Dred: ou le grand marais maudit
2. Clayton
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Clayton
Au lever du rideau, la scène représente une salle de bibliothèque retirée, éclairée par les rayons obliques du soleil couchant. D’un côté, l’appartement s’ouvre par des portes vitrées sur un jardin, d’où souffle un air embaumé du parfum des roses et des chèvrefeuilles ; un tapis de joncs couvre le plancher, et les bergères et les sofas sous leurs housses de toile blanche donnent à toute cette salle une sorte de fraîcheur et de clarté. Les murailles sont recouvertes de belles gravures, chefs-d’œuvre de l’art européen, et des statuettes et des bronzes distribués çà et là révèlent l’élégance et le goût d’un artiste. Deux jeunes gens sont assis près d’une fenêtre ouverte, à une petite table sur laquelle est dressé un service à café en argent auprès d’un plateau de même métal, supportant des glaces et des fruits. L’un d’eux est déjà connu de vous, lecteur, par la description qu’en a faite notre héroïne, dans le précédent chapitre. C’est Edward Clayton, fils unique du juge Clayton et le représentant d’une des familles les plus anciennes et les plus distinguées de la Caroline du Nord. Il est, au point de vue physique, à peu près tel que l’a esquissé notre jeune amie : grand, mince, souple, d’une toilette un peu négligée et presque vulgaire, si elle n’était rachetée par une physionomie pleine de candeur et d’intelligence. Son front dénote la force et la réflexion avec une teinte de mélancolie : il y a dans ses yeux, quand il parle, la surexcitation particulière au tempérament bilieux. Sa bouche, d’une beauté et d’une finesse de contours presque voluptueuse, laisse échapper un sourire qui ne s’élève pas jusqu’aux yeux et ne semble jamais troubler la sombre tranquillité de leur regard.
Quel contraste frappant entre lui et son compagnon, que nous introduisons sous le nom de Frank Russel. Celui-ci était fils unique d’une famille de la Virginie, autrefois riche et puissante, maintenant déchue de son ancienne splendeur. Il y a beaucoup de personnes qui pensent que la base la plus solide de l’amitié repose sur la conformité des caractères ; mais l’observation démontre que c’est par l’effet de qualités opposées que chaque individu se sent attiré vers un autre comme par quelque chose qu’il ne possède pas. On remarquait dans Clayton cette richesse des facultés de l’âme qui porte l’homme à se replier sur lui-même et détruit, en quelque sorte, son aptitude pour les choses extérieures ; aussi savait-il apprécier chez les autres, d’autant plus qu’il en était privé lui-même, cette vivacité d’esprit et cette activité qui conduisent presque toujours au succès. Les natures sensibles et sérieuses sont rarement douées de cette parfaite aisance de manières, de cette présence d’esprit et de cette promptitude à tirer parti des circonstances, qui sont autant de qualités si précieuses dans le monde ; et, pour cette raison, elles attachent beaucoup de prix à ces mêmes qualités.
Russel était un de ces hommes qui n’ont de capacités que pour reconnaître celles des autres, sans perdre néanmoins, pour cela, l’avantage qu’ils peuvent tirer de leurs propres ressources. Il était si bien maître de son esprit qu’il pouvait toujours l’employer et le mettre au niveau des circonstances qui en réclamaient l’usage. Dès son enfance, on lui avait remarqué beaucoup de finesse et de vivacité. À l’école, il était le factotum général, le plus ardent des joueurs et le chef de tous les mauvais tours. Il connaissait le côté faible du maître et sa conduite devant lui paraissait toujours exemplaire. Clayton, qui possédait un instinct plus délicat, et qui avait plus de scrupules qu’il n’est bon d’en avoir pour son propre profit, soit comme enfant, soit comme homme, tombait souvent dans des embarras d’où son ami le tirait ; et, tout supérieur qu’il fût à son camarade, Clayton ne pouvait s’empêcher de l’aimer et de compter sur son appui.
La portion divine de l’homme est parfois timide et défiante, peu à son aise dans ce monde ; elle réclame l’appui de ce sens pratique qui est pour ainsi dire sa monnaie courante, et, de cette façon, l’être réel et l’être idéal sont attirés l’un vers l’autre. Clayton et Russel s’étaient donc trouvés liés dès l’enfance, avaient occupé la même chambre pendant quatre ans au collège, et, quoiqu’ils fussent des instruments chacun d’une qualité tout à fait différente, ils s’étaient jusqu’ici parfaitement accordés dans le concert de la vie.
De sa personne, Russel était d’une taille moyenne ; son corps, tout à la fois souple et robuste, trahissait, dans tous ses mouvements, la vivacité et l’énergie. Sa figure avait une expression de franchise, ses yeux étaient d’un bleu clair, son front élevé était ombragé d’une profusion de cheveux bruns, et sur ses lèvres errait un sourire à la fois aimable et railleur. Sa sensibilité, sans être trop profonde, était facilement éveillée ; il se tournait aux larmes, ou à la joie, selon l’humeur de ses amis, mais sans jamais perdre son équilibre, ou, comme il le disait lui-même, sans oublier ce qu’il faisait.
Mais notre description traîne en longueur ; il vaut mieux mettre nos personnages en scène et permettre au lecteur de les juger par lui-même.
— Vraiment, Clayton, dit Russel, en se jetant en arrière dans un fauteuil en cuir bien rembourré, et tenant un cigare entre ses doigts, c’était bien aimable de leur part d’aller à ce pique-nique, et de nous laisser seuls ici. Dis donc, mon garçon, comment va le monde à présent ? Étudies-tu la loi maintenant ? Es-tu destiné à être un second juge Clayton ? D’honneur, mon cher garçon, si j’avais les avantages que tu possèdes, rien qu’à prendre la place de ton père, je m’estimerais bien heureux.
— Quant à mes avantages, merci, dit Clayton, en se jetant sur une bergère, car je commence à croire que je n’en tirerai pas grand parti.
— Pourquoi donc ? n’aimes-tu pas l’étude du droit ?
— L’étude, oui ; la pratique, non. La théorie en est superbe, magnifique. La loi a son siège dans le sein de Dieu, sa voix est l’harmonie du monde. Tu te souviens quand nous déclamions sur ce ton. Mais lorsqu’on vient à la pratique, que trouve-t-on ? Les applications légales ressemblent-elles, en aucune chose, à la recherche de la vérité ? Un avocat ne risque-t-il pas de ne voir qu’un côté de son sujet, et n’est-il pas censé ignorer la vérité qui se trouve du côté opposé ? Je t’assure que, si j’exerçais le droit selon ma conscience, l’on me renverrait du barreau en moins d’une semaine.
— Là, te voilà de nouveau, Clayton, avec ton éternelle conscience, qui a fait mon tourment dès l’âge où tu étais écolier comme moi, et je n’ai jamais pu te convaincre que ce n’était qu’une baliverne ! C’est ce que j’appelle une conscience fantastique, qui se trouve toujours opposée à ce que tu fasses les choses comme les autres. Tu ne voudras pas, sans doute, entrer dans la carrière politique ; c’est bien dommage aussi, car tu ferais un sénateur très imposant. Tu as précisément la figure d’un père conscrit, un de ces vieux personnages de l’antique Rome.
— Et dis donc, ces anciens de Rome, que feraient-ils à Washington ? Quelle figure y feraient Regulus, Quinte-Curce ou Mucius Scaevola ?
— Eh bien ! il faut en convenir, les choses, en fait de politique, sont un peu changées depuis ces temps-là. Si les devoirs politiques étaient maintenant ce qu’ils étaient alors ; si un gouffre s’ouvrait à Washington, par exemple, tu serais précisément la première personne à t’y précipiter avec ton cheval, et cela pour le bien de la république ; ou, si tu pouvais arriver à quelque chose en mettant ta main droite au feu et en la consumant, ou s’il y avait des Carthaginois qui voulussent bien t’enlever les paupières ou te faire rouler du haut d’une montagne dans un tonneau hérissé de clous pour l’amour de ton pays et de la vérité, dans ces sortes d’occasions, tu serais tout prêt à te dévouer : c’est la seule ambassade que tu rechercherais. Tout cela te conviendrait à merveille, mais quant à revêtir la pourpre d’ambassadeur américain, soit à Londres, soit à Paris, ce ne serait pas ton affaire. J’ai cru cependant que tu pourrais exercer le droit d’une manière raisonnable, percevoir tes honoraires, faire des plaidoyers pleins d’allusions classiques, montrer ton savoir, épouser une femme riche, donner de l’influence à tes enfants, et tout cela sans marcher sur le pied de ces gens scrupuleux. Mais il y a pourtant une chose que tu as faite comme tout le monde, du moins si tout ce que j’entends dire est vrai.
— Et quelle est cette chose, de grâce ?
— Ce que c’est ? voyez donc quel air innocent ! Tu crois, peut-être, que je n’ai pas entendu parler de tes succès à New York, et de la conquête que tu as faite de cette coquette par excellence, miss Gordon.
Cette accusation fut reçue par Clayton avec un léger mouvement des épaules et un sourire dans lequel ses yeux prirent part autant que ses lèvres, tandis que la rougeur lui montait jusqu’aux tempes.
— Sais-tu, Clayton, continua Russel, voilà quelque chose qui me plaît. Sais-tu que j’ai toujours pensé que je détesterais la femme dont tu deviendrais épris ? Il me semblait qu’un être qui devait présenter l’assemblage de toutes les vertus ressemblerait trop à une comète, et présenterait aux yeux un spectacle alarmant. Te souviens-tu (je voudrais vraiment savoir si tu t’en souviens !) quel était l’idéal que tu avais rêvé, une femme qui eût toute la science d’un homme, et tous les charmes de son sexe à la fois. Cette femme, je le sais par cœur, devait être poétique, pieuse, et posséder toutes les qualités dont le nom commence par cette lettre ; elle devait être en même temps élégante et vive ; elle devait envisager la vie d’une manière sérieuse, et avoir un certain air, moitié madone, moitié Vénus, enfin être une charmante réunion de tout ce qu’il y a de meilleur dans les femmes. Hélas ! les pauvres créatures que nous sommes ! Voici une petite coquette qui s’approche en jouant de son éventail ; elle te ramasse comme un grand copeau que tu es, te jette dans son panier d’amants, et puis s’en va dansant et folâtrant comme auparavant. N’en éprouves-tu pas de la honte ?
— Non. Je me trouve, à peu près, dans le cas du ministre de la ville où nous avons étudié ensemble, et qui épousa, à l’âge de soixante ans, une jolie Polly Peters ; et lorsque les anciens de l’Église vinrent lui demander si elle avait les qualités nécessaires à la femme d’un pasteur, il leur répondit qu’il ne croyait pas qu’elle les eût. « Mais le fait est, mes frères, ajouta-t-il, quoique je ne prétende pas qu’elle soit une sainte, je puis vous assurer que c’est une fort jolie petite pécheresse, et je l’aime. » Voilà précisément ma situation.
— C’est très bien dit, et, comme je te l’ai déjà fait remarquer, j’en suis charmé, parce que c’est agir comme le reste du monde ; mais crois-tu, mon cher ami, que cette petite Vénus, née de l’écume de la mer, aura vraiment quelque chose de solide ? N’est-ce pas, à peu près, la même chose que si l’on était fiancé à un nuage ou à un papillon ? Il faut chercher un peu de réalité dans une personne qui doit être votre compagne dans toutes les circonstances de la vie. Tu as un esprit profond, Clayton. Tu as besoin d’une femme qui aura quelque idée de la différence qu’il y a entre toi et les autres choses qui marchent, qui portent des habits, et qu’on appelle des hommes.
— Eh bien ! dit Clayton en s’animant et parlant avec énergie, je te dirai ce qu’il en est. Nina Gordon est une coquette, une enfant gâtée même, si tu le veux. Je n’aurais jamais cru qu’une telle personne eût pris empire sur moi. Elle n’a pas d’instruction, n’aime pas la lecture, n’a pas l’habitude de réfléchir ; mais elle a, après tout, des qualités réelles. Elle a un certain timbre de voix, comme disent les Français, qui me convient ; il y a un mélange d’énergie, d’originalité et de finesse dans son caractère, qui la rend, malgré son manque d’instruction, la plus piquante et la plus attrayante des femmes. Elle ne lit jamais, il est presque impossible de lui faire lire quoi que ce soit ; mais si vous pouvez attirer son attention, même pour cinq minutes, ses opinions en matières littéraires ne manquent pas de justesse ; il en est de même à l’égard de tous les autres sujets, si vous pouvez la fixer assez longtemps pour qu’elle puisse émettre un jugement. Quant aux sentiments du cœur, je crois qu’ils ne sont pas encore développés. Elle n’a vécu jusqu’ici que par les sens, qui sont chez elle si vifs et si actifs que ce qu’il y a de plus profond dans sa nature ne s’est pas encore révélé. Je n’ai eu l’occasion que d’apercevoir deux fois un sentiment plus profond percer dans ses yeux, et remplir sa voix d’émotion ; et je crois même que je suis le seul au monde qui ait jamais touché son cœur. Je ne suis pas du tout certain qu’elle m’aime à présent, mais je suis à peu près convaincu qu’elle m’aimera.
— On prétend, dit nonchalamment Russel, qu’elle est ordinairement fiancée à deux ou trois amants à la fois.
— Cela se peut bien, répondit Clayton d’un ton d’indifférence, j’ai même quelques raisons de le croire, mais cela ne me donne aucune inquiétude. J’ai vu tous les hommes qui l’entourent, et je sais bien qu’il n’y en a pas un dont elle se soucie.
— Très bien, mon cher ami, mais comment se peut-il qu’avec des idées aussi sévères sur la morale, tu puisses lui pardonner de te tromper de la sorte ?
— Certes, je l’avoue, cela ne s’accorde pas avec mes goûts, mais, comme disait le vieux ministre, si j’aime la petite pécheresse, que puis-je y faire ? Tu croiras peut-être que c’est un paradoxe d’amant, mais je t’assure que, quoiqu’elle trompe, elle n’est pas trompeuse, quoiqu’elle agisse en égoïste, elle n’est pas égoïste. Le fait est que l’enfant a été élevée parmi les domestiques, en orpheline, sans mère et avec la réputation d’être une héritière. Elle a, je crois, une tante, ou enfin quelque parente, qui passe aux yeux du monde pour la maîtresse de la maison. Mais, selon moi, la petite espiègle a fait ce qu’elle a voulu ; puis, elle sort d’une pension fashionable de New York, où elle a appris l’art d’éviter les leçons et d’éluder les règles, et où elle a puisé le goût de la coquetterie. C’est, je crois, tout ce que l’on acquiert dans un pensionnat fashionable, à moins que ce ne soit une horreur de la lecture, et une aversion très prononcée pour tout ce qui se rapporte à la culture de l’esprit.
— Et ses biens sont…
— Pas très considérables. En apparence, ils sont administrés par un vieil oncle ; mais, en fait, par un esclave quarteron, qui lui a été légué par son père. Cet esclave a de l’éducation et des talents, même bien supérieurs à ceux de sa classe. Il est, de fait, le surveillant de son habitation, et je crois qu’il n’existe pas de créature plus loyale et plus dévouée aux intérêts de sa maîtresse.
— Clayton, lui dit son compagnon, cette affaire ne serait rien pour moi, qui prends le monde pour ce qu’il vaut ; mais, pour toi, elle devient un peu trop sérieuse. Ne va pas perdre pied dans l’eau.
— Tes conseils, Russel, viennent un peu trop tard ; je l’ai déjà perdu.
— Eh bien ! alors, mon bon ami, je te souhaite le succès que tu mérites ; et maintenant, comme nous sommes en voie de confidences, je puis tout aussi bien te dire que moi aussi je suis pris dans les filets. Tu as, sans doute, entendu parler de miss Benoir de Baltimore ? eh bien ! c’est d’elle que dépend ma destinée.
— Es-tu vraiment fiancé ?
— Oui, le marché est conclu, et la marchandise doit être livrée au prochain Noël.
— Passe aux détails.
— Volontiers, je vais essayer d’esquisser son portrait. Elle est passablement grande (j’ai toujours dit que je n’épouserais pas une petite femme) ; sans être absolument belle, elle n’est cependant pas dépourvue d’attraits. Elle a des manières agréables, connaît le monde, joue et chante à ravir, et possède un joli petit patrimoine. Je ne voudrais pas faire un mariage purement d’intérêt, mais, dans ma position, il fallait que l’intérêt y entrât pour quelque chose. L’on dira, peut-être, que je manque de cœur, ce n’est pas mon opinion. Si j’avais rencontré Mary Benoir, et si j’avais su, en même temps, qu’elle ne possédât rien, je me serais gardé de rechercher sa société ; mais, sachant qu’elle avait de la fortune, je me suis avancé un peu plus, et j’ai découvert qu’elle avait aussi beaucoup d’autres qualités. Qu’on appelle cela un mariage d’intérêt, peu m’importe. Ton expérience, Clayton, est celle d’un homme aveuglé par l’amour ; pour moi, je me suis engagé les yeux ouverts.
— Et que te proposes-tu de faire, Russel ?
— Il faut d’abord m’établir et me faire une clientèle, puis en route pour Washington ! Je serai président, comme tous les autres aventuriers dans les États-Unis. Pourquoi pas moi tout aussi bien qu’un autre ?
— Je ne sais pas, dit Clayton, si ce sont réellement là tes vues, et si tu auras assez de courage pour persévérer dans le travail, et assez d’argent pour payer cette charge ; quant à moi, j’aimerais tout autant passer ma vie à traverser, l’épée nue, ce que l’on dit être le pont qui conduit au paradis de Mahomet.
— Ah ! ma foi, il me semble que je t’y vois ! La jolie figure que tu ferais, mon cher, avec l’épée au poing, et tes horribles contorsions ! Je suis sûr que tu serais tout aussi à l’aise en costume guerrier que dans la carrière politique ; et cependant, tu m’es infiniment supérieur à tous égards. C’est vraiment dommage qu’un homme de ta trempe ne puisse avoir la direction des affaires publiques. On confie le vaisseau de la nation à des esprits secondaires, à des gens comme moi, uniquement parce que nous savons dissimuler et changer de parti selon que notre intérêt le commande. La ruse est à l’ordre du jour, et le plus rusé gagne la partie.
— Moi, dit Clayton, je n’aurai jamais ce que le monde appelle du succès. Jusqu’ici, en effet, je n’ai vu que cette devise inscrite au-dessus de tous les sentiers qui y mènent. Que sert à un homme de gagner tout le monde, s’il risque de perdre son âme ?
— Je ne te comprends pas, Clayton.
— Voici ce que je veux dire : au train dont vont les affaires dans notre pays, il me faut changer de ligne de conduite, en fait d’honneur et de justice, et fermer mon cœur à tous les nobles sentiments, ou je serai, comme on dit, un homme sans avenir. Je ne connais aucun sentier dans la vie où le charlatanisme, la supercherie et le mensonge ne soient nécessaires pour réussir, aucun où un homme puisse mettre la pureté de sa nature morale au-dessus de tout. Dans toutes les avenues qui y conduisent, je ne vois que Satan debout devant moi, qui me dit : « Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes devant ma puissance ! »
— Il faudrait donc te faire ministre du culte religieux, Clayton, et mettre le coussin d’une chaire et une grosse bible entre toi et les traits enflammés du malin esprit !
— Là aussi je craindrais de le rencontrer. Je ne pourrais obtenir le droit de parler en chaire, sans m’engager à traiter telle ou telle question, et, plus tard, cela serait un piège pour ma conscience. En abordant la chaire, il me faut jurer de ne rechercher la vérité que dans les limites d’une certaine formule prescrite : hors de là ni fortune, ni prospérité, ni succès, ni réputation. Je t’assure que, si je n’écoutais que ma conscience, je serais forcé de quitter la chaire encore plus vite que le barreau.
— Que le bon Dieu te vienne en aide, Clayton, car je ne vois pas ce que tu pourras faire ; veux-tu vivre sur ton habitation, cultiver le coton et vendre des nègres ? Je m’attends à t’entendre dire bientôt que tu as souscrit au Libérateur, et que tu vas devenir abolitionniste.
— J’ai l’intention, en effet, de vivre des revenus de mon habitation ; mais ni la culture du coton, ni le trafic des nègres ne seront le but de mon existence. Je souscris au Libérateur parce que je suis libre, et que j’ai le droit de souscrire à tout ce qui me plaît. Je ne suis pas d’accord avec Garrison, parce que je crois que j’en sais plus, à l’endroit où je me trouve, qu’il ne peut le faire à la place qu’il occupe. Mais il est dans son droit de dire ce qu’il pense en homme sincère, et, si j’étais à sa place, j’userais du même droit. Si je voyais les choses telles qu’il les voit, je serais comme lui, abolitionniste ; mais je ne les vois pas de même…
— Et c’est fort heureux, dit Russel, pour un homme qui rêve le martyre ; mais enfin, que vas-tu donc faire ?
— Ce que ferait tout chrétien qui a plus de quatre cents de ses semblables sous sa domination. Je vais cultiver leur éducation, et les préparer pour la liberté. Il n’y a pas de tâche plus sublime sur la terre que celle que Dieu nous a léguée à nous, maîtres ! Le pouvoir que nous donne la loi est absolu et sans bornes. Une habitation telle qu’elle devrait l’être, serait une des lumières qui doivent éclairer les nations ! Il y a dans la race éthiopienne des germes de force et de beauté qui valent bien la peine que l’on consacre sa vie à les développer. La culture du coton est le moindre de mes soucis. Mon habitation sera la sphère où j’élèverai des hommes et des femmes, et où je démontrerai l’intelligence de la race.
— Selah1 ! fit Russel.
Clayton prit l’air fâché.
— Je te demande pardon, Clayton. C’est superbe, c’est sublime ! Il n’y a qu’un malheur, c’est que c’est absolument impossible.
— Tout ce qui est bon et tout ce qui est grand a été déclaré impossible avant d’être fait.
— Laisse-moi te dire, Clayton, précisément comment la chose se passera. Tu seras un but pour les flèches des deux partis ; tu offenseras tous tes voisins, en faisant mieux qu’ils ne font. Tu élèveras tes nègres de façon à soulever contre eux l’opinion publique, sans attirer sur toi la faveur des abolitionnistes. Ils t’appelleront coupe-jarret, pirate, filou et te donneront les autres jolis noms de leur vocabulaire. Tu amèneras une situation si compliquée, qu’il n’y aura personne que toi qui puisse la maîtriser, et encore ne sera-ce pas sans difficulté ; et puis tu mourras, et tout ira au diable et s’écroulera en moins de temps que tu n’en auras mis à l’édifier. Passe encore si tu voulais te contenter de faire les choses à demi, ce ne serait pas si mal ; mais je te connais à fond.
« L’enseignement catéchisme et de quelques hymnes comme on enseigne aux perroquets (ce qui me semble un fort joli amusement religieux pour nos femmes), ne saurait les satisfaire. Tu leur apprendras à lire et à écrire, à penser et à parler. Je ne serais même pas surpris de te voir introduire parmi eux des ardoises et des syllabaires. Tu voudras aussi un lycée, et une société où l’on puisse discuter librement. De grâce, que dit ta sœur Anne de tout ceci ? Anne est une fille raisonnable, et, pourtant, je parierais que tu l’as amenée à se ranger à ton avis.
— Anne y prend autant d’intérêt que moi-même, mais son tact est plus fin que le mien, et elle me sert en découvrant les difficultés qui m’échappent. J’ai, d’ailleurs, un excellent homme qui partage toutes mes idées, et qui se chargera des intérêts de l’habitation, au lieu d’un de ces misérables colons. Il doit y avoir un système gradué de travail et de gages, un système qui leur enseignera, à la fois, la nature et les droits de la propriété, et qui leur donnera le goût de l’industrie et de la frugalité, en proportionnant le gain de chacun à son industrie et à sa bonne conduite.
— Et toi, qu’y gagneras-tu ? Dois-tu vivre pour eux, ou vivront-ils pour toi ?
— Je leur donnerai l’exemple de vivre pour eux, et, en retour, j’espère éveiller tout ce qu’il y a de bon dans leur nature. Les forts devraient vivre pour les faibles, ceux qui possèdent de l’intelligence pour les ignorants.
— À merveille, Clayton, que le ciel te protège ! Je suis un homme sérieux, maintenant.
— Je voudrais que tu pusses le devenir, quoique je doute que cela soit possible.
— Il est fâcheux, Clayton, que tu sois né dans ce monde ; ce n’est pas ta faute, mais celle de la planète où nous vivons. Ton esprit est une mine précieuse remplie d’or et de perles ; mais ces trésors sont renfermés au cinquième étage, et il n’y a pas d’escalier pour les faire descendre dans la vie de chaque jour ; quant à moi, j’apprécie tes sentiments tout juste assez pour ne pas m’en moquer ; sur dix personnes, il y en a neuf qui le feraient. Je te parlerai franchement : si j’avais déjà conquis une position dans le monde, et que j’eusse les avantages que tu possèdes – de la famille, des amis, de l’influence et ta fortune –, alors, peut-être, je pourrais cultiver ces beaux sentiments ; mais je t’assure, Clayton, qu’une conscience comme la tienne coûte terriblement cher. Tiens, vois-tu, l’on te prendrait pour un homme qui roule carrosse et mène, en un mot, grand train sans avoir l’argent nécessaire pour faire face à ses dépenses. Après tout, ce n’est que du luxe.
— Soit, reprit assez sèchement Clayton, mais, pour moi, le luxe est un des besoins de la vie.
— Voilà ton caractère ; moi, je ne saurais me le permettre. Je dois m’ouvrir une carrière, il me faut réussir ; et, si j’avais des idées chimériques, je n’y parviendrais pas. Voilà la question posée. Je puis bien, en somme, être tout aussi religieux que la plupart de ces hommes respectables, qui ont pris leurs places dans le convoi de nuit du paradis, afin de réserver les heures du jour aux soins de leurs intérêts personnels.
— Je n’en doute pas.
— Oui, et j’obtiendrai tout ce que je désire, et toi, Clayton, tu ne seras jamais qu’un homme mécontent, malheureux, aspirant toujours à quelque chose de supérieur à la nature humaine. Et c’est par ce côté que nous différons l’un de l’autre.
Ici la conversation fut interrompue par le retour de la famille. Exclamation qui se trouve souvent à la fin des psaumes.
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