Histoire de l'Anarchisme
Les Temps Modernes
Au cours de la période moderne, le pouvoir de l’État va
commencer à se dessiner, d’abord en creux – si l’on peut
dire – avant de s’organiser rationnellement, à partir du
centralisme jacobin qui marqua l’avènement de l’État-
nation, que Napoléon perfectionnera et systématisera.
Désormais, l’adversaire que l’esprit libertaire aura à
combattre deviendra de plus en plus impersonnel, jusqu’à
prendre, dans nos sociétés contemporaines, la forme pure
de la plus introuvable des abstractions.
Dans sa franchise brutale, la phrase célèbre, attribuée à
Louis XIV : « L’État, c’est moi », avait l’avantage de ne
laisser planer aucun doute. Le pouvoir était identifiable,
signé et clairement assumé. L’idée de souveraineté du
peuple a introduit une certaine confusion relative à la
nature et à la source véritable du pouvoir. Le citoyen des
démocraties modernes est bien, comme le voulait Kant – du
moins théoriquement –, sujet et législateur tout à la fois.
Cela signifie que l’autorité politique se trouve en partie
intériorisée. Sans doute est-il possible de prétendre
aujourd’hui que « l’État, c’est nous ». Malheureusement ce
nous désigne aussi bien ceux qui gouvernent que ceux qui
sont gouvernés et, parmi les gouvernés, on doit encore
distinguer, au regard de la loi, la majorité et la ou les
minorités. Par conséquent, qu’on le veuille ou non, cette
hiérarchie fonctionnelle, inévitable en démocratie, introduit
de nouvelles formes d’inégalité.
Ne serait-ce que pour des raisons pratiques, de degré en
degré, selon la place occupée par chaque citoyen sur les
échelons du pouvoir, on s’éloigne sensiblement de la source
théorique de la souveraineté. Toutes les délégations
successives de la souveraineté populaire font que, dans l’État démocratique, la volonté politique des citoyens doit
constamment se manifester par procuration, ce qui donne
nécessairement lieu à des aliénations nouvelles. Les
anarchistes ont souvent eu l’occasion d’insister sur ce
point, dans leurs critiques du système représentatif et du
suffrage universel.
Au fond, par leur critique des institutions de la
monarchie et par leurs attaques contre l’Église ( Écrasons
l’infâme !) les philosophes du siècle des Lumières ont
grandement contribué à faire le lit de l’étatisme moderne.
Rousseau ne répétait-il pas que la souveraineté devait être
absolue ou ne pas être ? On sait que Voltaire, qui a lutté
toute sa vie contre le fanatisme religieux, n’en restait pas
moins, en politique, partisan de l’ordre, redoutant comme
le feu la subversion de la « canaille ».
Il notait d’ailleurs avec satisfaction le progrès de l’État
dans l’Europe de son temps. La doctrine du despotisme
éclairé cherchait surtout à mettre fin au désordre, à
l’arbitraire et à l’incompétence, ce qui impliquait un
renforcement de l’autorité et l’installation d’un pouvoir
fort. À la gabegie économique et politique de la monarchie
française en pleine déconfiture, les philosophes opposaient
leur conception d’une organisation rationnelle de la
société, la justice et l’égalité leur paraissant une garantie
d’efficacité et de progrès social, en même temps que la
meilleure protection contre le désordre.
L’autorité profane a eu beau tenter encore de revêtir les
oripeaux de la religion, le devoir civique étant censé
représenter une obligation sacrée, la solidarité succédant à
la charité chrétienne, etc., l’État laïque et désacralisé
perdit alors son séculaire contrepoids religieux. Orphelins
métaphysiques, les hommes du monde moderne se
trouveront désormais définis, de part en part, comme de
simples éléments de la collectivité, leur appartenance à la Cité terrestre devenant l’unique raison de leur existence
dans l’État.