Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 23 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

21. Préparatifs de départ

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Préparatifs de départ

 

L’annonce du prochain camp-meeting produisit une grande sensation à Canema et dans d’autres cercles que celui du salon. Parmi les domestiques, tout le monde s’en occupait depuis la tante Katy jusqu’à Tomtit ; les femmes préparaient leurs atours, car ces assemblées fournissent aux nègres la même occasion de se montrer que Grace Church présente aux belles de Broadway ; de sorte qu’avant que le vieux Tiff, qui en avait apporté la première nouvelle à l’habitation, eût eu le temps de partir, Tomtit l’avait publiée dans le groupe de cases qui bordait le côté droit de la maison, en proclamant qu’il devait y avoir un camp-meeting et une œuvre de grâce extraordinaire, et que miss Nina avait permis à tous les nègres d’y aller. Le vieux Tiff, par conséquent, se trouva le point de mire d’un groupe de négresses, parmi lesquelles Rose, la cuisinière, se faisait remarquer.

— Ah ! çà ! Tiff, tu y vas, dit-elle, et tu vas prendre les enfants ? Ha ! ha, ha ! Mais miss Fanny, on prendra Tiff pour votre maman. Ho, ho, ho !

— Ha, ha, ha ! ho, ho, ho ! répété en chœur de tous côtés, accueillit cette boutade de la tante Rose, et Tomtit, qui se trouvait un peu au-dehors de la foule, jeta son reste de chapeau en l’air, et, dans un abandon de joie, le fit sauter à coups de pied, sans plus penser aux couteaux qu’on lui avait dit de nettoyer. Le vieux Tiff, qui connaissait les égards dus aux personnes de condition, ne manquait jamais, dans ses visites à l’habitation, de se rendre Rose propice, en lui présentant le don qui, selon l’homme sage, nous fait des amis, et, à cette occasion, il tenait dans sa basse-cour une couple de perdreaux, qu’il élevait à la main des enfants ; grâce à ce procédé d’habile politique, Tiff était en faveur où il lui était le plus important de l’être, et Rose lui avait préparé en secret plus d’un morceau choisi, avec les meilleurs conseils sur la manière de nourrir les enfants. Old Hundred qui, comme beaucoup d’autres, pensait que l’attention accordée à une célébrité quelconque était une soustraction faite à son propre mérite, regardait d’un œil curieux la popularité de Tiff ; et en s’approchant, il lança, comme un méchant homme qu’il était, un sarcasme au vieux Tiff, en disant à sa femme :

— Vous me surprenez. Rose, vous, la cuisinière des Gordon, d’aller vous jeter ainsi à la tête des gens, et de causer aussi familièrement avec les nègres de ces pauvres blancs.

Si le reproche n’avait été adressé qu’à lui seul, le vieux Tiff en aurait probablement ri de bon cœur, comme il le faisait ordinairement, s’il lui arrivait d’être surpris par une averse, mais cette épigramme avait trait à la famille à laquelle il appartenait ; le rouge lui monta au visage et ses yeux flambaient, à travers ses grosses lunettes, comme la lueur des flammes à travers les fenêtres.

— Allez-vous-en donc, dit-il, et ne parlez pas de ce que vous ne pouvez comprendre ! Je voudrais savoir ce que vous connaissez des vieilles familles de la Virginie ? Celles-là viennent de bonne race ! Vous, gens de la Caroline, vous n’êtes tous que des tiges de la même souche ! Les Gordon sont d’une bonne famille, c’est vrai, je n’ai rien à dire contre les Gordon – mais où avez-vous donc été élevé que vous n’avez pas entendu parler des Peyton ? Est-ce que le vieux général Peyton n’allait pas dans un carrosse traîné par six chevaux noirs, comme dans un carrosse royal ? Il n’y avait pas un de ces chevaux dont la queue ne fût aussi longue que mon bras. Vous n’avez jamais vu des bêtes pareilles de votre vie !

— Je n’en ai jamais vu, dites-vous, répliqua Old Hundred, qui à son tour se sentait piqué au vif ; est-ce que je n’ai pas vu souvent les Gordon se promener avec huit chevaux à leur voilure !

— Allons donc, il n’y en avait pas tant ! dit Rose, qui avait des raisons secrètes pour se ranger du côté de Tiff. Personne n’a jamais eu huit chevaux à sa voiture !

— Moi, je vous dis qu’on en a eu ! un mot de plus et je dirai seize au lieu de huit ! Par la mémoire de mon vieux maître, que ces nègres sont donc menteurs ! Ils exagèrent toujours l’importance de leurs maîtres ; cela me fait dresser les cheveux d’entendre parler ces vieux nègres, ils mentent si affreusement ! fit Old Hundred.

— Vous croyez que les gens qui mentent font du tort à votre commerce de mensonges, n’est-ce pas ? dit Tiff. Mais moi, je vous dis que, si quelqu’un parle contre les Peyton, c’est à moi qu’il aura affaire !

— Bah ! ces enfants ne sont pas des Peyton ! dit Old Hundred. Ce sont des Cripps ; et je voudrais savoir qui a jamais entendu parler des Cripps ? Allez-vous-en, ne me parlez pas de ces Cripps ! Ce sont de pauvres blancs ! il est facile de le voir sur toute leur personne !

— Taisez-vous ! je ne crois pas que vous soyez né sur l’habitation Gordon, parce que vous êtes un malhonnête. Je crois que vous êtes quelque vieux nègre de seconde main, que le colonel Gordon a pris en remboursement de quelques-unes de ces misérables familles du Tennessee, qui ne savent pas garder leur argent quand elles en ont. Ces nègres sont toujours de la plus détestable sorte, tandis que tous les nègres qui appartiennent aux Gordon dès leur naissance, sont des gentlemen et des mistress, tous tant qu’ils sont ! dit le vieux Tiff, qui, en véritable orateur, cherchait à gagner son auditoire.

Ce compliment fut reçu avec des cris d’allégresse, et Tiff, profitant des applaudissements, saisit les rênes, et partit triomphalement.

— Là ! vieux nègre ennuyeux ! dit Rose en se tournant vers son mari, j’espère que tu as été touché juste ; tu es le vieux nègre le plus tourmentant que j’aie jamais vu… toi, Tomtit, va-t’en nettoyer les couteaux, si tu ne veux pas recevoir quelque chose.

En même temps Tiff, revenu à sa tranquillité ordinaire, retournait chez lui conduit par son cheval borgne et en chantant, avec des variations extraordinaires : « Je pars pour la terre de Chanaan. »

Miss Fanny, comme il l’appelait toujours, l’interrompit par une question importante :

— Oncle Tiff, dites-moi où est la terre de Chanaan ?

— Que le ciel ait pitié de nous ! mon enfant ; mais c’est bien ce que je voudrais savoir moi-même.

— Est-ce le ciel ? dit Fanny.

— Mais je crois qu’oui, dit Tiff d’un ton dubitatif.

— Est-ce là que maman est allée ? demanda Fanny.

— Je crois que oui, mon enfant, répondit Tiff.

— Est-ce là-bas, sous terre ?

— Mais, non, ho, ho, ho ! petit cœur, dit Tiff en riant à gorge déployée. Qu’est-ce qui vous a mis cette idée dans la tête, miss Fanny ?

— Est-ce que maman n’est pas allée par ce chemin ? dit Fanny, là-bas sous la terre ?

— Seigneur ! non, mon enfant, le ciel est là-haut, dit Tiff en lui montrant le ciel azuré, qui se voyait à travers les branches des pins, au-dessus de leur tête.

— Est-ce qu’il y a un escalier quelque part, ou une échelle pour y monter ? dit Fanny. Ou bien peut-on aller jusqu’à l’endroit où le ciel touche à la terre, et monter par là ? Peut-être y va-t-on sur un arc-en-ciel.

— Je ne sais pas, mon enfant, comment on y va, dit l’oncle Tiff ; l’on y va d’une façon ou d’une autre ; j’ai beaucoup réfléchi sur ce sujet, et je vais au camp-meeting pour tâcher de découvrir quelque chose ; j’y suis déjà allé plusieurs fois, mais je n’ai jamais pu y voir clair. Il me semble qu’ils parlent de toute autre chose plutôt que de celle-là. Voilà les méthodistes, ils disent des injures aux presbytériens, les presbytériens se jettent sur les méthodistes, et les deux camps se réunissent pour tomber sur les épiscopaux. Ma vieille maîtresse était épiscopale, et je n’y ai jamais vu aucun mal ; les baptistes pensent qu’ils ont tous tort, et pendant qu’ils s’emportent les uns contre les autres de cette manière, moi, je me mets à réfléchir sur le chemin de Chanaan ! Il faut en savoir beaucoup pour savoir toutes ces choses-là, et moi je ne sais rien, je ne sais rien. Mais le Seigneur apparut à votre maman, et comme il connaît le chemin, il l’a emmenée avec lui. Maintenant, mon enfant, je vais vous arranger de mon mieux, et vous mener avec Teddy et le petit à ce camp-meeting, afin que vous ayez l’occasion de rechercher le Seigneur dans votre jeunesse.

— Tiff, s’il vous plaît, j’aimerais mieux ne pas y aller, dit Fanny d’un ton craintif.

— Que Dieu soit loué ! Et pourquoi, miss Fanny ? c’est fort divertissant.

Le fait est que le discours de Rose au sujet des soins maternels de Tiff et les propos moqueurs de Old Hundred avaient produit leur effet sur l’esprit de Fanny. Fière de nature, et craignant le ridicule, elle voulait éviter l’occasion d’exposer la pauvreté de sa famille aux yeux du public, et cependant elle n’aurait pas voulu, pour tout au monde, révéler à son vieil ami la cause de son hésitation ; cependant l’œil exercé du vieux Tiff avait remarqué l’expression de sa figure pendant qu’elle parlait ; mais si, par hasard, l’on pensait que le cœur du bon vieux serviteur en fut blessé, l’on se tromperait beaucoup.

Tiff, au contraire, n’y voyait qu’une excellente plaisanterie, et, tout en continuant son chemin, il se mit à rire de si bon cœur que les larmes lui en vinrent aux yeux.

— Qu’avez-vous, Tiff ? dit Fanny.

— Oh ! miss Fanny, Tiff sait très bien la raison pour laquelle vous refusez d’aller au camp-meeting ; Tiff l’a bien vu, allez, hi ! ho ! ho ! ho ! Miss Fanny, avez-vous pas peur qu’on prenne le vieux Tiff pour votre maman ? hi ! ho ! ho ! ho ! Pour votre maman et celle de Teddy et du petit, bénie soit sa chère petite âme.

Et l’idée fit rire le bon vieillard de la manière la plus grotesque.

— N’en ai-je pas l’air, miss Fanny ? Pauvre petit agneau ! Est-ce que l’on ne s’apercevra pas que vous êtes née mistress, avec vos belles petites mains blanches ? N’ayez pas peur, miss Fanny.

— Je sais que c’est ridicule, dit Fanny, mais je n’aime pas qu’on nous appelle de pauvres blancs.

— Oh ! mon enfant, ce n’est que ces misérables nègres qui nous appellent ainsi… Miss Nina est toujours bonne envers vous, n’est-ce pas ? Elle vous parle si bien ! Il faut vous souvenir de cela, miss Fanny, et parler comme miss Nina. Je crains à présent que vous ne preniez mes façons de parler ; souvenez-vous qu’il ne faut pas parler comme le vieux Tiff, parce qu’il ne faut pas que les jeunes miss et les gentlemen parlent comme des nègres. Moi, par exemple, je dis v’là ceci et v’là cela : v’là cela, c’est la manière de parler des nègres et des pauvres blancs. Seulement les pauvres blancs sont les plus misérables, parce que les nègres savent ce que c’est que de bien parler, tandis qu’eux ne le savent pas. Eh ! mon enfant, le vieux Tiff sait ce que c’est que de bien parler : n’a-t-il pas entendu parler les mistress et les gentlemen les plus distingués du pays ? Mais il ne veut pas se donner la peine de parler de cette façon, parce qu’il n’est qu’un nègre ! Tiff aime sa manière de parler ; elle est assez bonne pour lui. La manière de parler de Tiff lui sert très bien, je vous assure ; mais il ne faut pas que les enfants des blancs parlent comme lui : vous voyez que miss Nina a le talent de choisir ses mots ; ils sortent de ses lèvres l’un après l’autre, et si joliment ! Faites-y attention, parce qu’elle a promis de venir nous voir de temps en temps ; et puis il faut remarquer comme elle marche, et de quelle manière elle tient son mouchoir de poche, et lorsqu’elle s’assied elle donne un petit mouvement à ses vêtements qui les fait retomber avec grâce. Les mistress ont ces élégantes manières ! Avez-vous jamais remarqué ces pauvres blancs lorsqu’ils s’asseyent : ils se jettent sur une chaise comme sur une cuillerée de bouillie, et leurs vêtements se collent sur eux ; je ne veux pas que vous ayez en rien les façons de ces pauvres blancs ! S’il vous arrive quelquefois de ne pas comprendre ce qu’on vous dit, il ne faut pas regarder fixement comme les enfants blancs, en disant : « Quoi ? » Il faut dire : « Je vous demande pardon, master », ou : « Je vous demande pardon, mistress. » Voilà comme on fait. Et puis, miss Fanny, vous et Teddy, il faut bien étudier votre livre ; car si vous ne savez pas lire, on dira que vous êtes de pauvres blancs. Vous voyez, miss Fanny, que les mistress ne s’occupent pas à balayer, à frotter, à rien de tout cela ; cependant elles travaillent, cher cœur ! Elles cousent, elles tricotent, et ce serait bien à vous d’apprendre à coudre et à tricoter parce que, vous comprenez, je ne pourrai pas toujours faire vos habits ; et vous savez que les jeunes filles ont une manière de faire les choses que les nègres ne peuvent avoir. Maintenant, miss Fanny, il faut faire tout ce que je vous dis : si vous étiez de pauvres blancs, ce serait inutile d’essayer, parce que ces espèces-là ne pourraient jamais devenir des mistress, quand elles feraient tout au monde pour cela ; mais, pour vous, cela est tout naturel, cela vient de naissance, petit cœur, c’est dans le sang, et ce qui est dans le sang doit se montrer. Ho ! ho ! ho !

Ce rire final le prit en s’arrêtant devant sa demeure.

Le vieux Tiff avait beaucoup à faire ce jour-là, car il fallait compter sur une semaine d’absence. Il fallait nouer le maïs, sarcler le persil et prendre soin des perdreaux orphelins. Réflexion faite, Tiff se décida à porter ces derniers avec lui dans un panier, pensant que, dans les intervalles des exercices de dévotion, il trouverait l’occasion de subvenir à leurs besoins et de continuer leur éducation ; puis, il alla à un de ses pièges favoris, où il prit, non pas un veau gras, il est vrai, mais un raton gras, qu’il avait l’intention d’emporter avec lui pour en faire un ragoût exquis quand il serait arrivé sur le terrain du camp-meeting. Tiff était abondamment muni d’herbes potagères, et avait, en outre, une florissante colonie d’oignons, de sorte que, si les sermons manquaient de saveur, il était certain que le ragoût n’en manquerait pas. Il fallait passer en revue les habits de Teddy, blanchir, repasser, et le petit bambin devait être arrangé de façon à faire honneur à son nom ou plutôt au nom de son grand-père : l’esprit occupé de tous ces soins, le vieillard redoublait d’activité. Il faisait très chaud ce jour-là, et il se détermina, en conséquence, à faire son blanchissage dans la magnifique cuisine de la nature. Il alluma un feu de joie superbe, à peu de distance de la maison, et lorsqu’il fut bien éclairé, il y suspendit son chaudron et alla s’occuper de quelques autres travaux de ménage. Le bois de pin, qui n’avait pas été bien séché, lui joua le mauvais tour qu’il joue d’ordinaire, c’est-à-dire qu’il flamba et pétilla joyeusement pendant qu’il s’y trouvait, mais lorsqu’il fut parti au bois pour examiner ses pièges, le feu s’éteignit tout à fait en ne laissant que des bûches noircies.

— Oncle Tiff, dit Teddy, le feu s’est éteint.

— Ho ! ho ! ho ! vraiment ? dit Tiff en s’approchant, mais c’est drôle ! Au moins, béni soit le Seigneur ! tout le bois nous reste, c’était cependant un bien beau feu, dit Tiff qui était décidé à ne voir que le beau côté des choses. C’est le soleil qui lui a fait perdre contenance. Avez-vous jamais vu un feu ne pas s’éteindre quand le soleil le frappe en plein visage ? C’est un fait curieux que j’ai remarqué bien des fois : bien, je n’ai pas autre chose à faire qu’à aller chercher du bois résineux, voilà tout. Béni soit le Seigneur. Ho ! ho ! ho ! dit Tiff en riant, n’est-ce pas tout le portrait de ceux qui professent la foi au camp-meeting ! Ils flambent au camp-meeting et puis ils sont noirs tout le reste de l’année ! Voyez-les au camp-meeting, on dirait qu’ils vont aller droit au ciel ! Que le Seigneur ait pitié de nous tous ! Notre religion n’est guère satisfaisante ! Nous n’en savons que très peu, et ce que nous savons, nous ne le pratiquons pas ; le bon maître là-haut doit avoir les mains pleines avec nous !

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