Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 7 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Les Temps Modernes

 

Au cours de la période moderne, le pouvoir de l’État va

commencer à se dessiner, d’abord en creux – si l’on peut

dire – avant de s’organiser rationnellement, à partir du

centralisme jacobin qui marqua l’avènement de l’État-

nation, que Napoléon perfectionnera et systématisera.

Désormais, l’adversaire que l’esprit libertaire aura à

combattre deviendra de plus en plus impersonnel, jusqu’à

prendre, dans nos sociétés contemporaines, la forme pure

de la plus introuvable des abstractions.

Dans sa franchise brutale, la phrase célèbre, attribuée à

Louis XIV : « L’État, c’est moi », avait l’avantage de ne

laisser planer aucun doute. Le pouvoir était identifiable,

signé et clairement assumé. L’idée de souveraineté du

peuple a introduit une certaine confusion relative à la

nature et à la source véritable du pouvoir. Le citoyen des

démocraties modernes est bien, comme le voulait Kant – du

moins théoriquement –, sujet et législateur tout à la fois.

Cela signifie que l’autorité politique se trouve en partie

intériorisée. Sans doute est-il possible de prétendre

aujourd’hui que « l’État, c’est nous ». Malheureusement ce

nous désigne aussi bien ceux qui gouvernent que ceux qui

sont gouvernés et, parmi les gouvernés, on doit encore

distinguer, au regard de la loi, la majorité et la ou les

minorités. Par conséquent, qu’on le veuille ou non, cette

hiérarchie fonctionnelle, inévitable en démocratie, introduit

de nouvelles formes d’inégalité.

Ne serait-ce que pour des raisons pratiques, de degré en

degré, selon la place occupée par chaque citoyen sur les

échelons du pouvoir, on s’éloigne sensiblement de la source

théorique de la souveraineté. Toutes les délégations

successives de la souveraineté populaire font que, dans l’État démocratique, la volonté politique des citoyens doit

constamment se manifester par procuration, ce qui donne

nécessairement lieu à des aliénations nouvelles. Les

anarchistes ont souvent eu l’occasion d’insister sur ce

point, dans leurs critiques du système représentatif et du

suffrage universel.

Au fond, par leur critique des institutions de la

monarchie et par leurs attaques contre l’Église ( Écrasons

l’infâme !) les philosophes du siècle des Lumières ont

grandement contribué à faire le lit de l’étatisme moderne.

Rousseau ne répétait-il pas que la souveraineté devait être

absolue ou ne pas être ? On sait que Voltaire, qui a lutté

toute sa vie contre le fanatisme religieux, n’en restait pas

moins, en politique, partisan de l’ordre, redoutant comme

le feu la subversion de la « canaille ».

Il notait d’ailleurs avec satisfaction le progrès de l’État

dans l’Europe de son temps. La doctrine du despotisme

éclairé cherchait surtout à mettre fin au désordre, à

l’arbitraire et à l’incompétence, ce qui impliquait un

renforcement de l’autorité et l’installation d’un pouvoir

fort. À la gabegie économique et politique de la monarchie

française en pleine déconfiture, les philosophes opposaient

leur conception d’une organisation rationnelle de la

société, la justice et l’égalité leur paraissant une garantie

d’efficacité et de progrès social, en même temps que la

meilleure protection contre le désordre.

L’autorité profane a eu beau tenter encore de revêtir les

oripeaux de la religion, le devoir civique étant censé

représenter une obligation sacrée, la solidarité succédant à

la charité chrétienne, etc., l’État laïque et désacralisé

perdit alors son séculaire contrepoids religieux. Orphelins

métaphysiques, les hommes du monde moderne se

trouveront désormais définis, de part en part, comme de

simples éléments de la collectivité, leur appartenance à la Cité terrestre devenant l’unique raison de leur existence

dans l’État.