Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 49 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

47. Les plans de Tom Gordon

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Les plans de Tom Gordon

 

Cependant Tom Gordon s’occupait de la direction de sa nouvelle plantation avec un système bien étranger à la modération qui était le principe de ses prédécesseurs. Ses goûts, d’une extravagance illimitée, excitaient en lui une cupidité insatiable, et comme le voleur le plus consommé, pourvu qu’il en arrivât à ses fins, tous les moyens lui étaient bons. Il est à remarquer que le caractère de Tom Gordon avait certaines qualités requises pour le plus mauvais maître ; car, de même que le bon vin fait le vinaigre le plus fort, les belles natures perverties font les vices les plus horribles. Tom avait naturellement un esprit pénétrant, et une humeur énergique et prompte ; il ne s’égarait pas, comme beaucoup d’autres, dans de fausses voies, en se trompant lui-même ; il marchait au mal hardiment et les yeux ouverts ; il s’inquiétait fort peu de l’opinion du monde et particulièrement de celle des gens vertueux ; ainsi il accomplissait ses projets et peu lui importait ce qu’on disait de ses projets ou de lui ; on pouvait se plaindre jusqu’à ce qu’on en soit fatigué.

Après avoir quitté l’habitation, Clayton songeait souvent aux dernières recommandations que lui avait faites Nina, de prendre soin de ses gens, et de s’efforcer de rendre Tom bon pour eux. Il y avait entre les deux caractères un abîme si impraticable, qu’il semblait impossible d’établir entre eux la moindre communication. Clayton était persuadé qu’il n’y avait rien à attendre de bon de l’envoi du dernier message de Nina ; cependant il était tourmenté par cette idée : avait-il le droit de ne pas accomplir les désirs de la regrettée défunte ? n’était-il pas de son devoir d’essayer tout, quoique, en apparence, sans aucun espoir de succès ? Sous cette impulsion, il écrivit à Tom Gordon, lui retraça avec simplicité et concision les derniers moments de sa sœur, espérant qu’il les lirait, et que, du moins, s’il n’en résultait rien, sa conscience serait déchargée.

La mort et la tombe ont, il est vrai, des prérogatives sacrées, et souvent elles peuvent réveiller une amitié qui, jusque-là, avait semblé ne pas exister ; il y a peu de personnes dont le cœur soit assez endurci pour ne pas être ému au souvenir des dernières heures de ceux avec lesquels elles ont des rapports d’affection et de famille. Un philosophe a dit : « Il y a bien peu de choses dont nous puissions dire, sans émotion : c’est la fin. »

La lettre fut apportée à Tom Gordon un soir que, par extraordinaire, il était seul ; ses amis et compagnons étant allé faire une petite excursion, pendant qu’il était retenu chez lui par une indisposition. Il la lut donc avec une certaine attention. Cependant il était d’un caractère trop positif et trop pénétrant pour ne pas ressentir immédiatement quelque affliction. Un homme d’une tout autre nature aurait fondu en larmes et se serait abandonné à sa douleur ; il n’en fut pas ainsi de Tom Gordon. Il ne pouvait souffrir quoi que ce soit qui remuât sa nature morale ; il faisait le mal avec la conscience qu’il le faisait et avec une énergie toute volontaire, et son seul moyen de contenir le cri de sa conscience, était d’entretenir autour de lui un tumulte constant qui lui interdît toute réflexion. Un débat, ou, si l’on peut s’exprimer ainsi, un tête-à-tête avec sa conscience, eût été pour lui quelque chose d’affreux : une fois qu’il se fut résolu à suivre la mauvaise voie, à servir la chair et le démon, il s’attacha à écarter de son esprit tout ce qui pouvait y établir une lutte ennuyeuse. Il savait parfaitement que, dans ce qu’il méprisait, il y avait quelque chose, de doux, de noble, de pur, d’élevé ; et la lettre fut pour lui comme une torche qu’un ange eût fait briller tout à coup dans le réduit obscène du démon ; il n’en put supporter la clarté, et il n’en eut pas plutôt achevé la lecture, qu’il la jeta au feu et sonna violemment pour demander de l’eau-de-vie et des cigares. Un des artifices de Satan, pour resserrer les chaînes de ses sujets, est l’occasion que ces stimulants leur fournissent de commander la folie à leur gré.

Tom Gordon fut porté ivre sur son lit, et si un génie de tristesse plana sur lui quand il lut la lettre, il n’entendit pas le bruit sourd de ses ailes tandis qu’il s’éloignait découragé. Le lendemain, il n’éprouvait rien qu’une antipathie plus prononcée contre Clayton, qui venait de lui occasionner une sensation désagréable.

Malgré tout, Tom Gordon ne manquait pas de popularité dans les environs : cette population incertaine, ignorante, vagabonde, qui fourmille dans les États esclaves, lui était entièrement dévouée. Ces gens étaient ses instruments, prompts à l’aider dans ses desseins et à servir sa vengeance. Tom était un partisan déclaré de l’esclavage, et il était déterminé, tant qu’il vivrait, à ne pas laisser enlever une seule pierre à cet édifice dans sa plantation. C’était un terrible adversaire, parce que ce qu’il ne pouvait obtenir légalement, il se le procurait, sans aucun scrupule, par la massue et le gourdin. Ainsi que l’avait supposé Frank Russel, il était l’auteur de l’article qui avait paru dans La Trompette de la liberté, et qui déjà avait fait son effet en éveillant la défiance publique ; mais ce qui le mettait hors de lui, c’était l’idée que tous ses efforts pour reprendre possession de Harry, avaient échoué. En vain il avait envoyé des chasseurs et des chiens, en vain la savane avait été explorée dans tous les sens ; il s’enflammait de colère à la pensée que cet homme échappait à son pouvoir. Quelque bruit vague était arrivé à ses oreilles de l’existence, dans la savane, d’un nègre conspirateur d’une grande énergie, dont la retraite n’avait jamais été découverte, et il résolut de remuer ciel et terre pour le trouver. D’abord, il pensa que Harry devait avoir quelque communication avec ceux qui étaient restés dans la plantation, et il voulut s’en assurer ; ce qui donna lieu à la scène de cruauté et de tyrannie à laquelle nous avons fait allusion dans l’un des chapitres précédents. Le corps de la victime fut inhumé, et Tom ne ressentit de son action ni honte ni remords. Pourquoi en eût-il ressenti pour un acte que permettait le texte précis de la décision légale ? Toutefois, un accident lui était arrivé dans l’exercice de son autorité légale sur un esclave rebelle.

— Il faut que j’aie cet homme, Kite, disait-il un jour à l’un de ses compagnons de débauche ; je vais publier un arrêt de proscription, et mettre sa tête à prix : je compte sur ce moyen pour réussir ; j’offrirai une somme importante… c’est cela, et je ne connais rien de mieux à faire.

— C’est dommage que vous ne puissiez l’attraper vivant, et faire un exemple sur lui.

— C’est vrai, dit Tom ; oh ! je lui en ferais voir de dures ! ce garçon a toujours été ma bête noire, depuis mon enfance, et je crois que tous les diables qui sont en moi sont debout autour de lui.

— Tom, dit Kite, vous avez assurément le diable au corps !

— Il ne me manque que l’occasion de le montrer, répliqua Tom ; je voudrais pouvoir m’emparer de la femme de ce coquin, je crois qu’il viendrait bien vite ! Oh ! je l’attraperai ; elle aussi ; un de ces jours ! Mais, Kite, voyez-vous, il y a une chose certaine, c’est que quelqu’un de la plantation est en rapport avec lui. Ils savent où il est, j’en suis sûr ; il y a Skinflint qui entretient un commerce avec les nègres de la savane, je le sais ; mais, par malheur, on ne peut rien tirer de lui. Un de ces jours je vais brûler sa vieille taverne et le fusiller s’il ne prend garde à lui. Jim Stokes m’a dit qu’une nuit, étant à la chasse, il avait entendu Skinflint parler avec quelqu’un, entre minuit et une heure, et qu’ayant regardé, il l’avait vu vendre de la poudre à un nègre.

— Oh ! ce ne pouvait pas être Harry, dit Kite.

— Non, mais c’était quelqu’un de sa clique ; et puis, il y a ce Hark ! Jim l’a vu parler et remettre une lettre venant de la poste à un homme qui gagnait la forêt. Je pensais que nous trouverions la vérité dans sa peau, mais il est resté muet.

— Hokum n’entend rien à son affaire, dit Kite ; il n’aurait pas dû aller si vite.

— Hokum est un tracassier comme tous les autres. Hark était poussé à ses résolutions par le désespoir, et c’est heureux qu’il soit mort, parce qu’il devenait sournois et excitait tous les autres à la rébellion. Voyez-vous, Hokum aimait la femme de Hark, et celui-ci était jaloux.

— Quel roman ! dit Kite en riant.

— Et maintenant je vais vous confier une chose, dit Tom, c’est que je veux faire une réforme : il y a un vieux prêtre hypocrite et faquin s’il en fut, qui ravage ce pays et ne fait que parler des abus de l’esclavage ; cela ne me va pas, et je vais lui fermer la bouche ; je l’informerai succinctement que s’il continue, il sera bientôt équipé d’un habit de goudron et de plumes.

— Excellente idée ! dit Kite.

— Je crois, ajouta Tom, que, ce soir, il doit y avoir une assemblée de mécontents dans la vieille église des bois ; ils veulent fonder une Église sur les principes d’antiesclavage ; les misérables chiens ! Voyez-vous cette impudence de se réunir, de former des résolutions contre l’esclavage, et de ne vouloir admettre dans leur communion aucun possesseur d’esclaves ?

— Est-ce qu’ils forment réellement une pareille Église ?

— On le dit, reprit Tom ; mais ils verront qu’ils ont compté sans leur hôte, j’imagine ! Tenez, je viens d’appeler Jim d’un coup d’œil : « Jim, lui ai-je dit, je crois qu’ils auront besoin de toi, comme musicien, ce soir ! » Jim a pris avec lui un chien ou deux, puis quelques casseroles ; il ira et va leur composer un magnifique orchestre ; nous allons rire, je vous le promets ! Bill Akers, Bob Story et Jim Dexter viendront dîner avec moi, et puis après nous nous y rendrons ensemble pour nous en amuser !

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