Dred: ou le grand marais maudit
55. La liberté despotique
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La liberté despotique
Le lecteur vient de voir Clayton à son habitation des Magnolias, reprenant peu à peu sa santé et ses forces ; il y avait été accompagné par Frank Russel, mais il ne trouva pas dans sa retraite la tranquillité qu’il désirait. Les habitudes de l’intimité peuvent régner longtemps entre deux hommes qui ont toujours marché vers un but honorable, et elles survivent même aux circonstances indépendantes de la volonté, qui ont pu les interrompre quelquefois.
Russel ne pouvait se passer de la société de Clayton ; il admirait dans son ami des qualités qu’il ne se reconnaissait pas : à la première nouvelle de sa maladie, il s’empressa d’accourir auprès de lui pour l’engager à voyager ensemble, et il l’entoura de mille témoignages d’affection et de sollicitude.
Clayton n’avait pas vu sa sœur depuis qu’il avait été blessé, soit que son temps eût été rigoureusement pris, soit qu’il leur fût impossible à tous deux de se communiquer leurs chagrins par une entremise digne de leur confiance.
La présence de Gordon n’était pas sans troubler la tranquillité de cette retraite : comme le fil électrique attire à lui le fluide, Gordon concentrait sur sa personne le mécontentement général. Il assistait à toutes les fêtes et parlait beaucoup ; il écrivait dans les feuilles du jour, et, avant trois semaines de séjour, il s’était formé autour de lui un cercle intime de jeunes têtes chaudes, toutes disposées à extirper l’abolitionnisme. Anne et son frère ne virent pas venir avec regret le terme de cette hospitalité dont on fait preuve dans le Sud, surtout lorsqu’on est en bonne humeur.
Un beau jour, on vint annoncer à Clayton que trois personnes de sa connaissance désiraient le voir et lui parler. En entrant au salon, il se trouva en présence de son plus proche voisin, le juge Oliver, vieux gentleman au regard doucereux, appartenant à une famille notable. Le juge Oliver était accompagné de Mr Bradshaw, que nous avons déjà fait connaître, et de Mr Knapp, riche planteur, homme de talent et d’énergie, ancien représentant de son pays au Congrès. Leur contenance embarrassée indiquait clairement qu’ils n’étaient pas venus pour traiter un sujet agréable.
Il est difficile d’entrer en matière quand il s’agit d’une communication quelque peu blessante à faire à une personne qui vous accueille avec une exquise urbanité ; après quelques phrases banales sur le temps et les récoltes, on se regarda, comme pour se demander comment on entamerait le sujet réel de l’entrevue.
— Mister Clayton, dit enfin le juge Oliver, nous nous voyons forcés, bien à regret, d’aborder avec vous une question pénible ; nous avons pour votre famille et pour vous la plus sincère estime. J’ai personnellement connu votre honorable père, et j’ai joui d’avance du plaisir de vous avoir pour voisin : je serais vraiment désolé d’avoir à vous dire quoi que ce soit de fâcheux, mais je me trouve dans la nécessité de vous faire observer que la doctrine que vous professez à l’endroit de l’esclavage, est tout à fait en opposition avec nos institutions et nos lois, et qu’elle ne saurait être tolérée davantage parmi nous. Vous savez qu’apprendre aux esclaves à lire et à écrire est interdit sous les peines les plus sévères ; nous avons été coulants sur l’interprétation de cet article ; quelques infractions à la loi en faveur d’esclaves méritants sont passées inaperçues ; mais un système tout entier, organisé dans ce sens, est incompatible avec la légalité, et ne peut être supporté plus longtemps ; il nous impose donc l’obligation de donner à la loi sa pleine exécution.
— Je fais à mon pays adoptif, dit Clayton, l’honneur de supposer que cette loi est un reste de barbarie, que le christianisme doit considérer comme une lettre morte ; j’ai adopté ce système en toute bonne foi, dans la conviction que je ne pouvais rencontrer d’obstacles en accomplissant ce qui est réclamé par Dieu lui-même et par l’opinion de notre époque.
— Vous êtes dans une erreur profonde, répondit Mr Knapp d’un ton décidé, si vous croyez que ces lois nous soient indifférentes ; elles se fondent sur nos institutions mêmes et sont la sauvegarde de nos propriétés et de notre sécurité personnelle. Instruisez la population nègre, et tout l’échafaudage de nos institutions s’écroule ; nos nègres ont déjà un degré de sagacité qui les rend indociles au frein ; ouvrez la porte à leur intelligence, et l’on ne sait où cela pourra nous mener. Je n’admets pas même l’exception articulée par le juge Oliver ; car, généralement, les nègres que nous appelons méritants sont précisément ceux que nous devons surveiller davantage : leur sagacité est un défaut. Lisez dans l’histoire les détails de l’insurrection de Charleston ; quels sont les hommes qui l’ont excitée ? Ceux qui avaient appris à lire ! Mon père était un des magistrats qui siégèrent dans ce procès, et il m’a répété souvent que pas un individu de caractère méprisable, ne figurait parmi les accusés : ils se distinguaient tous par leurs sentiments élevés. Voyez, par exemple, Denmark Vesey, qui était à la tête du complot : il avait servi trente ans le même maître ; c’était un homme de confiance, et lorsqu’il obtint sa liberté, il devint l’objet de l’estime et de l’attachement de tous. Mon père fut le premier à faire observer qu’il ne fallait pas l’arrêter, qu’il ne pouvait avoir trempé dans une pareille affaire. Les meneurs sont ceux qui savent lire et écrire ; ils sont, pour ainsi dire, les enrôleurs des conjurés, et ils sont discrets comme la tombe ; pas un mot ne transpire ; ils meurent avec leur secret ; que cela soit donc un avertissement pour nous !
— Mais, vous imaginez-vous, reprit Clayton, qu’en refusant l’instruction à des hommes de cette énergie et de cette intelligence, vous leur ôterez les moyens de s’instruire par eux-mêmes ? ils s’instruiront en dépit de toutes nos précautions, et ces précautions mêmes ne feront que les irriter contre vous ! En effet, il est évident qu’ils puisent dans notre commerce un degré de culture qui leur en fait désirer le développement ; toutes les barrières que vous leur opposerez ne serviront qu’à stimuler leur curiosité, et vous leur ferez sentir, par là, la jouissance d’user contre nous de ce qu’ils auront conquis sur nous ; dans ma pensée, le plus sûr moyen de prévenir l’insurrection est cette éducation systématique, qui répandra sur eux cette culture qui fait notre supériorité, et, plus ils se montreront dignes de jouir de leurs droits, plus nous devrons leur en octroyer.
— Non pas, non pas ! interrompit Mr Knapp, frappant le parquet de sa canne ; nous ne sommes pas disposés à abdiquer ainsi notre pouvoir, ni à permettre de semblables pratiques ; nous devons nous opposer énergiquement à ces innovations, et, pour mon propre compte, je n’aime pas ce système d’études religieuses qu’on leur inculque : cela éveille leurs esprits et les fait désirer d’aller plus avant ; c’est une imprudence, je l’ai toujours dit… et puis leur faire étudier la Bible !… mais la Bible est le livre le plus séditieux que l’on puisse mettre entre leurs mains ! ils ont l’esprit continuellement surexcité, et ce n’est pas là notre affaire !
— Quels principes émettez-vous là ? quelle est donc cette doctrine qui s’appuie sur de pareils arguments ?
— Cette doctrine, repartit Mr Knapp, est la sauvegarde de millions et de centaines de millions, et nous ne devons pas risquer le montant assuré de nos propriétés contre une doctrine purement imaginaire ; il ne faut pas laisser mettre en pièces l’édifice social ; il faut prendre les choses comme elles sont ! J’ai, pour le moment, mister Clayton, une communication d’une autre nature à vous faire, ajouta-t-il avec animation, et en se promenant à grands pas. On a découvert que vous receviez, par la poste, des documents incendiaires, et cela est illicite, vous ne l’ignorez pas…
À cette interpellation, le rouge monta au visage de Clayton et ses yeux flamboyèrent.
— De quel droit, dit-il, scrute-t-on ma correspondance ? ne suis-je plus un homme libre ?
— Non, reprit Mr Knapp ; vous ne l’êtes pas de recevoir des lettres qui jettent l’inquiétude chez tous vos voisins ; vous n’êtes pas libre de garder chez vous de la poudre qui peut incendier les habitations qui touchent la vôtre ; nous sommes forcés d’intercepter les lettres dans cette prévision, et aucune personne suspecte n’est autorisée à recevoir des correspondances sans être surveillée ; ne vous rappelez-vous pas que la correspondance générale a été décachetée à Charleston ? que des renseignements abolitionnistes y ont été découverts et jetés au feu, et que ce qu’il y a de plus respectable parmi les citoyens, assisté du clergé en robes de cérémonies, a confirmé la sentence qui prescrivait cette mesure ?
— Je crois, permettez-moi cette observation, mister Knapp, dit le juge Oliver en s’interposant d’un ton mielleux, que votre zèle vous entraîne plus loin que vous ne le voulez. J’aime mieux espérer que Mr Clayton se pénétrera de la légitimité de notre argumentation, et se dispensera, dorénavant, de recevoir ces documents incendiaires.
— Je ne reçois aucun document incendiaire, interrompit vivement Clayton ; je reçois des journaux opposés à l’esclavage : ils paraissent à Washington ; ils sont rédigés avec bon goût et ne dépassent jamais les limites d’une discussion modérée : je les apprécie en homme qui veut connaître les deux côtés de la question.
— Soit, dit Mr Knapp ; mais vous voyez l’inconvénient des esclaves qui savent lire : s’ils ne lisaient pas vos journaux, il n’y aurait pas lieu de les recevoir ; de pareils arguments colportés dans toute la plantation ! ah ! c’est au diable à vous en tenir compte !
— Il y a, reprit le juge Oliver, des droits individuels que nous devons sacrifier au bien public, quoi qu’il puisse nous en coûter. J’ai parcouru le journal en question, et j’ai reconnu, je dois l’avouer, que ses articles étaient parfaitement convenables ; mais, dans notre condition particulière et, disons-le, fort critique, je crois que de telles lectures faites par les esclaves de notre voisinage sont fort dangereuses pour nous !
— Je m’étonne, en ce cas, que vous ne supprimiez pas vos propres journaux ; car autant de discussions autant d’excitations à la révolte !
— Ne remarquez-vous pas, mister Clayton, dit Mr Knapp, que vous nous avez produit suffisamment de raisons pour que nous puissions en conclure que les esclaves ne doivent pas apprendre à lire ?
— Sans doute, répondit Clayton, s’ils doivent rester toujours esclaves, et si nous n’avons pas l’intention de les émanciper.
— Ils doivent toujours rester esclaves, dit Mr Knapp avec emportement ; c’est leur condition définitive ; il ne doit plus y avoir désormais à discuter l’émancipation !
— Alors, que Dieu vous pardonne, dit Clayton avec solennité ; croyez-moi, car telle est ma pensée : en résistant à l’affranchissement de l’humanité, vous luttez contre Dieu lui-même !
— Il ne s’agit pas de l’affranchissement de l’humanité, reprit Mr Knapp avec précipitation ; l’humanité n’est pour rien là-dedans : il s’agit d’une race inférieure exclusivement destinée à la servitude ; la Bible le dit formellement.
— Pourquoi donc ne la leur enseignez-vous pas ? dit Clayton avec le plus grand sang-froid.
— Pour en finir avec cette discussion, dit Mr Knapp en se promenant avec agitation de long en large, je vous dirai qu’il n’y a pas là matière à plaisanterie : nous sommes venus ici en amis, pour vous donner un avis officieux ; si vous ne le suivez pas, nous ne répondons pas des conséquences que pourra entraîner votre refus. Réfléchissez, au moins à cause de votre sœur, si vous persistez à ne pas vous préoccuper de votre propre intérêt.
— J’honore assez l’esprit chevaleresque de la Caroline pour penser qu’une femme n’a rien à craindre en pareil cas !
— C’est vrai, dit le juge Oliver, mais ce sujet jette la perturbation dans les esprits : vous devez vous rappeler qu’un commissaire du Massachusetts étant venu ici, sa présence excita du trouble au point de nous contraindre à lui signifier d’avoir à quitter la cité, lui et sa sœur, jeune fille de la plus grande distinction ; nous ne pouvions prévoir les conséquences qu’entraînerait la prolongation de leur séjour parmi nous. Il ne fallait pas souffrir que la populace nous dictât ses lois. Pensez-vous que l’incendie, une fois allumé, n’irait pas plus loin que vous ne voudriez, et que vous seriez maître d’arrêter ses progrès ?
— Mister Clayton, dit Mr Bradshaw, qui s’était jusqu’alors abstenu de parler, vous voyez que nous traitons un sujet pénible : néanmoins, nous sommes venus vers vous avec des intentions amicales ; nous apprécions la noblesse de votre caractère et l’excellence de vos raisons, mais il y a dans la multitude un élément de trouble qui gagne de proche en proche et qui devient menaçant ; j’en ai conféré avec miss Anne, il y a quelques mois, et je lui ai fait part de mes impressions ; maintenant, donnez-nous seulement votre parole que vous suivrez une tout autre voie, et nous pourvoirons, de notre côté, au maintien de la tranquillité publique.
— Vous me demandez une chose qui exige de sérieuses réflexions, répondit Clayton ; et comme je ne veux point enfreindre les lois de mon pays, je ne vois pas d’autre choix que de m’éloigner d’ici.
— Nous en serions désolés…, dit le juge Oliver, mais nous voulons encore espérer que vous pèserez l’importance des motifs qui ont inspiré notre visite.
— La nécessité est le texte des tyrans, dit Clayton en souriant.
— C’est un texte assez puissant, repartit le juge Oliver en souriant aussi, mais je suis content d’avoir eu avec vous cette conférence ; je puis, à présent, calmer un peu les têtes fougueuses de nos jeunes voisins ; peut-être aussi puis-je prévenir bien des malheurs !
Après une conversation générale, la société se sépara, et Clayton chercha sa sœur et Frank pour recueillir leurs avis.
Anne fut indignée, mais de cette indignation franche qui est une des qualités de la femme : elle ne ressentait pas pour son frère les inquiétudes qu’avait éprouvées Clayton lors d’un soulèvement d’esclaves dont il avait été le témoin et pendant lequel il ne pouvait s’empêcher de trembler pour sa sœur.
— Je crois, dit Anne, qu’il serait préférable de jeter le masque et faire justice de cette liberté hypocrite dans laquelle on nous berce dans ce pays.
— Hélas ! dit Frank Russel, notre république est comme celle de Venise ! Ce n’est ni une démocratie, ni une oligarchie ; la populace est son armée régulière ; nous sommes sous le conseil des Dix, qui a les yeux partout ; nous sommes libres jusqu’à concurrence de ce qu’il veut ; passé cela, plus de liberté ! Les propriétaires ne voient que leurs intérêts, et la populace leur sert de chiens de garde. Les sages avis qu’ils nous donnent peuvent se formuler ainsi : « Si vous n’y prenez garde, je lâcherai mes chiens sur vous, et je ne réponds pas de ce qui pourra en arriver ! »
— Et vous appelez cela de la liberté ? s’écria Anne avec indignation.
— Oh ! dit Clayton, c’est tout un monde de faussetés ! nous couvrons ces actes du nom de liberté, parce que liberté est un mot séduisant… et qu’est-ce, après tout, que cette liberté dont on fait tant de bruit ? un nom… rien qu’un nom ! Nous sommes tous esclaves ; personne n’est complètement libre, si ce n’est Robinson Crusoé dans son île déserte ; et encore qu’y fait-il ? il déchire son linge par lambeaux pour en faire des signaux de détresse, tant est grande son envie de revenir à l’esclavage.
— Qu’on dise ce qu’on voudra, reprit Anne avec chaleur, je soutiens, moi, que la liberté existe ; cette noble fierté et cet enthousiasme, qui dans tous les siècles ont animé l’esprit des hommes, ne doivent pas être de vains mots ! Qui ne se sent transporté en écoutant ces vers de l’hymne La Marseillaise :
Amour sacré de la patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs !
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !
« N’est-ce pas là de la réalité ?
— Ce sont des fictions séduisantes, dit Russel, qu’il faut se garder d’approfondir ! Vulgairement, liberté veut dire la permission donnée à moi, à vous, et à ceux de notre rang, de faire ce que nous voulons ; cela est charmant, sans doute, pour les privilégiés placés sur le haut de l’échelle sociale ; mais pour ceux qui sont en bas, c’est autre chose !
— Ce langage manque de générosité, dit Anne les larmes aux yeux. Quant à moi, je vais plus loin… Je dis qu’il y a des âmes nobles, pour lesquelles l’amour de la liberté signifie l’amour du droit et le désir que tout être jouisse paisiblement et sûrement de ce qui lui appartient. Ce n’est ni pour ma liberté à moi, ni pour notre liberté à nous, mais pour la liberté de tous et le maintien de ses principes, qu’il faut lutter.
— Une pareille doctrine mettrait le monde en feu, repartit Russel ; est-ce qu’il y a jamais eu de gouvernement libre ? Quelle nation a jamais respecté les droits du faible ? Ce sont là des théories à renvoyer aux calendes grecques ! n’allons pas nous sacrifier pour la défense d’un mot : quant à moi, à vous parler franchement, je ne suis guère effrayé de leurs menaces. Je crois vous l’avoir dit : la main de Joab se montre ! Tom Gordon va faire sa ronde dans le voisinage, et vous pouvez être persuadés que c’est lui qui sème la peur et qui agite les esprits ; c’est un gaillard capable de tout, hormis le bien, et je serais effrayé moi-même s’il soulevait la populace. Faites ce que vous voudrez, il n’y a pas de remède au mal que je déplore comme vous. Vos meilleurs amis diront : « Le pauvre garçon ! nous l’avions pourtant averti. » Les indifférents diront nonchalamment, les mains dans leurs poches : « C’est bien fait pour lui ! »
— Je ne crois pas, dit Clayton, que nous ayons à craindre immédiatement des actes de violence.
— Si Tom Gordon est dans le camp, vous êtes dans une trompeuse sécurité. Il y a dans le voisinage deux ou trois jeunes écervelés qui, dirigés par l’énergie sauvage de Tom, marcheront où et quand on voudra, et vous savez qu’avec quelques pintes de whisky, on achète facilement la canaille !
La suite des événements démontra que Russel avait raison.
La chambre à coucher de miss Anne était située au fond du cottage, en face du bosquet derrière lequel se trouvait son école. Vers une heure de la nuit, elle fut réveillée en sursaut par l’éclat d’une lumière qui lui fit croire que l’habitation était en feu ; en même temps, elle s’aperçut que l’air résonnait de sons discordants. C’était un bruit de casseroles et de batterie de cuisine, mêlé à la voix sourde des cornets et aux cris perçants d’une réjouissance sauvage, entrecoupée d’infâmes jurons et de cyniques imprécations. Elle revint à elle en remarquant que le bâtiment de sa classe était en feu, et que les flammes serpentaient dans le feuillage des beaux arbres qui l’entouraient, semblant se communiquer à l’atmosphère tout entière. Elle se leva aussitôt, s’habilla à la hâte ; quelques secondes après, Clayton et Russel frappaient à sa porte ; tous deux avaient les traits pâles et bouleversés.
— Ne craignez rien, dit Clayton de ce ton qui signifie qu’il y a beaucoup à craindre… Je vais leur parler.
— Vous n’en ferez rien, dit Frank Russel ; à quoi bon ? C’est aujourd’hui leur jour d’héroïsme : ces hommes sont poussés par des meneurs, et surexcités par le whisky ; votre présence ne ferait que les irriter contre vous, et donner plus d’élan à leur folie furieuse ! Laissez-moi faire… je connais mieux que vous cette engeance, et je sais comment m’y prendre. D’ailleurs, ma conscience ne m’empêchera pas de dire et faire tout ce qui convient dans ce moment critique, et je suis sûr de venir à bout de cette meute criarde. Vous, Clayton, veillez sur votre sœur jusqu’à mon retour… Je vais entraîner toute la troupe, là-bas, chez Muggins, où je les laisserai s’enivrer à discrétion !
Et soudain Frank se déguisa sous un vieux paletot à longs poils, se fit d’un foulard une cravate des plus extravagantes, se couvrit la tête d’un chapeau défoncé, ancienne coiffure d’un des serviteurs de la maison, et ainsi accoutré, s’esquiva par la porte de devant et disparut en s’enfonçant dans l’épaisseur des taillis. Il s’aperçut, tout d’abord, que Tom Gordon ne se trouvait pas parmi les perturbateurs. À merveille, se dit-il, et se hissant sur un vieux tronc d’arbre renversé, il commença une harangue dans le jargon familier à ses auditeurs, et qu’il possédait parfaitement à l’aide de son talent tout particulier pour la plaisanterie ; il provoqua bientôt un rire universel, et à force d’encenser leur bravoure et de caresser leur vanité, il parvint à les maîtriser. Ils poussèrent en chœur une triomphante acclamation, et consentirent à aller avec l’orateur célébrer leur gloire chez Muggins. Frank tint la promesse qu’il avait faite à ses amis et ne quitta nos héros que lorsqu’ils furent assez complètement ivres pour se trouver dans l’incapacité absolue de faire le moindre mouvement.
Le lendemain matin, vers neuf heures, il trouva Clayton et Anne qui déjeunaient.
— Écoutez, dit-il à Clayton en s’asseyant, parlons sérieusement une fois pour toutes. Vous êtes vaincu, vos projets d’émancipation graduelle ou de réforme quelconque ont avorté, et s’il vous prend fantaisie de leur donner suite, c’est dans les États du Nord qu’il faut l’entreprendre. Il y a cinquante ans, des projets semblables aux vôtres ont été pris en considération par les esprits sérieux du Sud, mais ces temps-là ne sont plus. Du jour où l’on a commencé à ouvrir des territoires nouveaux pour l’esclavage, le prix de cette sorte de propriété s’est élevé successivement, et dans cette position, l’émancipation est devenue une impossibilité. Or, à l’impossible nul n’est tenu ! Ces propriétaires ne forment, il est vrai, qu’un quart de la population de nos États du Sud ; mais, néanmoins, les trois autres quarts, qui n’ont en réalité qu’une existence dépendante du premier, votent comme on les fait voter, et sont, d’ailleurs, beaucoup trop ignorants pour prendre quelque initiative que ce soit. Les bouches du Nord sont bourrées de coton, et on aura soin de les tenir toujours pleines pour les empêcher de parler, et tant que le régime actuel conviendra. Ce sont de bonnes gens, sans souci, possédant chevaux, voitures et tout le confortable, qui dorment paisiblement sur leurs moelleux oreillers, sans s’inquiéter que c’est de nous que leur vient l’abondance. Si, par hasard, quelqu’un d’entre eux se réveille et veut risquer quelques observations, c’est à qui lui fermera la porte au nez en lui disant : « Cela n’est pas de votre compétence. » Alors le brave se rendort, tout en murmurant que nous manquons de procédés à son égard, Ah ! c’est qu’ils ont leurs fanatiques là-bas, et nous ne voulons pas nous donner la peine de les mettre à la raison. Ils ameutent la foule, chassent de leurs villes les ministres et les éditeurs, et ceux qu’ils envoient au Congrès ne sont que leurs souffre-douleur. Il y a bien, par-ci, par-là une exception, mais cette exception ne fait que confirmer la règle. Il y a dans le Nord de la sympathie pour les réformateurs, et c’est là seulement, croyez-moi, que vous pourrez faire quelque bien, s’il y a réellement du bien à faire !!!
— Eh bien ! alors, dit miss Anne, puisque nous devons quitter cet État, j’irai quelque part où je puisse donner suite à mes projets, car je ne veux pas interrompre l’œuvre que j’ai commencée.
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