Dred: ou le grand marais maudit
29. Le troubadour
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Le troubadour
Vers cinq heures du soir, Nina et Anne mettaient tous leurs soins à dresser sur la véranda une table d’un aspect fantastique. Nina avait cueilli une quantité de feuilles de chêne, qu’elle avait arrangées en guirlandes ; elle en orna le contour de cette table, à laquelle devaient s’asseoir des amis comme convives, et l’avait ensuite recouverte d’une nappe blanche comme la neige.
Anne s’occupait à placer des fruits dans des plats ornés dont l’intérieur était caché sous des feuilles de vigne.
— Lettice sera désespérée ce soir, dit Anne, en relevant la tête et regardant avec un sourire de satisfaction une mulâtresse d’une mise assez élégante.
— Oh ! tant pis, il faut que Lettice me permette d’étaler ici toute ma science, disait Nina ; il y a des talents de ménage pour lesquels j’ai une disposition toute particulière ; si j’avais vécu dans les temps anciens, au milieu de… comment donc appellent-ils cela ?… au milieu de l’Arcadie, j’aurais été une illustre ménagère… car je ne demande pas mieux que de tresser des couronnes et de faire des bouquets ; j’aime la toilette, j’aime à parer tout ; les tables, les vases, les plats et les jolies femmes. Ainsi, Anne, prenez garde à vous, car lorsque j’aurai fini de couronner la table, c’est vous que je couronnerai !
En parlant ainsi, Nina voltigeait çà et là, cueillant et disposant des fleurs et des feuilles, secouant les longues guirlandes, et sautillant de place en place avec la légèreté d’un oiseau.
— C’est dommage, disait Anne, que toute notre vie ne soit pas une Arcadie.
— Ah ! oui, reprit Nina. Lorsque j’étais enfant, je me souviens qu’il y avait dans la maison une traduction des Idylles de Gessner, vieille et déchirée ; j’y lisais de charmantes petites histoires, de beaux bergers vêtus de blanc, jouant sur leurs flûtes d’ivoire et d’argent, et aussi des bergères revêtues de mantilles d’azur, avec des cheveux flottants, et qui se nourrissaient de mets exquis… de lait, de raisins, de fraises, de pêches… Il n’y avait là ni peine, ni travail, ni soucis… tout vivait comme les fleurs et les oiseaux… on grandissait, on chantait, on était heureux ! Ah ! depuis que j’ai lu ce livre, je n’ai cessé de rêver cette vie-là ! Pourquoi n’est-elle pas possible ?
— Hélas ! elle est bien déplorable, dit Anne, cette lutte perpétuelle qu’il faut soutenir pour maintenir l’ordre et conserver sa beauté.
— Oui, reprit Nina, et pour comble de malheur, cette beauté même devient laideur ; tenez, ces roses si fraîches deviendront un jour une sale poussière qu’il faudra jeter au vent ; mais ce n’est pas moi qui me chargerai de cette besogne : à d’autres le soin d’enlever les fleurs fanées et ce qui a été sali, à moi celui de cueillir les roses fraîches épanouies ; si je faisais partie d’une association, c’est là le travail que je choisirais ; je placerais des fleurs d’un bout à l’autre de la maison, mais je stipulerais formellement que le nettoyage ne me regarderait pas.
— C’est vraiment, disait Anne, un mystère pour moi, que cette tendance de toute chose à dégénérer… Comme tout gravite vers le désordre ! Voici une maison proprette et de bon goût… la table surtout… ce ne sont partout que véritables merveilles de l’art… et cependant quels obstacles sans nombre pour arriver jusque-là… des mouches, des fourmis, des moustiques, on dirait qu’il entre dans la destinée de chaque être de détruire tout ce qui l’environne.
— Oui, dit Nina, cette réflexion m’est venue le premier jour du camp-meeting. D’abord je fus dans le ravissement, chaque chose était fraîche et suave sous l’empreinte de la rosée ; mais, dès le second jour, la terre était jonchée de coquilles d’œufs, de cosses de pois, de côtes de melons, et de toutes sortes de débris et de saletés ; c’était un spectacle peu attrayant.
— Oh ! oui, affreux ! dit Anne.
— Pour moi, Anne, j’aime beaucoup l’ordre, pourvu que je n’aie pas la peine de l’entretenir. Mon Premier ministre, tante Katy, grâce aux leçons de ma mère, est remarquable sur ce point, et je l’encourage de tout mon cœur, si bien que les endroits même où je ne mets jamais le pied sont tenus avec un soin digne d’éloge. Mais il me faudrait recommencer à vivre pour devenir de la force de tante Nesbit ! L’avez-vous vue prendre des gants, ou une collerette dans un tiroir ? Elle se lève d’abord, s’avance gravement, puis elle prend une clef sous la serviette, à droite du meuble, ouvre le tiroir aussi sérieusement que si elle allait offrir un sacrifice ; si les gants sont au fond et certains objets par-dessus, elle retire chaque objet avec un admirable sang-froid, et lorsqu’elle est enfin parvenue jusqu’aux gants, ou jusqu’à la collerette, elle remet chaque objet à sa place primitive, ferme le tiroir, et va replacer la clef sous la serviette ; elle ne négligerait pas un seul de ces détails, quand même il faudrait courir après un médecin pour un malade à l’extrémité ! Sa chambre, ses tiroirs et tout ce qui lui appartient, en un mot, semble me faire la leçon continuellement. Je suis loin de posséder le calme de ma tante Nesbit ; il faut que je sois perpétuellement en mouvement, je cours à mon tiroir, j’enlève mes effets en masse, rubans, écharpes et fleurs… j’en fais un arc-en-ciel. Il me semble que je mourrais de dépit, si je ne trouvais pas à l’instant la chose dont j’ai besoin ; et après deux ou trois assauts à mon tiroir, je me repens de mon peu d’ordre, et je fais des reproches à la méchante petite Nina, qui promet d’avoir plus d’ordre à l’avenir ; mais, ma chère, elle ne tient guère ce qu’elle promet, je le dis à regret, et cependant elle ne se désespère pas. Dites-moi, Anne, vous qui n’êtes ni laide ni prude, comment se fait-il que vous possédiez cette qualité qu’on appelle l’ordre ?
— Ce n’est pas une qualité, je vous assure, mais bien une habitude, et une seconde nature ; ma mère était la méthode personnifiée, et elle voulut absolument que je fusse comme elle ; voilà tout.
— Votre mère, ah ! oui, dit Nina en soupirant, vous êtes bien heureuse, vous !… Mais venez donc, Lettice, j’en ai fini avec toutes ces guirlandes ; ma table est sortie de cette confusion comme le monde du chaos, ajouta-t-elle en repoussant les feuilles de vignes et les fleurs qui ne lui avaient pas servi. Ah ! je me dis toujours, quand j’ai fini de fleurir des vases, que je regrette d’avoir cueilli plus de fleurs qu’il n’était nécessaire ; ne semblent-elles pas, ces pauvres fleurs, se faire plus petites pour me dire avec l’accent du reproche : « Vous n’avez pas besoin de nous… pourquoi ne pas nous laisser tranquilles ? »
— Ah ! quant à cela, reprit Anne, Lettice vous aidera ; elle a du talent pour ce genre d’ouvrage, et, de ce monceau en désordre, elle fera sortir une quantité de bouquets.
Lettice rougissant visiblement même à travers sa peau brune, se baissa et recueillit dans son tablier les pauvres fleurs abandonnées.
— Qui vient là ? demanda Anne au moment où Dulcimer, soigneusement vêtu, montait les marches portant une lettre sur un plateau.
— Quel luxe ! dit Nina, du papier doré sur tranches, parfumé, ambré. Que signifie cela ? « Les troubadours du théâtre des Magnolias ont l’honneur d’inviter Mr Clayton, miss Clayton et miss Gordon à la représentation qu’ils donneront à huit heures, dans le bosquet. »
— C’est très bien écrit ! c’est, je crois, l’écriture de quelqu’un de mes élèves.
— Où donc a-t-il trouvé ces phrases ? demanda Nina quand Dulcimer fut parti.
— Oh ! répondit Anne, je vous ai déjà dit qu’il était l’esclave chéri de son maître, qui avait l’habitude de le prendre en voyage en qualité de singe favori ; il est probable qu’il a visité quelque foyer d’opéra ; même je ne serais pas surprise qu’il eût composé quelque scène de sa façon.
— Quel gentil personnage cela doit faire ! dit Nina.
— Pour vous, peut-être ; mais il est difficile à mener ; il n’a pas plus de sens moral qu’un chacal. Tout ce qu’on peut trouver chez Dulcimer, c’est un penchant prononcé pour les futilités, mais de notion du bien et du mal… point.
— Peut-être ses facultés ressemblent-elles aux germes de la vigne que j’ai plantée, il y a trois mois, et qui vient seulement de se mettre à pousser.
— Oui, Edward attend en effet ce résultat… Sa foi dans la nature humaine est sans bornes, c’est là son faible ; je tâche de compter comme lui sur la perfectibilité de Dulcimer. Un jour peut-être aura-t-il une nuance de perception de la vérité et du mensonge, distinguera-t-il ses affaires de celles des autres, mais quant à présent, c’est un franc vaurien ; il est tellement habitué à dépenser tout son esprit à ses fantaisies, que rien ne fait plus impression sur lui… Mais écoutez ! ce sont les pas d’un cheval, je crois… Quelqu’un vient.
Elles écoutèrent un moment.
— Il y a deux personnes, dit Nina.
En cet instant parut Clayton, accompagné d’une autre personne qu’elles reconnurent pour Frank Russel ; en même temps le son des violons et des banjos se fit entendre.
— Voilà ! ne l’ai-je pas dit ? Voilà Dulcimer qui prélude.
Un chant monotone et sans expression, avec des tons criards et métalliques, arriva jusqu’aux oreilles des assistants, témoignant du peu de goût de la race nègre pour l’art de la musique. Les paroles en étaient à peu près vides de sens ; Nina et Anne distinguèrent seulement ces mots :
Voici le maître qui s’avance ;
Les pas de son cheval annoncent son retour.
L’idée exprimée dans ces chants était accompagnée du choc régulier des mains des chanteurs à chaque note, et toutes les voix criaient ensemble :
Nous jouirons de son séjour,
Applaudissons trois fois et fêtons ce beau jour.
Clayton répondit à cet accueil par d’affables saluts, et le cortège se plaça sur chacun des côtés du sentier par lequel Clayton et son compagnon montèrent à la véranda.
— Vraiment, disait Frank Russel, je ne m’attendais pas à une pareille manifestation. C’est une réception tout à fait princière.
Lorsque Clayton s’approcha du seuil, une douzaine des assistants s’élancèrent à l’envi pour tenir son cheval, et le cortège compromit sa régularité par l’empressement que chacun mettait à obtenir un mot de remerciement. Lorsque tout fut rentré dans l’ordre et que chacun se fût retiré, le maître de l’habitation put goûter librement les jouissances du retour, et exercer les droits de l’hospitalité.
— Voilà, convenez-en, dit Nina, une entrée triomphale !
— Dulcimer jette toujours son feu en pareilles occasions, dit Anne, de façon qu’il n’est plus capable de rien pendant deux ou trois semaines.
— Comme tout est frais ici ! c’est un véritable paysage d’idylle… nous sommes dans le château de la reine des fées !
— Indiquez-nous, je vous prie, dit Clayton, un endroit où nous puissions nous débarrasser de notre tenue de voyage.
— Justement, voici tante Praw qui vous attend pour vous conduire dans vos chambres. Allez donc, et préparez-vous à l’audition de quelque scène lyrique.
En peu de temps, les nouveaux hôtes de l’habitation eurent renouvelé leur toilette, et la table à thé fut dressée.
— Maintenant, dit Anne en regardant sa montre, je dois annoncer à la société que nous sommes tous engagés pour l’opéra de ce soir.
— Oui, dit Nina, pour l’opéra de Magnolia Grove, première représentation, et cet opéra sera chanté par une troupe de troubadours.
Tout à coup, et comme par enchantement, Dulcimer et trois de ses camarades apparurent : ils avaient orné leurs boutonnières de rubans blancs, et portaient des espèces de houlettes parées de bandelettes de satin ; ils se rangèrent des deux côtés de la salle.
— Que veut dire ceci ? demanda Clayton.
Dulcimer s’inclina et annonça avec une gravité comique, que lui et ses camarades étaient venus pour escorter les gentlemen et ladies jusqu’à leurs places.
— Eh ! mais, dit Anne, nous ne sommes pas prêtes, nous ne nous attendions pas à cette cérémonie.
— Quel dommage que je n’aie pas là ma coiffure d’opéra ! dit Nina… c’est égal, cela ira tout de même…
Puis, disposant dans ses cheveux quelques roses et quelques multiflores, elle compléta ainsi sa toilette.
— Sur ma foi, vous avez bientôt fait, dit Frank Russel, regardant cette couronne improvisée.
— N’est-ce pas, dit Nina ; à propos, asseyez-vous, Anne, j’oubliais votre couronne à vous ; attendez laissez-moi placer cette branche et entrelacer ces boutons-là, vous voilà plus belle qu’une beauté de Baltimore ! Maintenant nous pouvons suivre le cortège.
La salle de spectacle consistait en un terrain vide qui s’étendait derrière l’habitation ; des lampes suspendues aux arbres projetaient leur clarté sur la verdure du feuillage environnant, et au-devant d’une baraque construite en planches recouvertes de guirlandes de fleurs et de feuilles : c’est là que la société fut installée. Un rideau blanc était tendu dans l’intervalle de deux arbres. Au moment où l’assistance fit son entrée, un certain nombre de voix cachées derrière les décors entonnèrent le chant de bienvenue. Quand les spectateurs se furent assis, le rideau se leva et le chœur, qui se composait des trente meilleurs chanteurs de la troupe, s’avança en costume de fête et jeta dans la salle les bouquets que chacun d’eux tenait à la main. Une couronne de fleurs d’oranger, dirigée vers Nina, vint tomber sur ses genoux.
— Ces gens-là ont la vue longue, dit Russel, ils nous jettent à la face les présages de l’avenir.
Après s’être promené quelque temps, le chœur alla s’asseoir à l’un des côtés de la scène et l’on vit alors agglomérées dans la salle les têtes de tous les domestiques et ouvriers de la plantation. Les écoliers d’Anne parurent les premiers ; ils chantaient en jetant des fleurs au milieu de la société, puis ils allèrent s’asseoir en face des autres ; alors Dulcimer et quatre de ses camarades se placèrent au milieu.
— Dulcimer se place au centre, dit Anne, c’est lui sans doute qui est le troubadour.
Dulcimer commença en manière de récitatif :
Notre maître repose en paix sous cette terre.
Le couplet achevé, le quatuor reprit à l’unisson, faisant entendre des voix magnifiques.
— Il me semble, dit Nina, que c’est un début bien lugubre.
— Ah ! attendez, il s’agit du dernier maître, et le ton va changer pour le nouveau.
Dulcimer, en effet, chanta l’arrivée de celui-ci d’un tout autre ton.
— Vous voyez, dit Anne, nous allons entendre énumérer les bonnes qualités d’Edward en prose et en vers.
Dulcimer continua ; à la fin de chaque couplet, le quatuor en refrain et tous les assistants faisaient chorus en battant des pieds et des mains.
— À chacun son tour, dit Nina, lorsque Dulcimer aborda en style fleuri l’éloge de la beauté d’Anne.
— Oui, dit Clayton, le catalogue de vos bonnes qualités sera un peu long.
— J’y échapperai, dit Nina.
— N’y comptez pas trop, Dulcimer a fixé ses regards sur vous depuis votre arrivée.
En effet, après cet autre couplet, Dulcimer prit une expression de visage très significative.
— Regardez l’impertinent, comme il se rengorge… gare à vous, Nina !
Et avec un regard jeté malicieusement du coin de l’œil, Dulcimer chanta :
Bien souvent notre maître est absent de ces lieux ; C’est qu’à la Caroline
Une rose divine
Est l’objet de ses vœux.
— C’est vous, dit Frank, voyez-vous comme ils ricanent. Voyez donc ces rangées d’ivoire dans toutes ces bouches ouvertes !
Puis le chœur reprit avec animation :
Rose de Caroline,
Rose toute divine,
Que notre maître soit heureux
Auprès de l’objet de ses vœux.
Cela fut répété avec enthousiasme, avec des battements de mains et des éclats de rire.
— La rose de Caroline doit se lever, dit Russel.
— Paix donc, Dulcimer n’a pas encore fini.
Et changeant d’attitude, Dulcimer chantait à un de ses associés :
Mais regarde là-haut, quelque chose étincelle ! Ce sont deux astres dans les cieux.
Puis l’autre répondit avec animation :
Non, mon ami, ce sont les yeux
De la gentille demoiselle.
— C’est parfait, c’est prodigieux ! dit Russel.
Dulcimer continua :
Deux roses de beauté pareille,
Même fraîcheur, même éclat.
Et l’autre répondit :
Non, mon ami, c’est l’incarnat
De la gentille demoiselle !
— Mais vous rougissez, dit Anne en touchant Nina de son éventail ; ce Dulcimer veut vous tourmenter un peu !
Dulcimer continua :
Voyez que cette vigne est belle !
Les pampres sont longs et soyeux…
Puis la réponse :
Mon ami, ce sont les cheveux
De la gentille demoiselle,
Et puis le quatuor ajouta :
Cette beauté, regardez-la ;
Elle rit sur la véranda ;
Elle danse vive et légère,
Ses pieds ne touchent pas la terre !
— Cette fois, Dulcimer a été aidé par une des muses, dit Clayton en regardant Anne.
— Silence ! Écoutons le chœur.
Ô rose de Caroline,
Rose suave de Caroline,
Puisque près de nous vous voilà,
Restons sur notre véranda.
Ce dernier chœur fut répété trois fois, et toute l’assemblée riait aux éclats. Tous les acteurs alors s’inclinèrent en se retirant, et le rideau blanc, attaché au pied d’un arbre par une poulie, fut abaissé.
— Voyons, Anne, avouez que tout cela n’est pas entièrement l’œuvre de Dulcimer, disait Clayton.
— La vérité est que tout a été inventé par lui et par Lettice, qui a aussi pour faire des vers un talent particulier ; si elle était encouragée, elle deviendrait une autre Phillis Wheatly.
Dulcimer et ses camarades revinrent bientôt, apportant sur des plateaux de la limonade, des ananas et autres rafraîchissements.
— Ma foi, dit Russel, cette petite fête est vraiment bien organisée !
— Oh ! dit Clayton, la race africaine est faite pour exceller dans les espaces qui séparent la matière de l’esprit, espaces que remplissent les arts ; car la pratique des arts demande une nature riche et abondante comme celle des Africains… et si jamais ils jouissent des bienfaits de la civilisation, on les verra cultiver avec de brillants succès la musique, la danse et la déclamation.
— J’ai souvent remarqué, dit Anne, que mes écoliers saisissent vivement et avec facilité tout ce qui se rapporte à la musique et aux langues. On se moque bien souvent des nègres à cause de leur prononciation qui est, il faut le dire, assez bizarre, mais cela tient à ce qu’ils s’attachent beaucoup au son des mots qu’ils soumettent à leur jugement, et pareil phénomène se reproduit chez les enfants intelligents.
— Il y a ici des voix magnifiques, dit Russel.
— Oui, nous avons chez nous deux ou trois jeunes filles qui possèdent des voix de contralto ; ces voix sont plus faciles à trouver chez les Africains que chez nous.
— La race éthiopienne, dit Clayton, est une plante qui pousse lentement, comme l’aloès ; mais un de ces jours, elle fleurira et donnera, j’en suis convaincu, des fleurs superbes.
— C’est un rêve de poète, dit Russel.
La partie se termina par des danses vives et animées, sans cesser d’être convenables.
— Je crois, dit Clayton, que ce monde soi-disant religieux qui instruit les nègres se perd en raisonnement pour prouver que cette race ne doit ni chanter ni danser ; quant à moi, je me règle sur les instincts. C’est aussi inutile d’essayer de transformer les nègres en Anglo-Saxons que de changer une vigne en un poirier. Je dresse la vigne.
— Vous êtes, dit Russel, le champion heureux des droits des nègres.
— Pas très heureux, répondit Clayton, vous avez entendu dire que l’affaire est déférée à un tribunal supérieur ; si bien qu’après tout, ma victoire n’est pas encore assurée !
— Mais si, dit Nina, quiconque a le sens commun ne jugera jamais contre vous. D’ailleurs, votre père siège à ce tribunal.
— C’est une raison pour qu’il se mette en garde contre moi, reprit Clayton.
Les danses avaient cessé ; les domestiques réparaient le désordre de la fête ; la société reprit le chemin de la véranda qui était coquettement illuminée par les rayons de la lune glissant à travers les arbres ; l’air était parfumé de ces senteurs pénétrantes qu’exhalent les fleurs sur le soir.
— Quelle ravissante odeur ! c’est délicieux ! dit Nina. Ces chèvrefeuilles ont tant de parfum ! J’ai vraiment la passion des parfums ; ce sont pour moi des âmes qui voltigent dans l’air !
— Oui, lord Bacon a dit que l’haleine des fleurs dans l’air a un mouvement pareil à celui que produit le chant des oiseaux.
— Est-ce vrai que lord Bacon a dit cela ?
— Oui, pourquoi en doutez-vous ?
— Oh ! parce que je croyais que c’était un de ces vieux philosophes engourdis, qui n’ont jamais de ces agréables pensées.
— C’est lord Bacon, reprit Anne, qui faisait placer des musiciens près de lui pendant qu’il composait !
— Est-ce possible ? dit Nina, qu’il était gentil !… J’aimerais à savoir quelque chose de lui.
— Il y a des esprits, dit Clayton, assez grands pour tout embrasser. Des hommes de cette trempe peuvent parler aussi bien d’une bague au doigt que du cours des astres.
— C’est un mari comme celui-là qu’il vous faudrait, Anne, ajouta Nina en riant ; vous avez assez de force pour soutenir la lutte ; quant à moi, une pareille dose de sagesse m’annihilerait… Je ne suis qu’un pauvre petit jouet. Cette masse de prudence m’entraînerait sous l’eau et me noierait ; j’abandonnerais ma ligne si je sentais mordre un pareil poisson.
— Oh ! n’ayez pas cette crainte, dit Clayton, par le temps qui court ; la nature ne produit de tels hommes qu’une fois dans un siècle. Ce sont eux qui tracent la route pour les autres, ce sont eux qui extraient de la carrière les matériaux pour le travail de toute une génération.
— Oh ! si c’est ça, je ne voudrais pas d’un mari de cette espèce, j’aurais peur qu’une de ces pierres ne me tombât sur la tête et ne finît par m’écraser.
— Mais s’il était votre esclave ?
— Ah ! si je pouvais le garder comme esclave, je ne dis pas, mais je craindrais qu’il ne veuille bientôt devenir mon maître. Un tel savant ne tarderait pas à me reléguer sur un des rayons de sa bibliothèque, comme un livre qu’on a lu. J’ai vu de grands hommes, j’entends, grands pour aujourd’hui ; et ils ne semblaient pas prendre plus souci de leurs femmes que d’un simple journal !
— Oh ! dit Anne, cela se voit chez tous les maris du monde… Le journal est le rival obligé de la dame américaine… Il faut qu’un amant soit bien épris pour mettre son journal en seconde ligne, même quand il n’est pas encore assuré d’être bien accueilli !
— Miss Anne, vous êtes bien sévère…
— Elle ne dit que la vérité ; vous êtes une mauvaise engeance, vous autres hommes… Sorte de mal nécessaire… Une espèce à moitié civilisée… Oh ! si jamais je me marie, je tâcherai d’obtenir la primauté sur le journal !
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