Dred: ou le grand marais maudit
14. Tante Nesbit est ruinée
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Tante Nesbit est ruinée
En rentrant à la maison, Nina fut rencontrée à la porte par Milly, dont la figure portait des traces d’inquiétude.
— Miss Nina, dit-elle, votre tante a reçu une mauvaise nouvelle ce matin.
— Mauvaise nouvelle ! s’écria Nina, qu’est-il donc arrivé ?
— Voyez-vous, cher cœur, dit Milly en suivant Nina sur l’escalier, il est venu ici un homme d’affaires avec lequel elle s’est enfermée toute la matinée, et, à son départ, j’ai trouvé tante Nesbit plongée dans la tristesse. Elle dit qu’elle a perdu toute sa fortune.
— Oh ! ce n’est que cela, dit Nina, je craignais un plus grand malheur ! Il me semble, Milly, que ce n’est pas si terrible ; elle n’avait pas beaucoup à perdre.
— Mais, mon enfant, on n’est jamais bien aise de perdre ce que l’on a, que ce soit peu ou beaucoup.
— C’est vrai, dit Nina ; mais vous savez qu’elle peut toujours demeurer avec nous, et nous lui fournirons l’argent nécessaire pour acheter ses bonnets neufs, sa pâte pectorale et toutes les autres bagatelles dont elle aura besoin.
— Ah ! miss Nina, votre cœur est si généreux que vous donneriez les deux bouts de l’arc-en-ciel, si vous les aviez ; mais voici la difficulté, mon enfant, c’est que vous ne les avez pas. Il faut beaucoup d’argent, mon enfant, pour l’entretien d’une si grande habitation et nourrir tant de bouches ; Harry, je vous assure, trouve cette gestion fort difficile, quoiqu’il ne vous dise rien de ses embarras ; il veut que vous marchiez toujours sur les fleurs, et que vous en ayez toujours les mains pleines ; sans songer d’où elles viennent. Il est temps, mon enfant, que nous pensions à vous, et voici ce que je vais faire ; je vais dire à miss Loo de me louer à quelqu’un.
— Mais, Milly, ce projet est ridicule !
— Non, ce n’est pas ridicule. Réfléchissez, miss Nina ; miss Loo, c’est une ; moi, c’est deux ; Polly, une grande fille, c’est trois, et Tomtit, c’est quatre ; nous mangeons votre pain sans vous rapporter un sou, car nous ne sommes occupés que pour miss Loo ; vous avez assez de gens pour faire tout le service de la maison. Je sais, miss Nina, que les demoiselles n’aiment pas entendre parler de ces détails ; mais le fait est que la nourriture coûte beaucoup et que nous devrions, au moins, vous rapporter quelque chose. L’homme d’affaires qui causait avec votre tante a dit qu’il serait à même de me trouver une bonne place en ville, et je vais y aller ; Polly est assez grande pour me remplacer auprès de miss Loo, et c’est ce qui m’a décidée ; d’ailleurs, à parler franchement, je crois que miss Loo désire ce départ. Elle a, comme vous le savez, un caractère faible, incapable de toute autre chose que de gémir dans son fauteuil ; elle s’est toujours reposée sur moi, et, lorsque je lui ai fait part de mon projet, elle a paru fort satisfaite.
— Mais, Milly, que ferais-je, moi ? dit Nina. Je ne puis rien faire sans vous.
— Ah bah ! mon enfant ; où sont donc mes yeux ? Je vais vous dire, miss Nina, j’ai observé ce gentleman pour voir s’il vous conviendrait, et c’est mon opinion qu’il vous conviendra.
— Oh ! silence, dit Nina.
— Voyez-vous, mon enfant, nos gens ne voudraient pas du premier venu pour maître ; mais il n’y en a pas un qui ne s’accorde sur le compte de celui-ci. Voilà Old Hundred, par exemple, qui m’a dit que cela valait autant qu’un service à l’église de l’entendre lire les prières à l’enterrement l’autre jour. J’ai vu bien des hommes, beaux, riches, aimables, et qui, malgré ces qualités, ne plaisaient guère à nos gens, pourquoi ? Parce qu’ils aiment les plaisirs et la table, et qu’avec ces goûts-là l’argent est bientôt envolé. Et lorsqu’il n’y en a plus, arrive le shérif, et les esclaves sont tous vendus, les uns d’un côté, les autres de l’autre. Mais Mr Clayton n’est pas un de ces hommes-là.
— Cela peut être vrai, Milly, mais si je ne l’aime pas ?
— Là, miss Nina, osez donc me regarder en face et me répéter cela ? Allez, mon enfant, vos sentiments ne sont pas difficiles à pénétrer ; nos gens en sont déjà à peu près sûrs ; nous avons l’habitude d’observer, et nous prévoyons facilement les événements. Croyez-moi, miss Nina, dites-lui quelques paroles encourageantes, parce que, cher agneau, vous avez besoin d’un bon mari qui prenne soin de vous ; voilà ce qu’il vous faut, mon enfant. C’est une charge trop lourde pour une fille de votre âge, que le soin de cette propriété, surtout avec un frère comme le vôtre, dont le caractère est intraitable ; tandis que si vous aviez un mari, massa Tom resterait tranquille ; parce qu’il comprendrait qu’il n’aurait plus aucun pouvoir à exercer ; mais tant que vous serez seule, il ne cessera de vous créer des tourments. Il est temps, maintenant, de vous préparer pour le dîner.
— À propos, Milly, dit Nina, j’ai quelque chose à vous dire que j’avais presque oublié… J’ai été à l’habitation Belleville, et j’ai acheté la femme de Harry.
— Vraiment, miss Nina ! que le Seigneur vous bénisse ! Ce pauvre Harry souffrait terriblement ce matin, de ce que massa Tom lui a dit ; il paraissait à moitié fou.
— Eh bien ! dit Nina, c’est fait et voici la quittance.
— Mais, mon enfant, où avez-vous trouvé l’argent pour payer tout de suite ?
— Mr Clayton me l’a prêté, répondit Nina.
— Mr Clayton ! Qu’est-ce que je vous disais ? Croyez-vous que vous lui emprunteriez de l’argent, si vous ne l’aimiez pas ? Allons, venez, mon enfant, il faut vous hâter. Voilà massa Tom et son compagnon qui reviennent, et il vous faut être prête pour le dîner.
La société réunie au dîner n’était pas très gaie. Tom Gordon, instruit du tour que sa sœur lui avait joué, était plus maussade et plus irritable qu’à l’ordinaire, quoique trop fier pour se laisser pénétrer. La présence de Mr Jekyl, que Tom Gordon avait retenu à dîner, était désagréable à Nina ; quant à tante Nesbit, elle était en proie à la plus profonde tristesse ; Clayton, qui écoutait plus qu’il ne parlait, causait fort peu, et sans Mr Carson, le repas eût été des plus silencieux. On peut tirer parti de tout et il est des circonstances où un bavard est une bonne fortune. Ces gens sans réflexion, qui ne s’aperçoivent jamais de l’embarras d’autrui et remplissent les vides de la conversation pour le seul plaisir de parler, ont leur utilité ; aussi, Nina fut reconnaissante envers Mr Carson de ce babil intarissable qui l’avait si fort contrariée la veille. Carson entama avec l’avocat une discussion sur la valeur des terres, et il s’enquit du dernier rhume de tante Nesbit, railla Tom sur sa préoccupation, fit des compliments à Nina sur les fraîches couleurs que sa course à cheval lui avait données, et parut enfin si satisfait de lui-même et des autres, que sa bonne humeur devint contagieuse.
— Quel est le meilleur placement de l’argent ici ? demanda-t-il à Mr Jekyl, en terres, hé ?
Mr Jekyl secoua la tête.
— Non, elles se détériorent trop vite ; en outre, on court le risque d’être trompé par les surveillants. J’ai étudié la matière avec attention, et j’ai trouvé que le moyen le plus avantageux de placer l’argent était d’acheter des nègres.
— Bah ! dit Mr Carson, vous avez trouvé cela ?
— Oui, mister ; c’est ce que je fais, moi ; et puis, je loue les nègres à quelqu’un ; oui, je les loue. Si un homme s’y connaît, s’il sait où il faut acheter et quand il faut acheter, s’il saisit habilement l’occasion lorsqu’elle se présente, il retirera ainsi un plus grand profit de son argent que de tout autre commerce. C’est ce que je disais à mistress Nesbit ce matin ; dites, par exemple, que vous payez mille dollars pour un homme, (j’achète toujours les meilleurs par économie), et qu’il reçoive au minimum dix dollars par mois pour ses gages et sa nourriture ; vous voyez de suite que cela vous rapporte de gros intérêts. Je sais acheter ; je préfère ordinairement des ouvriers : j’ai trois maçons qui travaillent pour moi ; j’ai de plus deux charpentiers, et le mois passé j’ai acheté un vrai bijou de forgeron. C’est un très habile ouvrier, qui gagnera facilement ses quinze dollars par mois, et il a d’autant plus de valeur, qu’il a été élevé dans des principes religieux. Il ne manque pas de gens qui vous trompent à l’occasion, mais cet homme a été élevé dans un endroit où il y avait un missionnaire, et l’on s’est donné beaucoup de peine pour lui inculquer des sentiments religieux : il ne songerait pas plus à s’approprier ses gages qu’à me voler mon argent dans ma poche. Je parle de lui quelquefois à ceux qui sont contraires à l’éducation religieuse, et je leur dis : « Vous voyez bien que la piété est utile à toutes choses ! » Vous connaissez l’Écriture sainte, mistress Nesbit ?
— Oui, dit tante Nesbit, et j’ai foi dans l’instruction religieuse.
— Que le diable l’emporte, dit Tom, moi je n’y crois rien. À quoi cela sert-il autre chose qu’à en faire des hypocrites ? Je ne veux des nègres que pour me rapporter de l’argent ; et s’ils venaient me dire, avec leur voix nasillarde, qu’ils agissent ainsi dans le seul but de faire leur devoir, je les étranglerais. Ils ne le pensent pas ; c’est impossible, ils ne peuvent pas le penser ; cette instruction religieuse, comme vous l’appelez, n’est que de l’hypocrisie !
— Non, ce n’est pas de l’hypocrisie, répondit Mr Jekyl sans se déconcerter, lorsqu’elle est fondée sur de bons principes. Il faut les instruire de bonne heure, et savoir les former, et l’on parviendra à leur inspirer ces sentiments. Lorsqu’on a commencé à leur enseigner les devoirs de la religion, une vive opposition se manifesta dans ce pays ; on craignait que les nègres n’en vinssent à soulever des prétentions ; mais, voyez-vous, les missionnaires y veillent, et ils insistent dans leur catéchisme sur les droits du maître. Leur instruction se fonde sur cette vérité, que le maître, par rapport à eux, se trouve à la place de Dieu même.
— Sottises que tout cela, dit Tom Gordon.
Tante Nesbit jeta les yeux de l’autre côté de la table, comme si elle allait se trouver mal… mais Mr Jekyl ne perdit rien de sa tranquillité.
— Je me bornerai à vous dire qu’au point de vue matériel (car je suis accoutumé à placer de l’argent), la valeur des nègres s’est accrue de dix pour cent depuis qu’on leur a envoyé des missionnaires et qu’on leur a enseigné le catéchisme. Ils sont plus satisfaits, ils ne cherchent plus à s’enfuir comme autrefois, retenus qu’ils sont par l’idée que leur maître remplace Dieu… C’est une idée celle-là qui fait son chemin.
— Je n’ai qu’un reproche à faire à cette espèce d’instruction, observa Clayton.
Tante Nesbit ouvrit les yeux, comme si elle ne pouvait en croire ses oreilles.
— Et quel est ce reproche ? demanda Mr Jekyl avec son calme imperturbable.
— C’est qu’elle s’appuie sur un mensonge, dit Clayton avec tant de fermeté que tous le regardèrent avec surprise.
Clayton était un de ces hommes silencieux, qui ne prennent que rarement la parole, qui s’échappe alors de leurs lèvres comme un torrent dont la digue est rompue. Sans prendre garde à l’ébahissement des convives, il continua :
— Ce mensonge est d’autant plus blâmable qu’il est mis en avant pour aveugler une pauvre créature ignorante qui se repose sur ceux qui le lui enseignent. Je ne comprendrai jamais qu’un homme consciencieux puisse regarder un autre homme en face, en lui tenant un pareil langage. Je me souviens d’avoir lu, dans le rapport de quelque missionnaire, que la première fois que cette doctrine fut enseignée aux nègres, les plus intelligents d’entre eux se levèrent et quittèrent l’assemblée, et je ne les en estime que davantage.
— C’est bien bon pour eux, dit Tom Gordon, car je ne saurais réduire mes nègres à la soumission sans toutes ces sottises-là !
— Je ne veux pas mettre en doute, reprit Clayton, que ces missionnaires n’aient de bonnes intentions, et qu’ils ne soient persuadés que le seul moyen de s’attirer la confiance des nègres est d’insister sur ce qui regarde leurs maîtres ; mais je crois qu’ils tombent dans la même erreur que les jésuites, qui mêlèrent l’idolâtrie au christianisme, pour introduire le christianisme au Japon. Un mensonge n’est jamais utile, pas plus en religion qu’en morale.
— C’est aussi mon avis, dit Nina avec conviction.
— Cependant, si vous ne pouvez leur enseigner ces principes, que leur enseignerez-vous donc ? demanda Jekyl.
— Que diable, dit Tom Gordon, ne pouvez-vous pas leur apprendre à respecter votre pouvoir ? Ne pouvez-vous pas leur faire sentir la pesanteur de vos poings ? Voilà ce qui peut agir sur leur moral. Je ne suis pas trop bon, j’en conviens, mais je ne puis souffrir l’hypocrisie. Voilà ma manière à moi : je présente un pistolet à un nègre ; je lui dis : « Vous voyez bien ceci, mon garçon ! eh bien, faites ce que je vous ordonne, et vous n’aurez pas à vous plaindre ; mais si vous ne le faites pas, vous serez bientôt mort… » Voilà comme je traite les nègres, et les blancs aussi ; et si quelqu’un de ces misérables vient rôder autour de mon habitation, il verra ce qui lui en reviendra.
Cette déclaration parut scandaliser Mr Jekyl ; tante Nesbit continuait à manger une pomme de terre d’un air triste, comme si rien ne devait la surprendre ; Nina parut vivement contrariée, et tourna les yeux vers Clayton d’un air suppliant.
— Pour moi, dit Clayton, je fonde l’instruction religieuse que je donne à mes gens, sur ce principe que tout homme comme toute femme doit rendre des comptes à Dieu, et que, par conséquent, Dieu doit être obéi avant moi.
— Ce principe, remarqua Mr Jekyl, détruirait toute discipline. Si vous laissez chacun libre de déterminer pour lui-même quelle est la volonté de Dieu, l’un croira que c’est ceci, l’autre que c’est cela, et vous tombez dans la confusion. Il serait absolument impossible de diriger une habitation avec un semblable principe.
— Il ne faut pas les laisser dans l’ignorance, dit Clayton, il faut leur enseigner l’Écriture sainte pour eux-mêmes, afin qu’ils reconnaissent que mon autorité s’accorde avec elle ; si je leur donne quelque ordre contraire aux enseignements qu’elle contient, ils devront alors s’opposer à son accomplissement.
— Ah ! par exemple, je serais curieux de voir une habitation dirigée de cette manière-là, dit Tom Gordon avec un mépris ironique.
— S’il plaît à Dieu, vous en verrez une en visitant la mienne, répondit Clayton, où je serai flatté de vous recevoir.
Ces mots, prononcés d’un ton franc et sincère, réduisirent Tom au silence.
— Il me semble, dit Mr Jekyl, que votre système, en admettant qu’il réussît à l’origine de son application, n’aurait pas grande chance de durée. Si vous permettez de suite aux gens de penser pour eux-mêmes, ils ne s’arrêteront pas où et quand vous le voudrez ; ils iront trop loin. C’est dans la nature humaine ; plus vous donnez, plus il vous faudra donner. Dès qu’ils commencent à penser et à faire des questions, ils deviennent mécontents. J’ai vu essayer ce moyen-là deux ou trois fois, et il n’a jamais réussi. Plus vous accorderez, plus ils demanderont, jusqu’à ce qu’en fin de compte ils vous abandonnent pour se retirer dans les États libres.
— À merveille, dit Clayton, si tel doit être le résultat, ils peuvent partir aussitôt qu’il leur plaira ; car si mon droit sur eux ne peut subir un examen rigoureux, je ne tiens pas à les garder. En tout cas, je ne consentirai jamais à les égarer en leur enseignant des erreurs au nom de la religion et en me substituant au Créateur.
— Mon avis est, dit Mr Carson, que Mr Clayton fait preuve d’excellentes dispositions, oui vraiment, excellentes. Sur ma parole, je voudrais que quelques-uns de nos abolitionnistes qui font tant de bruit, fussent à même de l’entendre. Ces gens-là causent, entre le Nord et le Sud, tant de préjudice au commerce, aux relations d’amitié, à tout enfin !
— Mr Clayton fait preuve, en effet, d’excellentes dispositions, répondit Mr Jekyl ; mais je suis porté à croire qu’il se trompe, s’il espère, avec nos institutions, élever les gens de cette façon sans faire plus de mal que de bien. C’est un fait avéré, que les soulèvements les plus formidables ont dû leur origine à la lecture de la Bible par des gens ignorants. Il en était ainsi avec Nat Turner dans la Virginie. Il en était ainsi avec Denmark Vesey et ses associés dans la Caroline du Sud. Je vous le répète, il n’y a aucune sécurité en permettant aux ignorants de se nourrir de la Bible ; car ce livre saint est une source vivifiante qui fortifie celui qui sait y puiser ; mais elle est mortelle et tue celui qui manque de lumières pour y pénétrer. Le meilleur moyen est de ne leur enseigner que ce qu’ils sont à même de comprendre ; en ne leur laissant apprendre que ce que nous jugeons à propos, nous pouvons choisir ces passages de la Bible qui sont les plus propres à les rendre doux, soumis et obéissants, et je ne crains pas de dire que quiconque essaiera de diriger une habitation de toute autre manière, la verra bientôt s’anéantir dans ses mains.
— Ainsi vous craignez de vous confier à la parole du Seigneur, sans tenir la bride, dit Tom avec un sourire moqueur. C’est un singulier aveu que vous nous faites là !
— Moi, je n’ai pas cette crainte dit Clayton. Je suis prêt à renoncer à tous les droits que je ne puis défendre par la parole sainte, à tous ceux que je ne puis justifier au tribunal de la raison. Je repousse cette idée qu’il faut rapetisser l’esprit d’un homme et le tenir toujours plongé, comme dans l’enfance, au milieu des ténèbres de l’ignorance, pour ériger en un principe un mensonge et pour établir mes droits sur lui. Je veux avoir des gens avec de l’éducation et de l’intelligence, qui se soumettront à ma volonté, parce qu’ils seront assurés qu’il y va de leurs intérêts et que ce que je leur ordonne de faire est juste aux yeux de Dieu.
— C’est mon opinion, dit Tom, que ces deux manières d’agir n’obtiendront jamais le succès qu’on poursuit. L’une fait des hypocrites, l’autre, des rebelles. La meilleure éducation qu’on puisse donner aux nègres, c’est de leur enseigner que leur condition est sans remède. Tous les discours du monde sur ce sujet ne valent pas une dose de certitude. Faites-leur comprendre qu’ils doivent obéir et vous n’aurez plus de difficultés.
La conversation se poursuivit avec une animation croissante jusqu’à ce que Nina et tante Nesbit se lèvent de table et passent au salon. Clayton maintint la position qu’il avait prise avec d’autant plus de persistance que Nina, dans sa franchise ordinaire, avait exprimé, sans déguisement, son admiration pour tout ce qu’il avait dit.
— N’a-t-il pas bien parlé ? Ces sentiments ne sont-ils pas nobles ? dit-elle à tante Nesbit en entrant au salon. Et ce détestable Jekyl n’est-il pas bien méprisable ?
— Non, enfant, dit tante Nesbit, je suis étonnée de vous entendre parler de la sorte. Mr Jekyl est un excellent avocat, un ancien de l’Église et un homme très pieux. Il m’a donné d’excellents conseils au sujet de mes affaires et il va prendre Milly avec lui et lui trouver une bonne condition. Il a fait des recherches Nina, dont il doit vous entretenir après le dîner. Il a découvert qu’il existe une propriété, dans l’État du Mississippi, d’une valeur de cent mille dollars, qui vous appartient de droit.
— Je n’en crois pas un mot, dit Nina. Cet homme me déplaît ! je le trouve détestable, je ne veux rien entendre de lui ; je n’ai pas confiance en lui !
— Nina, je vous ai souvent mise en garde contre vos préjugés, et surtout lorsqu’il s’agit d’un homme aussi bienveillant que celui-ci.
— Vous ne me persuaderez jamais qu’il est bienveillant, quand même il serait ancien dans vingt églises.
— Il faut, dans tous les cas, que vous écoutiez ce qu’il veut vous dire ; votre frère s’irriterait de votre refus, et, d’ailleurs, l’affaire est assez importante. Vous devriez essayer de ne pas offenser Tom, si la chose est possible.
— C’est vrai, répondit Nina, et je ferai de mon mieux pour l’écouter avec patience ; je compte pourtant qu’il partira bientôt.
« Je ne sais pourquoi, mais je souffre encore plus de l’entendre parler que d’entendre Tom jurer !
Tante Nesbit regarda Nina comme si elle se fût trouvée dans une situation désespérée.
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