Dred: ou le grand marais maudit

Harriet Beecher Stowe · Chapitre 43 sur 64

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Dred: ou le grand marais maudit

41. La conférence ecclésiastique

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La conférence ecclésiastique

 

Après un voyage de quelques jours, Clayton se trouvait dans la cité hospitalière dite Le Convive, qu’habitait le révérend docteur Cushing. C’était un homme entre deux âges, d’une belle prestance, courtois, distingué, en un mot, un vrai gentleman. Prédicateur populaire et très suivi, il occupait une place élevée dans l’estime de ses confrères et était l’idole d’une vaste et florissante congrégation ; il avait le cœur chaud, des élans d’humanité, et de belles qualités sociales ; ses sermons, bien composés et débités avec une grande ferveur, faisaient souvent couler les larmes ; son ministère pastoral, soit aux mariages, soit aux enterrements, avait une onction particulière ; personne, mieux que lui, ne savait dépeindre la sainte abnégation et les souffrances résignées des apôtres et martyrs ; nul plus que lui ne se laissait inspirer des saintes hymnes qui célèbrent l’angélique patience des saints ; mais, en somme, dans une crise importante et pratique, le Dr Cushing n’était simplement qu’un soldat de la Croix. Il y avait en lui quelque chose d’efféminé ; la douceur et l’extrême distinction de sa nature le rendaient inhabile à supporter les secousses violentes.

Ses frères en Jésus-Christ le considéraient comme un médiateur pacifique ; il maintenait, pour ainsi dire, l’harmonie dans le monde, seulement il ne savait pas reconnaître que ces dispositions ont leur source dans une nature conciliante qui rend toute controverse impossible. Il charma Clayton par la chaleur sympathique avec laquelle il accueillit ses projets : comme lui, il réprouvait les maux affreux de l’esclavage, et offrait le secours de ses prières et de ses discours à l’appui de son système. Clayton, disait-il, est arrivé à point nommé, car le lendemain devait réunir un grand nombre de ministres, dont quelques-uns venus des États du Nord, et Clayton pourrait exposer ses opinions à cette assemblée.

L’établissement du Dr Cushing était dirigé sur le pied d’une hospitalité libérale ; chaque soir le cercle de famille s’agrandissait par la visite de plusieurs ministres de l’Évangile, au nombre desquels Clayton fut heureux de rencontrer, de nouveau, le père Dickson, homme pacifique et doux, qu’accompagnait partout la bénédiction de l’Évangile ; il y avait aussi parmi les hôtes du docteur un autre personnage que nous recommandons plus particulièrement à l’attention de nos lecteurs ; c’est le révérend père Shubael Packthread.

Le Dr Shubael Packthread était le ministre d’une des églises les plus importantes des cités du Nord. Avec des moyens, plus qu’ordinaires, que la longue habitude des discussions théologiques et ecclésiastiques avait encore amoindris, il se montrait aimable et affectueux ; ce qui, dans d’autres circonstances, aurait formé l’association de l’utile à l’agréable, devint chez lui une source de raffinements et de petites ruses à l’usage de la société, et tandis que d’autres employaient la parole pour exprimer la pensée, lui employait la pensée à déguiser la parole ; il s’étudiait constamment à n’employer, en matière de discussions, que des mots à double sens ; ennemi persévérant de la ligne droite, il ne s’attachait qu’aux phrases qui exprimaient ce qu’il ne voulait pas dire ; il tenait le fil du labyrinthe des thèses ecclésiastiques et possédait le talent de prendre dans ses filets tous ses confrères moins adroits que lui. Son talent brillait également dans les synodes ou assemblées générales ; sur ce terrain, en effet, les discussions difficiles sont évitées avec soin, et l’on n’y procède que par insinuations, pour gagner à la cause les frères crédules.

Le Dr Packthread connaissait la tactique propre à affaiblir les ressources de ses adversaires, il faisait circuler sur son propre compte des propos qui ne laissaient pas de lui être avantageux, et lorsqu’il s’agissait de faire peser le doute sur l’orthodoxie d’un confrère rival, ou même d’attaquer sa moralité et sa piété, le Dr Packthread s’y employait avec goût et habileté : il lançait, comme venant d’autrui, certaines petites médisances auxquelles il répondait lui-même avec une sorte de charité plus nuisible que la critique même, et quelquefois un silence adroit était l’argument le plus humble qu’il eût à sa disposition. De sa personne, il était grand et maigre ; les lignes de sa figure paraissaient avoir été tracées par la prudence et la discrétion : dès son enfance et dans sa jeunesse, il avait pris l’habitude de sourire et de rire sans motifs ; mais, plus tard, il ne riait plus et ne souriait qu’à propos. Dans le jeu de sa physionomie était tout son succès, toute sa fortune ; aussi savait-il s’en servir, et s’en était-il rendu parfaitement maître ; il avait un sourire pour chacun de ses projets : le sourire solennel, le sourire inquisiteur, le sourire affirmatif, le sourire dubitatif et le sourire d’innocente crédulité ; tout cela encourageait les cœurs naïfs à compter sur celui qu’ils regardaient comme un frère ; ce n’était, au contraire, que l’art perfide de l’araignée guettant, derrière sa toile, le moment où sa proie confiante s’y laissera prendre le plus candidement du monde, jusqu’à ce que son sang ait été sucé par l’avide insecte jusqu’à la dernière goutte.

Il n’est pas douteux que le Dr Packthread, si diplomate, si rusé, tel enfin que nous venons de le représenter, n’ait fini par être sa propre dupe ; mais il se fiait à sa prudence comme à une vertu chrétienne qui, selon lui et pour lui, faisait face à toutes les nécessités de la vie.

Il est évident que le Dr Packthread s’attendait à entrer au ciel par les mêmes voies qui l’ont guidé sur cette terre ; aussi marchait-il paisiblement, d’année en année, foulant aux pieds sans scrupule les principes de la morale et de l’honneur, et persuadé que chanter des psaumes, réciter des prières, administrer les sacrements, suffisait pour lui mériter la béatitude céleste.

Ses manières cauteleuses et séduisantes formaient un contraste frappant avec la simplicité primitive du père Dickson, lorsque celui-ci, vêtu de son habit râpé, paraissait à ses côtés. Aussi pauvre que son divin Maître, le père Dickson avait habité, autrefois, une misérable chaumière : si une année abondante lui rapportait cent dollars, il se rappelait le temps où il n’avait pas de quoi retirer une lettre de la poste ; tantôt sa femme était malade et manquait du nécessaire, tantôt il était forcé de faire des courses à cheval et sans manteau pendant les mois les plus rigoureux de l’hiver ; il avait supporté le tout comme le voyageur supporte l’orage qui le surprend en route, et c’était un spectacle à la fois touchant et admirable que la manière franche, cordiale et sans envie dont il regardait les demeures somptueuses de ses frères. Le père Dickson était pour ses confrères un objet de vénération, quoiqu’il ne possédât pas ce savoir ecclésiastique dont les autres ne se servaient que lorsqu’ils se sentaient quelque dévotion et qu’un passage de l’Écriture pouvait justifier leurs œuvres.

À l’heure convenue, notre franc et joyeux ami, le père Bonnie, vint se joindre au cercle : il arrivait des camps-meetings, tout aussi dispos pour la prière que pour la joie. Son caractère était peu en rapport avec sa profession ; sa vie libre, passée presque entièrement dans les bois, donnait à ses manières et à sa conversation un ton de rudesse qui remplit de doute l’esprit du Dr Packthread. L’éducation première du père Bonnie était celle qu’il s’était faite lui-même : ni le grec ni le latin n’étaient venus déformer les ressources naïves de son éloquence toute primitive. Il y avait là aussi un ou deux des ministres presbytériens les plus influents des États du Nord ; à la vérité ils n’étaient venus que pour s’entretenir confidentiellement avec le Dr Cushing, sur le projet de réunir la nouvelle Église presbytérienne avec l’ancienne.

Il n’est pas hors de propos de prévenir ici ceux de nos lecteurs qui ne sont pas au courant de l’histoire ecclésiastique d’Amérique, que l’Église presbytérienne du pays est divisée en deux factions, et que les adhérents de l’une s’appellent la vieille école, et ceux de l’autre, la nouvelle école. Ces deux parties se séparèrent il y a quelques années, et chacune d’elles organisa son assemblée générale.

La vieille école se déclara en faveur de l’esclavage, et le plus grand nombre des partisans de la nouvelle école se prononcèrent contre cette institution, en vertu d’une déclaration solennelle qui fit adopter cette opinion par toute l’Église presbytérienne en 1818.

Cette scission prenait sa source autant dans la différence des sentiments qui existait entre les États du Nord et ceux du Sud, que dans la différence de doctrines.

La première secousse passée, la pensée de se réunir de nouveau s’empara des dissidents et se discuta paisiblement entre les esprits d’élite. Il y a des hommes qui ont le talent de faire accepter avec dévotion une organisation quelconque, soit politique, soit ecclésiastique ; le plus grand nombre d’hommes se reconnaissent eux-mêmes nuls et insuffisants et sentent la nécessité de suppléer à leur insuffisance par une alliance, contractée même avec des antagonistes qui leur sont supérieurs. Ils se placent, comme l’argent, à intérêt, et se trouvent ainsi casés quelque part et avec quelque chose. L’affection que l’on porte à sa femme et à son enfant n’absorbent pas plus que la Banque où l’homme s’est placé lui-même ; il est vrai que c’est là un noble placement, parce qu’ainsi l’homme peut mettre son individualité de côté, pour choisir Dieu, le bien suprême de tous. Mais la faiblesse humaine n’atteint pas jusque-là, et comme l’idolâtre adore l’infini et l’invisible, sous un symbole visible, jusqu’à ce que sa signification s’efface de sa mémoire, on commence par aimer les institutions pour l’amour de Dieu, et l’on finit par les mettre à la place de Dieu même !

Tel était le révérend docteur Calker, homme doué d’un esprit étroit, mais en même temps d’une grande et entreprenante énergie, et capable de cette dévotion abstraite qui fait le soldat ou l’homme d’État.

Il était sincèrement et sérieusement dévot, à sa manière : après avoir aimé l’Église pour l’amour de Dieu, il finit par l’aimer plus que Dieu lui-même. Par l’Église il entendait l’établissement de l’Église presbytérienne dans les États-Unis d’Amérique. Sa cause, à ses yeux, était la cause de Dieu ; sa gloire, la gloire de Dieu ; son succès, les conditions expresses du millenium ; sa défaite, la défaite de tout ce qui est bon pour le genre humain ; son dévouement à l’Église avait pour base l’honnêteté sans addition d’intérêt personnel.

Il va sans dire que le Dr Calker appréciait tous les intérêts d’après leur influence sur l’Église presbytérienne : il pesait chaque chose dans les balances de son sanctuaire, patronisant ce qui lui donnait de l’extension et du pouvoir, et prêt à sacrifier tout ce qui la menaçait d’une défaveur ou d’un obstacle. Il immolait volontiers, en toute circonstance, ses intérêts personnels à ceux de son Église, et se sentait également disposé à lui sacrifier les intérêts d’autrui. Il considérait la question de l’esclavage comme une cause de trouble, de discorde et de discussion pour son Église ; aussi ne la voyait-il discuter qu’avec méfiance et aversion, mais sans chercher d’autres éclaircissements propres à justifier son opinion. Aux conférences ecclésiastiques, et dans les assemblées générales, lorsque quelques frères zélés parlaient des terribles et funestes conséquences de l’esclavage, il était trop préoccupé du soin de réfuter leurs arguments pour qu’il restât dans son esprit quelque souvenir des faits retracés ; peu à peu il traita cette question comme un intrus qui cherchait à pénétrer dans le giron de l’Église presbytérienne, et il en conçut un ressentiment implacable. Il lui paraissait impertinent et absurde de penser que cette sainte institution, chargée des intérêts de ce monde et de l’autre, ce cortège imposant qui conduisait à la bienheureuse éternité, pussent être entravés dans leur marche par un esclave en haillons et déguenillé. Qu’était cette question de l’esclavage pour diviser l’Église presbytérienne ? Ainsi pensait cette folle multitude qui suivait le Christ ; quand le mendiant aveugle élevait la voix, elle voulut le faire taire… Ainsi ne pensait pas Celui qui, du milieu de la foule, appela à lui le mendiant et lui imposa les mains !

Le Dr Calker s’était, d’année en année, opposé à la présentation de la question sur l’esclavage dans l’assemblée générale de l’Église presbytérienne, avec la ferme conviction qu’elle ne pouvait être qu’un sujet de désunion ; mais lorsqu’en dépit de tous ses efforts, cette désunion arriva, il concentra toute son énergie à triompher, et devint, par suite, le personnage le plus important de la crise actuelle.

Il est tout naturel qu’un laïque, et surtout un homme jeune encore, ne prenne qu’avec quelque hésitation part à une causerie entre gens plus âgés que lui ; Clayton s’assit donc silencieusement à la table hospitalière pendant le déjeuner, et se résigna au rôle de simple auditeur.

— Frère Cushing, dit le Dr Calker, cette division n’était pas nécessaire, elle a porté atteinte à la puissance de l’Église, en donnant plus de force aux calomnies de ses adversaires. Nos divisions assurent le triomphe des méthodistes et des baptistes, et ce terrain sur lequel nous devrions et pourrions rester unis tombe chaque année, de plus en plus, en leur pouvoir.

— Je le sais, dit le Dr Cushing, et nous, les frères du Sud, le déplorons amèrement, je vous l’assure ; le fait est, frère Calker, qu’après tout, il n’y a pas de division sur les doctrines : il y a parmi nous des frères d’une école aussi nouvelle que celle du Dr Draper, et nous ne nous en préoccupons nullement.

— Effectivement, répliqua le Dr Calker, et nous avons aussi parmi nous des vétérans de la vieille école.

— Je crois, dit le Dr Packthread, qu’on pourrait, en y consacrant quelques soins, établir des règles écrites qui satisferaient les deux partis. Il faudrait engager les radicaux à se tenir tranquilles ; on dit que je suis de la nouvelle école : mais j’ai écrit une série de pensées et de définitions que j’ai communiquées au Dr Pyke, aussi expert que quiconque, dans le parti opposé, et il m’a dit qu’il partageait entièrement mes opinions. Ces hommes de N. H. sont bien impudents !

— Oui, répliqua le Dr Calker, c’est amoindrir, sans objet, les ressources et les influences de l’Église, que de se livrer, pour s’assurer où commence l’influence morale, à ces discussions, qui ne sont, en somme, que d’une très mince valeur dans leurs résultats pratiques.

— Eh bien ! répondit le Dr Cushing, ce n’est que le ton exalté de quelques-uns de vos fanatiques abolitionnistes qui nous met en désaccord : ces discussions sur l’esclavage, dans les assemblées générales, ont été très fâcheuses, très pénibles parmi les nôtres, particulièrement parmi les frères de l’Ouest. Ils ne veulent comprendre ni nos intentions ni la délicatesse de notre position ; ils ne veulent pas comprendre que ce n’est pas au milieu du trouble, mais au sein de la tranquillité, que nous pouvons accomplir notre œuvre. Pour ma part, je me confie aux influences calmes et bienfaisantes de l’Évangile : le royaume de Dieu ne vient pas seul ; j’espère que, par sa providence toute mystérieuse, le Seigneur daignera, quand les temps seront venus, nous délivrer du fléau de l’esclavage. En attendant, les croyants doivent surveiller leurs âmes avec patience et résignation.

— Frère Cushing, dit à son tour le père Dickson, depuis l’assemblée de 1818, le nombre des esclaves a quadruplé : on a ajouté à ceux qui existaient de nouveaux États esclaves, et un système régulier d’éducation et de trafic, appliqué à l’esclavage, a organisé, dans nos grandes cités, de riches maisons qui se livrent à ce genre de commerce. Les navires sortent de nos ports, chargés d’esclaves qu’ils débarquent, par milliers, à la Nouvelle-Orléans, et cette honteuse industrie prend de jour en jour plus d’extension dans notre pays. Cet été, je fus appelé au lit de mort d’une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans, que l’on avait séparée de ses proches et renvoyée avec d’autres esclaves ; la pauvre enfant était morte au désert ! Il me semble, frère, que la résignation dans la souffrance n’est pas toujours une cause de succès ; nous sommes aujourd’hui plus éloignés de l’émancipation qu’en 1818 !

— A-t-on fait quelques efforts, hasarda Clayton, parmi les chrétiens de votre Église, pour arrêter ce commerce des nègres à l’intérieur ?

— Je ne pense pas, dit le Dr Cushing ; je ne connais pas d’autres tentatives dans ce but que la prédication générale contre l’injustice !

— Avez-vous fait quelques efforts pour empêcher le démembrement des familles ? demanda encore Clayton.

— Non, pas précisément : nous abandonnons ce soin à la conscience des individus. Les synodes et les consistoires ont toujours recommandé à ceux qui professent la religion de traiter leurs domestiques selon l’esprit de l’Évangile.

— L’Église a-t-elle jamais cherché à influencer la législature en faveur de l’éducation générale ? ajouta Clayton.

— Non : c’est là un sujet hérissé de difficultés, répondit le Dr Cushing. Le fait est que, si ces abolitionnistes envoyés du Nord nous laissaient agir tranquillement, nous oserions conférer sur quelques-uns de ces sujets ; mais ils excitent les esprits contre nous à tel point, qu’il ne nous est permis de rien tenter ni de rien faire.

Pendant toute la durée de ce colloque entre le père Dickson et Clayton, le Dr Calker avait pris des notes pour s’en servir ultérieurement : c’était toujours pour lui chose pénible d’entendre parler de ces convois d’esclaves, et du marronnage à l’intérieur ; aussi lorsque ces sujets étaient sur le tapis, il s’occupait de tout autre chose que d’écouter. Il savait depuis longtemps que le père Dickson était tenace sur ces questions, et dès qu’il le voyait prendre la parole, il saisissait l’occasion pour transcrire à la hâte les idées qui lui arrivaient, afin d’en profiter plus tard.

À ce moment, il leva les yeux de dessus ses notes, et s’emparant de la parole :

— Oh ! ces hommes, dit-il, sont, en vérité, sauvages, déraisonnables et fous : ce ne sont que des monomanes ! Ils ne voient qu’une seule chose partout ! Voilà, par exemple, le père Naskin de l’Ohio : on ne peut rien faire de cet homme-là ! Je l’ai eu chez moi pendant des heures entières en conférence, lui demandant des faits, et lui indiquant les grands intérêts qu’il ne cesse de compromettre… tout cela sans aucun succès : il chante toujours sur le même ton ; notre division a pour principale cause, à mon avis, l’introduction de tels hommes dans nos assemblées générales !

— Nous avons évité cet écueil pendant bien des années, dit le Dr Packthread ; il a fallu, je l’affirme, toute notre ingénuité pour nous y laisser échouer. Depuis 1835, ces hommes se sont imposés dans chaque assemblée ; de notre côté, nous sommes restés fidèles à notre engagement de nous opposer à quoi que ce soit qui pût offenser nos frères du Sud. Nous les avons mis en évidence dans nos services publics, et les avons comblés de marques de déférence. Nos frères devraient prendre en considération nos incessants et pénibles travaux, car il nous a fallu insister à propos, et hors de propos ! J’y ai contribué de mon faible mérite, ajouta le docteur, et un sourire hasardé s’épanouit sur sa figure. Si je puis revendiquer un talent quelconque, c’est celui de me servir judicieusement de la parole. Il y a des frères qui discuteront tout un jour le même sujet, jusqu’à ce qu’ils succombent à l’ennui ou à la fatigue… qu’il se présente un orateur à qui les termes techniques sont familiers, et un mot sorti de ses lèvres fera changer de face à la question. Je me souviens que, dans une assemblée annuelle, on nous provoqua à formuler une déclaration sur l’esclavage ; nous fûmes obligés de le faire, pour éviter notre désunion avec nos frères de l’Ouest ; nous avons combattu pendant trois jours, et nous avons conclu dans les termes les plus modérés. Nous avons décidé que l’esclavage était un mal moral. Si cette dénomination pouvait remplacer auprès des frères du Sud, celle plus ancienne de péché, notre réussite était complète ; mais quelques-uns des radicaux l’ont prise à partie et ont soutenu que mal moral voulait dire péché, c’était censurer l’avis de l’assemblée. La journée était avancée et quelques-uns des plus zélés quittèrent, de guerre lasse, la conférence. Voici alors ce que je fis : j’effaçai d’un trait de plume le mot moral, et notre résolution, ainsi modifiée, fut adoptée à l’unanimité ! La plupart des ministres, voyez-vous, appellent l’esclavage un mal ; la difficulté est donc toute dans le mot moral. Pour cette fois, les adversaires étaient vaincus ; mais à l’assemblée qui suivit, ils reparurent sur la brèche ; car ces hommes-là ne s’arrêtent jamais ! Nous avons alors changé de tactique ; j’ai dit aux frères : « Il vaut mieux leur parler des droits réservés aux presbytères et synodes, et renoncer à discuter la question. » Cela réussissait de nouveau, mais quelques-uns des frères ayant recommandé à l’assemblée de prendre certaines mesures pour discipliner les danses, cette proposition fut acceptée sans opposition et presque sans réflexion. Les danses ne peuvent compromettre de graves intérêts ; cette adoption peu judicieuse fut relevée par les abolitionnistes, qui voulurent savoir pourquoi on ne pourrait pas aussi bien recommander des mesures pour discipliner l’esclavage, la danse n’étant pas en elle-même un péché plus que l’esclavage ; depuis cette époque, ils ont repris, de plus belle, leurs réclamations et leurs instances.

À ce moment, les convives se levèrent de table et, selon l’antique et salutaire coutume religieuse, prirent place pour la prière : deux respectables femmes de couleur et un nègre y assistèrent : à la demande du frère Dickson, tous s’unirent pour chanter l’hymne suivante :

Suis-je soldat de la Croix,

Un poursuivant de l’Agneau ?

Craindrai-je d’avouer sa cause,

Ou rougirai-je de prononcer son nom ?

Dois-je être porté vers les cieux

Sur des couches moelleuses et fleuries,

Tandis que d’autres se disputent le prix

Au milieu de mares de sang ?

Il faut combattre pour régner ;

Double mon courage, Seigneur ;

Je porterai la croix, j’essuierai la honte,

Soutenu par ta parole.

Les saints, dans toute cette guerre glorieuse,

Gagneront la victoire, quoique mort s’ensuive ; Ils virent la victoire de loin

Avec les yeux de la foi !

Quand cette journée illustre s’élèvera,

Quand toute ton armée brillera,

Portant les robes de la victoire à travers les cieux, La gloire sera à toi !

À voir la ferveur avec laquelle les confrères chantaient ces strophes, on les eût pris pour une compagnie des martyrs, apôtres primitifs, ayant tiré l’épée et jeté au loin le fourreau, et tous prêts à se précipiter en foule pour vaincre le démon et anéantir ses œuvres !

Aucun cependant ne chantait avec plus d’ardeur que le Dr Packthread, tant ses sentiments naturellement vifs étaient aisément surexcités. N’avait-il pas rêvé qu’il n’était pas soldat de la Croix, et que les espèces d’escarmouches qu’il venait de décrire n’étaient pas en harmonie avec l’esprit de l’hymne ? Si vous l’eussiez interrogé, il vous eût persuadé qu’il existait une union syllogistique entre la gloire de Dieu, le bien de l’univers et le chemin qu’il avait parcouru. Si le père Dickson avait supposé que l’hymne soulèverait quelque mouvement, il s’était trompé. Quant au Dr Calker, il chantait avec enthousiasme, appliquant le sens des versets aux ennemis de l’Église presbytérienne, de même qu’Ignace de Loyola les eût appliqués au protestantisme. Le Dr Cushing regardait le conflit décrit dans l’hymne comme purement idéal, aussi tous se joignirent-ils à lui pour chanter le chœur :

Un soldat pour Jésus ! Alléluia !

Aimons et servons le Seigneur !

Le père Dickson lut ensuite dans la Bible le passage suivant : « Nos réjouissances doivent être celles-ci : le témoignage de notre conscience, la simplicité et la sincérité évangéliques ; mais par la grâce de Dieu, nous avons notre conversation dans le monde. »

Le père Dickson avait des moyens doux et tranquilles qui lui étaient personnels de faire partager ses opinions à ses confrères. Ainsi, après cette lecture, il s’arrêta pour demander au Dr Packthread, s’il ne pensait pas comme lui, qu’il y eût du danger à s’écarter de cet esprit de simplicité du Christ, dont nous nous éloignons de jour en jour, en remplissant nos devoirs de chrétien, comme nous nous occupons de nos affaires terrestres.

Le Dr Packthread adhéra cordialement à cette opinion, et continua à parler sur le même sujet d’une manière si édifiante, qu’il l’épuisa complètement.

À un signal donné par le Dr Calker, qui ne perdait rien de vue, tous se réunirent pour faire les exercices de dévotion, qui furent remplis avec beaucoup de ferveur, surtout par le Dr Cushing.

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