, pas plus qu’à qui que ce soit sur cette terre ; lorsque nous prions, d’ailleurs, c’est à Dieu que nous nous adressons, et nos prières, quelles qu’elles soient, ne sont jamais mal interprétées par lui. Aussi, je ne doute pas que le Seigneur va nous conduire à travers le désert, dans un asile sûr, et pour y arriver je suivrai cette étoile, comme ont fait autrefois les Mages.
Tout en causant, nos pauvres fugitifs se frayaient un chemin dans la direction de la savane, s’enfonçant de plus en plus dans l’épaisseur du taillis et des broussailles. Les enfants, habitués à errer des heures entières dans les bois, et animés par l’idée qu’ils venaient d’échapper à leurs persécuteurs, suivaient lestement leur guide, qui, prenant les devants, écartait, avec ses longs bras, les ronces et les vignes, marchant çà et là péniblement sur le sol, ou sautant par-dessus des arbres déracinés. Il était minuit, et depuis dix heures déjà ils étaient en marche. Tiff s’était dirigé constamment vers la savane, qu’il savait abriter bien des fugitifs, et il ne désespérait pas d’arriver bientôt à la tente ou demeure de quelqu’un d’entre eux. Vers une heure ils se dégagèrent du plus épais fourré et parvinrent au milieu d’une clairière. Là, Tiff aperçut un arbre à gomme d’où tombait en festons naturels le feuillage touffu d’une vigne qui formait un bosquet de verdure. La lune brillait dans toute sa pureté et une brise légère agitait quelques feuilles dont le balancement faisait ombre sur le vert transparent des autres ; la rosée était tombée avec une telle abondance dans ces régions humides qu’au moindre mouvement du feuillage elle tombait en gouttes de pluie.
Teddy, à ce moment, se plaignit d’être fatigué ; aussitôt, Tiff s’asseyant le prit tendrement dans ses bras.
— Asseyez-vous aussi, miss Fanny, dit-il ; le brave petit homme est si fatigué qu’il ne tardera pas à s’endormir ; nous sommes actuellement assez éloignés de la maison pour ne pas craindre de poursuites ; nous voici au milieu des œuvres de Dieu, et nous n’avons pas à redouter leur indiscrétion… Allons, eux ne diront pas ce que nous faisons, aussi, mon cher petit homme, ferme les yeux !
Et Tiff entonna l’hymne immortelle que l’on chante auprès des berceaux :
Silence, mon chéri, repose et sommeille,
Les anges du ciel veillent sur ton berceau ;
Les bienfaits innombrables du ciel
Se répandront autour de toi.
Au bout de quelques secondes, Teddy dormait profondément ; Tiff l’enveloppa de son pardessus blanc, et le coucha au pied d’un arbre :
— Dieu soit loué, dit-il, il n’y a pas ici de whisky ni d’ivrognes pour le réveiller ! Miss, vous tombez aussi de sommeil… Tenez, voilà un vieux châle que j’ai placé dans ma poche, mettez-le sur vous, pendant que j’irai ramasser des aiguilles de pins, sur lesquelles vous pourrez vous reposer ; cela fait, dit-on, un coucher très bon et très sain.
Et quelques moments après il revint et ajouta :
— Tenez, vous voyez que j’en ai une bonne brassée.
— Je suis fatiguée, dit Fanny, mais je n’ai pas sommeil… Et vous, Tiff, qu’allez-vous faire ?
— Ce que je vais faire ? répondit Tiff avec son rire joyeux ; ho ! ho ! ho !… veiller pour me livrer à mes méditations. Je vais contempler les oiseaux de l’air et les lis des champs ; je vais songer à tout ce que miss Nina nous lisait.
Pendant plusieurs semaines, Fanny avait eu pour chambre à coucher le grenier chaud et sec de la cabane ; au-dessus de sa tête, l’ardeur d’un toit brûlant ; au-dessous, le bruit discordant de l’orgie ; son corps frêle reposait en ce moment sur un lit de feuillage doux et parfumé, et son oreille n’était frappée que d’un léger bruit produit par la chute des gouttes de rosée et les murmures de la brise. Parfois le doux zéphyr de la nuit faisait plier la cime des pins sous son souffle, semblable au bruissement des vagues qui viennent se briser sur la plage ; les rayons de la lune, perçant les voûtes épaisses de la feuillée, lançaient çà et là leur capricieuse lumière sur cette masse de verdure, au sein de laquelle miroitaient les pétales argentés des blanches fleurs et les couleurs lustrées des fougères qui projetaient, sur les arbres d’alentour, leurs scintillants reflets, dont la lueur dessinait nettement les ombres du lointain.
Fanny relevait de temps en temps la tête pour admirer cette scène harmonieuse de calme, puis la laissait retomber sur son oreiller parfumé pour rêver le bonheur. Tout autour d’elle était si paisible, si pur, qu’elle put croire sans peine que les anges du ciel allaient descendre au désert. Le spectacle de la nature au milieu de la solitude, ne fait-il pas penser au séjour des anges ? La solitude représente l’image du bonheur, car la présence des anges amène la joie et les fleurs :
Le désert se réjouira et fleurira comme la rose.
Dès que Fanny et Teddy se furent endormis, le vieux Tiff s’agenouilla et se mit à prier : quoiqu’il n’eût ni livre, ni prie-dieu, ni formule de prières, ses paroles n’en furent pas moins adaptées, dans le langage le plus éloquent dont il put disposer, à la circonstance dans laquelle il se trouvait. Peut-être n’avait-il prié jamais avec plus de ferveur et d’onction. Telle était à peu près, si l’écho de sa voix ne nous a pas trompé, la prière du vieux et dévoué serviteur : « Oh ! mon bon Seigneur, jetez un regard de pitié sur ces enfants ; je les ai élevés comme vous me l’avez dit ; où devons-nous aller à présent ? Où trouverons-nous la nourriture nécessaire ? car je ne le sais pas. Mais vous, bon Seigneur, qui avez tout entre vos mains, vous à qui il est si facile de nous venir en aide, secourez-nous ; j’ai foi en votre promesse… Oh ! Jésus, mon Seigneur, si saint, qui fûtes transporté en Égypte pour échapper à la cruauté d’Hérode, songez, du haut de votre trône, à ces pauvres enfants, car je suis sûr que cette femme est aussi méchante que l’était Hérode. Dieu de bonté, vous avez vu comme elle nous a traités… Ouvrez-nous, je vous en conjure, un chemin à travers le désert, pour arriver à la Terre promise ! À toute éternité. Amen ! »
Par un sentiment de convenance, Tiff ajoutait toujours à sa prière ces derniers mots, qu’il s’imaginait devoir la terminer dignement : c’est ce qu’il appelait une prière pure. Nous répondrons à ceux qui pourraient nous questionner sur cette manière de prier, qu’ils trouveront, en examinant les supplications des patriarches du temps de la Bible, qu’à l’exception du mauvais langage et des fautes grammaticales, ces supplications ressemblaient en substance aux prières de Tiff.
La Bible sépare les hommes en deux classes, ceux qui souffrent en eux-mêmes et ceux qui ont foi en Dieu. La première se guide sur ses propres lumières, s’appuie sur sa propre force, défend sa propre cause et ne se confie qu’à elle. L’autre, ne négligeant jamais les préceptes de la sagesse et se reposant sur la force qui vient d’en haut, se fie à la sagesse et à la force du Tout-Puissant pour se soutenir ; ceux de la première catégorie passent leur vie comme s’ils étaient orphelins ; ceux de la seconde, ont un Père. La prière de Tiff avait ce bon côté, qu’elle lui inspirait la conviction qu’il lui en reviendrait quelque chose. N’avait-il pas dit à son Dieu tout ce qu’il souffrait ? Le secours ne pouvait donc se faire attendre. Fort de cette assurance, Tiff, comme Jacob dans les temps anciens, ramassa une pierre dont il se fit un oreiller, se coucha entre les deux enfants et fut bientôt plongé dans un profond sommeil.
Les œuvres de Dieu sont pleines de sa miséricorde et de sa bonté ! Même au milieu des ombres silencieuses de la forêt, sur cette terre, dont les crimes des hommes l’ont banni, Dieu fait encore éclater sa présence. Les doux rayons de la lune tombent à travers les branches humides de rosée, la brise est calme et bienfaisante, le zéphyr agite doucement les jeunes fleurs et fait trembler l’herbe qui flotte au-dessus de la tête des malheureux orphelins ! Oh ! toi, dont le cœur est fatigué, déchiré, malade, épuisé par les tumultueuses et vaines agitations du monde, va dans le désert et tu y trouveras celui qui a dit : « Je le consolerai comme le ferait sa mère ; je serai comme la rosée dans Israël. Il poussera comme un lis et il étendra ses racines comme le cèdre du Liban. »
Les enfants dormirent tranquillement une partie de la nuit ; vers trois ou quatre heures, un loriot qui avait son nid au-dessus de leurs têtes, entama dans son langage une conversation avec quelques-uns de ses voisins, non pas bruyamment, mais tout doucement, comme s’il s’informait de l’heure. À ce moment, on entendit dans le bois, silencieux jusqu’alors, dans l’épaisseur des pins, des ormes, des houx, des gommiers et des trembles, un frôlement léger d’ailes que les hôtes emplumés étiraient en se réveillant ; puis, leurs yeux ouverts, ils se mirent à se balancer gracieusement sur les mille branches qui les avaient abrités pendant la nuit. Peu à peu le gazouillement devint plus distinct en se communiquant d’arbre en arbre, se traduisit en un concert harmonieux d’allégresse, comme si ces délicieux oiseaux saluaient, pour la première fois, l’étoile matinale qui n’avait pas encore disparu. Les rideaux empourprés de l’Orient restaient fermés ; la lune, qui avait prêté sa clarté à la nuit, brillait encore faiblement comme une veilleuse dans le silence d’une chambre. Ce n’était pas encore le réveil de l’univers que précède toujours ce premier chœur des oiseaux. Ceux qui sommeillent jusqu’au lever de l’aurore, ne connaissent pas la jouissance de ces harmonies mystérieuses, de ces ravissantes et douces mélodies qui, comme la rosée, s’évaporent, chassés par les premiers rayons du soleil !
Nous ne devons pas oublier de mentionner que, pendant le sommeil de Tiff et des enfants et vers trois ou quatre heures du matin, les feuilles de la savane avaient crié sous les pas du sombre habitant de cette solitude, dont les courses étaient plus fréquentes la nuit que le jour. Dred, sorti pour une de ses excursions nocturnes, consacrées à la chasse du gibier qu’il échangeait contre de la poudre et du plomb, et retournant à sa demeure, arriva à l’improviste près des dormeurs. Son premier mouvement fut celui de la surprise, mais en se baissant et examinant de plus près le groupe, il parut le reconnaître. Tiff, en effet, était connu de Dred, qui, plusieurs fois déjà, avait eu occasion de lui demander des provisions pour les fugitifs réfugiés dans les savanes ou de le charger de quelque commission qu’il n’osait faire lui-même. Comme d’autres de sa caste, Tiff était si habituellement et si profondément impénétrable, que les enfants même, malgré leur intime familiarité, ne lui avaient jamais entendu prononcer un seul mot qui pût leur faire soupçonner l’existence de ce personnage.
Dred, dont l’attention était constamment tenue en haleine par les événements et les traverses au milieu desquelles il vivait, ne perdait jamais de vue ce qui se passait dans le voisinage, et il avait remarqué le changement qui s’était opéré dans l’habitation de Tiff. Aussi, en le voyant dormir à cette place, comprit-il ce qui avait dû arriver, et, regardant les enfants couchés au pied des arbres, il murmura à voix basse et avec une expression pleine de douceur.
— Ils cherchent le rocher qui doit les abriter.
Il tira d’une gibecière qu’il portait à son côté deux ou trois gâteaux de maïs et la moitié d’un lapin grillé que sa femme lui avait donné la veille comme provisions de chasse, et les posant à terre auprès des enfants, il se hâta de gagner l’endroit où il voulait surprendre le gibier dans la matinée du lendemain.
Le vieux Tiff, habitué à se réveiller de bonne heure, ouvrit les yeux en même temps que les oreilles aux chants harmonieux du chœur que nous venons de décrire ; il se mit sur son séant et commença, tout en se frottant les yeux, à étendre ses membres engourdis ; il avait paisiblement dormi, car son lit habituel n’était pas tellement doux, qu’il eût à se plaindre de la dureté de sa couche improvisée.
— Bon, se dit-il, la femme n’aura pas les enfants aujourd’hui, et il éclata en même temps d’un de ces rires qui lui étaient familiers à l’idée qu’il avait déjoué les intentions de mistress Cripps. Il me semble, ajouta-t-il, que je l’entends d’ici appeler « Tiff ! Tiff ! ». Appelez toujours, la vieille, Tiff ne peut vous entendre, et les enfants, ces pauvres agneaux bénis, non plus.
En se retournant vers ses petits protégés, il aperçut les provisions. Après le premier moment d’une surprise qui le rendit muet, ses mains se levèrent instinctivement vers le ciel. L’ange est descendu, sans doute, pensa-t-il, Dieu soit loué ! voici le déjeuner que j’ai demandé dans ma prière cette nuit ! J’étais bien sûr que le Seigneur ferait quelque chose pour nous, mais je ne croyais pas être exaucé si vite. Ce sont peut-être les corbeaux qui ont apporté ce repas, comme autrefois à Élisée, du pain et de la viande le matin, du pain et de la viande le soir.
— Oh ! cela redouble ma confiance… Je ne veux pas pourtant réveiller ces chers petits, ne troublons pas leur sommeil, ils seront très heureux au réveil de trouver le déjeuner ; et puis, ici il fait si bon, on est si bien, si proprement ; pas de ces traces immondes de l’ivrognerie et de la boisson, comme on voyait à ce maudit cabaret… Je ne sais, mais je me sens encore fatigué, je vais me coucher en attendant le réveil des enfants ; cette infernale créature m’a tant tourmenté, que j’en ai les membres rompus… Pour la punir, je m’attends bien qu’elle va se trouver en peine comme l’était Hérode et tout Jérusalem avec lui.
Tiff, à ces mots, se mit à rire tranquillement du bien-être que lui procurait cette pensée.
— Dis donc, Tiff, où sommes-nous ? prononça une voix à ses côtés.
— Où nous sommes, mon petit homme ? répondit Tiff en se retournant, que Dieu bénisse vos doux yeux… Comment se porte-t-on ce matin ? Étirez-vous, mon petit homme, ne craignez rien, nous sommes dans les terres du Seigneur ; tout va bien, l’ange nous a préparé notre déjeuner.
Et ce disant, il montrait les provisions qu’il avait étalées sur des feuilles de vigne.
— Oh ! oncle Tiff ! ce sont les anges qui ont apporté cela ? demanda Teddy. Pourquoi ne pas m’avoir réveillé ? Je désirais tant en voir, moi, qui n’en ai pas encore vu !
— Ni moi non plus, chéri… Ils ne nous visitent ordinairement que pendant notre sommeil ! Ah ! voici miss Fanny qui se réveille… Comment se porte-t-on, mon agneau ? Est-on bien reposé ?
— Oh ! j’ai dormi profondément, oncle Tiff, répondit Fanny, et puis j’ai fait un si beau rêve !
— Eh bien ! racontez-le avant le déjeuner pour qu’il se réalise, reprit Tiff.
— Volontiers, continua Fanny… J’ai rêvé que j’étais dans un lieu isolé, tout plein de ronces et de rochers, et que Teddy m’accompagnait, je ne pouvais en sortir ; pendant que nous essayions par tous les moyens, mon frère et moi, de nous frayer un passage, une femme nous apparut tout à coup, elle ressemblait à notre mère, seulement elle était bien plus belle, elle portait une robe d’une blancheur éblouissante qui tombait jusqu’à ses pieds ; elle nous prit les mains à tous deux, et soudain les rochers s’écartèrent et nous laissèrent voir un sentier conduisant à une prairie tapissée de verdure, émaillée de muguet et de fraises des bois, puis elle disparut !
— Tiens, dit Teddy, c’est peut-être elle qui nous a apporté à déjeuner ; voyez, Fanny, voyez donc !
Fanny, à cette vue, prit d’abord un air de surprise et de stupéfaction ; mais après quelques secondes de réflexion :
— Je ne pense pas, dit-elle, que ce soit maman qui nous ait apporté cela ; je ne puis pas croire qu’on se nourrisse dans le ciel de gâteaux de maïs et de viandes rôties. Oh ! si pareil événement nous fût arrivé, quand vivait notre mère, cela ne m’eût pas étonnée.
— N’importe d’où ils viennent, dit Tiff, c’est un bienfait dont il faut remercier le bon Dieu !
Tous trois alors s’asseyant se mirent à faire honneur au repas mystérieux avec un bon appétit.
— Je dois vous dire, commença Tiff, que dans la savane qui nous environne, il y a une réunion d’hommes de couleur ; je ne sais pas comment elle est composée, mais si nous réussissions à pénétrer jusque-là, nous pourrions y attendre qu’il se présente, pour nous, quelque chose de mieux. Qu’entends-je ? écoutez…
C’était le bruit d’une carabine, répercuté par les échos de la forêt.
— Ce coup ne part pas de bien loin, dit Tiff.
Les enfants tremblaient de frayeur.
— Oh ! ne craignez rien, chers petits, je ne serais pas étonné que la main qui a fait feu ne me fût connue… Écoutez… Quelqu’un s’approche…
Et, en effet, on distingua une voix claire et vibrante qui chantait dans le lointain :
Oh ! si je possédais les ailes du matin,
Je m’envolerais vers la terre de Chanaan.
— Oui, se dit Tiff, c’est bien sa voix. Mes enfants, voici quelqu’un qui nous arrive ; n’allez pas en avoir peur, car je compte sur lui pour nous conduire à la réunion dont je vous ai parlé.
Et aussitôt Tiff, de sa voix fêlée qui contrastait étrangement avec la voix sonore qui résonnait au loin, entonna une vieille chanson qui pouvait servir de ralliement :
Grêle d’orage,
Temps froid et venteux,
Il me faut mon amant tout le jour ;
Quand le trouverai-je ? Quand le trouverai-je ?
La voix sonore cessa de chanter, apparemment pour mieux écouter, et tandis que Tiff continuait, on entendait distinctement le bruit de pas qui se rapprochaient, et enfin Dred parut.
— Et vous aussi, vous êtes réfugiés vers le désert ? dit-il.
— Oui, oui, répondit Tiff en ricanant, il a fallu en venir là ! Cette femme était si méchante pour les enfants… Oh ! je puis le dire, de toutes les femmes méchantes que je connaisse, les femmes blanches sont certes les plus méchantes ! Elles n’ont ni manières, ni éducation ; elles ne savent rien de ce qui convient dans la société des gens qui se respectent… aussi nous avons fait l’école buissonnière.
— Vous auriez pu choisir plus mal, reprit Dred. Le Seigneur donne la grâce et la force aux arbres des bois, et le temps viendra où Dieu fera un pacte de paix, et chassera l’animal malfaisant. « Ils demeurent en paix dans le désert, et s’endorment dans les bois, et l’arbre fruitier produira son fruit, et ils seront en sûreté sur cette terre, lorsque le Seigneur aura brisé leur joug, et les aura délivrés des mains de leurs oppresseurs ! »
— Et vous croyez que ces temps sont proches ? dit Tiff.
— Le Seigneur l’a dit ; mais il faut que le jour de la vengeance se lève.
— Oh ! je ne désire pas de vengeance, moi, je ne veux que vivre paisiblement.
Dred regarda le vieillard d’un air de pitié, tant soit peu mêlé de mépris, et se dit à lui-même : « Issachar est un âne fort, succombant sous deux fardeaux ; il jugea que le repos était nécessaire, et la terre agréable ; il plia ses épaules pour les porter, et devint serviteur à gages. »
— Quant au repos, dit Tiff, je n’en ai pas eu plus qu’un âne !… Oh ! si j’avais un âne bien sellé, j’y placerais les enfants, et les ferais trotter vers un asile agréable et sûr.
— À merveille, reprit Dred, vous m’avez compris : vous avez servi celui qui périssait, vous n’avez pas trahi celui qui s’égarait ; aussi le Seigneur vous ouvrira un refuge assuré dans le désert !
— C’est vrai, dit Tiff, ce refuge que vous me proposez est l’endroit vers lequel je veux me diriger ; je prêterai toujours la main à tout ce qui est pour le bien.
— Ces enfants sont trop jeunes pour voyager avec nous ; il faut les enlever comme l’aigle enlève ses aiglons !… Venez ici, mon petit homme…, et tout en parlant, Dred se baissa et étendit les mains vers Teddy.
Il quitta à ce moment-là sa contenance sévère et taciturne pour sourire, et à la grande surprise de Tiff l’enfant s’approcha de Dred avec empressement, et se laissa soulever dans ses bras.
— Je croyais qu’il aurait peur de vous, dit Tiff.
— Oh ! non pas, jamais enfant ou chien n’a eu peur de moi… Tenez ferme, mon petit homme, dit-il en asseyant l’enfant sur ses épaules, les arbres ont de longues branches, mais ne vous en effrayez pas… Vous, Tiff, prenez cette jeune fille et marchez après moi : lorsque vous arriverez au plus épais de la savane, suivez de près mes traces ; ne posez pas le pied sur un tronc d’arbre avant que j’y aie posé le mien ; car les mocassins se couchent sur les troncs d’arbres !
En parlant ainsi, Dred et son compagnon commencèrent à se frayer un chemin jusqu’au camp des fugitifs.
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