Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 12 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

10. Préparatifs

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Préparatifs

 

L’arrivée de Tiff et le départ de Milly pour la cabane avaient détourné Nina de ses propres pensées.

Vive et légère, elle se jetait avec ardeur dans tout ce que le hasard lui présentait, et après avoir vu partir la voiture, elle se mit à déjeuner de l’humeur la plus gaie.

— Tante Nesbit, vous ne pouvez vous imaginer l’intérêt que m’inspire ce vieillard. Je vais faire seller le poney après déjeuner et je me rendrai moi-même à la cabane.

— Je croyais, Nina, que nous avions du monde à dîner.

— Raison de plus pour y aller. Est-ce que vous croyez que je veux faire la précieuse, souriant et minaudant, et courant à la fenêtre à chaque minute pour voir si mylord un tel arrive ? Non, je ne ferai cela pour personne, et il me prend fantaisie de faire une promenade à cheval.

— Je ne trouve pas qu’il soit convenable pour une personne de votre condition d’aller visiter les chaumières de ces misérables gens.

— Ma condition ? Et en quoi sera-t-elle compromise, s’il vous plaît ? Ma condition dans le monde me permet de faire ce qui me plaît, et j’en profite. Et puis, vraiment, pouvais-je m’empêcher de m’intéresser à l’affliction de ce vieux Tiff (je crois que c’est son nom), quand il m’a dit que cette femme appartenait à une bonne famille de la Virginie. Peut-être était-ce une jeune fille légère comme moi, sans souci de l’avenir, sans crainte de la mort ; je ne pouvais faire autrement que de la plaindre. Vous ne savez pas l’impression que j’en ai ressentie ce matin lorsque je me promenais dans le jardin. La matinée était si belle ; les oiseaux chantaient, et la rosée brillait sur les fleurs. Vraiment, ma tante, les fleurs même semblaient animées… je croyais les entendre respirer, et leur cœur battre comme le mien. Tout à coup, le chant le plus triste se fit entendre dans les bois ; ce chant n’était rien moins qu’harmonieux, mais il exprimait tant de douleur et de mélancolie : « Elle est morte et montée au ciel ! » Bientôt, je vis paraître une singulière petite voiture ; je ne sais quel nom lui donner, et ce vieux nègre avec un vieil habit, un chapeau blanc, et de grosses lunettes sur le nez. Je me suis approchée de la haie pour le voir, et il est venu me parler après m’avoir fait le plus profond salut. Oh ! que ne l’avez-vous vu comme moi ! Le pauvre homme m’a dit alors que sa maîtresse était morte entourée de ses enfants, et qu’il n’y avait personne dans la maison qui pût aider en rien. Les larmes lui en vinrent aux yeux ; moi je ne pouvais m’empêcher de le plaindre ; il semblait si fier de sa pauvre maîtresse, malgré sa misère !

— Et où demeurent ces gens ? demanda tante Nesbit.

— Il m’a dit qu’ils demeuraient dans le bois de pins, près du marécage.

— Oh ! dit tante Nesbit, c’est sans aucun doute une famille du nom de Cripps, qui s’est établie dans les bois. Ce sont de misérables gens ; tous menteurs et voleurs ! Si j’avais su que c’était là, je n’aurais pas permis à Milly d’y aller. On ne devrait leur prêter aucun secours ; on ne devrait rien faire pour eux ; au contraire, on devrait essayer de leur faire quitter le voisinage. Ils volent tout ce qu’ils peuvent dans les habitations, ils corrompent les nègres, ils se grisent et mènent, en un mot, une conduite déplorable ! Je n’ai jamais entendu dire qu’il y eût, parmi eux, la moindre décence, et si vous étiez ma fille, je ne vous permettrais jamais d’y aller.

— Je rends grâce au ciel de ne pas être votre fille ! dit Nina, dont l’humeur s’aigrissait toujours dans ses discussions avec sa tante, et je ferai ce qu’il me plaira. Je ne sais pas comment des gens qui se disent pieux peuvent parler ainsi ! Jésus-Christ permettait aux pécheurs de s’approcher de lui !

— C’est vrai, dit tante Nesbit, mais la Bible nous enseigne qu’il ne faut pas semer les perles devant les pourceaux, et lorsque vous aurez vécu jusqu’à mon âge, vous en saurez plus qu’à présent. Personne n’ignore qu’on ne peut rien tirer de ces gens-là. Vous ne pouvez leur donner la Bible, ni aucun livre religieux, car ils ne savent pas lire. J’ai essayé quelquefois de les visiter et de les entretenir, mais peine inutile. J’ai toujours pensé qu’on devrait faire une loi qui les réduisit à l’état d’esclaves, et charger quelqu’un d’en prendre soin.

— Je ne puis croire, dit Nina, qu’il y ait de leur faute ; ils n’ont point d’école où ils puissent envoyer leurs enfants ; s’ils désirent s’instruire, s’ils veulent travailler, ils ne trouvent ni instruction, ni travail ; que leur reste-t-il donc à faire ?

— Je n’en sais rien, dit tante Nesbit, de ce ton qui veut dire : que m’importe ! Tout ce que je sais, c’est que je voudrais qu’ils quittassent le voisinage. Leur donner quelque chose, c’est comme si on le mettait dans un sac percé. En vérité, je me suis trop dérangée aujourd’hui pour leur rendre service ! S’il y a quelque chose que je déteste, c’est de changer le cours ordinaire de mes occupations ; aujourd’hui, par exemple, c’était le jour du blanchissage de fin… Par un si beau temps ! et demain il peut pleuvoir. C’est désastreux de changer ses habitudes, je leur aurais envoyé quelques hardes très volontiers ; mais pourquoi faut-il qu’ils prennent le temps de Milly, comme si l’on ne pouvait avoir un enterrement sans elle ? Ces enterrements sont toujours de vraies orgies. Et puis, qui sait ? Elle peut y être attaquée de la petite vérole ou de quelque autre maladie… L’on ne peut jamais savoir de quoi ces gens-là meurent.

— Ils meurent de ce que nous mourons, dit Nina, ils ont cela de commun avec nous.

— Oui, mais il ne vaut pas la peine de risquer sa vie, surtout pour de telles gens, et quand cela ne sert à rien.

— Mais, ma tante, que savez-vous contre ces gens-là ? Avez-vous entendu dire qu’ils aient commis quelque mauvaise action ?

— Non ! je ne sais rien contre cette famille en particulier, mais contre la

race en général. Ces 1 squatters, je les connais depuis le temps où, jeune fille, j’habitais la Virginie. Tous ceux qui tiennent à quelque chose savent ce qu’ils sont ; on ne peut rien faire pour eux, à moins, comme je disais, de les réduire à l’esclavage ; alors, seulement, on pourrait les maintenir convenablement. Libre à vous d’aller les voir si cela vous convient, mais quant à moi, je ne veux plus me déranger pour eux.

Mistress Nesbit était un de ces caractères opiniâtres, qui, semblables au caoutchouc, ne cèdent qu’à la force, pour reprendre leur première forme dès que cette force n’agit plus sur eux. Elle ne refusait jamais ce qu’on lui demandait avec instance, non parce que son cœur en était touché, mais parce qu’elle n’avait pas la force de résister. Ces concessions étaient toujours suivies de lamentations sur la nécessité qui l’avait contrainte à céder.

Le naturel de Nina était si vif et si impérieux, lorsqu’on la contrariait, que tante Nesbit cherchait toujours à se soustraire par des concessions, à la fatigue de ses emportements ; mais elle prenait sa revanche en se lamentant comme nous l’avons déjà vu.

Nina se leva à la hâte en voyant que l’on amenait son poney à la porte, et, revêtue de son amazone, elle partit bientôt au galop à travers les bois. La journée était magnifique, le sentier qu’elle suivait au milieu des bois était couvert d’une couche épaisse d’aiguilles de pin ; Harry l’accompagnait à peu de distance, et elle pouvait, selon son désir, s’entretenir avec lui.

— Vous connaissez le vieux Tiff, Harry ?

— Oh ! oui, très bien. C’est une bonne créature, sous bien des rapports, et fort supérieure à son maître.

— Il dit que sa maîtresse appartient à une bonne famille.

— C’est vraisemblable, dit Harry, car elle avait un air de délicatesse fort différent de celui des gens de sa condition en général. Les enfants aussi sont très jolis et de bonne conduite. C’est vraiment dommage qu’on ne puisse les instruire assez pour les empêcher de devenir comme ces misérables blancs.

— Pourquoi ne leur enseigne-t-on rien ? demanda Nina.

— Vous savez bien, miss Nina, que tout le monde ici doit s’occuper seul de ses propres affaires ; il n’y a pas d’écoles où les enfants puissent aller pour apprendre quelque chose, il n’y a pas de travail à leur donner ; on dirait qu’il n’y a aucune place pour eux dans la société ! Les garçons n’apprennent qu’à boire et à jurer ! Quant aux jeunes filles, elles ne sont bonnes à rien ; et cela se perpétue ainsi de génération en génération.

— C’est étrange ! quelle différence avec les États du Nord ! Là, tous les enfants vont à l’école, même les plus pauvres ; quelques-uns des hommes les plus distingués n’étaient que les enfants de parents fort pauvres. Pourquoi ne peut-on pas faire de même ici ?

— Oh ! parce que l’on vit à une si grande distance les uns des autres, qu’il est impossible d’avoir des écoles ; toutes les bonnes terres sont comprises dans les grandes habitations. Quant à ces pauvres gens, personne ne s’occupe d’en prendre soin ; ils grandissent sans s’inquiéter de quelle manière ils vivent, comme s’ils étaient de trop dans ce monde. J’en ai vu qui seraient heureux de trouver du travail, mais les propriétaires n’en veulent pas sur leurs habitations ; ils préfèrent se servir de leurs propres nègres. Veulent-ils apprendre un métier, ils ne trouvent aucun encouragement, puisque la plupart des habitations ont leur charpentier et leur forgeron. Quelle ressource leur reste-t-il ? Faire la chasse aux nègres fugitifs, ou bien ouvrir ces misérables boutiques où ils vendent le whisky, en trafiquant sur les objets volés dans les habitations. Ils sont quelquefois dans un tel dénuement, qu’ils vendent leurs enfants pour du pain !

— Oh ! les malheureuses créatures ! mais croyez-vous qu’il soit possible qu’une femme qui a appartenu à une famille respectable ait pu épouser un tel homme ?

— Je ne sais pas, miss Nina, mais cela pourrait bien être. Les meilleures familles peuvent dégénérer, et quand elles deviennent trop pauvres pour envoyer leurs enfants à une école lointaine, ou pour avoir des maîtres qui les instruisent, elles tombent bien vite dans l’avilissement. Cet homme n’est pas mal, et, s’il avait eu des chances de succès, il aurait pu être un homme habile, et prendre soin de sa famille ; il n’est pas surprenant que, dans sa jeunesse, il ait plu à une jeune fille qui n’avait jamais mis le pied hors de l’habitation ; il n’était, sans doute, pas inférieur à ses propres frères… Vous le voyez, miss Nina, dans ce pays, lorsqu’on n’a plus d’argent, on n’a plus rien, et si une famille n’est pas assez riche pour puiser chez elle toutes ses ressources, elle déchoit rapidement.

— Dans tous les cas, dit Nina, je plains ces pauvres gens, et je suis loin de les mépriser comme fait ma tante Nesbit.

Ici Nina, s’apercevant que le sentier s’étendait à quelque distance, sans interruption, sous la voûte des pins, mit son cheval au petit galop, et ils continuèrent pendant quelque temps leur route en silence. Ils arrivèrent bientôt à un petit ruisseau qui serpentait dans les bois. Ce ruisseau coulait à travers les pins, comme un ruban à paillettes, dont les nœuds circulaient autour des îles de verdure. Une de ces petites îles s’offrit aux yeux de Nina et de son compagnon ; elle n’avait pas plus d’un quart d’arpent d’étendue, et le ruisseau la contournait en entier, sauf un petit espace d’environ quatre pieds de largeur, qui l’unissait au reste des terres.

Cette portion, complètement défrichée et disposée en jardin, annonçait une culture soignée. La cabane qu’on y voyait était formée de troncs d’arbres, et ne portait pas ces traces de misère à laquelle Nina s’était attendue. Elle apparaissait sous une masse de verdure et comme drapée de vignes vierges et de jasmins dorés. Deux plates-bandes, de chaque côté de la maison, étaient couvertes de fleurs ; les pins formaient un demi-cercle autour de l’île, et le ruisseau allait se perdre dans le vaste marécage qui ceint les côtes de la Caroline. L’aspect tranquille et gracieux de ce site était si attrayant, que Nina ne put s’empêcher de s’écrier :

— Oh ! la charmante perspective ! avec une si belle végétation, ces gens ne peuvent être aussi misérables qu’on le suppose !

— Ah ! cela, c’est l’ouvrage de Tiff : c’est lui qui prend soin de tout, au-dehors et au-dedans de la maison, tandis que son maître s’en va on ne sait où. Vous seriez étonnée de voir la manière dont cette bonne créature arrange toutes choses ! Il coud, il tricote, il travaille dans le jardin, il fait le ménage et il instruit les enfants. C’est vrai ! vous remarquerez qu’ils ont une prononciation et des manières tout à fait différentes de celles de ces enfants blancs qui sont à demi sauvages, et cela est dû à la sollicitude, à la vigilance de Tiff. Ce vieux serviteur ne songe pas à lui, il n’a qu’un intérêt en vue, celui de sa maîtresse et de ses enfants.

Ici, Tiff, qui les avait aperçus, sortit pour les aider à descendre.

— Que le Seigneur vous bénisse, miss Gordon, pour être venue voir ma maîtresse ! Elle repose là aussi belle que le jour de son mariage ; la beauté de ses jeunes années lui est revenue et Milly l’a si bien arrangée ! Je désirais tant que quelqu’un vînt la voir, car elle est d’une bonne famille malgré sa pauvreté. Elle n’est pas comme ces blancs, allez, miss Nina… Entrez, entrez et regardez-la.

Nina entra. Le lit était couvert d’un drap blanc, et le corps revêtu d’une robe blanche que Milly avait apportée ; la morte reposait si tranquillement, qu’on pouvait à peine croire qu’elle avait cessé de vivre. L’expression d’épuisement, de fatigue et de souci, qui avait donné à son visage un cachet de tristesse, avait fait place au calme du repos nuancé d’une crainte mystérieuse, comme si ses yeux fermés entrevoyaient des scènes qui dépassent l’intelligence humaine. L’âme, quoique plongée au-dessous de l’horizon de l’existence, reflétait sur sa physionomie un éclat semblable aux lueurs brillantes dont le soleil couchant colore les cieux.

Près du chevet du lit se trouvait la petite fille, habillée avec soin, les cheveux bouclés et séparés sur le front ; près d’elle, était assis le petit garçon, dont les yeux bleus exprimaient la surprise.

Cripps était assis au pied du lit, évidemment sous l’influence de l’ivresse, car, en dépit de l’exhortation de Tiff, il avait eu recours au whisky, dès que le vieux serviteur était parti. Et pourquoi pas ? Il était rêveur, triste, et chacun, dans de pareilles circonstances, cherche naturellement quelque source de consolation. L’homme intelligent s’applique à la lecture et à l’étude ; l’homme industrieux a recours aux affaires ; l’homme au cœur aimant cherche des amis ; l’homme pieux se soulage par les pratiques de la religion ; mais l’homme à qui échappent tous ces moyens de se soustraire à ses sombres pensées… que lui reste-t-il ? le whisky ! Cripps, d’un air stupide et ébahi, fit un salut de la tête à Nina et à Harry, lorsqu’ils entrèrent, et puis demeura tranquillement assis, tournant ses pouces l’un sur l’autre et marmottant entre ses dents.

Les rayons du soleil pénétraient à travers les fenêtres ; le parfum des fleurs et le chant des oiseaux arrivaient dans la cabane sur les ailes de la brise. Tous les messagers du Père céleste parlaient de consolation ; mais Cripps, sourd et aveugle, n’entendait, ne voyait rien. Grâce aux soins de Milly et de Tiff, un air de propreté répandu partout dissimulait l’extrême pauvreté de la chambre mortuaire.

Tiff entra doucement et resta près de Nina, pendant qu’elle regardait fixement le corps de sa maîtresse ; il portait dans sa main plusieurs branches de jasmin blanc, dont il en plaça une sur la poitrine de la défunte.

— Elle a eu un voyage pénible, dit-il, mais elle est enfin arrivée ! N’a-t-elle pas l’air bien paisible, pauvre agneau ?

Nina, la jeune coquette, vive et étourdie, n’avait jamais assisté à un pareil spectacle. Un air de mélancolie, tout à fait en contraste avec sa gaieté habituelle, se répandit sur ses traits, tandis que, tenant négligemment son chapeau à la main, elle avait laissé se dénouer ses cheveux qui retombaient en longues boucles soyeuses sur son visage.

Elle entendit quelqu’un entrer, mais, sans lever les yeux, elle s’aperçut que quelqu’un regardait par-dessus son épaule, et crut que c’était Harry.

— Pauvre femme ! dit-elle, si jeune et avoir tant souffert !

Sa voix tremblait, et une larme s’échappa de ses yeux.

À un mouvement soudain qui se fit à ce moment, elle leva la tête, et vit Clayton à ses côtés.

Surprise à cette vue, une vive rougeur colora ses joues, mais elle sympathisait trop à la douloureuse scène à laquelle elle assistait pour donner même un sourire à cette apparition. Elle prit la main de Clayton, la conserva un moment dans la sienne, puis se tournant vers le lit funèbre, elle lui dit à voix basse : « Regardez-la. »

— Je vois, dit-il. Puis-je être ici de quelque utilité ?

— La pauvre femme est morte hier soir, dit Nina, je crois que quelqu’un pourrait aider aux préparatifs de son enterrement. Harry, dit-elle en allant doucement vers la porte, et parlant à voix basse, allez commander le cercueil, et qu’il soit convenable. Oncle, dit-elle, en faisant signe à Tiff, où voudriez-vous qu’elle fût enterrée ?

— Enterrée ? s’écria douloureusement Tiff. Ô ciel ! enterrée !

Et il se couvrit le visage de ses mains rudes, tandis que des larmes coulaient abondamment entre ses doigts.

— Seigneur ! Seigneur ! je sais qu’il faut en venir là, mais il me semble que je ne puis, que je ne pourrai le faire. Ciel ! elle est si belle ! Pas aujourd’hui, de grâce, pas aujourd’hui !

— Je suis fâchée, oncle, de vous causer ce chagrin, dit Nina tendrement, mais, vous savez, pauvre homme, que le temps doit venir.

— Je l’ai connue depuis qu’elle n’était pas plus grande que ça…, dit Tiff, ses cheveux étaient bien bouclés, elle portait de jolis souliers rouges, et courait après moi dans le jardin : « Tiff, Tiff », me disait-elle ; et la voilà, maintenant, et c’est la douleur qui l’a tuée ! Seigneur ! qu’elle était jolie ! Aussi jolie que vous l’êtes, miss Nina, mais depuis qu’elle a épousé celui-là, montrant Cripps du doigt, et parlant en confidence, tout est tourné à mal. J’ai tâché de l’encourager, j’ai fait tout ce que j’ai pu, et maintenant, la voilà !

— Peut-être, dit Nina en mettant sa main sur la sienne, peut-être est-elle dans un meilleur monde.

— Ah ! oui, grâce au Seigneur, elle m’a dit cela en mourant, elle a vu le Seigneur enfin, c’est vrai cela. Voici ses dernières paroles : « Tiff, dit-elle, je le vois, et il me donnera le repos… » J’étais endormi, quelque chose de froid m’a touché la main ; je me suis éveillé en sursaut ; elle était là qui me regardait avec ses yeux si brillants, et voilà tout ce qu’elle m’a dit : « Tiff, je l’ai vu et je sais maintenant pourquoi j’ai tant souffert. Il va me prendre et me donner le repos. »

— Alors, mon pauvre homme, vous devriez vous réjouir de la savoir en repos…

— C’est ce que je fais, dit Tiff, mais, que voulez-vous, je suis égoïste et je voudrais y être aussi, voilà ce que je voudrais ; mais il faut que je prenne soin des enfants.

— Bien, mon brave homme, bien, dit Nina, à présent il faut nous quitter… Harry vous procurera un cercueil pour votre pauvre maîtresse, et lorsque l’enterrement aura lieu, notre voiture y viendra, et nous nous y rendrons.

— Que le ciel vous bénisse, miss Gordon, vous êtes trop bonne. Mon cœur était brisé en pensant que personne ne se souciait de ma pauvre jeune maîtresse. Vous êtes trop bonne !

Puis, s’approchant d’elle, et baissant la voix, il lui dit :

— Je voulais vous parler du deuil, miss Nina ; peu importe pour lui, tout le monde peut voir ce qu’il est, mais missis était une Peyton – et, moi, je suis aussi un Peyton, et j’ai naturellement une responsabilité qu’on ne peut attendre de cet homme. J’ai ôté les rubans du chapeau de miss Fanny, et je l’ai garni de mon mieux avec du crêpe noir que Milly m’a donné ; j’ai mis une bande de crêpe noir sur le chapeau de Teddy, et j’en aurais aussi mis une sur le mien, mais je n’en avais pas assez. Vous savez, miss, que les vieux serviteurs portent toujours le deuil de leurs maîtres ! Si missis voulait avoir la bonté de regarder mon ouvrage ! Voici le chapeau de miss Fanny. Vous savez qu’on ne peut s’attendre que je l’arrange aussi bien qu’une modiste.

— Ils sont très bien, oncle Tiff.

— Peut-être, miss Nina, consentiriez-vous à les retoucher ?

— Oui, si cela vous est agréable, oncle Tiff, je les emporterai chez moi, et je ferai cela pour vous.

— Que le Seigneur vous bénisse, miss Gordon ! C’était ce que je voulais, mais j’avais peur de vous le demander, car il y a certaines miss qui ne voudraient pas toucher au deuil.

— Ah ! oncle Tiff, je n’ai pas de ces préjugés-là… mettez le tout dans la voiture, et Milly le portera chez moi.

En disant cela, elle sortit par la porte, où Harry se trouvait avec les chevaux. Un étranger aurait pu facilement reconnaître, au regard perçant qu’Harry jeta sur Clayton, qu’il mesurait la probabilité de le voir sous peu l’arbitre du sort de ceux qui lui étaient si chers. Quant à Nina, quoique la coquetterie et le caprice eussent signalé sa première entrevue avec Clayton, si elle avait eu lieu la veille, le spectacle qu’elle quittait avait exercé sur son esprit une telle influence, qu’elle paraissait à peine s’être aperçue de sa rencontre : elle plaça son pied mignon sur sa main, et lui permit de la mettre en selle, sans autre remerciement qu’une légère inclinaison de tête.

Le secret du pouvoir que Clayton avait jusqu’ici pris sur elle se trouvait dans ce fait, que son naturel calme et contemplatif la laissait toujours libre de suivre le cours de ses émotions. Un homme d’un caractère opposé aurait essayé de la faire sortir de la rêverie dans laquelle elle était plongée, se serait offensé de sa réserve, ou l’eût raillée sur son silence ; tout ce que Clayton fit fut de se tenir à ses côtés, tandis que Harry, piquant des deux, se trouva bientôt hors de vue.

Nom que l’on donne à ceux qui n’ont aucun droit aux terrains qu’ils occupent.

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