Dred: ou le grand marais maudit
48. La loi de Lynch
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La loi de Lynch
Les rayons du soleil couchant dardaient à travers les pins ; le pivert répondait aux derniers accents des hôtes ailés de la forêt, quand tout à coup une voix lointaine fit entendre les paroles de l’hymne suivante :
Jésus-Christ est la vie et la mort ;
Sans lui, l’univers n’est rien !
Je ne veux pour seule science
Que le connaître et vivre.
Je ne recherche pas d’autre sagesse,
Enseigne-moi celle-ci, seule et unique :
Le Christ est mort, il a vécu pour moi,
À moi la Croix du Christ.
À la fin de ce verset, un homme à cheval parut au détour d’un sentier : c’était le père Dickson, qui avait pris, dans ses voyages solitaires, l’habitude de se distraire par des idées pieuses. Laissant flotter au vent la bride de son coursier, le digne ecclésiastique tenait à la main une petite Bible, et trottait en chantonnant comme nous venons de l’entendre quand il ne priait pas mentalement ; pour le père Dickson, la prière était une nécessité. Sa parole franche lui avait aliéné ses meilleurs amis, au point qu’ils refusaient de le tirer de sa position précaire ; sa femme, d’une santé délicate, travaillait au-delà de ses forces ; la faim commençait à se faire sentir ; mais la prière l’avait éloignée jusqu’à ce jour. Cette prière : « Donnez-nous, aujourd’hui, notre pain quotidien » n’était pas restée sans réponse ; mais le pain du lendemain n’était pas assuré. Ses amis lui conseillaient de renoncer à des projets imaginaires, et lui firent des propositions avantageuses, mais avec clauses restrictives ; entre autres il lui en vint de la part des anciens d’une église vacante dans la ville d’E…, mais accompagnées des observations suivantes : « Votre prédication est excellente, sans doute, mais vous vous mêlez de controverse… Tenez-vous-en uniquement au texte de l’Évangile, ne touchez pas aux questions délicates et irritantes et vous obtiendrez notre complète approbation. »
On lui parla ensuite de sa position pécuniaire, de la santé de sa femme, de la condition de ses enfants ; à tout cela il répondit :
— L’homme ne vit pas seulement de pain !… Dieu peut me nourrir et il me nourrira.
On lui représenta qu’il y avait du ridicule, sinon de la folie, dans une pareille manière de voir. Il répondit qu’il n’était pas le premier dont ses confrères aient dit qu’il ne savait ce qu’il faisait… Puis, cheminant tranquillement, il allait faire part à Dieu seul de ses nécessités présentes.
— Tu connais mes souffrances, disait-il, tu sais combien ma pauvre femme est faible, et combien je suis affligé de voir grandir mes enfants sans pouvoir leur donner de l’instruction ! Nous nous prosternons à tes pieds, mais nous ne murmurons pas. Tu n’avais pas où reposer ta tête… nous ne devons pas nous plaindre. Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur ! Et il chantait :
Jésus, j’ai pris ma croix ;
J’ai tout abandonné pour te suivre !
Nu, pauvre, méprisé, repoussé…
À l’avenir, tu seras tout pour moi !
Que le monde me dédaigne et me rejette,
Il eût de même abandonné mon Seigneur !
Les regards, la parole des hommes nous trompent… Toi, tu n’es pas trompeur comme eux.
Tandis que tu me souriras,
Dieu puissant, sage et fort,
Que mes ennemis me trahissent,
Que mes amis me méconnaissent.
Montre-toi, et tout brillera d’un éclat nouveau.
Tout en chantant et priant, il sentait en lui cette joie étrange née de la tristesse même, et semblable à ces parfums qui ne s’exhalent des fleurs que pendant la nuit.
L’âme se complaît dans la souffrance comme dans la félicité. C’est se tromper que de croire que le plus grand bonheur consiste à satisfaire tous ses désirs, à jouir de la prospérité, à être riche, en faveur ; il y a, dans les privations, dans les tortures même, une espèce de satisfaction de soi-même, qui surpasse toutes les satisfactions que procurent l’abondance et les richesses. Cette jouissance mystérieuse et solennelle est une des perles de l’anneau que le Seigneur agonisant détacha de son doigt pour le léguer à ceux qui devaient comprendre ses douleurs !
À mesure que le père Dickson s’animait le chant se ressentait de son animation.
Âme, connais ton salut !
Plus de doute, plus de soucis !
Réjouis-toi de trouver à chaque station
Quelque chose à faire ou à souffrir !
Réfléchis que l’Esprit demeure en toi !
Réfléchis que Dieu le Père te sourit !
Réfléchis que Jésus est mort pour toi !
Enfant du ciel te plaindras-tu !
Le Dr Cushing, nageant dans le confortable et dans l’opulence, devait envier au père Dickson, pauvre et abandonné, cette paix du cœur qui n’était pas faite pour lui : il était sans cesse en lutte avec le devoir qu’il ne remplissait qu’à demi, se trouvait en butte aux accusations incessantes de sa conscience, et n’était heureux que parce qu’il ignorait en quoi consiste le vrai bonheur. Tantôt il condamnait la témérité de son frère ; tantôt il enviait son indépendance. Une ou deux fois, il lui avait écrit pour l’admonester, tout en lui envoyant un billet de cinq dollars ; il le conjurait de se tenir sur ses gardes et terminait en lui souhaitant d’entrer dans la bonne voie, ou en d’autres termes, d’être prêt à accueillir des exhortations de nature à troubler sa quiétude.
Les ombres du soir commençaient à s’épaissir, quand le père Dickson approchait de l’église située dans les profondeurs des bois. L’extérieur de cette église, d’architecture grossière, n’avait pas même l’aspect d’une grange de la Nouvelle-Angleterre, et cependant son enceinte avait retenti des prières et des louanges d’humbles et sincères adorateurs. Le père Dickson fut surpris de trouver, près de la porte, un rassemblement d’hommes, armés de massues et de pistolets ; l’un d’eux s’avança vers lui et lui présenta une lettre en disant :
— Voici une lettre à votre adresse.
Le père Dickson, sans se déconcerter, la mit dans sa poche.
— Je la lirai après les offices, dit-il.
L’homme saisit la bride de son cheval :
— Venez de ce côté, j’ai à causer avec vous !
— Bien obligé, mon ami… après l’office… il est temps que j’aille officier…
— Au fait, au fait…, s’écria un homme à l’air rébarbatif et méchant, qui suivait de près le premier interlocuteur, nous ne voulons plus ici de vos damnées réunions d’abolitionnistes ! Si les paroles l’étranglent, lui, elles ne m’étranglent pas, moi ! Je dis ce que je pense !
— Mes amis, répondit avec douceur à cette brusque interpellation le père Dickson, de quel droit prétendez-vous me retenir ?
— Nous croyons que vous faites du mal, que vous violez les lois !
— Avez-vous un mandat des autorités civiles pour m’arrêter ?
— Non, dit le premier interlocuteur.
Mais le second, débarrassant sa bouche d’une volumineuse chique de tabac, continua les explications dans le style et avec le goût qui lui étaient particuliers :
— Eh bien ! vieux coq, autant tout vous dire maintenant que plus tard : nous ne nous soucions pas plus des autorités civiles, comme vous les appelez, que d’une malédiction ! nous ne voulons pas par ici de l’abolition montant la tête à nos nègres. Voilà, je présume, ce qui s’appelle parler franchement !
Cette sortie, répétée en chœur, fut applaudie par un groupe de jeunes gens, placés sur les marches du perron, qui s’attroupèrent petit à petit en vociférant :
— Courage, courage… ne le ménagez pas ; en déroute les têtes laineuses !
Le père Dickson, qui conservait parfaitement son sang-froid, remarqua, pour la première fois, dans l’ombre et à peu de distance, trois ou quatre jeunes gens montés sur des chevaux, qui, au milieu de ricanements hostiles, excitaient l’audace de celui qui l’avait si brutalement apostrophé.
— Mes amis, dit le père Dickson, je suis venu ici pour remplir un devoir, à la voix de mon divin maître, et vous n’avez pas le droit de m’en empêcher.
— Alors, tirez-vous d’affaire, mon vieux, en supposant que nous ne soyons pas dans notre droit.
— Rappelez-vous, mes amis, que nous nous tiendrons à côté les uns des autres, au jour du jugement, pour rendre compte de ce qui se passe ici cette nuit. Comment y répondrez-vous devant Dieu ?
Un rire prolongé et moqueur sortit du groupe des cavaliers, et une voix connue, celle de Tom Gordon, s’écria :
— Attention ! il va prendre son ton solennel ! à vous de prendre vos figures longues comme le bras !
— Voyons, dit le plus grossier des interlocuteurs, ceci ne nous va pas… Nous ne connaissons rien au jugement, et quant à Dieu, nul de nous ne l’a encore vu… car, sans doute, il ne voyage pas par ici.
— Les yeux du Seigneur sont partout, regardant le mal et le bien.
À ce moment, une voix de la foule imita les miaulements d’un chat, un autre les aboiements d’un chien, et les spectateurs de rire plus haut que jamais !
— Je vous le répète, reprit celui qui avait d’abord pris la parole, vous ne vous rassemblerez pas dans vos souricières, nous ne voulons plus de vos assemblées ! Vos prédications ne sont que déceptions ; nous en sommes fatigués ! nos nègres vont s’insurger ! La belle affaire, vraiment ! d’établir des églises où vous ne voulez pas permettre aux propriétaires d’esclaves de communier ! J’ai des nègres, moi, et je suis encore plus esclave qu’eux ; je voudrais bien en être débarrassé ; mais je ne saurais permettre à un prêtre de se mêler de mes affaires de famille ! Oh ! nous n’allons pas rester tranquilles, croyez-le bien, parce que ceux qui n’ont pas de nègres ont l’intention de s’en donner à nos dépens !
— Oui, oui, c’est vrai ! continuez, ne le ménagez pas ! s’exclama la foule.
— Nous avons le droit d’avoir des nègres, et nous en aurons, si nous pouvons nous en procurer, continua l’orateur.
— Et qui vous a donné ce droit ? dit le père Dickson.
— Qui nous l’a donné ? la Constitution des États-Unis, apparemment ! Que supposiez-vous donc ? N’avons-nous pas le gouvernement le plus libre de l’univers ? Et vous voulez nous priver de communier parce que nous avons des nègres ? je ne me soucie pas de votre communion ; mais c’est le principe que je combats ! Voici de quoi il s’agit, vieux ; nous vous tenons, et vous allez nous promettre sérieusement de ne plus parler sur ce sujet.
— Amis, je ne fais pas de pareilles promesses, répondit le père Dickson, d’un ton si doux et si ferme en même temps, qu’il y eut un moment d’hésitation.
— Il y va de votre intérêt, dit un homme de la foule.
Une voix sortit du cercle des jeunes gens :
— Ne cédez pas, enfants, ne cédez pas !
— Pas de danger ! reprit l’homme qui s’était chargé du rôle le plus saillant dans le dialogue, il va nous payer ça. Allons, vieux, vous êtes pris et il vaut mieux, pour vous, suivre le conseil que donna le marron à Davy : vous ne pouvez vous défendre ; nous sommes dix contre un, et si vous ne promettez pas ce que nous vous demandons, nous saurons bien vous y forcer.
— Mes amis, dit le père Dickson, je désire que vous réfléchissiez à ce que vous faites. Le bon sens doit vous indiquer l’inconvenance de votre conduite ; vous savez que vous faites mal ; vous savez que c’est mal de fouler aux pieds la loi humaine comme la loi divine, tout en faisant profession de la respecter. Vous aboutirez au désordre et à l’anarchie, et le temps viendra où vos opinions seront aussi peu populaires que les miennes.
— Eh bien, après ?
— C’est-à-dire que si vos opinions prévalent, vous aurez à subir des représailles ; vous serez lapidés, roulés dans du goudron, enduits de plumes… C’est une épée à deux tranchants que l’épée dont vous vous servez ; un jour la pointe sera dirigée contre vous. On peut s’emparer de vous par la violence tout comme vous venez de vous emparer de moi… Souvenez-vous que les hommes qui précipitèrent Daniel dans la fosse aux lions y furent jetés eux-mêmes après lui.
— Daniel qui ? Quel Daniel ? s’écria un des hommes présents, et les jeunes gens éclatèrent d’un rire insultant.
— Pourquoi craindre de me laisser prêcher ce soir ? dit le père Dickson ; pourquoi ne pas vouloir m’entendre, et, si je dis quelque chose de faux, pourquoi ne pas chercher à m’en démontrer la fausseté ? C’est une cause faible que celle qui ne peut triompher qu’en bâillonnant la défense.
— Non, non, vous ne parlerez pas ! dit l’homme qui avait pris la part la plus active à cette scène, il faut signer, cette nuit, l’engagement solennel de ne jamais ouvrir la bouche sur ce sujet, ou vous vous en repentirez !
— Je ne ferai jamais pareille promesse, je vous le répète… Ne croyez pas m’effrayer… je n’ai pas peur… et la mort seule me fera taire.
— Soyez damné ! vieillard, dit un des jeunes gens, avançant son cheval près de lui ; écoutez ce que vous avez à faire : vous signerez la promesse de quitter la Caroline du Nord dans l’espace de trois jours, de n’y rentrer jamais, d’emmener avec vous, femme, enfants, toute votre famille, ou vous serez châtié de votre impertinence. Prenez garde ! car vous parlez à vos supérieurs, et votre insolence est intolérable ! De quel droit ces observations et ces remarques sur la conduite de gens de bonne famille ? Estimez-vous heureux que nous vous permettions de quitter les États, sans vous infliger le châtiment dû à votre arrogance.
— Mister Gordon, je suis peiné, dit le père Dickson d’un ton calme, de vous entendre parler de droit et de famille ! Un tel langage ne vous appartient pas, et vous proférez des menaces que vous n’avez pas les moyens de faire exécuter.
— Vous verrez si je ne les ai pas, répliqua Tom avec un affreux jurement. Ici, mes enfants !
Il fit signe de la main à un ou deux des chefs, qui s’approchèrent de lui ; il leur parla à voix basse ; l’un d’eux parut vouloir faire quelque objection :
— Non, non, c’est par trop fort, disait-il.
Mais l’autre observa que c’était ce qu’il méritait !
— Nous le ferons ! Hourra ! mes garçons ! Nous reconduirons le prédicateur chez lui… nous l’aiderons à allumer son feu !
Il y eut un cri de joie général, et les factieux, entonnant une chanson bachique, saisirent le cheval du père Dickson, lui firent faire volte-face et se mirent en marche pour la cabane dans les bois. Tom Gordon et ses compagnons prirent les devants, remplissant l’air de leurs chants obscènes et de blasphèmes, qui couvraient la voix du père Dickson, chaque fois qu’il voulait se faire entendre. Avant de partir, Tom avait distribué largement le whisky à sa troupe, et, grâce à de copieuses libations, le peu de dignité qui pouvait se trouver en eux, avait disparu comme consumé par le feu de l’enfer ! C’était une de ces épreuves que Dieu réserve à l’âme. Le père Dickson, à mesure qu’on le forçait à marcher, pensait à Celui qui fut conduit, par la populace en fureur, à travers les rues de Jérusalem ; il éleva sa voix en prières à l’Apôtre, à Jésus et à Dieu. Arrivé devant sa petite cabane, il fit un nouvel effort pour attirer leur attention.
— Mes frères…, dit-il.
— Pas de mes frères ! Silence à votre hypocrisie ! cria Tom Gordon.
— Écoutez un seul mot, dit le père Dickson ; ma femme est très faible… vous ne voudrez pas, j’en suis convaincu, faire de mal à une femme malade, qui n’a jamais fait de mal à personne ?
— Eh bien ! dit Tom Gordon se posant devant lui, si votre femme vous tient tant au cœur, vous pouvez facilement lui éviter d’autres chagrins. Faites-nous la promesse que nous demandons et nous nous retirerons paisiblement, vous laissant en paix ; mais si vous refusez, aussi vrai que Dieu est au ciel, nous arracherons pièce à pièce la charpente de ton vieux chenil ! Je le dis la vérité, songe que c’est ton maître qui te parle !
— Je ne puis promettre de ne plus prêcher sur ce sujet !
— Il faut promettre de quitter le district ; vous pouvez aller parmi vos confrères du Nord, et hurler à votre aise ; mais nous ne voulons pas vous garder ici. Je respecte autant les ministres de l’Évangile que qui que ce soit, quand ils se renferment dans les devoirs de leur ministère ; mais, quand ils se mêlent de nos affaires de familles, ils doivent s’attendre à être traités comme on traiterait tout autre dans le même cas. Leurs soutanes ne les protégeront pas, nous ne voulons pas être gouvernés par des prêtres, n’est-ce pas, enfants ?
Une immense huée de clameurs, développées encore par l’ivresse, accueillit cette question. Au même moment la porte de la chaumière s’ouvrit, et une femme, à l’air pâle et maladif, se glissa sur le seuil.
— Mon ami, dit-elle d’une voix parfaitement calme, ne cédez pas, ne consentez à rien à cause de moi ! Je puis tout supporter comme vous… j’ai du courage… je suis prête à mourir sans transiger avec ma conscience !
Puis se tournant vers la foule :
— Il n’y a rien ici de quelque valeur que deux enfants ; si vous voulez abattre la maison, vous le pouvez ; nos meubles ne valent pas la peine d’être respectés, détruisez-les si cela vous plaît. Vous, mon mari, courage et persévérance… ne cédez rien !…
Une des conséquences fatales de l’esclavage, c’est d’effacer du cœur tout sentiment de respect envers les femmes. Tout le monde se rappelle l’histoire de cette faible et délicate femme de Lovejoy, abritant de sa faiblesse, comme d’un bouclier, la porte de la chambre où son mari se tenait caché ; elle fut frappée, au milieu de jurements et de cris obscènes, par une troupe d’hommes ivres résolus de passer sur son corps pour arriver jusqu’au cœur de son mari ! Ceux qui sont élevés à flageller les femmes réduites à l’esclavage ne professent pas ce respect que l’homme libre seul éprouve et témoigne à la qualité de femme. Ils respectent les femmes que protègent le monde, la mode, l’influence et le pouvoir ; mais ils les foulent aux pieds, comme la poussière, quand elles ne possèdent d’autres armes que leur pauvreté et leur faiblesse pour s’opposer à leurs entreprises !
— Femme, dit Tom, vous êtes folle ! N’espérez pas nous attendrir par votre jargon, ne croyez pas que nous allons nous gêner pour vous… pas du tout… Nous savons ce que nous voulons.
— Dieu aussi ! dit la femme, fixant sur lui un de ces regards puissants que donne le sentiment de la dignité à l’être le plus frêle.
Il y eut un silence après lequel Tom éclata en jurements et malédictions.
— Allons, enfants, il faut en finir ! Tenez, attachez cet homme à l’arbre et donnez-lui trente-six coups de lanières… Puisqu’il aime tant les nègres, qu’il partage leur sort ! Nous saurons lui arracher une promesse !
La férocité du tigre s’était propagée dans la foule… Des cris sauvages et des vociférations répétaient de toutes parts :
— Frappez, frappez… vengez-vous ! qu’il soit maudit !…
Le père Dickson resta calme ; en regardant cette figure radieuse sous son angélique expression, ils grincèrent des dents ! Bientôt il fut dépouillé de ses vêtements et enchaîné à un arbre.
— Voulez-vous promettre ? dit Tom Gordon tirant sa montre, je vous donne cinq minutes…
Les enfants, réveillés, regardaient à la porte en pleurant ; la femme sortit et vint se placer devant son mari.
— Ôtez-vous de là, la vieille, dit Tom Gordon.
— Je ne veux pas, dit-elle en jetant ses bras au cou de son mari, vous ne réussirez à me faire quitter la place, qu’en marchant sur mon corps.
— Ben Hyat, retirez-la, dit Tom Gordon ; traitez-la avec ménagement, tant qu’elle se conduira bien.
Un homme vint qui la retira de force ; elle s’évanouit entre ses bras.
— Mettez-la par terre…, dit Tom Gordon, les cinq minutes sont expirées : qu’avez-vous à dire ?
— J’ai à dire que je n’acquiescerai pas à votre demande.
— Alors, dit Tom, passons à une explication plus claire !
Il fit reculer un peu son cheval, et dit à un homme qui tenait un fouet destiné aux esclaves :
— Frappez…
L’ordre fut exécuté et le père Dickson demeura muet. La foule ne cessait de l’accabler d’insultes et de sarcasmes outrageants :
— Vous fait-il plaisir ? qu’en pensez-vous ? Ne pouvez-vous pas nous prêcher un sermon ? quel texte choisirez-vous ?
— Il reçoit de fameux coups, disait l’un.
— Il doit voir des étoiles, disait l’autre.
— Arrêtez ! dit Tom Gordon. Eh bien, mon ami, vous voyez que ce n’est pas pour rire… nous irons jusqu’au bout… et ne comptez sur aucune sympathie… personne ne vous soutiendra… tout le monde ici a le bon sens de nous laisser mener nos affaires à notre guise… au besoin, ils tiendront tous la lumière pour éclairer votre supplice, comme fit ce brave ancien pendant celui de Dresser à Nashville… Voyons, voulez-vous céder ?
La scène fut interrompue à ce moment par l’arrivée de quatre ou cinq cavaliers à la tête desquels se trouvait Clayton.
— Que signifie cela ?…, s’écria-t-il impétueusement. Mister Gordon… père Dickson !… Que dois-je conclure de ce que je vois ?
— Et qui diable s’occupe de ce que vous concluez ? cela ne vous regarde pas, dit Tom Gordon, ainsi, retirez-vous…
— J’en fais mon affaire, repartit Clayton.
Et se tournant vers un de ses compagnons :
— Mister Brown, vous êtes magistrat ?
Mr Brown, gentleman d’un florissant embonpoint, et à figure colorée, s’avança à cet appel :
— Sur mon âme, ce spectacle est affreux, dit-il ; mister Gordon, cessez ! comment osez-vous ? Mes enfants, il faut prendre en considération…
Clayton, en attendant, s’était précipité pour couper les liens qui retenaient le père Dickson : celui-ci, bouleversé par cette réaction subite, s’évanouit.
— N’avez-vous pas de honte ? dit Clayton, lançant autour de lui un regard d’indignation. Est-ce là l’occupation d’hommes forts et grands comme vous ! maltraiter des pasteurs inoffensifs, vous le savez, des femmes, des enfants qui ne peuvent se défendre !
— Est-ce à moi que vous vous adressez ? dit Tom Gordon.
— Oui, à vous comme aux autres : ce que j’ai dit est dit ! répondit Clayton avec fierté et se redressant de toute sa hauteur.
— Cela demande satisfaction !
— Tirez-en toute la satisfaction qu’il vous plaît d’en tirer, dit Clayton froidement.
— Vous acceptez mon défi, dit Tom Gordon, vous me répondrez de cette insulte !
— Je ne suis pas un duelliste, dit Clayton, mais si je l’étais, je n’accepterais un cartel que de mon égal : lorsqu’un homme s’abaisse jusqu’aux outrages d’un querelleur, et aux fonctions d’un bourreau, le nom de gentleman ne lui appartient plus. Quant à vous, ajouta-t-il, se tournant vers la foule, votre conduite a son excuse : on ne vous a rien enseigné de mieux ! Suivez mon conseil ; dispersez-vous, j’emploierai les mesures nécessaires pour déférer à la justice cet odieux attentat !
Il y a, dans la présence d’un homme énergique et courageux, comme une force magnétique qui agit puissamment sur les masses. La foule semblait hésitante et irrésolue.
— Voyons, Tom, dit Kite le tirant par la manche, en voilà assez, je crois…
— Oui, oui, dit Mr Brown. Mister Gordon, je vous conseille de retourner chez vous ; il faut vivre en paix, croyez-moi… Voyons, enfants, vous avez assez fait pour une nuit, je l’espère… laissez ce vieillard tranquille ; il y a de quoi vous régaler chez Skinflint. Voyons, mister Gordon, soyons généreux, maintenant.
Tom Gordon partit d’un air sombre, escorté de chaque côté par l’un de ses compagnons ; en passant il dit à Clayton :
— Vous aurez bientôt de mes nouvelles !
— Comme il vous plaira, fit Clayton.
Les nouveaux arrivés se mirent en devoir de consoler et de rendre à la vie la famille épouvantée : on porta la femme sur son lit ; le père Dickson revint bientôt à lui, et se mit sur son séant ; comme il était connu et vénéré par ses hôtes, il reçut d’eux bien des expressions de sympathie et de condoléance. Parmi les assistants, se trouvait un vétéran de l’Église, qui avait réclamé ses services pastoraux et qui crut l’occasion favorable pour appliquer à la situation quelques-unes des doctrines qu’il avait déjà énoncées.
— Voyez-vous, père Dickson, dit-il, ceci vous démontre la vérité de ce que je vous disais : votre manière d’agir n’a aucune chance de succès, c’est évident. Si vous consentiez à vous en tenir à la prédication de l’Évangile, vous seriez débarrassé de tout souci ; après tout, l’Évangile est le fond de toute chose ; l’Évangile corrigera peu à peu les maux que vous déplorez, surtout si vous n’en parlez pas ; la société est placée dans une fausse position ; elle ne veut pas tolérer d’objections. Nous souffrons autant que vous des fâcheuses conséquences de l’esclavage, nos âmes en sont affligées, ajouta-t-il avec onction, mais la Providence ne semble pas nous ouvrir de porte pour en sortir ; nous devons donc attendre avec résignation la volonté du Seigneur, qui fera, en son temps, briller la lumière dans l’obscurité, et surgir l’ordre du désordre !
Cette dernière phrase faisait partie d’un exorde stéréotypé, à l’usage du bon pasteur, avec lequel il édifiait ses confrères à la prière, en la débitant d’une voix monotone et somnolente.
— Ma foi, dit le père Dickson, je ne vois pas que, jusqu’à ce jour, notre manière de prêcher l’Évangile ait fait grand bien. Lorsque les apôtres arrivaient dans une ville, on les accueillait ainsi : « Voici ces hommes qui bouleversent le monde ! »
Mr Brown s’empressa de répliquer :
— Nos institutions sont étranges, nos nègres ignorants, impressionnables : les conséquences les plus graves peuvent résulter de tout cela ; il faut, par cette raison même, éviter de discuter en leur présence. J’étais à Nashville lors de l’affaire de Dresser : il n’avait pas prononcé une parole, articulé un son, on était prévenu seulement qu’il était partisan de l’abolition ; on fouilla ses coffres et ses effets, on y découvrit quelques papiers qui traitaient de cette question… Eh bien ! pasteurs et laïques sanctionnaient, par leur présence, le châtiment qui lui était administré. Je trouvai la condamnation arbitraire ; mais aussi ils ne sont pas raisonnables, c’est trop exiger d’eux, pourquoi ne pas être sur ses gardes ? Je désire que les pasteurs ne s’écartent pas de leur mission : « Le royaume du Christ n’est pas de ce monde. » Vous ne connaissez pas Tom Gordon, c’est un homme injuste, je ne voudrais pas le rencontrer sur mon passage : j’ai usé de modération avec lui, parce que je ne veux pas m’en faire un ennemi. Si vous persistez dans vos doctrines, mister Dickson, il faut quitter le pays ; nous ne désirons gêner la conscience de qui que ce soit, mais lorsqu’une prédication amène la discorde, il faut la supprimer.
— C’est juste, dit Mr Cornet, nous devons encourager la concorde pour l’édification des âmes.
— C’est reculer devant l’émeute, dit Clayton ; si Tom Gordon se sent le pouvoir d’agir à sa volonté contre nous dans une circonstance, il n’y manquera pas dans l’autre, et les coups qui ont frappé les épaules de notre ami, aujourd’hui, seront réservés demain pour les nôtres. Le père Dickson doit développer, maintenir et défendre ses principes ; sans cela où est la liberté d’opinions ?
— Les saintes Écritures nous disent, répliqua Mr Cornet : « Si l’on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre ! »
— Ces paroles, reprit Clayton, s’adressaient à un peuple courbé sous le joug du despotisme, qui n’avait aucune liberté à défendre ; mais si nous fléchissons devant l’émeute, nous deviendrons les esclaves du plus terrible des despotismes.
Clayton parlait à des hommes dont les oreilles étaient fermées par la paresse et l’indolente apathie du bien-être : ils levèrent la séance en disant qu’il était temps de se retirer, Clayton, de son côté, déclara qu’il passerait la nuit auprès de ses amis, pour les encourager et les assister, en cas de danger.
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