Dred: ou le grand marais maudit
57. Le beau temps après l’orage
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Le beau temps après l’orage
Clayton avait besoin de se rendre à New York pour affaires : il n’y allait jamais sans apporter à Milly quelque petit souvenir de la part des vieux amis de la colonie ; Milly commençait à vieillir, mais ses yeux conservaient leur vivacité et son corps robuste n’avait encore rien perdu de sa vigueur. Elle habitait un joli petit cottage dans une des petites rues de New York.
Clayton la surprit, un jour, entourée d’une douzaine d’enfants noirs, blancs et métis : elle avait recueilli les pauvres petits en les arrachant à la misère, et leur prodiguait les soins affectueux d’une bonne mère.
— Dieu vous bénisse, dit-elle à Clayton ; je suis bien heureuse de vous voir ; comment se porte miss Anne ?
— À ravir, Milly ; elle vous envoie ce petit paquet dans lequel vous trouverez aussi quelque chose de la part de Harry et de Lisette… Dites-moi, Milly, est-ce que ces enfants sont tous à vous ?
— Oui, à moi et à Dieu ; voilà ma seconde douzaine, la première est bien placée… Je les surveille, et je vais de temps en temps chercher de leurs nouvelles.
— Et comment se porte Tomtit ?
— Oh ! il va bien, il est devenu chrétien… Il est maintenant garçon de bureau.
— Je vois que vous avez des blancs et des noirs ici, remarqua Clayton en regardant autour de lui.
— Mon Dieu, oui ; je ne fais pas de distinction.
Puis elle ajouta, en jetant un coup d’œil sur les enfants :
— Lorsque les petits blancs se conduisent bien, je les aime autant que mes petits noirs.
— Et ne trouvez-vous pas un peu dur d’être obligée de travailler encore à votre âge ?
— Mais non, mister Clayton. D’ailleurs, cette manière de dépenser mon argent me fait plaisir. J’espère bien, continua-t-elle en souriant, être débarrassée bientôt de ce petit troupeau et me charger encore d’un autre avant de mourir. Hélas ! quand mes propres enfants furent arrachés de mes bras, j’avais la mort dans l’âme… j’ai cruellement souffert Dieu seul le sait…
« Plus je vieillissais et plus j’y pensais… Mais, maintenant que je suis entourée de ces pauvres petits amours, j’éprouve une sorte de soulagement à leur prodiguer toute ma sollicitude.
Soit dit en passant, Milly, dans le cours de sa vie obscure, avait élevé et placé au moins quarante enfants abandonnés.
De retour chez lui, Clayton reçut une lettre d’une écriture belle et soignée : elle venait de Fanny et exprimait sa reconnaissance pour le dévouement que Clayton avait porté à leurs intérêts et l’amitié qu’il avait toujours témoignée à elle et à son frère ; elle invitait son cher tuteur à vouloir bien venir passer une journée dans leur petite résidence, située aux environs de la ville.
Le lendemain, vers huit heures du matin, Clayton traversait une campagne couverte de prairies émaillées de fleurs et se dirigea vers un de ces gracieux villages qui scintillent comme des perles au sein de cette terre du Massachusetts. Il s’arrêta à la station de N… et demanda son chemin pour arriver à une colline qui dominait un de ces lacs magnifiques qui décorent si richement le paysage de la Nouvelle-Angleterre ; il ne tarda pas à rencontrer au milieu d’un berceau de verdure une gentille chaumière gothique bâtie dans une ravissante perspective champêtre. L’entrée se composait d’une porte supportée par des colonnes de bois de cèdre, autour desquelles s’enroulaient en rampant des rosiers sauvages encore humides de la rosée du matin ; les alentours étaient à la fois fertiles et pittoresques, et jamais l’imagination n’a rien inventé de plus délicieux que cette petite retraite reposant au milieu d’ormeaux touffus, comme dans un nid. Une jeune personne, au regard doux, franchit la porte, et courut au-devant de Clayton : nos lecteurs pourront reconnaître en elle la belle chevelure brune, les grands yeux bleus et la figure intelligente de notre jeune héroïne, miss Fanny ; mais s’ils l’ont oubliée, ils se rappelleront bien, sans doute, le bon vieux Tiff, qui, vêtu de noir, s’approcha du visiteur, et après un respectueux salut, lui dit :
— Louanges à Dieu ! Je suis heureux de vous voir encore une fois, master Clayton. Ainsi vous avez bien voulu rendre visite à miss Fanny, n’est-ce pas ? Elle est à présent en possession de ses biens ; elle occupe enfin la position sociale qui lui convient ! Ah ! le vieux Tiff le savait bien, ho, ho, ho !
Et Tiff témoignait toute sa joie par les éclats de son gros rire.
— Oh ! dit Fanny de sa douce voix, Tiff mérite bien toute mon affection ; c’est lui, ajouta-t-elle, avec l’expression d’une vive reconnaissance, qui a pris soin de moi et de mon frère dans notre bas âge… n’est-ce pas, Tiff ?
— Ma foi, oui, répondit Tiff… J’ai bien travaillé, mais aujourd’hui je récolte avec ivresse les fruits de mon travail… Voilà master Teddy qui est devenu un grand et beau garçon… Il est au collège… Dieu me pardonne ! c’est lui qui connaît son latin !
Fanny introduisit Clayton, et pendant qu’elle s’était absentée pour mettre ordre à sa toilette, Tiff employait toute son habileté à disposer sur un plat d’argent des fruits et des gâteaux.
Tiff, qui, comme on vient de le voir, était resté seul avec Clayton, saisit aux cheveux, comme on dit, l’occasion de ce tête-à-tête, et après avoir regardé mystérieusement si miss Fanny était réellement montée à sa chambre, il s’approcha de Clayton et lui dit d’un air confidentiel :
— J’ai une communication à vous faire, mister Clayton ; mais gardez-moi bien le secret, je vous en prie… J’ai formé depuis quelque temps déjà un projet d’union pour miss Fanny… J’ai réfléchi longtemps et mûrement sur ce sujet : car je veux que son mari appartienne à une famille noble et ancienne… et, grâce à Dieu, je crois avoir atteint mon but… tout est convenu… avec un brave et honorable garçon… ma foi !
— Son nom ? dit Clayton.
— Seymour…, murmura Tiff en posant son doigt sur ses lèvres. Je crois qu’il viendra aujourd’hui, parce que Mr Teddy a congé, et probablement il nous l’amènera… Vous ferez comme si vous ne saviez rien, n’est-ce pas ? parce que, voyez-vous, miss Fanny est comme était sa pauvre mère ; elle rougit jusqu’au blanc des yeux si l’on se hasarde à la regarder. Tenez, continua-t-il tout en fouillant dans sa poche, et en tirant une paire de grosses lunettes montées en or : regardez-moi cela ; n’est-ce pas que c’est bien beau ? eh bien ! c’est Mr Seymour qui m’en a fait cadeau. Je les porte tous les dimanches pour lire dans ma Bible !
— Vraiment, dit Clayton ; vous avez donc appris à lire ?
— Oui… c’est-à-dire non… si vous voulez ; mais j’ai appris les mots importants, comme Jésus-Christ, le bon Dieu, et cætera, et quand je me répète ces mots-là, je me sens tout à fait heureux !
Nous n’arrêterons pas nos lecteurs sur une description minutieuse des réjouissances auxquelles donna lieu cette réunion ; nous ne dirons pas que Mr Teddy, qui avait congé ce jour-là, était devenu grand et beau, et avec quelle aisance il récitait du latin et du grec à Tiff, qui le proclamait la huitième merveille du monde ; nous ne parlerons pas non plus de George Seymour, brillant collégien, qui venait de prendre ses degrés, ni de miss Fanny, qui, toute tremblante et les joues couvertes d’une pudique rougeur, confia à Clayton le secret de son cœur, et qui, comme toutes les personnes de son sexe, demanda à son tuteur des conseils sur une question qu’elle avait résolue d’avance. Nous n’entrerons pas davantage dans les détails des particularités qui signalèrent l’allégresse et le ravissement de tout le cottage, lorsque, trois mois plus tard, Clayton, sa sœur et Livy Ray assistèrent à la célébration du mariage qui réalisait les vœux les plus chers de notre vieil ami Tiff.
La dernière fois que nous eûmes l’avantage de voir master Tiff, il se promenait en habit de cérémonie, ses lunettes d’or prétentieusement posées sur le nez, traînant, après lui, une petite voiture d’osier dans laquelle était nichée une nouvelle petite miss Fanny, charmante et mignonne enfant ! Il ne manquait pas de dire à tous les passants : « C’est la pure essence des Peyton ! »
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