Dred: ou le grand marais maudit
6. L’embarras
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L’embarras
Pour connaître ce qui causa le retour précipité de Harry, il faut nous rendre à Canema.
Nina, après avoir pris ses lettres des mains de Tomtit, comme nous l’avons dit, s’en retourna dans la chambre de mistress Nesbit, et se mit à les lire. À mesure qu’elle lisait, elle semblait en proie à une agitation fébrile, froissant la lettre dans sa petite main, et frappant impatiemment du pied.
— Ô ciel ! que ferai-je ? dit-elle en s’adressant à sa tante Nesbit, par suite de son habitude de parler à quiconque se trouvait auprès d’elle…, me voici dans un bel embarras !
— Je vous l’avais prédit.
— Vous me l’aviez prédit, vous me l’aviez prédit ! S’il y a une chose que je déteste, c’est d’entendre quelqu’un dire, je vous l’avais prédit… J’avoue, ma chère tante, que j’ai été très inconséquente, mais enfin je ne sais que faire. Voici deux hommes qui m’écrivent qu’ils se proposent de venir ici, et pour tout au monde, je ne voudrais pas qu’ils se rencontrassent ! je ne sais vraiment que faire !
— Agissez comme vous l’entendrez, répondit tante Nesbit avec indifférence, depuis que je vous connais, vous n’avez jamais consulté que votre volonté.
— Mais, en vérité, ma tante, je ne sais ce qu’il est convenable de faire dans une pareille circonstance.
— Vos idées de ce qui est convenable sont si différentes des miennes, Nina, que je ne saurais quel avis vous donner. Vous voyez maintenant ce qu’il en coûte de ne pas suivre les conseils de vos amis. J’ai toujours pensé que votre coquetterie vous causerait quelque embarras.
La tante Nesbit prononça ces paroles de l’air calme et satisfait que prennent les personnes d’un certain âge lorsqu’il s’agit d’aider les jeunes gens à sortir d’un mauvais pas.
— Oh ! je ne désire pas entendre un sermon, tante Nesbit. J’ai cru seulement que, connaissant le monde comme vous le connaissez, vous seriez à même de me dire s’il est convenable d’écrire à un de ces messieurs, pour le prier de remettre sa visite, ou bien s’il vaut mieux que vous m’excusiez. Je ne voudrais pas manquer aux devoirs de l’hospitalité, et cependant, je ne voudrais pas qu’ils se rencontrassent ici. Voyons, que me conseillez-vous ?
Il y eut un intervalle de silence, pendant lequel Nina s’agitait impatiemment sur sa chaise, tout en se mordant les lèvres, et en rougissant de dépit.
Mistress Nesbit avait l’air de réfléchir, et Nina crut qu’elle commençait à s’intéresser à la question.
Enfin la bonne dame leva la tête, et dit, de sa voix la plus douce : « Je voudrais savoir l’heure qu’il est ? »
Nina crut qu’elle cherchait le moyen d’envoyer un message, et, traversant la chambre avec rapidité, elle alla regarder la vieille pendule qui se trouvait dans le corridor.
— Il est deux heures et demie, ma tante, dit Nina, qui demeurait debout, les lèvres entrouvertes, attendant que mistress Nesbit lui suggérât quelque idée.
— Je voulais dire à Rose, dit-elle d’un air distrait, que les oignons dans la farce ne me conviennent pas. J’en ai été incommodée hier toute la journée, mais il est trop tard à présent.
Nina trépigna de colère.
— Tante Nesbit, vous êtes bien la personne la plus égoïste que j’aie vue de ma vie !
— Ma chère Nina, vous m’étonnez, dit la tante Nesbit, avec son calme ordinaire, qu’avez-vous donc ?
— Rien, dit Nina, rien ; seulement, je ne puis concevoir comment on peut être aussi indifférente ! Si un chien venait me dire qu’il se trouve embarrassé, je l’écouterais, et je tâcherais de l’aider. Si une personne se trouvait en peine, quand même ce serait par le fait de son étourderie, je tâcherais de l’aider, et il me semble que vous pourriez bien me donner quelque conseil.
— Encore cette affaire, dit la tante, ne vous ai-je pas dit déjà que je ne savais quel avis vous donner ? Vous ne devriez pas vous mettre en colère, Nina, cela ne sied pas bien à une jeune fille, et, de plus, vous commettez un péché ; mais c’est peine perdue que de vous parler.
Ici, la tante Nesbit se leva d’un air outragé, se plaça devant la glace et, ôtant le bonnet qu’elle portait depuis le matin, elle ouvrit un tiroir, en retira un autre, qui lui paraissait tout à fait semblable, et, le prenant dans sa main, d’un air pensif, elle parut plongée dans la contemplation ; tandis que Nina, toute à sa colère, la regardait disposer des nœuds de ruban, et placer le bonnet sur sa tête d’un air tout à fait grave et solennel.
— Tante Nesbit, dit Nina tout à coup, et comme si les paroles lui faisaient mal, je regrette beaucoup de vous avoir parlé si impatiemment ; je vous en demande pardon.
— Oh ! ce n’est rien, mon enfant ; je n’y ai pas fait attention ; je suis habituée à vos emportements.
À ces mots la porte se ferma avec violence, et Nina se trouva dans le corridor, où elle donna un libre cours aux émotions qui l’agissaient.
— Cœur de roche ! s’écria-t-elle, cœur insensible, maussade et vieille créature ! Comment se fait-il que ma mère ait jamais eu une telle sœur ?
Au souvenir de sa mère, elle s’attendrit, fondit en larmes, et courut se réfugier dans son appartement. Le premier objet qui se présenta à sa vue fut Milly, qui serrait du linge dans un tiroir. Au grand étonnement de la bonne créature, Nina lui jeta les bras autour du cou, et, avec une émotion toujours croissante, elle pleura et sanglota au point que Milly en fut alarmée.
— Juste ciel ! qu’avez-vous, cher petit ange ? ne pleurez pas, cher petit cœur, ne vous affligez pas ! Qu’a-t-on fait à cette chère âme, à ce joli petit agneau ?
La douleur de Nina paraissait redoubler à chaque mot de tendresse, et son émotion devint si violente, que la fidèle Milly en eut peur.
— J’espère, miss Nina, qu’il ne vous est rien arrivé !
— Non, Milly, rien ; seulement je me trouve isolée, et je veux ma mère. Ô ciel ! je n’ai pas de mère ! et sa douleur éclata de nouveau.
— Oh ! la pauvre petite, dit Milly en s’asseyant, et en prenant Nina dans ses bras, comme elle eût fait d’un petit enfant. Pauvre petite ! Oh ! oui, je me souviens de votre maman, c’était une charmante personne.
— Oui, dit Nina entre ses sanglots, les jeunes filles à l’école avaient des mères. Il y avait Mary Brooks ; elle me lisait toujours les lettres de sa mère, et, tout en écoutant la lecture, je pensais qu’il n’y avait personne qui m’écrivait de telles lettres. Quant à ma tante Nesbit, on dit qu’elle est fort pieuse ; mais moi, je n’ai jamais vu personne de plus égoïste et de plus maussade. Je crois vraiment que, si j’étais étendue morte dans une chambre voisine de la sienne, elle ne songerait qu’au menu de son dîner !
— Oh ! ne dites pas cela, cher petit agneau, ne dites pas cela, dit Milly, d’un ton où perçait la compassion.
— Si, je le dirai : elle me représente toujours comme la plus grande pécheresse de la terre. Elle ne me gronde pas, car elle ne me porte même pas assez d’intérêt pour me gronder ! Mais, sous ce calme imperturbable, on peut facilement deviner qu’elle me croit sur la pente de la perdition, qu’elle se sent impuissante à me retenir, et que cela lui est à peu près indifférent. Et quand même je ne serais pas bonne, comme elle le dit, est-ce que cela peut me corriger d’entendre dire, avec le plus grand sang-froid, que je suis une insensée, une coquette, et cent choses pareilles ! Milly, j’ai eu souvent un ardent désir d’être bonne et pieuse, et j’ai passé des nuits à pleurer, parce que je ne l’étais pas ; et, vois-tu, ce qui m’afflige le plus, c’est de penser que si ma mère vivait encore, elle pourrait m’aider à le devenir. Elle ne ferait pas comme ma tante Nesbit, n’est-ce pas, Milly ?
— Non, certes, mon enfant, bien au contraire… mais je vous parlerai plus tard de votre maman, cher cœur.
— Ce qui me tourmente encore, dit Nina, c’est que, lorsque ma tante Nesbit me parle de cette détestable façon, je m’emporte et je lui réponds, je le sens, d’une manière qui n’est rien moins que convenable. Oh ! si elle voulait seulement se fâcher aussi de son côté, si elle voulait renoncer à son impassibilité, et ne pas se contenter de me répéter, de sa voix la plus tranquille, que ma conduite la surprend !… Ce qui est faux, car elle n’a jamais connu de sa vie la surprise, elle ne s’anime pas assez pour cela !…
— Oh ! miss Nina, il ne faut pas trop s’attendre…
— Vous vous trompez, Milly, je ne m’attends à rien…
— Très bien, mon enfant, mais il ne faut pas prendre les choses trop à cœur : l’été ne donne que ce qu’il doit donner, et il ne remplira pas une
quarte 1 de plus, quelques peines que vous preniez. Je connaissais votre maman, et j’ai connu miss Loo quand elle était jeune fille. Elles ne se ressemblaient pas plus que la neige ne ressemble au sucre. Lorsque miss Loo était jeune, elle était si jolie, que tout le monde la remarquait ; mais, quant à l’amour, ça se gardait pour votre maman. Je ne sais comment cela se faisait : miss Loo ne se fâchait pas, ne grondait jamais, ne faisait de mal à personne, et pourtant nos gens ne pouvaient la souffrir ; il semblait qu’ils ne faisaient rien pour elle qu’à contrecœur.
— Cela n’est pas étonnant, répondit Nina, car elle n’a jamais rien fait de bonne volonté pour les autres et n’a jamais aimé personne. Moi-même, par exemple, je sais que je suis égoïste, je ne l’ai jamais ignoré, et pourtant mon égoïsme est tout à fait différent du sien. Savez-vous, Milly, qu’elle ne paraît pas même savoir qu’elle n’agit qu’en vue de ses propres intérêts. Elle est assise dans son fauteuil, parfaitement convaincue qu’elle ira droit au ciel, et elle reste là sans se soucier aucunement de son prochain.
— Oh ! miss Nina, vous ne lui rendez pas justice ! Voyez donc avec quelle patience elle enseigne à Tomtit des versets de la Bible et des hymnes !
— Et vous croyez que c’est parce qu’elle s’intéresse à lui ? Erreur… Vous savez qu’elle ne croit pas qu’il soit préparé pour le ciel, et s’il mourait demain, elle est persuadée qu’il irait dans l’enfer. Bien plus, s’il venait à mourir demain, elle vous parlerait d’empeser ses bonnets ! Est-il surprenant que l’enfant ne l’aime pas ? Elle lui parle comme elle me parle à moi ; lui dit qu’elle ne s’attend à rien de bon de sa part, qu’elle sait qu’il n’arrivera jamais à une bonne fin, et le petit vaurien a appris sa leçon par cœur. Moi, je me fâche quelquefois avec Tomtit ; je crois que j’en mourrais s’il me fallait lui lire tous ces vieux livres ennuyeux, et, pourtant, je suis sûre que je m’intéresse à lui plus qu’elle ne le fait. Il le sait bien, lui ! L’on ne me persuadera jamais que ma tante Nesbit est pieuse. Je sais qu’il y a de la religion dans ce monde ; mais elle ne la pratique pas, car ce n’est pas pratiquer la religion que d’avoir l’air renfrogné, de lire des feuilles religieuses et d’ennuyer les gens avec des versets de la Bible et des hymnes. Son cœur est aussi mondain que le mien, seulement il l’est d’une autre manière. Aujourd’hui, par exemple, je lui ai demandé un conseil : vous savez, Milly, que toutes les jeunes filles ont besoin de conseil ? Je lui aurais permis même de me gronder, pourvu qu’elle me témoignât quelque intérêt ; eh bien ! le croiriez-vous ? elle ne m’a pas même écoutée ! Et lorsqu’elle a dû s’apercevoir combien j’étais contrariée, combien j’avais besoin de quelqu’un qui pût me conseiller, elle s’est mise à parler d’oignons dans la farce. Oh ! cela m’a fait enrager ! Et maintenant, sans doute, elle est assise dans son fauteuil, occupée à passer en revue tous mes péchés.
— Pardon, miss Nina, il me semble que vous en avez dit assez ; ce n’est pas là le moyen de vous consoler.
— Bien au contraire, cela m’a soulagée. J’aurais étouffé, Milly, si je n’avais parlé à quelqu’un. Je voudrais à présent savoir où trouver Harry, il pourrait m’aider à sortir de cet embarras, lui !
— Harry ? Je crois qu’il est allé voir sa femme, miss Nina.
— Oh ! c’est fâcheux. Eh bien ! envoyez Tomtit le chercher tout de suite… Dites-lui de venir sur-le-champ, que c’est pour quelque chose de pressé. Ah ! Milly, voulez-vous dire à Old Hundred de mettre les chevaux à la voiture et j’irai moi-même mettre un billet à la poste. Je ne me fierais pas à Tomtit, je sais qu’il le perdrait en chemin.
— Miss Nina, dit Milly avec une certaine hésitation, c’est que vous ne savez peut-être pas ce qui se passe ici ? Pour ne vous rien cacher, Old Hundred agit depuis peu d’une façon si singulière qu’il n’obéit à personne qu’à Harry ; il prétend même ne pas devoir obéir à miss Loo. Je suis sûre qu’il fera quelque longue histoire, au sujet des chevaux ; mais il ne les laissera pas sortir de l’écurie ; c’est comme je vous le dis, mon enfant.
— Il ne les laissera pas sortir ! Je voudrais bien voir cela, lorsque je lui dis de le faire ! je lui prouverais bientôt qu’il a une maîtresse tout à fait différente de ma tante Loo.
— Soit, mon enfant, alors vous feriez mieux d’y aller vous-même. Il se moquera de moi et peut-être aussi de vous.
— Eh bien, oui, j’irai et je lui ordonnerai de se presser un peu.
Là-dessus Nina, tout à fait revenue à sa bonne humeur, s’en alla gaiement vers la case d’Old Hundred, qui se trouvait de l’autre côté de la maison.
Le vrai nom d’Old Hundred était John. Ce sobriquet lui avait été donné à cause de la lenteur qu’il apportait dans tous ses mouvements. Il semblait posséder une double dose de cette pesante dignité qui appartient aux cochers en général. On eût dit qu’il considérait la voiture et les chevaux comme une espèce d’arche sainte, dont il était le grand prêtre, chargé de la garantir de toute profanation. Selon lui, tous les gens de l’habitation et même le monde en général étaient ligués contre ses chevaux et sa voiture, qu’il défendait tout seul au risque de sa vie.
Il entrait dans les devoirs de sa charge de trouver quelque bonne raison pour qu’on ne se servît pas de la voiture, comme il entre dans ceux d’un procureur de province d’intenter des actions. Il avait appris l’art de refuser de la manière la plus convenable, prétextant toujours des impossibilités et exprimant le plus vif regret de ne pouvoir faire ce qui lui était commandé. Old Hundred avait passé sa vie à trouver des excuses valables, et il en avait un assortiment tout prêt à son service et suivant l’occasion.
D’abord, quant à la voiture, elle était crottée et il avait l’intention de la nettoyer ; ou bien, il venait de la nettoyer et il ne voulait pas qu’elle fût crottée de nouveau ; ou encore, il avait enlevé la capote afin d’y faire un point ; ou, les ressorts étaient tant soit peu relâchés et il se proposait de les faire voir au forgeron.
Quant aux chevaux, les prétextes se multipliaient à l’infini ; c’était ou des entorses, ou des fers mal fixés, ou des cailloux introduits dans la corne des sabots, ou des maladies sans nombre dont les noms ne se trouvaient que dans un vocabulaire à lui ; mais, quelle que fût l’excuse que lui fournissait son imagination féconde, on pouvait être assuré d’avance que, suivant le cours ordinaire des choses, les chevaux n’étaient jamais en état de sortir ensemble.
Tout à fait ignorante de la hardiesse de l’entreprise qu’elle avait conçue et forte de sa propre autorité, Nina, tout en chantant, s’avançait d’un pas léger vers la case d’Old Hundred. Elle le trouva à demi couché devant sa porte, les yeux à moitié fermés, tandis que les rayons du soleil doraient la fumée qui s’échappait de la pipe placée entre ses dents. Un gros corbeau noir et borgne, perché sur les genoux du cocher, leva la tête dès qu’il entendit le pas de Nina et fixa son œil sur elle d’un air d’intelligence, comme s’il eût eu mission de recevoir les ordres pendant le sommeil de son maître.
Entre ce corbeau, qui avait reçu le surnom d’oncle Jeff, et son maître, il régnait une amitié réelle, cimentée par cette circonstance que tous les deux étaient également détestés de tous les gens de l’habitation. Comme beaucoup de personnes qui sont appelées à remplir d’importantes fonctions, Old Hundred était fier et hautain, et pour ainsi dire dogmatique et tranchant, au point que personne, excepté sa femme, ne pouvait le gouverner.
Quant à Jeff, si le principe du vol eût pu être incarné, il aurait mérité un temple chez les Lacédémoniens. Ses méfaits, cependant, lui avaient coûté cher, car il avait perdu un œil dans une escarmouche et il ne lui restait de plumes que sur un côté pour attester qu’il avait livré bataille, et cela ajoutait encore à son air fanfaron.
Dans une autre rencontre, son cou avait été presque retourné, de sorte qu’il paraissait regarder les gens par-dessus l’épaule ; ces divers accidents donnaient à son extérieur un cachet original et plaisant à la fois.
Oncle Jeff exerçait son industrie de voleur avec une assiduité et une adresse dignes d’une meilleure cause, et, lorsqu’il n’avait rien de mieux à faire, il s’occupait à arracher le blé, à manger les graines des jardins, à entortiller la laine filée, à tirer les aiguilles à tricoter, à becqueter les yeux de ceux qui dormaient, à mordre et à égratigner les enfants, et à commettre, en un mot, toutes les méchancetés qui se trouvaient à la portée de son bec et de ses griffes. Il était d’un grand secours pour Old Hundred, parce qu’il endossait le blâme de tout le mal qui se faisait. Dérobait-on des cuillers, des boutons, un mouchoir ou une pipe, Jeff était toujours le coupable ; Old Hundred le grondait sévèrement et déclarait qu’il y avait de quoi ruiner la réputation d’un honnête homme. Sur quoi Jeff le regardait par-dessus l’épaule, clignait l’œil d’une façon intelligente qui voulait dire qu’il ne se trouvait pas offensé de ces accusations.
— Oncle Jack, dit Nina, je veux que vous atteliez de suite ; je veux aller par le chemin de traverse.
— Que Dieu bénisse votre jolie figure, cher cœur ! mais quant à marcher aujourd’hui, j’en suis fâché, mais pas possible.
— Pas possible ! et pourquoi ?
— Mais mon enfant, je vous l’ai déjà dit, pas possible. Vous ne pouvez avoir la voiture et les chevaux cet après-midi.
— Mais il faut que je parte, et très vite, par le chemin de traverse, et à l’instant même.
— Ciel ! cher enfant, mais vous ne le pouvez pas. Vous ne pouvez le faire à pied et il est certain que ni les chevaux ni la voiture ne peuvent sortir cet après-midi sous aucun prétexte, ni demain, ni peut-être même la semaine prochaine.
— Oh ! oncle Jack ! je n’en crois pas un mot. Je les veux aujourd’hui, et, je vous le répète, il me les faut !
— Pas possible, ma petite, dit Old Hundred, d’une voix pleine de douceur, comme s’il parlait à un petit enfant. Je vous dis : pas possible. Mon Dieu ! miss Nina, la capote de la voiture a été enlevée…
— Eh bien ! il faut la remettre alors…
— Ah ! miss Nina, c’est pas tout, Pete a été malade hier soir, si malade, que j’ai dû le soigner toute la nuit.
Et pendant qu’Old Hundred débitait ce petit mensonge, le corbeau fit un signe de tête à Nina comme pour dire : « Vous l’entendez, n’est-ce pas ? »
Nina, fort contrariée, se mordait les lèvres tandis qu’Old Hundred semblait tranquillement s’endormir.
— Je ne puis croire que les chevaux soient incapables d’aller aujourd’hui. Je vais y voir moi-même.
— Là, mon cher petit cœur, vous ne le pouvez pas, la porte est fermée et la clef est dans ma poche. Je crois, en vérité, que ces pauvres bêtes auraient déjà été tuées quarante fois sans moi. On dirait que tout le monde leur veut du mal. Miss Loo veut qu’ils aillent d’un côté, et Harry veut qu’ils aillent de l’autre. Il en a pris un cet après-midi pour aller voir sa femme. Je ne sais pas, d’ailleurs, de quel droit il va toujours à cheval, faisant le beau. Votre père, miss Nina, répétait souvent : « Oncle Jack, vous en savez plus que moi en fait d’animaux ; aussi, oncle Jack, prenez bien soin de ces bêtes et ne les laissez pas tuer. » Vous comprenez, miss Nina, il me faut suivre les instructions du colonel. Par un beau temps et sur une bonne route, je suis prêt à faire trotter les chevaux, cela n’est que raisonnable ; mais faudrait savoir ce que c’est que ce chemin de traverse. Ce sont d’ordinaire les chemins les plus misérables que l’on puisse voir. De la boue ! aïe ! voyez la boue là-bas près de la crique… Et le pont qui est emporté ; un homme s’est noyé dans cette crique ; c’est vrai, ça. Oh ! allez, ce n’est pas un bon chemin pour les jeunes filles. Dites-moi, miss Nina, pourquoi n’envoyez-vous pas Harry porter votre lettre à la poste ? Puisqu’il faut qu’il se promène à cheval par tout le pays, pourquoi ne pas l’utiliser ? La voiture ne saurait y arriver avant dix heures du soir. C’est tout juste comme je vous le dis. D’ailleurs il va pleuvoir, je le sais, car mes douleurs m’ont tenu tonte la matinée, et puis Jeff a fait de ses tours de diable, ce qui présage toujours la pluie. Quant à ça, c’est un signe qui ne trompe jamais.
— Je vois clairement, oncle Jack, que vous vous êtes mis en tête de ne pas marcher, dit Nina ; mais, moi, je vous dis que vous marcherez ! Allons, levez-vous de suite et mettez les chevaux à la voiture !
Old Hundred ne bougea pas et continua à fumer. Nina, après avoir répété ses ordres et dominant sa colère, commença à se faire cette question : « Quel moyen employer pour se faire obéir ? »
Old Hundred paraissait plongé dans la plus profonde rêverie et semblait étranger à tout ce que disait sa maîtresse.
— Je voudrais qu’Harry fût de retour, dit-elle d’un air pensif.
Tomtit s’était bien chargé de la commission, mais comme d’ordinaire, il avait perdu la plus grande partie de son temps en chemin.
— N’es-tu pas honteux, vilain gueux de nègre, dit tante Rose, femme d’Old Hundred, qui avait entendu toute la conversation ; n’es-tu pas honteux de parler de crique, de boue, de chevaux malades et de mille autres choses, quand tout le monde connaît ta paresse !
— Eh bien ! dit Old Hundred, si je n’étais pas paresseux, je voudrais bien savoir ce que deviendraient ces pauvres bêtes ? Ma paresse, c’est la meilleure chose pour elles ! Où en seraient mes chevaux, maintenant, si j’avais été un de ces gaillards qui sont toujours en campagne ? Où seraient-ils ? et que seraient-ils ? Voir des chevaux qui n’auraient que la peau et les os, ciel ! quelle horreur ! Oh ! si j’avais été comme tant d’autres cochers, il y a longtemps que les oiseaux de proie en auraient fait leur pâture.
— Je commence à croire que tu as répété ces mensonges si souvent, que tu as fini par les prendre pour des vérités, dit Rose. Ne t’ai-je pas entendu dire à notre chère et jolie miss, que tu avais passé la nuit à soigner Pete, quand le bon Dieu sait que tu ronflais à faire tout trembler !
— Il faut bien dire quelque chose. On doit être respectueux envers les dames. Je ne pouvais pas lui dire de but en blanc que je ne voulais pas faire sortir les chevaux, et alors j’ai pris une excuse. Ah ! j’en ai une quantité à mon service, d’excuses : ce sont de si excellentes choses ! C’est comme la graisse qu’on met sur les roues pour les empêcher de crier. Tu ne sais donc pas que le monde tourne sur des excuses ? Où en serions-nous, mon Dieu, si chacun faisait connaître le véritable motif qui le fait marcher ou s’arrêter ? Mesure qui contient deux pintes.
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