Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 9 sur 64

Pages du PDF

Dred: ou le grand marais maudit

7. Consultation

7

 

Consultation

 

— Oh ! Harry, que je suis contente de vous revoir ! j’ai été si tourmentée aujourd’hui ! Imaginez-vous donc que ce matin, j’étais assise dans la chambre de ma tante Nesbit, lorsque Tomtit m’a apporté ces deux lettres ; l’une de Clayton, l’autre de Mr Carson, et voyez ce que Clayton m’écrit : « J’ai des affaires qui m’appelleront dans votre voisinage la semaine prochaine, et il est très possible, à moins que vous n’ordonniez le contraire, que je sois à Canema vendredi ou samedi prochain ! » Tenez ! voici la lettre de Mr Carson, de cet odieux Carson ! Il n’a pas reçu la mienne, et il m’annonce son arrivée… Quelle impertinence ! Cet homme m’ennuie à mourir, aussi ne manquera-t-il pas de venir ! Les gens désagréables tiennent toujours leurs promesses ! Il sera bientôt ici, à coup sûr !

— Ne vous souvenez-vous plus, miss Nina, d’avoir dit que vous vous en amuseriez ?

— Harry, par grâce, ne me rappelez pas cela, je vous en prie ! J’ai bien changé d’opinion depuis et vous savez que j’ai renoncé à toutes ces folies. J’ai écrit à Carson, ainsi qu’à Emmons, que mes sentiments envers eux n’étaient plus les mêmes, comme disent les jeunes filles de mon âge. Je vais les congédier tous à la fois, et je n’y penserai plus.

— Quoi, tous… même Mr Clayton ?

— Je ne dis pas précisément… peut-être oui… peut-être non… Savez-vous bien, Harry, que ses lettres me semblent plus agréables ? Du moins elles diffèrent de celles que j’ai reçues précédemment, et, bien que je ne veuille pas torturer mon cœur pour lui, j’aime, je l’avoue, à recevoir ses lettres. Quant aux deux autres, ils m’ennuient au suprême degré, et je ne consentirai jamais à l’idée de savoir près de moi ce Carson ! Dans tous les cas, je ne voudrais pas pour quoi que ce soit, que Clayton et lui se rencontrassent ici. J’ai écrit une lettre à Carson pour l’empêcher de venir, et j’en ai été obsédée toute la journée : tout le monde aujourd’hui m’a tourmentée. Tante Nesbit m’a débité un long sermon sur la coquetterie, mais elle m’a refusé ses conseils… Jusqu’à cet Old Hundred… Je voulais qu’il mît les chevaux à la voiture, pour porter moi-même ma lettre à la poste, mais il s’y est obstinément opposé. En vérité, je n’ai jamais vu un être comme Old Hundred. Il ne veut jamais rien faire de ce que je lui dis. À quoi bon avoir des domestiques, s’ils ne veulent pas faire ce qu’on leur commande !

— Oh ! quant à Old Hundred, dit Harry, nous nous comprenons l’un l’autre parfaitement, je n’ai jamais aucune difficulté avec lui ; mais il est d’un entêtement fort ennuyeux ; il se repose sur la dignité de sa charge. Mais, si vous désirez envoyer votre lettre ce soir, je saurai trouver le moyen de le faire, si vous voulez me la confier.

— Volontiers… la voici…

— Je l’expédierai, dit Harry, par un messager à cheval, dont je puis vous garantir la fidélité.

— Harry, s’écria Nina, en le retenant par le bras comme il sortait, revenez vite, je vous en prie… je veux vous parler.

Pendant l’absence momentanée de Harry, notre héroïne tira de son sein une lettre, et se mit à la relire.

— Qu’il écrit bien ! se dit-elle, et qu’il ressemble peu aux autres ! Je voudrais bien qu’il renonçât à venir ici. Ses lettres sont charmantes, mais je ne voudrais pas le voir. Que je serais heureuse d’avoir près de moi quelqu’un avec qui je puisse m’entretenir de lui ! Tante Nesbit est toujours de mauvaise humeur !… Je ne veux plus y penser !… Harry est une bonne créature !

— Eh bien, Harry, avez-vous envoyé la lettre ? lui dit-elle en l’apercevant.

— Oui, miss Nina, mais je crains qu’elle n’arrive trop tard pour la malle, quoique je ne connaisse pas l’heure exacte du départ des dépêches.

— J’espère que cette fois-ci la malle sera en retard, car, si cet homme venait ici, je ne sais ce que je ferais. Il a tant d’affectation, et puis, ses souliers craquent si affreusement… Tout le monde saura ce qui l’amène, et je ne sais ce que Clayton en pensera.

— Mais je croyais que cela vous était indifférent…

— C’est vrai, mais il vient de m’écrire une lettre si pleine de détails sur sa famille… D’abord, son père est un homme fort distingué, et appartenant à une ancienne famille ; puis sa sœur est douée d’une intelligence extraordinaire, elle est belle, pleine de grâces et très pieuse… Ô ciel ! pourquoi faut-il qu’il ait jeté les yeux sur moi ? Tenez, voici un post-scriptum que sa sœur a ajouté : il est conçu dans les termes les plus élégants.

— Pour ce qui est de sa famille, miss Nina, celle des Gordon peut marcher de pair avec elle, et, quant à sa sœur, je suis sûr qu’elle vous plaira.

— Ah ! oui, Harry ; lorsqu’une correspondance parle, à son début, de père et de sœur, cela dénote une intention sérieuse, et il me semble alors que la signature du contrat n’est pas éloignée. Savez-vous, Harry, que je ressemble un peu à mon poney ? lorsque vous lui offrez du maïs, et que vous lui caressez le poitrail, on dirait qu’il va se laisser faire ; mais présentez-lui la bride, crac, il s’enfuit à toutes jambes… Eh bien ! il en est de même pour moi. C’est gentil d’avoir des amants, de recevoir des billets doux, de jouer le sentiment, d’aller à l’Opéra, de faire des promenades à cheval, et mille autres agréments de ce genre… Mais lorsqu’un adorateur se met à me parler de son père, de ses sœurs, au moment où il croit me tenir, je lui échappe et je me sauve. Harry, voyez-vous, le mariage me paraît une affaire très sérieuse. L’idée de devenir femme est terrible. Je voudrais toujours rester jeune fille et avoir autour de moi bon nombre de jeunes compagnes… Comme nous nous amuserions ! Hélas ! je suis inquiète depuis que cette sérieuse affaire m’est venue à l’idée, et c’est la première fois de ma vie que je me sens malheureuse.

— Pourquoi, si vous vous trouvez malheureuse, ne pas écrire à Mr Clayton de se prononcer définitivement ?

— Je ne sais… La pensée m’en est venue plusieurs fois, mais je crains d’être encore plus malheureuse. Il semblerait qu’un nuage sombre a passé sur ma destinée, et je commence à entrevoir la vie telle qu’elle est. J’ai lu l’histoire d’Ondine, et tenez, Harry, il me semble que j’éprouve ce qu’elle éprouvait lorsqu’elle s’aperçut des premiers mouvements de son âme.

— Et Clayton est le chevalier Heldebound ? demanda Harry en souriant.

— Je ne sais… mais s’il l’était… Le fait est, Harry, que lorsqu’un homme d’esprit s’éprend d’une jeune fille étourdie et frivole, il la comble de flatteries et lui passe ses caprices ; mais, tout en lui faisant sa cour, il compte peut-être avoir plus tard sa revanche. Les hommes s’imaginent pouvoir former une femme selon leur goût… Je crains bien que la métamorphose ne soit pas possible pour moi ; si, par exemple, il me compare à sa sœur, qui est une femme modèle, je ne gagnerai pas à la comparaison. Sa sœur a reçu ce qu’on appelle une éducation distinguée ; elle comprend la littérature, et a beaucoup étudié ; moi, j’en sais tout juste assez pour pouvoir apprécier un bon cheval ; et, cependant, j’ai ma fierté et je ne me contenterais pas du second rang dans son estime. C’est la méthode des jeunes filles. Elles recherchent toujours ce qu’elles ne peuvent avoir, sans vouloir même se donner la peine nécessaire pour l’obtenir !

— Miss Nina, si vous voulez me permettre de vous parler sans détour, je vous donnerai un petit conseil. Usez de toute votre franchise envers Mr Clayton, et, s’il se trouve ici avec Mr Carson, expliquez-lui nettement votre position. L’amour de la vérité est, dit-on, une des vertus qui distinguent les Gordon. Songez que vous n’êtes plus une pensionnaire, miss Nina, mais bien une maîtresse de maison.

Il s’arrêta en hésitant.

— Continuez, Harry, il me reste encore assez de jugement pour vous comprendre, et j’ai trop peu d’amis pour risquer de les perdre.

— Votre tante, dit Harry, se trouvera sans doute assez bien pour venir à table… Lui avez-vous dit ce qui se passe ?

— À qui ? à ma tante Loo ? Je m’en garderais bien. Non, Harry, je n’ai d’appui qu’en moi-même. Je n’ai plus de mère, je n’ai pas de sœur, et ma tante Loo ne cherche qu’à me contredire… C’est à en mourir de rage !… Dire que l’on a près de soi quelqu’un qui pourrait, qui devrait s’intéresser à vous, et qui, au contraire, se renferme dans la plus complète indifférence. Je ne suis pas, certes, un modèle à citer comme miss Clayton, élevée d’abord sur une habitation et ensuite dans un pensionnat français ; mais enfin, Harry, ces pensionnats ne méritent pas la réputation qu’on leur fait ; on s’y amuse, mais on n’y apprend rien, j’entends du côté du cœur ou de l’esprit ; on ne fait que s’y instruire, parce qu’il faut bien qu’on y apprenne quelque chose… Je n’y ai appris, moi, que ce qui me plaisait… Ce n’était pas toujours fort édifiant… je l’avoue… mais, n’importe, advienne que pourra !

OceanofPDF.com