Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 13 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

11. Les amants

11

Les amants

 

Nina et Clayton continuèrent leur route en silence jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au bord du ruisseau. Là, Nina arrêta son cheval, et montrant à Clayton les forêts de pins et le ruisseau ombragé par les branches pendantes des arbres, elle lui dit :

— Silence, écoutez !…

Tous deux s’arrêtèrent, et entendirent le souffle de la brise à travers les pins, le murmure des eaux, le croassement des corbeaux, et les cris des piverts.

— Que tout ceci est beau ! dit-elle, et qu’il est triste de mourir ! C’est la première fois que j’ai vu la mort en face, et vous ne pouvez vous figurer quelle impression elle a fait naître en moi ; quand je pense que cette pauvre femme a été une jeune fille comme moi, qu’elle avait la même vivacité, et qu’elle ne pensait pas plus que moi qu’elle serait couchée là, froide et inanimée ! Pourquoi tout dans le monde est-il si beau, s’il nous faut mourir ?

— Souvenez-vous de ce que vous avez dit au vieux nègre, miss Nina. Peut-être ce qu’elle voit maintenant est-il infiniment plus beau !

— Ah ! oui, le ciel ! je voudrais en savoir quelque chose, afin qu’il me parût aussi naturel d’y vivre que dans ce monde ; mais il me semble que je ne désirerai jamais quitter cette terre ; il est si doux de vivre ! Je n’oublierai jamais le froid glacial de sa main ! je n’ai jamais rien senti de semblable !

Clayton avait souvent remarqué l’humeur inconstante de Nina ; mais il n’avait jamais rien remarqué en elle qui ressemblât aux dispositions qu’elle montrait en ce moment. Il savait apprécier la sincérité et l’ardeur de ce caractère, en qui une idée dominante prenait un pouvoir absolu sur l’esprit tout entier.

— Savez-vous, lui dit-elle après quelques pas faits en silence, que c’est un grand changement de quitter New York pour venir vivre ici ? Tout est si informe, si agreste et si solitaire, que je crois n’avoir jamais rien vu de si triste que ces bois. L’on peut marcher pendant des heures entières sans entendre autre chose que le bruit des pins, comme vous l’entendez à présent. Notre habitation (vous n’y êtes jamais venu, n’est-ce pas ?) se trouve isolée, à plusieurs milles des autres, et j’ai été si longtemps accoutumée à un pays très peuplé, que celui-ci doit me paraître fort étrange ; je ne puis m’empêcher de penser que tout ici a l’air triste et monotone ; cela me rend sérieuse et mélancolique. Je ne sais si l’aspect de notre habitation vous plaira ; il y a beaucoup de choses qui tombent en ruine ; mais il y en a beaucoup d’autres qui ne peuvent vieillir ; car mon père aimait les arbres et la verdure, et nous en avons beaucoup plus qu’on n’en trouve ordinairement ailleurs. Aimez-vous les arbres ?

— Oui, jusqu’à l’adoration. Je ne fais aucun cas d’un homme qui ne sait pas apprécier un arbre. Le seul trait dans l’histoire de Xerxès, qui ait eu pour moi de l’intérêt, c’est qu’il fut si charmé de la beauté d’un platane qu’il l’entoura de chaînes d’or : c’est une oasis au sein de la barbarie de ces temps-là.

— Xerxès, dit Nina, je crois que j’ai appris quelque chose sur son compte dans cette histoire ennuyeuse qu’il nous fallait étudier chez Mrs Ardaine ; mais rien d’aussi intéressant que cela. Pourquoi entoura-t-il un arbre de chaînes d’or ?

— C’était la meilleure manière d’exprimer son admiration.

— Savez-vous, dit Nina en ralentissant le pas de son cheval, que je ne pouvais m’imaginer que les hommes dont nous lisions la vie dans ces histoires aient jamais existé, ou qu’ils aient eu des sentiments semblables aux nôtres ? Nous étudiions les leçons et nous apprenions, au milieu de tous ces noms difficiles, que quarante mille hommes avaient péri d’un côté et cinquante mille de l’autre ; nous n’en savions pas davantage. Voilà la manière dont nous faisions nos études, excepté quelques personnes studieuses qui voulaient devenir des femmes savantes, et d’autres qui se destinaient à l’enseignement.

— Voilà un intéressant résultat, dit Clayton en riant.

— Mais n’est-il pas étonnant, dit Nina, de penser que tous ces gens, dont nous lisons l’histoire, soient encore vivants aujourd’hui et occupés de quelque autre chose dans quelque autre monde. Je me demande où peuvent être Xerxès, Alexandre, et cette foule de grands hommes de l’Antiquité. Lorsqu’ils étaient ici-bas, ils avaient une existence si agitée qu’ils ne voulaient rien laisser en repos. Je voudrais bien savoir s’ils ont mené le même train depuis… Peut-être Xerxès s’est-il plu à contempler nos arbres ; qui sait ?

« Mais nous voici arrivés aux limites de notre habitation. Voyez-vous là cette haie de houx ? Eh bien ! c’est maman qui l’a fait planter. Elle avait voyagé en Angleterre, et elle fut si charmée des haies qu’elle y rencontra qu’elle voulut essayer ce qu’on pouvait faire avec le houx américain. Elle en fit venir et les fit planter ici. Cette clôture a l’air sauvage, parce qu’elle n’a pas été taillée depuis plusieurs années. Quant à cette allée de chênes verts, c’est mon grand-père qui l’a plantée ; elle fait ma joie et mon orgueil.

Comme elle parlait ainsi, les battants de la grande porte s’ouvrirent, et ils entrèrent, au petit galop, sous la sombre voûte des chênes. De longues guirlandes de mousse étaient suspendues aux branches, et quoiqu’il fût déjà midi on respirait à l’entour une délicieuse fraîcheur. Lorsque Clayton entra dans l’habitation, il ôta son chapeau, comme il avait l’habitude de le faire en entrant dans les cathédrales de l’Ancien Monde.

— Vous êtes le bienvenu à Canema ! lui dit-elle en s’approchant de lui et en le regardant avec sa franchise ordinaire.

Ceci fut dit avec un air moitié majestueux et moitié enfantin. Clayton répondit par un doux sourire et un salut :

— Merci, miss.

— Peut-être, dit-elle d’un ton sérieux, vous repentirez-vous d’y être jamais venu.

— Que voulez-vous dire ?

— Je ne sais pas, c’est une idée qui m’a passé par la tête. Nous ne connaissons jamais le résultat de nos actions !

Dans ce moment un bruit semblable au croassement d’un corbeau se fit entendre d’un côté de l’allée, et tout à coup Tomtit parut, sautant et cabriolant, les boucles de ses cheveux en désordre et la face toute vermeille.

— Pourquoi ces folies, Tomtit ? dit Nina.

— Ô ciel ! missis, il y a un monsieur à la maison qui vous attend depuis deux heures. Mistress s’est mis sa plus coquette coiffure et est descendue pour le recevoir.

Nina rougit jusqu’aux yeux et fut d’autant plus irritée qu’elle venait de trahir sa confusion. Ses yeux rencontrèrent par hasard ceux de Clayton, sans provoquer de sa part ni intérêt ni curiosité.

— Cette mousse forme une fort séduisante draperie, dit Clayton, je ne savais pas qu’on en trouvât dans cette partie du pays.

— Oui, elle est très jolie, dit Nina d’un air distrait.

Clayton avait cependant entendu les paroles de Tomtit, s’était aperçu de la rougeur de Nina et était mieux informé qu’elle ne l’avait supposé, car il avait reçu de New York une lettre qui lui mandait que, selon toute probabilité, un rival arriverait à peu près en même temps que lui. Il était curieux de voir l’effet que cet événement produirait. Il traversa, au pas, accompagné de Nina et en causant de temps en temps, l’allée qui conduisait à la pelouse étendue au-devant de la maison, vaste bâtiment de trois étages, de couleur grise, et entouré de tous les côtés par de vastes galeries. Un large escalier conduisait à la première. Une fois là, Nina aperçut sa tante Nesbit en robe de soie et coiffée de son bonnet de cérémonie, faisant une agréable réception à Mr Carson.

Mr Frederick Augustus Carson était un de ces abrégés d’une société factice, qui paraissent si avantageusement dans le monde et qui sont si déplacés dans la simplicité de la vie champêtre. Dans les salons de New York et à l’Opéra, sa société avait plu à Nina ; mais le cours de ses idées avait été changé dans la vie retirée qu’elle avait menée, et il lui semblait aujourd’hui impossible qu’elle eût pu, même par coquetterie, permettre à un tel homme de prétendre à sa main et à son cœur ; elle s’en voulait d’avoir autorisé ses visites et se trouvait, par suite, peu en humeur d’accueillir favorablement sa rencontre. Aussi, lorsqu’en montant les degrés de l’escalier, Carson s’élança précipitamment au-devant d’elle pour lui offrir sa main en l’appelant familièrement Nina, elle faillit en mourir de dépit. Elle remarqua aussi chez sa tante Nesbit un certain air de tendre épanouissement, particulier aux dames d’un certain âge lorsqu’elles veulent traiter encore les affaires de cœur, ce qui la disposa à croire que Mr Carson avait commencé les opérations en exposant le motif qui avait motivé son voyage.

Nina se trouva embarrassée en présentant Mr Clayton, que tante Nesbit reçut avec une profonde révérence et Mr Carson avec un salut protecteur.

— Il y a déjà deux heures que Mr Carson vous attend, dit tante Nesbit.

— Il fait trop chaud pour monter à cheval, dit Mr Carson en remarquant les joues vermeilles de Nina ; vous avez fait une course trop rapide ; il faut y prendre garde, j’ai connu des gens qui se sont rendus très malades en s’échauffant le sang.

Clayton s’assit près de la porte, paraissant occupé de ce qui se passait au-dehors.

Carson, rapprochant sa chaise de celle de Nina, lui demanda à voix basse :

— Quel est ce gentleman ?

— Mr Clayton de Claytonville, dit Nina d’un air superbe.

— Ah ! oui, oui, j’ai entendu parler de sa famille – excellente famille ; un très bon jeune homme, extrêmement bon. Je serai enchanté de faire sa connaissance.

— Je vous prie, dit Nina en se levant, de vouloir bien m’excuser si je vous quitte pour quelques minutes.

Clayton répondit par un salut, et Mr Carson, avec beaucoup d’empressement, conduisit Nina jusqu’à la porte. Dès qu’elle fut fermée, elle trépigna de rage dans le salon.

— Quel sot ennuyeux ! prendre un pareil ton avec moi ; c’est ma faute aussi. Comment ai-je pu tolérer un pareil personnage ?

Et comme si le calice n’était pas encore assez plein d’amertume pour la pauvre Nina, tante Nesbit la suivit avec un air d’extrême bienveillance.

— Nina, ma chère, il m’a tout raconté, et je vous assure que j’en suis ravie.

— Que vous a-t-il donc raconté ? demanda Nina.

— Oh ! il m’a dit que vous lui étiez fiancée ; je suis charmée que vous ayez fait un tel choix, et je pense que votre tante Maria et tous vos autres parents en seront charmés comme moi. Oh ! j’ai le cœur soulagé d’un grand poids.

— Ne vous inquiétez pas de moi, ni de mes affaires, tante Nesbit, dit Nina ; et, quant à ce vieux chat, je ne veux pas qu’il vienne autour de moi. De quel droit m’appeler familièrement Nina et parler comme s’il était le maître ici ? Je lui ferai savoir…

— Mais, Nina, votre conduite est fort étrange ! Vous me surprenez, vraiment.

— Ah ! nous y voilà… ma tante ! je n’ai jamais connu de circonstances où vous ne fussiez pas surprise ! Quant à cet homme, je le déteste !

— Alors, ma chère, pourquoi vous êtes-vous fiancée à lui ?

— Fiancée ! de grâce, ma tante, ne dites pas cela… Je voudrais bien savoir à quelle époque ! Fiancée à l’Opéra !… Fiancée par plaisanterie ! C’était mon porte-bouquet, mon livret d’opéra ! Il avait son utilité alors, mais qui en voudrait après que l’occasion de s’en servir est passée.

— En vérité, ma chère Nina, c’est vous jouer du cœur de vos amants !

— Son cœur ! ah ! ah ! ce n’est ni sucre, ni sel… Son cœur… Je vais vous le faire connaître, ma tante : il aime à bien manger, à bien boire, à porter de beaux habits, à vivre dans une belle maison, à s’amuser ; il veut une jolie femme comme accessoire et c’est sur moi que son choix est tombé ! Mais il s’est fourvoyé ! M’appeler Nina, vraiment ! Le fat ! Si j’ai l’occasion de le voir seul, je lui apprendrai à m’appeler Nina ! je lui ferai savoir le véritable point où nous en sommes !…

— Il faut cependant avouer, Nina, que vous lui avez donné quelques raisons de…

— Cela se peut bien ! je lui donnerai d’autres raisons de…

— Mais, ma chère, il est venu vous prier de fixer le jour des noces.

— Le jour des noces ! se peut-il qu’il ose parler de cela !… Après tout, c’est ma faute, comme vous le dites, mais je tâcherai de la réparer de mon mieux.

— Je suis vraiment fâchée pour lui, dit tante Nesbit.

— Vous êtes fâchée pour lui, ma tante ; que ne le prenez-vous alors ? vous êtes aussi jeune et d’aussi fraîche mine que lui !

— Comment pouvez-vous parler ainsi, Nina ? dit tante Nesbit en rougissant. Lorsque j’étais jeune, il est vrai, j’étais jolie ; mais il y a longtemps, longtemps de cela !… 

— Pourquoi, aussi, voulez-vous toujours porter des robes gris perle, dit Nina tout en jouant avec les boucles de sa chevelure. Allons, ma tante, descendez et faites de votre mieux jusqu’à ce que je sois prête… Après tout, comme vous le dites, c’est peut-être ma faute et j’aurais tort de me fâcher contre lui ; je vous en prie, ma tante, soyez aussi aimable que possible, et tâchez de le consoler ; rappelez-vous combien d’amants vous avez éconduits lorsque vous étiez de mon âge.

— Et quel est cet autre gentleman, Nina ?

— Oh ! rien, c’est seulement un de mes amis, un excellent homme, assez bon pour être ministre, et beaucoup moins sot que les bonnes gens en général.

— C’est peut-être lui auquel vous êtes fiancée ?

— Non, je ne lui suis pas fiancée, c’est-à-dire je ne veux l’être à personne ; ces suppositions sont intolérables. Mr Clayton me plaît parce qu’il me laisse tranquille et ne me regarde pas comme si je lui appartenais ; et puis il ne m’appelle pas Nina tout court. Nous sommes de bons amis, c’est tout. Je vous le répète, je ne veux être fiancée à personne.

— C’est bien, Nina, je vais descendre ; et vous, hâtez-vous de terminer votre toilette.

Pendant que nos deux gentlemen et tante Nesbit attendaient au salon, Mr Carson semblait parfaitement heureux et à son aise comme chez lui. Le vaste appartement dans lequel ils se trouvaient régnait dans toute la longueur de la maison et s’ouvrait sur des balcons par des portes vitrées ; les piliers qui supportaient les balcons étaient ornés de guirlandes de roses qui s’étendaient de l’un à l’autre et formaient un feuillage diapré des plus vives couleurs. Le parquet, en marqueterie, était formé de bois de différentes couleurs disposés en mosaïque. Les armoiries des Gordon étaient sculptées en bois de chêne, au-dessus de la cheminée. La boiserie, de couleur sombre, était ornée de plusieurs portraits de famille dus aux pinceaux de Copley et de Stuart. Un grand piano, récemment apporté de New York, était le meuble le plus moderne de l’appartement ; l’ameublement, en acajou, était de style antique. Clayton était assis près d’une porte, contemplant avec admiration des chênes verts qu’on voyait au-delà de la pelouse.

Au bout d’une demi-heure environ, Nina reparut comme environnée d’un nuage flottant de mousseline, de dentelles et de rubans. Le goût de la toilette était naturel à la gracieuse jeune fille, et instinctivement elle choisissait toujours la couleur et l’étoffe qui convenaient le mieux à sa figure et à son caractère. Les plis ondoyants de sa robe avaient quelque chose d’aérien, et, en la voyant passer, on croyait voir voltiger un gracieux et léger duvet. Ses yeux bruns avaient quelque ressemblance avec les yeux d’un oiseau, et cette ressemblance devenait plus saillante encore par les petits mouvements qu’elle imprimait à sa tête et par un certain frétillement dont elle accompagnait sa démarche : elle s’avança, enveloppée de gaze nuancée de rose, et posa légèrement une main sur le piano, comme se pose à terre un joli oiseau dans toute la grâce que lui donne sa liberté, mais prêt à s’envoler dès qu’on s’en approche. Tel fut l’effet qu’elle produisit sur Clayton, qui possédait cette rare faculté de tout voir sans paraître rien regarder.

— En vérité, Nina, dit Carson visiblement ravi, vous avez l’air d’un arc-en-ciel.

Nina l’écouta froidement, et se mit à arranger sa musique.

— Oh ! c’est cela, dit Carson ; chantez-nous quelque chose ; un morceau de La Favorite ; vous savez, c’est mon opéra de prédilection, dit-il d’un air sentimental.

— Oh ! il y a si longtemps que je n’ai chanté, que je ne saurais le faire en ce moment, et puis je déteste ces morceaux d’opéra.

Nina traversa brusquement le salon, sortit par la porte près de laquelle Clayton se trouvait, et se mit à arranger les fleurs qui la garnissaient. Carson la rejoignit aussitôt, car il était de ces gens qui considèrent comme un devoir de s’imposer et de ne vous laisser de liberté que ce qu’ils ne peuvent pas vous en ôter.

— Avez-vous jamais étudié le langage des fleurs, Nina ? dit Carson.

— Non, je n’aime pas à étudier les langues.

— Vous savez la signification d’une rose épanouie ? dit-il, en lui en offrant une galamment.

Nina prit la rose, en rougissant de dépit ; puis, en cueillant à son tour une autre épanouie depuis deux ou trois jours, et dont les pétales commençaient à tomber, elle la lui présenta, en disant :

— Comprenez-vous la signification de celle-ci ?

— Oh ! vous avez mal choisi, dit Carson ingénument. Cette rose s’effeuille.

— Oui, je l’avais remarqué, répondit Nina en le quittant vivement ; et, par un mouvement rapide, elle se trouva au milieu du salon au moment où le domestique annonçait que le dîner était servi.

Clayton se leva et offrit son bras à tante Nesbit ; Nina fut obligée d’accepter celui de Mr Carson, qui, ne s’étant aperçu de rien, était de la meilleure humeur du monde ; il s’assit confortablement entre tante Nesbit et Nina.

— Vous devez être tristes ici, une contrée très stérile, affreusement stérile ! Qu’y trouvez-vous d’intéressant ? dit-il.

— Voulez-vous du gombo ? répondit Nina.

— J’ai toujours pensé, dit tante Nesbit, que c’était bon pour les jeunes filles d’avoir un cours de lecture fait pour elles en quittant l’école.

— Oh ! certainement, dit Carson, je serais charmé d’en composer un pour elle ; je l’ai déjà fait pour plusieurs jeunes filles.

À ce moment, Nina regardait Clayton, et elle vit ses yeux fixés sur Mr Carson d’une manière si étrange, qu’elle en fut tout à fait déconcertée.

— Quant à moi, dit Mr Carson, je ne voudrais pas que les jeunes filles fussent des bas-bleus ; mais je pense, mistress Nesbit, qu’un peu d’instruction utile rehausse leurs charmes : ne le pensez-vous pas aussi ?

— Oui, dit tante Nesbit, j’ai lu dernièrement La Décadence et la chute de l’Empire romain par Gibbon.

— Oui, dit Nina, ma tante a effectivement lu cet ouvrage ; oh ! c’est du plus loin qu’il m’en souvienne.

— C’est un très bon livre, dit Mr Carson en regardant Nina d’un air solennel ; seulement, mistress Nesbit, ne craignez-vous pas l’influence des principes qui y sont développés ? Je crois que, tout en voulant former l’esprit des jeunes gens, on ne saurait être trop circonspect.

— Mais Gibbon m’a toujours paru un écrivain très pieux, dit tante Nesbit naïvement ; toutes ses réflexions m’ont semblé inspirées par la religion, et c’est pour cela surtout qu’il m’a tant plu.

Il semblait à Nina que, sans tourner ses yeux vers Clayton, elle était forcée de rencontrer les siens : soit que son attention fût dirigée sur les mets, qu’elle se servît des asperges ou des pommes de terre, elle ne manquait jamais de rencontrer son regard, et elle reconnut que, sans savoir pour quelle cause, la conversation l’amusait beaucoup.

— Je ne sais, dit Nina, quels sont les principes de l’histoire que tante Nesbit affectionne ; mais il y a une chose dont je suis bien sûre, c’est que je ne cours aucun danger avec ces gros vieux livres si ennuyeux. Je déteste la lecture, et je ne veux pas former mon esprit, il est donc bien inutile de se donner la peine de préparer des cours de lecture pour moi ! que m’importe ce qu’étaient ces vieux empires il y a plus d’un siècle ? J’ai bien assez à faire de m’occuper du siècle présent !

— Quant à moi, dit tante Nesbit, j’ai toujours regretté d’avoir négligé la culture de mon esprit pendant ma jeunesse ; j’étais, comme Nina, frivole et légère jusqu’à la folie.

— On parle, en vérité, dit Nina en rougissant, comme s’il n’y avait dans le monde qu’une espèce de vanité et de folie. Je crois, moi, qu’il y a autant de vanité et de folie parmi les savants que parmi les jeunes filles.

Et regardant Clayton, elle s’aperçut qu’il soupirait.

— Je suis tout à fait de l’opinion de miss Gordon, dit celui-ci ; on lit beaucoup de livres stupides, sous le nom de cours de lecture ; et je ne suis nullement étonné que les abrégés d’histoire qu’on étudie dans les écrits inspirent à une jeune fille douée de quelque vivacité d’esprit un dégoût complet non seulement de l’histoire, mais de tous les livres en général.

— Est-ce vraiment votre avis ? dit Nina d’un air fort satisfait.

— Oui, certes, dit Clayton, et nos historiens auraient beaucoup mieux fait d’écrire leurs histoires de manière à intéresser une jeune écolière ; nous les aurions alors trouvés moins ennuyeux. Il n’y aurait pas alors de raison pour qu’une jeune fille, au lieu de passer toute la nuit à lire des romans, ne la passât de préférence à lire de l’histoire. J’ajouterai même qu’il n’y a aucun roman qui puisse, tant pour les incidents dramatiques que pour la richesse des détails, entrer en comparaison avec les événements que décrit l’histoire. Tout ce qui manque à l’histoire, c’est de donner de la vie aux faits qu’elle rapporte.

— Mais alors, dit Nina, il faudrait faire un roman avec de l’histoire.

— Soit, mais un bon roman historique est préférable à une histoire réduite à la recherche des faits parce que le roman nous donne quelque idée de la vérité, tandis que l’histoire ne nous en donne aucune.

— Je dois avouer en effet, dit Nina, que tout ce que je sais d’historique je l’ai appris dans Walter Scott ; j’avais beau le dire à la personne qui nous enseignait l’histoire, elle prétendait toujours que c’était une lecture fort dangereuse.

— Pour moi, dit tante Nesbit, j’ai horreur des romans, surtout pour les jeunes filles ; c’est une lecture qui m’a fait bien du mal quand j’étais jeune ; elle affaiblit l’esprit, et nous donne de fausses idées sur la société.

— Ô ciel ! s’écria Nina. Nous faisions des compositions sur ce sujet, et je sais tout cela par cœur : ces romans, nous dit-on, nous font concevoir des espérances chimériques, et nous entraînent à la poursuite de fantômes, d’arcs-en-ciel, de météores, que sais-je ?

— Et pourtant, dit Clayton, on pourrait dans certains cas adresser à l’histoire le même reproche. Si par exemple celle de Napoléon Bonaparte était écrite d’une manière exacte et détaillée, n’offrirait-elle pas précisément le même intérêt que le roman ? Elle exciterait, sans nul doute, une soif ardente de l’imprévu et de l’extraordinaire ; le caractère du héros présenterait même l’éblouissant assemblage de bonnes et de mauvaises qualités, et le même résultat au dénouement. L’histoire qu’on lit d’ordinaire ne produit pas cet effet, parce qu’elle n’est pas vraie, et, par conséquent, ne peut pas donner les mêmes impressions que la vérité.

Tante Nesbit, qui à la suite de cette longue discussion s’était imaginé que Clayton était favorable aux romans, se trouva obligée d’avoir recours à ses moyens habituels de défense, qui consistaient à répéter la même chose de temps en temps, sans paraître faire attention à ce qu’on lui avait répondu. Se retournant vers Clayton, elle prit un petit air vertueux, et lui dit :

— J’avoue, après tout, que je n’approuve pas la lecture des romans, elle vous donne des idées fausses de la vie, et inspire aux jeunes gens un certain dégoût des devoirs qu’ils ont à remplir.

— Tout ce que je disais, mistress, répondit Clayton, c’est qu’on pourrait faire le même reproche à l’histoire.

— Je trouve que la lecture des romans est très nuisible, reprit tante Nesbit, et je ne me permets jamais de lire un roman ; c’est contre mes principes.

— Quant à moi, dit Nina, si je pouvais trouver une histoire comme celle dont vous parlez, je crois que je pourrais la lire.

— Ce serait vraiment une histoire fort intéressante, dit Mr Carson. Il me semble que cette manière de l’écrire présenterait beaucoup d’attraits ; je suis surpris que personne ne l’ait encore essayée.

— Moi, dit tante Nesbit, je me borne à ce qui est utile. L’instruction utile est tout ce que je désire.

— Je crois, dit Nina, que j’ai le goût perverti ; mais je n’aime pas ce qui est utile. J’ai pensé quelquefois, quand je me suis trouvée dans le jardin, que la sarriette, la sauge et la marjolaine sont tout aussi jolies que les autres fleurs, et la seule raison pour laquelle je n’en prenais pas pour former un bouquet, c’est qu’on s’en sert continuellement pour la cuisine. Voilà ce qui est mal, n’est-ce pas ?

— Cela me rappelle, dit tante Nesbit, que Rose a mis de la sauge dans ce dindon sans avoir égard à mes observations ; je crois, en vérité, qu’elle le fait exprès.

À ce moment apparut à la porte Harry, qui demanda à parler à Nina.

Après quelques minutes de conversation à voix basse, elle revint se placer à table et parut toute déconcertée.

— Je suis bien contrariée, dit-elle. Harry a été vainement partout chercher un ministre pour assister ce soir aux funérailles : ce pauvre Tiff sera bien désappointé ! Les nègres, vous le savez, tiennent tant à avoir des prières lors d’un enterrement.

— Je lirai les prières, dit Clayton, si l’on ne peut trouver une autre personne

— Oh ! merci, dit Nina, merci ; j’en serai bien aise pour ce pauvre Tiff. La voiture sera prête à cinq heures, et nous irons ensemble pour former le cortège le plus convenable possible aux funérailles de l’infortunée défunte.

— Mon enfant, dit tante Nesbit à Nina lorsqu’elles furent rentrées au salon, je ne savais pas que Mr Clayton était un épiscopal.

— Il ne l’est pas, dit Nina, il est de l’Église presbytérienne ainsi que sa famille.

— Il me semble étrange alors qu’il ait offert de lire les prières, dit tante Nesbit ; quant à moi, je désapprouve ces choses-là.

— De quelles choses parlez-vous ?

— D’appuyer les erreurs des épiscopaux. Si nous avons raison, ils ont tort, et nous ne devrions pas les appuyer.

— Mais, ma tante, l’office des morts est si beau !

— Je le désapprouve, dit tante Nesbit.

— Mais, puisque Clayton n’est pas ministre, il ne voudrait pas faire une prière improvisée.

— Cela prouve que ses principes religieux ne sont pas très fermes, dit tante Nesbit, je le désapprouve.

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