Dred: ou le grand marais maudit
31. L’avertissement
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L’avertissement
Dans la vie du Sud, il y a deux courants : les fortunes, les sensations, les espérances des maîtres, d’un côté ; et de l’autre, les espérances, les sensations et les fortunes des esclaves. C’est un fait déplorable dans l’histoire de l’humanité que des multitudes soient condamnées à suivre toujours le char triomphal de la vie, comme des captifs, et que les sons éclatants de la trompette, les bannières flottantes et les acclamations du peuple ne fassent qu’ajouter à l’amertume de leur situation.
La vie de Nina prenait chaque jour des teintes plus radieuses, tandis que son frère, esclave, voyait chaque jour les peines s’accumuler sur lui, les unes sur les autres.
Parmi les lettres de la famille qu’il alla chercher le soir à la poste, il s’en trouvait une pour lui qu’il ouvrit et parcourut lentement en revenant à travers la forêt. Cette lettre était conçue en ces termes :
Mon cher frère,
Je vous ai dit combien nous étions heureux, moi et mes enfants : depuis, tout a bien changé. Mr Tom Gordon est venu ici revendiquer ma personne et celle de mes enfants, comme lui appartenant en vertu d’un procès qu’il a
gagné. Oh ! quel homme terrible ! Le juge déclara que les deux actes1 d’émancipation, l’un exécuté à Ohio, et l’autre ici, étaient nuls ; que mon fils était et devait rester esclave, et qu’il n’avait pas plus de droits à l’affranchissement qu’une mule attelée à la charrue.
J’avais quelques bons amis ; l’on me plaignit beaucoup, mais personne ne put me secourir. Oh ! Tom Gordon est un méchant homme ; oui, un méchant homme ! Je ne puis vous raconter tout ce qu’il m’a dit ; mais, croyez-le, je tuerai moi et mes enfants plutôt que de lui appartenir. Harry, j’ai été libre, et je sais ce que c’est que la liberté ; mes enfants ont été élevés libres, et, si cela est en mon pouvoir, ils ne connaîtront jamais l’esclavage. Je me suis enfuie et je suis cachée aux Natchez, chez une famille de couleur. J’espère aller jusqu’à Cincinnati, où j’ai des amis. Mon cher frère, j’espérais faire quelque chose pour vous, et maintenant, vous le voyez, cela est impossible ; vous ne pouvez non plus rien pour moi. La loi est du côté des oppresseurs ; mais j’espère que Dieu nous aidera. Adieu.
Votre sœur affectionnée.
Il est difficile de se rendre compte des sentiments que cette lecture fit éprouver à Harry, élevé, on le sait, dans une position exceptionnelle. Ces sentiments, cultivés en lui par l’éducation et par la bienveillance de ses possesseurs, étaient ceux d’un homme honorable et distingué ; sa condition actuelle devenait celle de l’esclave ordinaire, sans aucune prétention à quoi que ce soit au monde, sans droit à une protection quelconque dans les relations de la vie ; en un mot, ce que tout homme doué d’une nature bien trempée eût ressenti en apprenant de telles nouvelles de sa sœur, Harry le ressentit. En un moment, la vie de Nina se présenta à son esprit, avec son bonheur et son insouciance au milieu de tous les agréments et de toutes les joies de son sort. Si les pensées vagues qui bouillonnaient tumultueusement dans son esprit pouvaient être exprimées par des paroles, ces paroles eussent été celles-ci :
« J’ai deux sœurs, filles d’un même père, toutes les deux belles, bonnes, aimables ; l’une a en partage le rang, la position, la fortune, la tranquillité, les plaisirs ; l’autre est rebutée, sans protection, abandonnée à la violence brutale d’un homme vil et méchant. Celle-ci a été bonne épouse et bonne mère : son mari a tout fait pour la sauver, mais la main cruelle de la loi s’est emparée d’elle et de ses enfants ; elle les repousse dans l’abîme duquel le chef de famille avait consacré toute sa vie de travail à les tirer. Et je ne puis rien ! je ne suis pas même un homme ! et la malédiction pèse pour jamais sur moi, sur ma femme, sur mes enfants et les enfants de mes enfants ! Oui, le juge l’a dit dans cette lettre. “Il ne peut pas plus posséder quelque chose que la mule attelée à la charrue !” Voilà le sort réservé à chacun de mes enfants ! et puis on viendra dire : “Vous avez tout ce dont vous avez besoin ; pourquoi n’êtes-vous pas heureux ?” Oh ! que ne subissent-ils cette dure expérience ! Pensent-ils donc que des habits de drap fin, des montres d’or, des bijoux suffisent au bonheur d’un homme ? »
Harry, serrant la lettre entre ses mains et penché sur son cheval, arrivait au même passage désert où deux fois déjà il avait rencontré Dred. Levant les yeux, il le vit pour la troisième fois, debout, immobile et silencieux, comme s’il fût sorti des entrailles de la terre.
— D’où venez-vous ? dit Harry ; vous êtes toujours à mes côtés quand quelque sinistre événement vient m’éprouver.
— Mon esprit ne t’a-t-il pas suivi ? répond Dred ; n’ai-je pas tout vu ? Songe, Harry, que ces maux qui te frappent, nous ne les supportons que parce que nous voulons les supporter.
— Que pouvons-nous donc faire ?
— Ce que nous pouvons faire ? ce que fait le cheval indompté. Il fait feu des quatre pieds, se cabre et écrase sous lui son cavalier. Que fait le serpent ? Il attend, mord et tue… Pourquoi nous ont-ils asservis ? Ils ont d’abord essayé sur les Indiens ; pourquoi n’ont-ils pu continuer à les tenir dans l’esclavage ? Parce que les Indiens ne voulurent pas être esclaves, et nous, nous le voulons ! Que ceux qui veulent supporter le joug, le supportent !
— Mais, dit Harry, quelle chance de succès avons-nous ? sans ressources, sans chef, c’est courir à notre perte !
— Mourons alors ! dit Dred. Si nous mourions, qu’arriverait-il ? s’ils meurtrissent notre tête, nous pouvons leur piquer les talons ! Nat Turner… ils l’ont fait périr ! mais la terreur qu’il leur avait inspirée les avait presque amenés à rendre leurs esclaves à la liberté ! Cette question d’affranchissement a été débattue par eux ; quelques voix s’élevèrent dans l’assemblée en faveur de l’affranchissement ; une terreur plus forte, et c’était un fait accompli ! Si mon père eût réussi, les esclaves de la Caroline seraient libres aujourd’hui ! Mourir ! qu’est-ce donc ? pourquoi ne pas mourir ! Le Christ fut crucifié ! qu’avez-vous donc, que vous n’avez pas la force de mourir ? Vous préférez ramper comme des vers, par amour de la vie ?
— Je n’ai pas peur de la mort, moi, dit Harry ; Dieu sait que je ne tiens pas à la vie, mais…
— Oui, je sais, dit Dred ; celle qui laisse faire, laissera faire jusqu’à ce qu’on l’arrache du chemin ! je vous le dis, Harry, il y a un cachet de rompu, il y a une fiole qui a été renversée dans l’air, et l’ange de la destruction plane sur Jérusalem, l’épée nue !
— Que voulez-vous dire ?
Dred se tint un moment silencieux, dans l’attitude de l’extase cataleptique, sa voix résonna comme celle d’une personne placée à une certaine distance ; cependant elle était distincte et vibrante quand il s’écria :
— Écoutez les paroles du prophète et la vision qu’il eut du Seigneur quand il tomba en extase, les yeux ouverts ! Tout à coup un rouleau lui apparut, traversant l’espace, et il était écrit au-dedans et au-dehors ces mots : gémissements, lamentations, malheurs ! Regardez, il vient ! Voyez, les méchants sont nombreux ! ils tomberont dans les maisons ou sur les chemins ! La jeune épouse tombera dans sa chambre nuptiale, et l’enfant mourra dans son berceau ! Il n’y aura qu’un cri dans la terre d’Égypte, car il n’y aura pas une maison où il ne se trouvera pas un cadavre !
— Dred, Dred, Dred ! dit Harry le prenant par l’épaule, ne parlez pas ainsi, oh ! ne parlez pas ainsi ! ce récit est horrible !
Dred regardait en face de lui, la tête inclinée en avant, la main levée, les yeux fixes comme cherchant à découvrir quelque chose dans un épais brouillard.
— Je la vois ! dit-il. Qui est avec elle ? Il tourne le dos ! Ah ! je le vois, c’est lui ! et voilà Harry et Milly ! Faites des efforts, essayez ! Vous ne le ferez pas. Non ! inutile d’envoyer chercher un médecin ! On n’en peut avoir aucun ! Ils sont tous trop occupés. Frottez-lui les mains ! Oui, mais cela ne lui fait pas de bien. Ceux que le Seigneur aime, il les arrache au mal ! Laissez-la ! Oui, c’est la mort, la mort, la mort !
Harry connaissait, dès longtemps, l’humeur fantastique de Dred ; il ne pouvait, cependant, s’empêcher de frémir, car il partageait un peu la superstition des esclaves sur son pouvoir prophétique. Il le secoua, l’appela ; mais Dred s’en retourna lentement, ses yeux semblaient ne rien voir, et néanmoins avec son agilité ordinaire il pénétra dans l’épaisseur de la savane et disparut bientôt.
À son retour Harry frissonna, en entendant tante Nesbit qui lisait à Nina des passages d’une lettre qui décrivaient la marche du choléra dans quelques villes du Nord ; cette cruelle maladie exerçait en ce moment ses effrayants ravages sur le rivage américain.
« Personne, paraît-il, disait la lettre, ne connaît le traitement de cette maladie, les médecins s’y perdent ; elle semble mépriser toutes les lois ; elle éclate sur les villes comme un coup de tonnerre, répand la désolation et la mort, puis disparaît avec une égale rapidité ; des personnes bien portantes le matin sont enterrées avant le soir ; en un jour des familles entières succombent ! »
Ah ! se dit Harry en lui-même, je comprends maintenant ; mais que peut nous présager l’invasion de ce fléau ?
Comment cette prévision s’était élevée dans l’esprit de Dred, c’est ce que nous ne saurions dire. Soit qu’il y ait des sympathies mystérieuses, électriques, qui, flottant dans l’air, portent sur leurs ailes d’obscurs pressentiments, soit qu’une particularité de cette triste nouvelle, venue jusqu’à son oreille, ait été commentée et étendue par son imagination fiévreuse, c’est ce qu’il nous est impossible d’expliquer. Toutefois ces nouvelles ne firent qu’une faible impression sur les habitants de Canema, quoique ce fût plus loin une affreuse réalité. Harry seul y réfléchissait avec toutes les angoisses de la terreur.
On peut trouver les particularités d’une pareille décision légale dans La Clef de la Case de l’oncle Tom e , 2 partie, chap. XIII, extrait des Rapports du Mississippi, d’Howardwal, II, p. 837.
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