Dred: ou le grand marais maudit
35. La voix dans le désert
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La voix dans le désert
Clayton était tranquillement assis à son bureau, consultant et classant divers documents relatifs à ses affaires, lorsqu’un homme de couleur lui apporta des lettres qu’il venait de chercher à la poste ; après un coup d’œil rapide jeté sur chacune d’elles, il en saisit une qu’il parcourut avec la plus grande agitation ; puis, se levant tout à coup en la froissant dans sa main, il prit son chapeau et courut chez le loueur de chevaux le plus voisin.
— Vite ! s’écria-t-il, vite, donnez-moi le meilleur cheval de votre écurie ! un cheval qui puisse voyager de jour et de nuit ! il faut que je parte à l’instant ; c’est pour moi une question de vie ou de mort !
Et peu après, Clayton volait sur la route ; s’il avait pris la malle-poste, alors fort mal organisée, il n’aurait pu arriver à Canema avant trois jours, et il espérait franchir la distance qui l’en séparait, en vingt-quatre heures : il maintint donc la vitesse de sa monture, et se trouva bientôt au premier relais, où il changea de cheval ; grâce à cette rapidité soutenue, vers trois heures du matin il était dans les bois situés à quinze milles environ de Canema. Une espèce de surexcitation nerveuse le rendait insensible à la fatigue. Il avait déjà traversé les sombres forêts de pins sans avoir rien aperçu dans cette solitude que la lumière étincelante des étoiles mystérieuses. Au dernier relais où il s’arrêta, il ne vit partout que des scènes de deuil et de consternation : trois personnes de la maison étaient mortes ; une quatrième se mourait plus loin, et sur toute la route l’air semblait rempli de sombres rumeurs ; on n’entendait partout que les cris de la frayeur et les lamentations de la mort !
En approchant de la plantation, il éprouvait ce frissonnement de crainte que l’on éprouve généralement en revenant dans ses foyers domestiques, après une longue absence : vague pressentiment que notre esprit ne saurait définir. Il faisait à peine jour quand il passa devant le cottage du vieux Tiff. Par une inspiration prompte, que justifiait son inquiétude, il voulut s’arrêter là avant de pousser jusqu’à la plantation, pour s’enquérir des événements qui avaient pu se passer. Il vit la grille entrebâillée, la porte de la maison ouverte ; il appela plusieurs fois, mais ne recevant pas de réponse, il descendit de cheval et regarda dans l’intérieur : la faible lueur d’une étoile lui montra cet intérieur abandonné et nu, et il s’empressa de se dérober à ce spectacle de sinistre augure. Comme il remontait à cheval pour continuer son chemin, il s’éleva de la profonde obscurité des bois une voix puissante qui chanta ces mots, d’un ton majestueux et mélancolique :
— Assis sur son nuage comme sur son trône, notre Dieu viendra, des flammes étincelantes prépareront son chemin ; le tonnerre et les ténèbres, le feu et l’orage accompagneront ce terrible jour !
Harassé par toute une nuit passée à cheval, et sous l’impression des douloureuses pensées qui agitaient son esprit, Clayton fut saisi d’une terreur superstitieuse qui augmenta encore quand il vit une forme humaine se dresser sous cette sombre voûte. Cette étrange apparition semblait marcher d’un pas régulier, interrompant, de temps en temps, son chant funèbre.
— Qui êtes-vous ? demanda Clayton, faisant un effort sur lui-même pour rappeler tout son courage.
— Je suis, dit le fantôme, je suis la voix qui crie dans le désert. Je suis pour ce peuple le précurseur du jugement de Dieu !
Au milieu de cette épaisse obscurité de la forêt, à l’aspect sauvage de ce lieu où tout était ombre et mystère, aux accents de cette voix sépulcrale, Clayton demeura immobile, et l’apparition continua ainsi son lugubre chant :
— J’ai vu le Seigneur venir avec dix mille saints ! devant lui marchait la peste ; des charbons brûlaient à ses pieds ; ta puissance est complètement à nu selon les serments que tu as faits aux tribus ! J’ai vu les tentes de Cushan dans l’affliction, et les voiles du temple de Madian ont tremblé.
Tout en méditant sur la signification des paroles qu’il entendait, Clayton se remit en marche, mais plus lentement ; alors l’apparition sortit des ombres du bois, prit le même chemin que lui, et élevant sa main avec un geste de commandement :
— Je sais ce que vous cherchez, dit-elle, mais ce que vous désirez le plus ne vous sera pas donné, car l’étoile appelée Wormwood a hâte de tomber, l’heure de sa mort est venue, l’heure du jugement a sonné. Regardez là-bas, assis sur un blanc nuage, Celui qui est semblable au fils de l’homme : sur sa tête est la couronne d’or, dans sa main une faucille tranchante.
Alors, agitant sa main avec une joie sauvage, il s’écria :
— Coupez ces vignes dont la terre est remplie, cueillez ses grappes, car elles sont mûres ; regardez ; la vigne sera pressée sans le secours de la cité ; là, le sang montera jusqu’aux brides des chevaux ! Malheur ! malheur ! malheur aux habitants de la Terre ; car les trompettes des anges vont sonner !
Ces mots effrayants retentirent au milieu des ténèbres de la forêt comme la malédiction de l’ange exterminateur ; puis, après une pause, la voix tout à l’heure si menaçante se radoucit et devint presque plaintive.
— Ne pleurez pas, mes yeux, à la vue de la mort ! Pourquoi regretter la vie ? Voyez, l’Agneau est étendu sur la montagne de Sion ; autour de lui se pressent cent quarante-quatre mille bienheureux qui ont le nom de Dieu écrit sur leur front ; ils ont suivi l’Agneau quand il est venu ; aucun mensonge ne peut sortir de leurs lèvres, car ils ont été trouvés sans faute devant le tribunal de Dieu. Regardez, regardez, les anges marquant du sceau du Seigneur ceux qui ont accompagné l’Agneau.
Le pâle fantôme se tourna lentement, continua sa route à travers la forêt, chantant toujours mélancoliquement un air sauvage, parfois semblable au tintement d’une cloche.
— Ding-dong ! la mort vient ! adieu mon père ! ensevelis-moi dans la terre d’Égypte, adieu, ma chère mère ! ding-dong ! ding-dong ! la mort vient ! la mort vient !
Ce chant de mort arrivait jusqu’à Clayton sur cette route déserte, et ces terribles paroles portèrent l’effroi dans son cœur ; une indomptable frayeur s’empara de tout son être : l’accent de cette voix, les mots prononcés par cette effrayante apparition, tout lui rapportait l’étrange incident du camp-meeting, et bien qu’il s’efforçât de se persuader que l’être qu’il avait vu n’était qu’un fanatique, exalté encore par les images de mort et de destruction qui l’environnaient de toutes parts, il ne pouvait échapper à cette terreur. Cette vie peut être comparée à une habitation fréquentée, bâtie sur les limites d’une terre de ténèbres au milieu des ombres de la nuit ; mille liens indéfinissables nous lient à un monde inconnu, invisible, et ceux qui ont triomphé des plus grandes terreurs, sentent quelquefois leur cœur palpiter à un simple murmure, à un souffle même trop faible pour soulever un voile de gaze ! Les incrédules n’ont-ils pas des heures qu’ils n’oseraient raconter ? de ces heures où, malgré eux, ils cèdent à ce pouvoir étrange et mystérieux qui nous lie à une réalité inconnue ; il n’est donc pas surprenant que Clayton s’abandonnât à un triste pressentiment ; aussi quel soulagement éprouva-t-il en voyant l’aurore chasser les ombres devant les doux rayons du soleil levant. Le jour s’annonçait radieux et bienfaisant ; les tristesses, les soupirs, la mort, tout cela n’était donc qu’un rêve de la nuit. Pendant tout le temps qu’avait duré la sanglante malédiction, la nature n’avait rien perdu de sa régularité accoutumée, de sa beauté, de sa splendeur ! Au milieu des craintes, des gémissements, des lamentations, des sanglots, des cœurs brisés, le soleil rayonnait dans toute sa majesté, la rosée étincelait, le crépuscule pliant son voile de pourpre entraînait les étoiles après lui, les oiseaux gazouillaient, les eaux frissonnaient leur gracieux murmure, les fleurs embaumaient, tout enfin semblait fêtes et joies dans la nature.
Quand Clayton arriva à la plantation, il arrêta la première personne qu’il rencontra, pour lui demander avec empressement des nouvelles de Nina. Dieu merci, elle va bien, lui fut-il répondu. Toutes les scènes de la nuit se dissipèrent comme un songe dans cette réponse.
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