Dred: ou le grand marais maudit
27. Le début
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Le début
— Eh bien ! disait Frank Russel à un groupe d’avocats avec lesquels il était assis dans une des salles du palais de justice à E…, cherchez des infracteurs, Clayton a monté son cheval de bataille et va fondre sur nous, comme le léviathan sort des joncs.
— Clayton est un bon garçon, reprit l’un des interlocuteurs, et je l’aime malgré sa taciturnité.
— Bon ! dit Russel en quittant son cigare de sa bouche, bon, comme dit l’homme des bois, mais rien autre chose ; c’est un gros canon de soixante-quatorze, dont la bouche est chargée de honte, mais s’il faisait feu une fois, je craindrais qu’il emportât le monde avec lui ; parce que, voyez-vous, la bonté seule ne convient pas à notre nature mortelle. C’est une excellente chose pour lui que la cause qu’il va défendre pour cette jeune fille ; elle est tout à fait du domaine de son genre héroïque. Quand j’entendis parler de cette affaire, je vous assure que je me remuai ; je me mis en marche, et j’engageai Smithers, Peters à remettre les autres procès, afin de lui laisser le champ libre et de lui faire beau jeu : s’il réussit, en effet, cela peut lui donner le goût de plaider, et l’y faire persévérer.
— Comment, dit l’autre, est-ce qu’il n’aime pas le barreau ? est-ce qu’il boude la loi ?
— Non ; seulement Clayton a un de ces cerveaux inquiets, adversaires de presque tout ce qui se fait dans ce monde, et je parierais qu’il n’entreprend pas une cause sur douze. Il tient et résiste comme un vieux tiroir de commode ; quoi qu’il en soit, cette défense d’une femme esclave lui conviendra, à T…
— C’est une gentille créature, n’est-ce pas ? dit l’un d’eux.
— Et qui appartient à une bonne et ancienne famille, dit un autre.
— Oui, dit un troisième, mais je crois aussi que la dame de son cœur n’est pas étrangère dans la cause.
— Oui, dit Russel, sans doute ; la femme appartient à une famille qui lui est alliée, m’a-t-on dit. Miss Gordon est une charmante fille, capable de ressentir comme d’inspirer l’amour, et les Gordon sont d’une famille très influente : il est certain de gagner sa cause, quoique je ne voie pas bien clairement que la loi lui donne raison.
— Vraiment ? dit l’avocat de la partie adverse, qui répondait au nom de Will Jones.
— Non, dit Russel ; il est certain qu’il a contre lui la loi, mais cela n’y fera rien. Quand Clayton est bien inspiré, il vaut, je vous assure, à lui seul, toute une armée, et je ne doute pas qu’il entraîne avec lui le jury et le juge, et ce ne sera pas long.
— Je suis étonné, dit un autre, que Barker…
— Oh ! Barker !… Barker, vous savez, appartient à cette classe moyenne qui est toujours en hostilité avec les anciennes familles ; il combat, c’est parce que c’est contre les Gordon, voilà tout, et cela flatte ses idées de républicanisme ; il ne se laissera pas accabler par les Gordon ; Barker a dans les veines du sang écossais, et il luttera jusqu’à la mort.
— Clayton fera un éloquent discours, dit Jones.
— Un discours ! reprit Russel, Dieu me bénisse ! je pourrais en faire un semblable, parce que, voyez-vous, c’est réellement un outrage dont il va poursuivre la réparation, et un outrage commis sur une femme, créature toujours respectable ; et puis il y a les arguments de l’humanité – et en outre, la tâche digne d’un chevalier de se consacrer à la défense des malheureux. Je ne demanderais pas mieux que d’avoir à plaider une semblable cause ! Mais Clayton le fera encore mieux, parce qu’il a une sincère conviction ; malgré cela, il restera toujours quelque chose à dire et à faire. Certes, quand un homme déploie toute la magnificence de la parole, il donne au sujet qu’il traite une force entraînante et irrésistible.
— En ce cas, dit un des avocats, je ne comprends pas comment vous, Russel, ne croyez pas que la justice est du côté de Clayton ; je suis persuadé qu’il y a culpabilité flagrante dans cette affaire.
— Sans doute, dit Russel, ce Barker est un sot, une bête brute ; il doit être condamné, puni, emprisonné ; cependant il n’a pas réellement dépassé ses limites légales ; car la loi donne au loueur les mêmes droits qu’au maître. Il n’y a pas moyen d’éluder, de sortir de là, selon moi : et cet acte eût été commis par un maître, personne ne pouvait y trouver à redire. Les maîtres, dans ces circonstances, arguent de la méchanceté des esclaves, et cela passe inaperçu.
— Eh bien ! Russel, dites-moi, reprit Jones, ne pensez-vous pas que cela est inique ?
— Pour la loi, j’en conviens, mais le monde est rempli de toutes choses aussi injustes.
« Oh ! quant à cela, c’est une triste et vilaine chose que le monde, dit Russel allumant un nouveau cigare.
— Eh bien ! comment pouvez-vous croire que Clayton réussira, dit Jones, puisque la loi est si évidemment contre lui ?
— Oh ! que Dieu vous bénisse ! vous ne connaissez donc pas Clayton ! C’est un grand mystificateur ! D’abord il s’attaque lui-même, et alors, remarquez bien ceci, comme il s’attaque lui-même, il range tous les auditeurs à son avis et, par cette habile manœuvre, il ne trouve plus de contradicteurs. Je le dis avec peine, Jones, l’absence de cette faculté est un grand obstacle pour moi dans une certaine classe de causes. Je suis pathétique, éloquent ; mais je n’ai pas confiance dans mes propres forces et c’est là mon malheur. C’est la faculté de savoir se combattre et se vaincre soi-même, pour s’assurer un succès, qui fait les hommes supérieurs. Si ces hommes voyaient la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire dépouillée de tous les prestiges qui nous la cachent, telle enfin que je la vois, moi, soyez-en sûr, ils ne pourraient pas émouvoir et susciter l’enthousiasme.
— Cela m’attriste toujours, Russel, de vous entendre parler ainsi ; il semble que vous ne croyiez à rien.
— Oh ! si, je crois, dit Russel ; je crois à la table de multiplication et à plusieurs autres choses de cette nature, à l’arithmétique, et puis aussi aux méchants et à la méchanceté ; mais, quant aux magnifiques abstractions de Clayton, je me contente de lui souhaiter le bonheur qu’il mérite. Et pourtant je le croirai tandis qu’il parlera ; vous de même et tous les autres auditeurs également ; voilà ce qu’il y a de curieux ; il n’y aura pourtant rien de changé au sujet qu’il aura traité et je le trouverai tel en m’éveillant le lendemain. C’est fâcheux qu’on ne puisse pas se servir d’hommes comme Clayton, comme on se sert des canons. Il tue chaque fois qu’il fait feu, et s’il voulait me laisser le charger et le braquer, lui et moi nous serions capables de bouleverser la terre. Mais le voici !
— Bravo, Clayton ! tout est-il prêt ?
— Oui, dit Clayton, je le crois. Quand l’affaire sera-t-elle appelée ?
— Aujourd’hui, il me semble, dit Russel.
Clayton était destiné à avoir un nombreux auditoire pour son premier plaidoyer, car les Gordon étant d’une famille influente et très étendue, cette affaire avait excité parmi eux un grand intérêt ; Clayton avait, personnellement, beaucoup d’amis dévoués, curieux d’assister à ses débuts ; son père, sa mère et sa sœur devaient y assister ; car quoique domiciliés dans une autre partie de l’État, ils étaient en ce moment en visite, dans le voisinage de la ville de E.
Il y a toujours, au début d’une carrière quelconque, pour un jeune homme, quelque chose qui ressemble au premier balancement d’un navire et qui inspire une sympathie générale. Le père, la mère, la sœur de Clayton et Nina, au moment de la scène que nous venons de rapporter, étaient assis ensemble dans le salon d’un ami à E…, discutant sur le même sujet.
— Je suis sûre qu’il gagnera sa cause, dit Anne Clayton avec la confiance d’une femme généreuse et d’une sœur dévouée. Il m’a communiqué toute son argumentation ; elle est irrésistible. Vous en a-t-il dit quelque chose, mon père ?
Le juge Clayton se promenait d’un bout à l’autre de la salle, les mains derrière le dos, avec un air de gravité qui lui était habituel. Il s’arrêta court à la question de sa fille et répondit :
— L’esprit d’Edward et le mien sont si différents que je préfère ne pas l’embarrasser par des conférences à ce sujet ; je regarde cette cause comme une triste cause, et j’aimerais mieux lui en voir plaider une autre.
— Pourquoi ? dit Nina vivement ; ne pensez-vous pas qu’il doive la gagner ?
— Non, si elle est jugée d’après la loi, dit le juge Clayton ; pourtant Edward a beaucoup d’éloquence, beaucoup d’habileté pour faire oublier le point principal, de sorte qu’il pourrait bien réussir.
— Comment ? dit Anne, je croyais que tout était jugé d’après la loi ! autrement à quoi servirait-elle ?
— Vous êtes bien innocente, mon enfant, dit le juge Clayton.
— Mais, mon père, la preuve de l’outrage est très évidente ; personne ne pourrait prétendre à le justifier.
— Personne ne le ferait, mon enfant ; mais qu’importe ! le seul intérêt est de savoir si le coupable a outrepassé ses droits ; mon avis, à moi, est qu’il ne l’a pas fait.
— Oh ! mon père, quelle affreuse doctrine ! dit Anne.
— Je parle simplement de ce qui est, dit le juge Clayton, sans avoir la prétention de le justifier ; mais Edward sait remuer les cœurs, et, sous l’influence de son éloquence, l’humanité peut triompher aux dépens de la loi.
Le plaidoyer de Clayton commença dans l’après-midi et justifia l’attente de ses amis ; son apparence prévenait en sa faveur, sa voix était mélodieuse et son élocution très belle ; mais ce qui fit impression sur ses auditeurs, peut-être plus encore que tout cela, c’était l’atmosphère morale dans laquelle il semblait être, pleine d’élévations, de clarté, jointe à une gravité et une chaleur de conviction, qui donnait une puissance secrète à toutes ses paroles. Il parla de la doctrine des relations dépendantes de la vie et de ces règles par lesquelles elles doivent être dirigées et restreintes, et montra que, tandis que le pouvoir absolu semble être une condition nécessaire de beaucoup de rapports de la vie, la raison et le bon sens à la fois posent à ce pouvoir certaines limites. La loi garantit au parent, au surveillant et au maître, le droit de forcer à l’obéissance par le châtiment, par la raison que, le sujet étant supposé imparfaitement développé, sa bonne volonté en tout a cru bien faire d’assurer ce droit à son maître légitime. Le bien du sujet, dit-il, est considéré comme la fondation du droit ; mais quand le châtiment est infligé sans une juste cause et d’une manière si inconsidérée et si brutale qu’elle met en danger la sûreté et le bien-être du sujet, le grand principe de fondation de la loi est violé. L’action devient tout à fait illicite, comme indigne de la protection légale, comme contraire à tout sentiment d’humanité et de justice ; il s’efforça donc de montrer, par des preuves irrécusables, que la cause était bien dans ces conditions.
En interrogeant les témoins, Clayton déploya une grande dignité et beaucoup de finesse, et, comme le sentiment de la cour était déjà prédisposé en sa faveur, le développement des débats ne fit qu’accroître ces bonnes dispositions. Les témoignages prouvèrent, de la manière la plus concluante, la bonté ordinaire du caractère de Milly, et la brutalité excessive de l’outrage qui lui avait été fait.
Dans sa conclusion, Clayton s’adressa au jury d’un ton élevé et solennel, sur les devoirs de ceux à qui est confiée la tutelle du malheureux.
— Nulle obligation, dit-il, ne peut être plus sacrée pour un esprit honorable, que l’obligation d’une parfaite indépendance. Le fait qu’une créature humaine n’a aucun refuge contre son pouvoir, aucun appel contre nos décisions, loin de conduire à une sécurité insouciante, est un des motifs de prudence les plus puissants et doit éveiller en nous la plus grande sollicitude. La race africaine a vécu dans d’amères souffrances ; son histoire a été toute d’injustices et de cruautés révoltantes pour tout cœur honorable. Nous, aujourd’hui, qui soutenons le rapport du maître d’esclaves, nous recevons des mains de nos pères un terrible dépôt. Le pouvoir dont on n’est pas responsable est la plus grande épreuve de l’humanité, et, si nous ne gardons pas strictement notre pureté morale dans l’usage que nous en faisons, nous dégénérerons en despotes et en tyrans. Aucune considération ne peut nous justifier de tenir ce peuple en esclavage une heure, à moins que nous ne fassions de cet esclavage une relation de garantie, dans laquelle notre intelligence et notre force supérieures deviennent les protecteurs et les soutiens de leur simplicité et de leur faiblesse. Les yeux du monde sont attachés sur nous ; notre persistance à maintenir un état de choses est, à beaucoup d’égards, un texte de blâme sévère.
« Montrons donc, par l’esprit dans lequel nous administrons nos lois, par l’impartialité avec laquelle nous protégeons leurs droits, que le maître de l’Africain abandonné est son meilleur et son plus fidèle ami.
Il était évident que, quand Clayton parlait, il entraînait tout l’auditoire avec lui. Le défenseur de la partie adverse se sentit décontenancé. Il est difficile, en effet, de faire de l’éloquence en défendant un acte manifeste de tyrannie et de cruauté ; il avait, en outre, le grand désavantage, non seulement de ne pas être sûr de sa cause, mais de succéder à une parole qui vibrait encore dans tous les cœurs de l’auditoire.
En résumé, le juge chargea le jury, s’il était d’avis que le châtiment avait été disproportionné et cruel, de décider en faveur de la partie plaignante. Le jury, après une courte discussion, se déclara contre le maître, et la première cause de Clayton fut gagnée !
Si jamais une femme se sent fière de celui qu’elle aime, c’est quand elle assiste à son triomphe en public ; Nina, quand l’affaire fut terminée, se tenait moitié riant, moitié rougissant, au milieu d’un cercle de personnes de son sexe qui, alternativement, la félicitaient et la raillaient sur le triomphe de Clayton.
— Ah ! dit Frank Russel, nous comprenons l’enchantement ! Le chevalier se bat toujours bien sous le regard de sa dame ! Tout le gain de cette victoire revient à miss Gordon. Elle a attiré à elle toutes les forces du côté opposé, comme la montagne d’aimant attirait les clous du vaisseau.
— Je suis heureux, dit le juge Clayton, en retournant à la maison avec sa femme, je suis très heureux qu’Edward ait eu un tel succès. Il est d’une nature si inflexible que j’avais grand peur qu’il n’adhérât pas à la loi ; elle contient, je l’avoue, bien des choses qui offenseraient naturellement un esprit comme le sien, toujours occupé de la vie idéale.
— Il a posé un noble principe, dit mistress Clayton.
— Je voudrais qu’il l’eût fait, dit le juge ! mais quoique ce fût une tâche bien ingrate, j’aurais pu réduire à néant son argumentation.
— Ne lui dites pas cela ! reprit mistress Clayton avec inquiétude ; laissez-lui sa satisfaction.
— Ne craignez rien, Edward est un excellent garçon, et j’espère que, dans quelque temps, il portera bien l’armure.
Pendant ce temps, Frank Russel et Will Jones se dirigeaient d’un autre côté.
— Ne l’avais-je pas bien prévu, dit Russel ; vous voyez Clayton a tout employé et il nous a rendus tous aussi solennels qu’une lecture préparatoire.
— Mais il avait de bons moyens, répondit Jones.
— Oui, sans doute ; je sais qu’il n’en a jamais manqué. Il bâtit de superbes arguments, toujours, et cependant on ne peut que dire, lorsque tout est fini : « Ce n’est pas cela, ce n’est pas cela du tout. » Barker est furieux, je vous assure ; il jure qu’il en appellera ; mais cela ne signifie rien, Clayton a eu son succès tout de même ; il est évidemment lancé, il n’est pas plus insensible à une petite popularité que vous et moi, et si nous pouvions nous le ménager, nous aurions en lui un avocat de première force un de ces jours. Avez-vous vu miss Gordon pendant qu’il plaidait ? Par Georges ! elle était si belle, que j’étais fâché de ne pas l’avoir choisie pour moi !
— Est-ce cette petite coquette et sémillante miss Gordon dont j’ai entendu parler à New York ?
— Justement.
— Comment s’est-elle prise d’affection pour Clayton ?
— Elle ? que sais-je ? Son penchant pour Clayton est une des couleurs capricieuses de cette belle tulipe ! L’avez-vous remarquée, Will ? Son écharpe flottant pêle-mêle avec ses cheveux, et ses rubans d’un côté et son voile de l’autre ? Et puis ces yeux ! Tout vit en elle, jusqu’au bout de ses doigts ; elle me fait l’effet d’un églantier musqué, tout humide des gouttes de la rosée, tout éclatant de fleurs, avec de petites épines parmi tout cela. Ah ! il n’aura pas toutes ses aises avec elle !
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